Le titre du documentaire est bien vu avec ses deux Peter FALK en un. Celui de l'inspecteur Columbo qui l'a fait passer à la postérité dans la mémoire collective mondiale au point de disparaître derrière l'icône (dans une rare fusion acteur/personnage qui rappelle Chaplin/Charlot). Et celui de sa carrière cinématographique, bien plus riche qu'on ne croit et dont l'apogée fut atteinte avec les collaborations pour son grand ami John CASSAVETES dans "Husbands" (1970) et "Une femme sous influence" (1974). Mais en réalité, que ce soit dans l'univers de la série ou dans celui du cinéma indépendant, ce qui frappe, c'est la grande humanité qui se dégageait de ses interprétations. L'impression qu'il ne jouait pas mais était. Le documentaire montre comment il a construit ses personnages à commencer par Columbo. Comment il l'a nourri de sa personnalité, de son vécu: le regard, la posture, l'accent, les détails vestimentaires (l'imperméable fripé), les accessoires (la Peugeot 403). Le documentaire rappelle aussi combien Columbo fut révolutionnaire à l'époque tant sur le fond (un flic anti-héros désarmé et ne payant pas de mine ne comptant que sur son intelligence pour coincer les coupables, tous des gens puissants le traitant comme un larbin) que sur la forme (on apprend notamment le rôle de Steven SPIELBERG alors débutant dans le tournage du premier épisode de la série et les innovations de style qu'il a apporté). Et le coup de génie de ce documentaire est d'éclairer "Les Ailes du desir" (1987) comme un film testamentaire, une mise en abyme de sa vie et de ses rôles. On l'y reconnaît dans la rue comme étant l'inspecteur Columbo. Mais il joue son propre rôle venant à Berlin pour tourner dans un film historique sur la Shoah c'est à dire renouer avec ses racines juives ashkénaze. Le film immortalise également son talent pour le dessin. Enfin s'il a accepté de jouer ce rôle peu écrit et peu défini au départ, c'est parce qu'il lui rappelait les méthodes de tournage de John CASSAVETES qui l'avaient déstabilisé au départ avant qu'il n'y trouve un contrepoint à l'univers cadré et hiérarchique de la série.
Le titre est sans doute une référence à l'essai de Virginia Woolf, "Une chambre à soi" qui analyse les causes des difficultés d'accès des femmes à la création artistique et plus généralement à l'autonomie. L'émancipation est en effet au coeur de ce documentaire passionnant rempli d'archives inédites qui permet de cerner les contours d'une personnalité unique longtemps inféodée aux besoins des autres.
Le parcours hors-normes de Nastassja KINSKI c'est d'abord le paradoxe de porter un nom célèbre tout en n'ayant pas eu de parents dignes de ce nom. Ecrasée par un père tyrannique et incestueux qui l'a abandonnée dans sa petite enfance, elle a été négligée par une mère immature dont elle a dû partager les errances au point d'avoir dû très jeune renverser les rôles et la prendre en charge pour sa propre survie. On réalise alors combien son premier rôle au cinéma dans "Faux mouvement" (1975) reflète ce qu'elle était à 13-14 ans: une vagabonde privée de voix par une figure paternelle totalitaire et une mère aux abonnées absents. Le paradoxe d'un cinéma à la fois salvateur puisqu'elle y trouvera un port d'attache et une seconde famille et destructeur en ce qu'il poursuit son instrumentalisation par les adultes, principalement les hommes dominant ce milieu. Entre leurs mains, Nastassja KINSKI devient une lolita devant se plier à leurs fantasmes, principalement axés sur le viol et l'inceste.
