Quiconque s'intéresse au cinéma de Hong-Kong et de façon plus générale à la culture asiatique sera comblé par ce classique devenu culte qui ressort en version restaurée le 10 décembre avec les deux autres volets de la trilogie. "Histoires de fantômes chinois" se situe au croisement exactement de deux grandes traditions du film chinois. D'une par le genre du wu xia pian, inspiré des films de sabre japonais mais qui mute à Hong-Kong en devenant beaucoup plus esthétique, chorégraphié et aérien. Le jeu sur les voiles, rubans et autres draperies (du côté du bien) combiné à des branches, chevelures, langue géante ou tentacules (du côté du mal) dans le film est étourdissant. Et de l'autre, une plongée dans le très riche répertoire des créatures surnaturelles asiatiques dont on pouvait avoir un aperçu dans l'exposition "Enfer et fantômes d'Asie" au musée du quai Branly en 2018. S'y ajoute une histoire d'amour impossible entre le héros et une femme-fantôme (tous deux sublimés à l'écran) et des éléments burlesques, notamment dans la manière dont le héros parfaitement candide parvient à échapper d'un cheveu aux monstres qui hantent le temple où il passe la nuit. Monstres de carton-pâte animés par la technique du stop-motion. L'ensemble forme ce que l'on appelle la "Ghost kung-fu comedy" et on comprend le choc que cela a dû représenter à l'époque pour le spectateur occidental habitué au cinéma hollywoodien de voir débarquer ce cinéma à grand spectacle basé sur des codes exotiques, même si le film s'inspire aussi de l'épouvante à l'occidentale, "Evil Dead" (1981) en particulier avec sa cabane hantée dans les bois embrumés. Et les incantations religieuses faisant fuir les démons, de même que la lumière du soleil leur brûlant la chair ne sont pas sans rappeler le folklore autour des vampires (crucifix, ail, aube).
J'ai une nette préférence pour le deuxième volet de Kill Bill qui est moins sanglant et mécanique que le premier, plus lent, plus explicatif. Cependant, contrairement à "Pulp Fiction" (1994) par exemple, Kill Bill est un film fataliste, un film sans issue: nulle rédemption n'est possible avec des enfants pris dans l'engrenage de la violence de leurs parents à la manière de "Le Parrain" (1972) ou de "Chinatown" (1974) mais sans le caractère tragique (alors qu'il s'agit pourtant bien d'une malédiction). Croire que le fait de "tuer le père", but ultime de Beatrix Kiddo est libérateur est un leurre. On le découvre enfin, ce "parrain" dont on entendait la voix mais dont ne voyait que la main posée sur ses "créatures" dans le premier volet. Et David CARRADINE (que je n'avais vu auparavant que dans la série "Nord et Sud") (1985) offre une prestation de première classe. Pour le reste, le deuxième volet de "Kill Bill" conserve une structure en chapitres mais apparaît plus hétérogène que le premier qui était très axé sur les arts martiaux asiatiques. Le second l'est encore un peu avec la séquence d'apprentissage (dommage que le grand maître fasse un peu toc), il fait également un détour marquant par le film de zombies mais le genre dominant est le western. Parce que l'on connaît l'amour de Quentin TARANTINO pour les films de Sergio LEONE mais il y a un plan de cadre dans le cadre qui rappelle quand même beaucoup "La Prisonniere du desert" (1956).
J'étais, je suis et je serai toujours réservée sur "Kill Bill". J'avais vu la première partie au cinéma à sa sortie et j'étais sortie malade de la salle, me traînant jusqu'à mon domicile en proie à des douleurs abdominales ce qui n'était peut-être qu'une coïncidence. N'empêche cela ne m'est plus arrivé et cela fait plus de vingt ans maintenant. L'ayant revu, je constate qu'il m'impressionne beaucoup moins qu'à l'époque notamment sur la dernière demi-heure qui m'avait révulsée à la première vision et qui maintenant m'apparaît comme un vaste grand-guignol. A défaut de partager le ressenti de tous ceux qui trouvent ce spectacle de massacre au katana jouissif, il est le fruit d'un ballet aérien parfaitement exécuté dans le plus pur style des films d'art martiaux de Hong-Kong. On reconnaît bien l'influence de YUEN Woo-Ping, celui-là même qui avait chorégraphié les scènes de kung-fu de "Matrix" (1998). A l'image de O-Ren Ishii, le film synthétise le manga et le film de sabre japonais, les arts martiaux chinois (Bruce LEE dans son costume jaune et noir étant de retour sous des traits féminins), l'intrigue d'un film d'un réalisateur de la nouvelle vague ("La Mariee etait en noir") (1968), le western-spaghetti etc. Sur le plan visuel comme sur le plan sonore, le film envoie du bois avec nombre d'idées brillantes jouant sur le contraste entre zénitude et violence. Rappelons qu'un jardin de pierre se trouve juste sous les pieds des assassins masqués du Crazy 88 lorsqu'ils se font massacrer alors que Beatrix et O-Ren Ishii se battent en duel au beau milieu d'un splendide jardin japonais enneigé ponctué par le bruit régulier de la fontaine de type shishi-odoshi. Même chose au début lorsqu'à la violence d'un tir succède la version mélancolique de la chanson "Bang Bang" interprétée par Nancy Sinatra. Chanson dont les paroles commentent ce que l'on vient de voir, le meurtre d'une femme (enceinte qui plus est) par son ancien compagnon.
