A pied d'oeuvre
Valérie Donzelli (2026)
De loin comme ça, j'avais l'impression que l'affiche montrait un sculpteur: le titre "A pied d'oeuvre", la posture de Bastien BOUILLON, l'éclairage "sculptant" la matière du sac et des débris posés à ses pieds, la poussière dégagée par les débris... mais bien entendu, ce n'est qu'un leurre. On découvre un homme qui du jour au lendemain ou presque choisit de tout plaquer pour se consacrer à sa passion: l'écriture. Ce faisant il glisse peu à peu dans la précarité, au grand dam de sa famille. On le voit vendre ses biens, être hébergé dans un studio puis dans l'arrière salle d'un café, compter ses dépenses, rogner sur le chauffage et survivre de petits boulots trouvés sur une appli qui sous les atours des habits neufs de la technologie exploite sa main-d'oeuvre taillable et corvéable à merci en jouant sur la loi de l'offre supérieure à la demande pour tirer les salaires à la baisse. Le capitalisme sauvage, aussi ancien que "Les Raisins de la colere" (1940) mais derrière l'écran d'un smartphone.
Durant tout le film qui alterne avec la vie de plus en plus précaire de Paul et les confrontations avec ses proches qui loin de l'aider, l'enfoncent toujours plus (le père -joué par Andre MARCON- allant jusqu'à lui briser son ordinateur dans l'espoir de "lui faire entendre raison"), le spectateur se demande pourquoi il s'inflige ce calvaire. Contrairement à ses camarades de chantier visiblement sans-papiers, lui a choisi cette vie comme une sorte de sacerdoce et d'ailleurs il y apparaît si déplacé que certains de ses clients n'hésitent pas à le lui dire. Sans parler des gens de son ancien milieu qu'il croise parfois et qui s'étonnent de le voir "faire le taxi" (clandestin). Mais on finit par comprendre ce que Paul cherche: à passer de l'autre côté du miroir et à toucher du doigt, enfin je devrais dire avec tout son corps meurtri la réalité de l'autre, celle des esclaves du système et du mépris de classe qu'ils subissent à l'opposé de son ancien confort bourgeois et des clichés pris à distance. La scène où il arrache des buis sur un balcon du 16° arrondissement est très parlante à cet égard. Et Valerie DONZELLI insiste beaucoup sur l'effort, le labeur, la souffrance physique. C'est aussi sans doute ce qui le pousse à écrire tout ce qu'il vit et tout ce qu'il voit dans les carnets, comme une matière première pour ses futurs livres. Et paradoxalement, cette désaffiliation de son milieu d'origine qui pousse Paul dans une solitude absolue est aussi ce qui peut-être lui procure la paix (comme dans la retraite volontaire du DRH de "La Question humaine") (2007) et l'inspiration puisque quelque chose de vrai finit par en sortir*: en témoigne la magnifique scène de communion avec son fils.
* Bastien BOUILLON s'est certainement appuyé sur son expérience personnelle pour composer son personnage étant donné que même s'il est issu d'un milieu artistique, il n'a percé que tardivement après des années à travailler dans l'ombre.
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