C'est dans ce contexte qu'elle décroche son premier rôle majeur dans "Tess" (1979) de Roman POLANSKI. Une rencontre paradoxale comme l'est ce réalisateur aujourd'hui indissociable des violences sexistes et sexuelles faites aux femmes. Roman POLANSKI coche toutes les cases: amateur de "nymphettes" comme l'aurait dit un certain Bernard PIVOT, il devient son pygmalion dans une relation d'emprise qui en évoque d'autres épousant le même schéma patriarcal (Benoit JACQUOT et Judith GODRECHE pour ne citer qu'eux). En même temps, "Tess" la propulse sur la scène internationale et lui ouvre les rôles de premier plan auprès de cinéastes majeurs et bien qu'ayant dû se libérer de l'emprise de Roman POLANSKI qui cherchait à contrôler sa vie, elle est restée proche de lui. Sans doute parce qu'en dépit de tout, il a été un repère en lui ouvrant les portes du cinéma (son premier "lieu à elle" d'après ses propos qui résonnent avec le titre du documentaire) en lui donnant un rôle valorisant et qui lui ressemble, celui d'une jeune fille intègre et tenace face à l'adversité. Sans doute aussi parce qu'il l'a aidée à s'améliorer sur le plan artistique et qu'ils ont nombre de points communs. Une rencontre qui lui a donc donné les clés pour son émancipation future alors même que son adolescence délinquante lui avait valu quelques jours de prison en Allemagne en 1978 quand elle était encore mineure. Comme quoi rien n'est tout noir ou tout blanc alors que notre époque déteste les nuances de gris...
L'autre cinéaste marquant de sa carrière, c'est Wim WENDERS. Polyglotte, sans racines et sans frontières, comme elle et comme Roman POLANSKI. Alors qu'il est précisé dans le documentaire qu'elle refusait de rejouer pour un même cinéaste (sans doute par peur de tomber sous son emprise), elle a fait une exception pour lui, tournant dans trois de ses films, un à chaque décennie entre les années 70 et les années 90. Comme pour "Tess", ceux-ci constituent des repères, enregistrant des étapes-clés de sa vie. Son adolescence erratique et sous emprise dans "Faux mouvement" (1975), son émancipation d'un homme possessif (et bien plus âgé, toujours...) et son accès à la maternité dans "Paris, Texas" (1984) qui fait d'elle en même temps une icône gravée à jamais dans l'histoire du cinéma. "Si loin, si proche!" (1993) enfin qui définit bien sa relation au cinéma, faite d'éclipses pendant lesquelles elle se consacre à ses enfants pour qui elle a voulu être la mère qu'elle n'a pas eu. Oui, un destin hors-normes qui donne envie de la revoir très vite sur les écrans ("Tess" (1979) ressort en version restaurée mais on a également envie de voir tous les films confidentiels qu'elle a tourné et qui n'ont jamais été distribués en France).
80 ans est l'âge du bilan pour un cinéaste. Né le 14 août 1945, Wim WENDERS vient de franchir le cap et fait donc l'objet d'un documentaire rassemblant toutes les étapes de sa carrière alors qu'on le voit recevoir un prix de la European Academy récompensant son oeuvre des mains de Juliette BINOCHE. Ses débuts hésitants avec des films peu personnels à l'exception de "L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty" (1971) qui annonce l'oeuvre à venir mais sans lui donner d'âme, l'affirmation de son style et de son univers à partir de "Alice dans les villes" (1974), la période des chefs d'oeuvre mais aussi un retour au début des années 2000 à des films américains déceptifs. Wim WENDERS attribue leur relatif insuccès au scénario trop écrit et à l'intrigue envahissante là où la magie de son cinéma s'épanouit dans la contemplation, un temps suspendu propice au développement des personnages et de leurs relations avec les autres et le monde qui les entoure. Ainsi l'anecdote que raconte Wim WENDERS en recevant son prix à propos de Bruno GANZ qui se demandait comment interpréter un ange est-elle révélatrice de l'humanisme du cinéma de Wim WENDERS: « Écoute Bruno, tu aimes les gens, et tu te mets à leur service, c’est tout »
On prend également conscience de la diversité des films de Wim WENDERS qui a réalisé des fictions et des documentaires, des films de genre (film noir, biopic, road-movie) et d'autres plus indéfinissables, tourné dans plusieurs pays et en plusieurs langues, en couleur ou en noir et blanc ou les deux, avec une équipe de collaborateurs fidèles dont certains, indissociables de son oeuvre témoignent dans le film. C'est le cas de son premier "alter ego" à l'écran, Rudiger VOGLER, du compositeur Nick CAVE qui raconte comment il s'est retrouvé dans "Les Ailes du desir" (1987) ou du photographe Sebastiao SALGADO à qui Wim WENDERS a consacré un documentaire ou encore de l'acteur Koji YAKUSHO qui a reçu un prix d'interprétation pour le magnifique "Perfect Days" (2022) qui condense tout l'art de Wim WENDERS comme photographe, voyageur, amoureux des arts et des lettres et être humain. Peut-être manque-t-il tout de même à ce documentaire l'évocation du poids des morts dans sa filmographie: tout le casting de "Les Ailes du desir" (1987), Henri ALEKAN, Harry Dean STANTON, Sam SHEPARD alors que d'autres manquent à l'appel comme Peter HANDKE et Ry COODER.