Car cela aurait pu être cela "Kill Bill": un film de revanche sur la violence faite aux femmes. En le revoyant, je n'ai pu qu'être frappée par des scènes qui font écho à des affaires récentes ayant défrayé la chronique. Je pense en particulier au fait que l'héroïne subit le même sort que Gisèle Pélicot, le cerveau du trafic, un soignant véreux, ayant exactement les mêmes propos aux clients (ne pas laisser de traces) que Dominique Pélicot.
Seulement "Kill Bill" ce n'est pas cela. C'est un film avant tout destiné à divertir et à donner du plaisir, pas à faire réfléchir. Et surtout c'est un film, à l'image de l'héroïne qui se contredit en permanence. Les femmes qu'elle combat sont en apparence toute-puissante mais en réalité totalement sous l'emprise de leur commanditaire, Bill pour qui elles éprouvent un dévouement fanatique et qui a droit de vie et de mort sur elles. Et si la soif de vengeance de Beatrix Kiddo est compréhensible, la froideur mécanique avec laquelle elle l'accomplit pour coller aux films du genre (et à celui de Francois TRUFFAUT à qui elle doit son surnom) fait d'elle non une femme mais un fantasme, un pur objet à la "Terminator" (1984). Car abattre une mère sous les yeux de sa petite fille et lui dire en gros "si tu n'es pas contente, tu n'as qu'à te venger plus tard" c'est tout sauf une émancipation, c'est une malédiction. Pouvait-il en être autrement quand on sait que le film s'est fait sous la houlette de Harvey WEINSTEIN et que Uma THURMAN a gardé des séquelles à vie de l'accident de voiture qu'elle a eu sur le tournage, une cascade qu'elle ne voulait pas faire et qui lui a été imposée par Quentin TARANTINO?
Visuellement, c’est magnifique. On voit que les plans ont été travaillés à l’extrême, que la disposition des personnages dans le cadre est très réfléchie, tout comme le sont les effets atmosphériques, les jeux de lumières ou l’harmonie des couleurs. La bande-son, également est splendide (en particulier le chant de la fin qui ressemble à un hymne celtique). Bien que se rattachant au genre du wu xia pian (les arts martiaux chinois), les scènes d'action sont rares, elliptiques à l'image du reste du film qui est avant tout contemplatif. Ce n'est pas là qu'est le problème à mes yeux. Le véritable problème est que sur le fond c’est un film complètement hermétique avec des personnages réduits à des silhouettes hiératiques dont le cinéma asiatique est friand (les « hommes portemanteaux ») et une intrigue décousue et illisible. C'est sans doute voulu puisqu'une bonne moitié des plans sont "filtrés", "tamisés" par des rideaux de tissus ou d'arbres comme s'il fallait chercher à entretenir quelque mystère ésotérique mais dans un cadre historique qui nécessite un minimum de repères, cela ne fonctionne pas et j'ai trouvé ce positionnement agaçant. J’ai à peine compris qui était qui sans parler de sous-intrigues qui rendent l’ensemble encore plus confus. Sans la lecture du synopsis, je n'aurais même pas saisi les liens entre les personnages c'est dire s'ils n'ont rien d'évident. Quant aux enjeux, j'ai vaguement saisi que l'héroïne, justicière, doit choisir entre son devoir et ses sentiments (variante, la vie ou la mort). Pas très original. Bref c’est abscons, abstrait, froid comme la mort, ennuyeux comme la pluie et finalement assez creux comme si tout ce décorum pompeux se prétendant philosophique voire géopolitique ne dissimulait en réalité que de la vacuité. Dommage.
