Hamnet
Chloé Zhao (2026)
Les précédents "essais" biographiques sur la vie de Shakespeare m'avaient laissé une impression mitigée ("All Is True") (2018) quand je n'avais tout simplement pas détesté ("Shakespeare in love") (1998). "Hamnet" est selon moi la première franche réussite dans le genre. Il partage avec le film de Kenneth BRANAGH la même splendeur esthétique avec des décors, des lumières et des cadrages d'intérieurs qui font penser à la peinture de Vermeer. Mais à cet héritage hollandais austère vient s'ajouter le foisonnant mysticisme celtique venue de l'autrice du roman, Maggie O'Farrell qui est d'origine irlandaise. Comme dans les livres des soeurs Brontë, Agnès, l'héroïne de "Hamnet" est une sauvageonne qui vit en connexion étroite avec les forces de la nature, connaît les vertus médicinales des plantes, pratique la fauconnerie bref possède les atours de la sorcière. Il est d'ailleurs troublant de constater à quel point les traditions païennes et rurales celtes et anglo-saxonnes ressemblent au shintoïsme japonais: j'ai plus d'une fois pensé à "Mon voisin Totoro" (1988), notamment parce qu'Agnès aime se réfugier au pied d'un arbre immense dont le creux ouvre sur le monde des esprits. C'est dans ce même creux que tombait Mei, directement sur le ventre du gros Totoro. Ce creux qui symbolise le passage du monde temporel au monde spirituel est aussi celui qui relie la vie et la mort. Des frontières poreuses comme le montre toute la symbolique de l'accouchement, central dans le film. On ne compte plus les oeuvres féminines où l'héroïne accouche dans les bois de "Dans la forêt" de Jean Hegland à "Top of the Lake" (2013) de Jane CAMPION mais le film ne cesse de rappeler les dangers de ce passage pour la mère (celle d'Agnès) comme pour l'enfant (le premier souffle différé de Judith).
Car "Hamnet" va au-delà de la simple notion de passage. Il suggère fortement le principe du transvasement ou si l'on préfère celui des vases communicants. C'est frappant dans le dynamique des jumeaux qui se comportent comme les deux moitiés interchangeables d'un même être. Hamnet souhaite tellement sauver sa soeur qu'il choisit et parvient selon cette croyance quasi magique à prendre sa place au royaume des morts, montré comme une pièce cachée derrière un rideau. Car c'est à cet endroit que survient le deuxième vase communicant, celui qui permet à la nature de se transvaser dans la culture. Durant la majeure partie du film, le nom de William Shakespeare n'est jamais prononcé et son activité théâtrale à Londres est laissée hors-champ puisque l'histoire est centrée sur Agnès et leurs enfants. Il est le précepteur, le mari d'Agnès, l'Absent qui n'existe qu'en creux dans l'histoire. Jusqu'à ce que le deuil d'Hamnet ne se transvase dans la tragédie d'Hamlet (les deux noms étant également interchangeables) où Agnès, déboussolée au départ par ce monde de représentation qui n'est pas le sien finisse par retrouver spirituellement son fils à qui son mari a rendu symboliquement la vie, prenant sa place dans le rôle du fantôme jaillissant d'un décor reproduisant la forêt et son portail vers l'autre monde. Le théâtre, monde de simulacres y acquiert la même dimension spirituelle que la nature lorsque les âmes communient, effaçant la limite entre la scène et la salle comme ce dernier efface les limites entre la vie et la mort.
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