Wim WENDERS a rendu hommage ces dernières années au travers de documentaires à plusieurs grands artistes: "Pina" (2011) consacré à la chorégraphe allemande Pina BAUSCH, "Le Sel de la terre" (2014) à celui du photographe franco-brésilien Sebastiao SALGADO et enfin "Anselm, Le Bruit du temps" (2023) à l'artiste plasticien allemand Anselm Kiefer. Lui et Wim WENDERS sont nés la même année (1945) et tous deux ont dû se débattre avec les fantômes du passé de l'Allemagne. Wim WENDERS filme son compatriote dans son atelier-hangar de banlieue parisienne ou dans son immense musée à ciel ouvert de Barjac dans le Gard. Il montre également nombre de ses oeuvres monumentales et revient sur son parcours et son évolution artistique à travers des images d'archives et des reconstitutions, notamment en faisant jouer le rôle de Anselm enfant à son propre petit-neveu, Anton Wenders. En résulte un film inégal. Ce que j'ai préféré, ce sont les oeuvres, véritablement fascinantes par leur richesse de texture et l'artiste en train de les réaliser, maniant le métal en fusion ou le lance-flamme. Des toiles, des sculptures, des photographies et des installations hantées par l'expérience de son enfance dans l'après-guerre dans un pays en ruines mais aussi par l'histoire et la culture allemande. On découvre que Anselm Kiefer a réalisé dans sa jeunesse des oeuvres polémiques dans lesquelles il s'est mis en scène faisant le salut nazi ou bien a mis en avant des figures mythologique adulées par eux. Cette volonté de jeter la lumière sur le refoulé de l'Allemagne lui a valu quelques problèmes. Il s'agissait sans doute aussi d'exorciser l'héritage paternel, son père ayant été un officier de la Wehrmacht et de rechercher une autre affiliation, au poète juif Paul Celan notamment. On comprend que la question identitaire qui taraude Anselm Kiefer est aussi celle qui hante l'oeuvre de Wim WENDERS, particulièrement palpable dans sa trilogie de l'errance: les deux artistes qui se connaissent depuis 30 ans agissent en miroir.
"Don't come knocking" est un film qui m'a paru refléter la nostalgie de Wim WENDERS pour une Amérique révolue, celle des années 50-60, ses voitures, diners, motels, westerns, stars (la présence de Eva Marie SAINT suffit à elle seule à convoquer le souvenir de "La Mort aux trousses") (1959) mais aussi la nostalgie de son propre cinéma. Les retrouvailles avec le scénariste de "Paris, Texas" (1984), Sam SHEPARD qui en plus du scénario joue le rôle principal renforce cette impression. Il faut dire que le synopsis est lui-même passéiste puisqu'il s'agit pour le personnage principal de partir en quête d'un fils qu'il n'a pas connu et donc de revenir sur les traces qu'il a laissé trente ans auparavant. Il a été souvent été comparé au scénario de "Broken Flowers" (2005) parce que les deux films sont sortis la même année, 2005, évoquent la quête de paternité mais aussi parce que les univers de Wim WENDERS et de Jim JARMUSCH se croisent parfois, ne serait-ce que par le biais du road trip aux USA ou de leur admiration commune pour Jean EUSTACHE.
"Don't come knocking" a donc les défauts de ses qualités. Son esthétisme qui rappelle à chaque plan le photographe chez Wim WENDERS et le peintre Edward Hopper est beaucoup plus voyant que dans "Paris, Texas" (1984) où celui-ci se fondait dans une atmosphère qui le faisait oublier au profit de l'intrigue et des personnages. La dramaturgie de "Don't come knocking" est trop étirée pour fonctionner de façon totalement efficace. Il en va de même des personnages qui ont tendance à se figer dans leur image iconique de cow-boy, star déchue, serveuse de bar, chanteur de country-rock-crooner à la Chris ISAAK. Même Sky (Sarah POLLEY) a tendance à se réduire à son costume rouge et bleu assorti à l'urne qu'elle porte dans les bras presque tout au long du film et qui évoque de façon peu subtile le deuil qu'elle traverse. Bref, si "Don't come knocking" est un émerveillement pour les yeux et pince efficacement la corde de la nostalgie du spectateur pour l'âge d'or d'Hollywood et la palme d'or de Wim WENDERS, il ne parvient pas à imprimer sa marque, trop copié-collé sur son illustre prédécesseur sans en avoir la puissance émotionnelle*.