La solitude, le silence, les oiseaux lanceurs d'alerte, les gants blancs, le flegme et l'ascétisme, l'art "d'emprunter" les voitures, le code bushido en toile de fond et le flingue en bandoulière, nul doute on est dans un remake quelque peu évanescent du "Samouraï" de Jean-Pierre Melville. Soit dans les deux cas une culture ancestrale à forte teneur spirituelle et philosophique venant hanter une société égarée dans le pur matérialisme. "Ghost Dog" est le prolongement de "Dead Man" et préfigure "Only lovers left alive". Il s'attache aux pas errants d'une Ombre qui plane au-dessus de la ville et qui parfois, fond sur sa proie avec une redoutable efficacité en fonction des principes qui la guident (loyauté, fidélité, respect de la nature et des êtres vivants qui la peuplent). "Ghost Dog" est au film de gangsters et de sabre ("Rashomon" de Akira Kurosawa est également souvent cité) ce que "Dead Man" est au western, une relecture décalée, ironique (la mafia italienne réduite à un club d'abrutis du troisième âge), poétique, contemplative dans laquelle les héros sont des fantômes qui appartiennent pour la plupart aux minorités discriminées voire détruites par la société américaine WASP et qui portent en elles d'autres valeurs que l'appât du gain. Seuls quelques privilégiés peuvent les voir tels qu'un marchand de glace haïtien qui ne parle pas anglais mais lit dans les pensées et une fillette qui aime les livres (on retrouve cette relation homme-enfant dans "Paterson" avec son titre programme).
"Tigre et dragon" c'est du cinéma à grand spectacle mêlant culture chinoise et budget hollywoodien. Si le film est conçu pour plaire au plus grand nombre avec un dosage savant entre action et romance qui manque un peu d'âme à mes yeux, il en met plein la vue quand même avec des chorégraphies splendides réglées par Yuen Woo-Ping, celui là même dont le savoir-faire a été déterminant pour les scènes de kung-fu de la trilogie "Matrix" et des deux parties de "Kill Bill". On a donc des personnages en apesanteur qui tournoient et volent au-dessus des cimes avec une grâce magique. Le film offre également un condensé des plus beaux paysages chinois (forêts de bambous, chutes d'eau, montagnes) et de ses meilleurs acteurs issus de Chine continentale ou des "provinces chinoises à système différent" pour reprendre la définition qu'elle donne de Hong-Kong et de Taïwan (territoire dont est également originaire le réalisateur, Ang Lee qui a voulu rendre hommage au cinéma de son enfance). Tous ont dû d'ailleurs apprendre leurs dialogues en mandarin alors que leurs langues natales étaient le cantonais ou l'anglais. Quant à l'histoire, elle mélange la tradition feuilletonesque occidentale avec ses combats de cape et d'épée version asiatique, ses multiples rebondissements rocambolesques et ses histoires d'amours impossibles et des figures typiques de la tradition chinoise comme la guerrière intrépide façon Mulan. On peut également souligner l'opposition entre le couple d'âge mûr formé par Li Mu Bai (Chow Yun Fat) et Yu Shu Lien (Michelle Yeoh) qui ont sacrifié leurs sentiments sur l'autel du devoir et de l'honneur à celui beaucoup plus jeune formé par Jen (Zhang Ziyi) et Lo (Chang Chen) qui sont insoumis et individualistes. Deux générations aux valeurs différentes qui représentent l'évolution récente de la Chine.