* Sans être un remake, il est à "Paris, Texas" (1984) ce que "Si loin, si proche!" (1993) est à "Les Ailes du desir"(1987). Les ingrédients sont presque les mêmes, seule manque la magie ou l'alignement de planètes sans que ces variations soient ratées pour autant.
"Le Sel de la terre" est un film puissant qui sublime l'oeuvre du photographe franco-brésilien Sebastiao SALGADO disparu le 23 mai dernier à l'âge de 81 ans. A partir des années 70, il s'est fait le témoin des tragédies humaines aux quatre coins du globe (guerres, famines, grandes migrations) avant de se consacrer à un vaste projet nommé "Genesis" sur la nature et les hommes vivant en osmose avec elle à l'écart des ravages environnementaux causés par les sociétés productivistes modernes.
Le film comporte un aspect biographique, incluant les témoignages de proches et de Sebastiao SALGADO lui-même qui permet de se familiariser avec le photographe et son histoire. On y apprend notamment qu'il a suivi une formation d'économiste qui lui a donné des clés pour contextualiser ses photographies et qu'après toutes les atrocités dont il a été le témoin, c'est le travail de reforestation de la terre de ses ancêtres qui lui a redonné le goût de vivre (qu'il a poursuivi avec "Genesis"). Une polémique a d'ailleurs éclaté à la suite de la sortie du film entre autres sur les liens entre le photographe et une industrie minière qui finançait ses voyages (lien non évoqué dans le film). Mais ce sont les stupéfiantes photographies en noir et blanc, la plupart commentées qui constituent le coeur du film. C'est par leur biais que Wim WENDERS, lui même photographe l'a découvert, est devenu ami avec lui et lui a consacré le film, co-réalisé avec son fils aîné.
Quel qu'en soit le sujet, les photographies de Sebastiao SALGADO sont pleines de grandeur. Tout y apparaît magnifié, tant les paysages que les gens qui se transforment en figures héroïques ou bien martyres. Bien que ces photographies s'inscrivent dans un contexte très bien documenté (la famine en Ethiopie, le génocide du Rwanda, la guerre civile en Yougoslavie, le conflit irakien, la migration des paysans du Nordeste brésilien etc.), elles échappent au temps et semblent appartenir à l'éternité. Beaucoup les qualifient d'ailleurs d'images bibliques à l'image de l'incroyable ouverture consacrée aux photographies d'une mine d'or à ciel ouvert au Brésil envahie telle une fourmilière par des dizaines de milliers d'hommes couverts de boue piochant et portant des fardeaux. Certains ont pensé à "Aguirre, la colere de Dieu" (1972) à raison mais il y a aussi quelque chose de Sisyphe dans ce labeur mené dans des conditions terribles, la soif de l'or étant plus forte que la peur de la mort. Toute cette beauté pour décrire les pires horreurs est destinée à pousser le spectateur à la regarder (l'horreur) en face et à s'interroger. L'art élève et en élevant, il touche là où la simple information laisse le plus souvent indifférent. Montrer la part divine de l'homme au sein des populations les plus déshéritées de la terre lui donne par ailleurs une noblesse que les sociétés occidentales lui dénient par ailleurs (haine des migrants, mépris ou condescendance vis à vis des plus pauvres).