Voir où George LUCAS a puisé l'âme de sa saga "Star Wars" n'est pas très compliqué. Il suffit de bien observer la forme du casque de Dark Vador, les postures des maîtres Jedi et leurs sabres… laser (et je ne parle même pas de la Force) pour comprendre qu'il est autant allé chercher son inspiration du côté du pays du soleil levant que dans le livre de Joseph Campbell "Le Héros aux mille et un visages". La première scène de la "Forteresse cachée" est quasiment reprise telle quelle dans "Star Wars: Episode IV - A New Hope" (1977) avec son étendue désertique dans laquelle errent non les héros mais les comparses, chargés de servir et de divertir la galerie avec leurs comportements grotesques (cupidité, veulerie etc.) Cette ouverture marque d'ailleurs un tournant dans la filmographie de Akira KUROSAWA qui après les échecs successifs de ses films adaptés de grandes oeuvres littéraires s'essaye avec brio à un cinéma d'inspiration plus populaire. Ce récit d'aventures picaresques tourné dans de splendides décors naturels et ponctué de scènes d'action spectaculaires et admirablement filmées (voir la scène où le général Makabe alias Toshiro MIFUNE se lance à la poursuite de ses ennemis le sabre levé) se paye en plus le luxe d'être féministe. La princesse Yuki (Misa UEHARA) est une guerrière (comme l'est également la princesse Leia qui incarne l'âme de la rébellion et finit générale) et si elle doit se faire passer pour muette afin de voyager incognito, sa langue est en réalité bien pendue et elle n'a pas les yeux dans sa poche. Le fait d'être traquée par le clan adverse est une chance pour elle car il lui permet de quitter sa tour d'ivoire et d'observer le monde tel qu'il est, le meilleur et le pire des hommes. Elle est également très critique envers les mentalités féodales (et patriarcales) japonaises, notamment le sens du sacrifice, de la loyauté et de l'honneur poussé jusqu'à ses extrémités les plus mortifères. La manière dont elle bouscule les deux généraux, Makabe et Tadokoro (Susumu FUJITA) dans leurs certitudes (alors qu'elle n'a que 16 ans, soit l'âge auquel Greta Thunberg est devenue célèbre mais je dis ça je ne dis rien) s'avère décisive pour l'issue de l'histoire.
Dernier film de Nagisa Oshima, « Tabou » se situe dans la continuité de « Furyo » en continuant d’explorer les ravages que le désir homosexuel suscite dans des communautés fermées de guerriers. Se déroulant au XIX° siècle contrairement à « Furyo » qui se déroulait pendant la seconde guerre mondiale, il met en scène la danse de désir et de mort qui se développe autour de Kano, un jeune samouraï androgyne dont la beauté envoûtante ne laisse personne indifférent. Même ceux qui semblent les plus imperméables sont déstabilisés, tels le commandant Isami Kondo et le capitaine Toshizo Hijikata. Je n’ai pas « ce penchant » disent-ils, comme pour se justifier avant de s’en aller patauger dans la brume ^^. Plusieurs moments humoristiques montrent qu’aucun samouraï n’est à l’abri de ce « penchant », y compris ceux qui revendiquent haut et fort leur hétérosexualité. Kano est d’autant plus mystérieux et fascinant qu’il ne se départit jamais de son masque d’impassibilité que ce soit face à Eros ou à Thanatos. Son visage est une page blanche sur lequel chacun peut projeter ses fantasmes. La continuité avec « Furyo » est également assurée par le retour de Ryuichi Sakamoto à la musique et de Takeshi Kitano dans le rôle du capitaine.
Dans « Tabou » comme dans « Furyo », Oshima montre le caractère profondément subversif du désir qui menace de détruire toute une communauté bâtie sur des règles strictes qui se veulent intangibles et immuables mais ne résistent ni au désir, ni au temps. Kano, le seul samouraï vêtu de blanc (symbole de mort au Japon) est un ange exterminateur annonciateur de la fin du Shogunat. L’histoire se déroule en effet en 1865 soit deux ans seulement avant la révolution Meiji qui abolira le système féodal japonais et sa caste de samouraïs. Cette « chute » est admirablement suggérée par un plan final d’anthologie quand le capitaine tranche d’un seul coup de sabre le tronc d’un cerisier en fleurs, le symbole même de l’impermanence au Japon.
« Tabou » est également un film superbe sur le plan esthétique que ce soit par la musique, le choix des couleurs, les chorégraphies ou la composition des cadres. Le film se déroule à plus de 90% dans le huis-clos très cadré du temple Nishi-Honganji de Kyoto mais la scène de fin très onirique se déroule dans un univers fantomatique nocturne et marécageux qui n’est pas sans rappeler le marigot sensuel et vénéneux des premières séquences de « l’Aurore » de Murnau.