L'un des traits culturels qui dépayse le plus le visiteur français lorsqu'il se rend à Tokyo, c'est l'abondance, la propreté et le caractère high-tech des toilettes publiques. S'y ajoute l'aspect design de celles du quartier de Shibuya, conçues par des créateurs comme des temples architecturaux dont le gardien (zen) est Hirayama (Koji YAKUSHO, l'acteur de "L'Anguille" (1997) récompensé à Cannes à juste titre tant il est charismatique) chargé de leur entretien. Aussi taiseux et solitaire que Travis dans "Paris, Texas" (1984), l'homme lui ressemble également dans son cheminement de reconnexion au monde, réapprenant à parler, redécouvrant des membres de sa famille, s'impliquant (même si c'est un peu malgré lui) dans la vie d'un collègue puis d'une propriétaire de restaurant. Mais le film s'avère être cependant d'une nature différente de "Paris, Texas". Ce n'est pas un road-movie (bien que Hirayama circule beaucoup dans Tokyo soit dans un véhicule professionnel motorisé, soit à vélo lors de ses jours de congé) mais une contemplation méditative. Hirayama est un philosophe amateur de lecture et de musique et amoureux des arbres qui puise sa liberté dans l'insignifiance apparente de son métier et sa joie de vivre dans un quotidien simple, routinier, ritualisé et dans la beauté de l'instant qu'il capture avec un appareil photo argentique dans le parc où il prend son déjeuner. Une allusion au "komorebi", le jeu de lumières dans les arbres qui a si fortement inspiré les peintres impressionnistes. Alors évidemment, impossible de ne pas penser à "Paterson" (2016) de Jim JARMUSCH, autre réalisateur passionné par le Japon qui raconte l'histoire d'un chauffeur de bus amateur de haïkus qui puise son inspiration dans un quotidien répétitif et réglé comme du papier à musique et ne quitte jamais la petite ville américaine où il travaille. Mais si "Paterson" est un film avant tout littéraire, "Perfect Days" fait davantage appel aux sens, principalement la vue et l'ouïe. La vue, car Tokyo est magnifiquement filmée, particulièrement de nuit où elle se couvre d'or et de lumières. On sait à quel point Wim WENDERS soigne ses images. Mais on reconnaît aussi en lui le passionné de musique. Parmi les airs-phares qui scandent "Perfect Days", des reprises étonnantes de "Le Pénitencier", du Patti Smith, la célèbre chanson de Lou Reed qui donne son titre au film et sur la fin, le magnifique "Feeling good" de Nina Simone.
Rareté récemment restaurée, "Same players shoots again" deuxième court-métrage de Wim WENDERS alors étudiant à l’Hochschule für Fernsehen und Film München (la Haute école de télévision et cinéma de Munich). Quelques images en noir et blanc de "Schauplätze" son premier film réalisé la même année mais perdu se retrouvent au début et à la fin de "Same players shoots again" sans qu'il n'y ait de solution de continuité avec le reste sinon ce que l'imagination du spectateur peut en faire. Ces quelques images sont suffisamment énigmatiques pour que l'on puisse créer un nouveau scénario avec. Celles du début montrent une pièce avec une télévision allumée et des bouteilles d'alcool vides traînant sur la table puis la silhouette d'un homme sortant d'une cabine téléphonique. Celles de fin montre un homme rouler en voiture à travers la campagne avec à l'arrière un passager mourant. Entre les deux, cinq fois le même plan, un travelling latéral suivant un homme armé d'une mitraillette coupé au niveau des épaules. Celui-ci se déplace en titubant, d'abord lentement, puis de plus en plus vite. A chaque fois que le plan se répète, la couleur de l'image change: noir et blanche puis verte, puis jaune, puis rouge et enfin bleue. Wim WENDERS expérimente l'outil cinématographique en revenant aux sources du septième art. L'animation de corps en mouvement se répétant à l'infini fait partie du cinéma primitif et par ailleurs le film de Wim WENDERS est totalement muet. S'y ajoute le traitement de la couleur et une thématique, celle de la violence. Même si celle-ci reste hors-champ, tout l'indique: le titre, les bouteilles d'alcool vides, la mitraillette, la démarche hagarde de l'homme comme s'il était blessé et enfin le mourant à l'arrière de la voiture. Même avec un matériau aussi primitif, on baigne déjà dans une ambiance de thriller même si on est évidemment très loin de "L'Ami americain" (1977). A moins qu'à l'égal de "The Big Shave" (1967) réalisé la même année par Martin SCORSESE il ne s'agisse de dénoncer symboliquement la guerre.
Le documentaire "Wim Wenders, Desperado" réalisé à l'occasion de son 75eme anniversaire est à la hauteur du cinéaste: éclairant, brillant et passionnant. On frise vraiment la perfection. On le voit jouer dans les scènes les plus emblématiques de ses films reconstituées à l'identique à la place de Harry Dean STANTON et de Bruno GANZ ou simplement se promener dans leurs décors quand un savant montage ne met pas le Wim WENDERS d'aujourd'hui avec un journal faisant allusion au décès de l'ange Damiel face au Benjamin Zimmermann de "L'Ami américain" (1977). Cet aspect ludique et nostalgique qui fait penser à la recréation de "Shining" (1980) dans "Ready Player One" (2018) vient aérer une analyse de fond qui nous apprend beaucoup sur la manière de travailler du cinéaste. Wim WENDERS fonctionne à l'intuition et créé son film au fur et à mesure de son tournage ce qui en dépit de sa fascination pour le cinéma hollywoodien le rend incompatible avec lui. Un constat fait par lui et Francis Ford COPPOLA au travers de "Hammett" (1982) et de "L'État des choses" (1982), le deuxième faisant presque figure de "making of" du premier. C'est également ce besoin de liberté dans la création, sans canevas préalablement établi qui explique le choix de Wim WENDERS de se tourner vers le documentaire au détriment de la fiction à partir surtout des années 2000*. Autre aspect bien mis en valeur par le film, la polyvalence artistique de Wim WENDERS qui a choisi le cinéma comme synthèse de tous les autres arts. Et c'est bien ainsi qu'apparaissent ses meilleurs films: des oeuvres d'art totales. Les nombreux témoignages d'archives ou contemporains du film font ressortir l'aspect cosmopolite de ses collaborateurs et amis, qu'ils soient allemand comme Rüdiger VOGLER et Werner HERZOG, suisse comme Bruno GANZ, néerlandais comme Robby MÜLLER, belge comme Patrick BAUCHAU, américain comme Harry Dean STANTON ou français comme Agnès GODARD et Claire DENIS. Un film qui ouvre en grand l'appétit de voir et de créer des films.
* Une démarche assez semblable à un autre de mes cinéastes préférés, John CASSAVETES ce qui explique la présence de Peter FALK dans "Les Ailes du désir" (1987) et sa suite.
"L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty" est le deuxième film pour le grand écran de Wim WENDERS mais il est considéré comme son premier long-métrage véritablement professionnel (le premier "Summer in the city" était son film de fin d'études). Bloqué près de trente ans en raison de problèmes de droits (Wim WENDERS avait utilisé des extraits musicaux sans en demander l'autorisation au préalable), il constitue aujourd'hui une curiosité, intéressante surtout pour les fans de Wim WENDERS. Le style y est déjà très maîtrisé, on sent que chaque plan a été soigneusement composé (normal pour un cinéaste qui est aussi photographe) et il annonce toute la filmographie à venir. Déjà parce qu'il s'agit de l'adaptation du roman éponyme de Peter HANDKE qui avait déjà collaboré avec Wim Wenders pour la télévision allemande et qui plus tard signera le scénario de "Faux mouvement" (1975) et surtout la "partition écrite" inoubliable de Les Ailes du désir" (1987). Ensuite parce qu'il s'agit de l'histoire d'une errance comme on en verra beaucoup d'autres chez Wenders, sans but, ni début, ni fin comme si le personnage était enfermé dans une prison à ciel ouvert (le film commence et se termine de la même façon, ramenant le personnage à son point de départ). La répétition est le motif dominant du film. Comme dans "Faux mouvement", le personnage semble faire du sur-place, revenant toujours dans le même type de lieux (hôtel, bus, cinémas, bars avec juke-box, stades de foot). Néanmoins, il y a une différence à mes yeux fondamentale entre ce film et ceux qui suivront, c'est son absence complète d'humanité. Joseph Bloch (Arthur BRAUSS) est un personnage dénué de tout affect qui agit plus comme un robot que comme un être humain. On le voit ainsi tuer sans raison apparente et laisser des indices compromettants (d'origine américaine d'ailleurs, est-ce le retour au pays natal qui provoque cet état de glaciation affective?) sans que cela ne semble provoquer en lui la moindre crainte de se faire attraper (peut-être même le souhaite-t-il, cela arrêterait son errance sans fin). Ce type de personnage désincarné, on le retrouve dans les plus beaux films de Wim Wenders, sauf que dans ceux-là, une ou plusieurs rencontres (avec un enfant, avec un ami, avec une femme) se produisaient qui les ramenaient ou les faisaient entrer dans la vie, leur faisaient découvrir ou redécouvrir le monde des émotions, des sentiments. Rien de tel ici et le nihilisme qui imprègne le film finit par rendre celui-ci rebutant.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)