"Après la pluie" est un bel hommage à Akira KUROSAWA. C'est en effet son dernier projet cinématographique, celui qu'il ne put hélas mener à terme puisqu'il mourut avant le début du tournage. C'est donc son assistant Takashi KOIZUMI qui a réalisé le film d'après le scénario écrit par le maître. Cela se ressent dans une mise en scène appliquée (bien que son sens de l'épure fasse merveille dans les séquences de duel) et dans une caractérisation des personnages un peu expéditive parfois. Mais il n'en reste pas moins que "Après la pluie" est un beau film qui promeut des valeurs et un état d'esprit aux antipodes de celui qui règne habituellement dans les films de chambara (mais proche d'un autre film de Akira KUROSAWA, "Les Sept samouraïs3 (1954)). Dans le Japon féodal du début du XVIII° siècle, le héros est un rônin philosophe, un "homme qui marche" comme celui de Jiro Taniguchi dans la nature en méditant, un sage simple et modeste qui fait régner la justice et la bienveillance partout où il passe. On le voit notamment offrir un banquet à des gens du peuple coincés dans une auberge par la pluie en s'adonnant à des duels primés (ce qui était considéré comme infamant pour un samouraï) et se mélanger à eux sans façons. Le Daimyo du coin (joué par Shiro Mifune, le fils de l'acteur fétiche de Akira KUROSAWA) est tellement séduit par ce personnage atypique qu'il est prêt à envoyer valser les coutumes pour le garder auprès de lui. Mais ce serait une perte pour les autres alors il est dit que Misawa Ihei (Akira TERAO) gardera sa précieuse liberté.
Il y a eu un avant et un après "Rashômon" dans l'histoire du cinéma mondial. Lorsque les américains ont occupé l'archipel nippon après la seconde guerre mondiale, ils ont poussé ces derniers à exporter leur cinéma dans le monde entier et notamment en Europe. C'est ainsi que les sélectionneurs du festival de Venise ont choisi "Rashômon" de Akira KUROSAWA parmi les films du catalogue des studios Daiei qui a été le premier à se lancer dans l'aventure. "Rashômon" a non seulement remporté le Lion d'or et ouvert les portes de l'occident au cinéma japonais mais Akira KUROSAWA est devenu le plus célèbre réalisateur asiatique et une source d'influence majeure tant pour ses compatriotes que pour les réalisateurs occidentaux: Sergio LEONE, George LUCAS, Francis Ford COPPOLA, Quentin TARANTINO, Martin SCORSESE ou encore Steven SPIELBERG.
"Rashômon" a constitué un choc aussi bien technique, esthétique que narratif, les trois dimensions étant indissociables. Le film a ouvert des perspectives nouvelles dans la manière de raconter une histoire en abandonnant la linéarité au profit du "questionnaire à choix multiple". Akira KUROSAWA a transposé une énigme de polar (mais qui a tué le mari?) genre qu'il maîtrise à la perfection dans le Japon médiéval ce qui d'ordinaire ne lui aurait pas permis de franchir les fourches caudines de la censure américaine. Celle-ci était en effet impitoyable avec le chambara (film de sabre) et le jidai-geki (films médiévaux en costume), néanmoins elle s'était assouplie au début des années 1950 (le Japon était devenu un allié dans la guerre de Corée) et de plus le film ne faisait en aucune manière l'apologie de la guerre. Il dépeint avec génie les zones d'ombre de l'âme humaine dans l'anomie d'un monde ravagé par la guerre où chacun "a ses raisons" de ne pas dire toute la vérité pour reprendre l'expression de Jean RENOIR. Chaque acteur et chaque témoin livre sa version des faits ce qui entraîne autant de retours en arrière. Il y a d'ailleurs deux niveaux de flashbacks, ceux qui montrent les témoignages lors du procès et ceux qui revisitent le drame lui-même. Le présent du film est incarné par trois hommes, deux témoins et un passant qui commentent les différents récits et jouent un peu le rôle du chœur. La musique (japonisée) du Boléro de Ravel et la photographie impressionniste soulignent le caractère à la fois cyclique et changeant du récit ainsi que la complexité des êtres. Peu à peu, en recoupant les versions, on s'aperçoit que chacun ment pour se donner le beau rôle et dissimuler une part de lui-même dont il a honte et qu'il ne veut pas montrer à la société. Le bûcheron (Takashi SHIMURA) tait son acte cupide, le bandit Tajomaru (Toshirô MIFUNE) cache ses moments de faiblesse, le mari (Masayuki MORI) dissimule sa couardise et sa femme (Machiko KYÔ) sa perfidie. Néanmoins s'il n'y a pas de vérité absolue et que des vérités relatives, il n'en est pas de même des actes. Face aux ravages de la guerre (toile de fond du film), le film se termine sur un moment de grâce lié à un geste désintéressé, l'un de ces gestes qui permet de ne pas désespérer totalement de l'humanité.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)