Klute
Alan J. Pakula (1971)
"Klute" est un film magnifique, passionnant et mystérieux. Bien que se rattachant au nouvel Hollywood et à une lignée de thriller paranoïaques de la surveillance, il est profondément original. Sans doute en raison de la place prise par le personnage féminin, Bree mais aussi la manière dont elle est filmée. On sent constamment le regard voyeuriste du prédateur qui pèse sur elle et l'enferme dans des cadres et dans l'obscurité concoctée par "le prince des ténèbres", alias le chef opérateur Gordon WILLIS. La musique de Michael SMALL renforce l'aspect irréel, parfois hypnotique des scènes. Dans la jungle new-yorkaise, Bree se présente comme maîtresse de son destin exerçant son pouvoir sexuel sur les hommes mais la mise en scène et les développements du film nous font découvrir qu'elle est en réalité un jouet du patriarcat et une proie. De la scène où elle passe un casting au milieu de dizaines d'autres jeunes filles considérées comme de la "chair à consommer interchangeable" à celle où elle retombe sous la coupe de son souteneur, il n'y a qu'un continuum. Le prédateur qui l'épie dans l'ombre enregistre ses propos à son insu pour la harceler et la broyer. Jane FONDA est géniale dans le rôle de ce petit chat sauvage qui griffe quand on l'approche mais s'avère d'une totale vulnérabilité.
Car si Bree se livre totalement à nous sous toutes ses facettes c'est parce que Alan J. PAKULA a l'idée géniale de la confronter à un homme mystérieux qui est l'antithèse absolue du prédateur. Tendant vers l'abstraction à la manière d'un ange gardien bienveillant (j'ai pensé plusieurs fois à Damiel dans "Les Ailes du desir") (1987), John Klute est ce détective privé quasi fantomatique, presque lunaire qui veille sur elle sans la juger, sans réagir à ses agressions et provocations, sans rien demander en retour. Dans le rôle, l'étrangeté de Donald SUTHERLAND fait merveille et celui-ci peut donner la main à d'aussi illustres prédécesseurs que Charles CHAPLIN avec une fin qui m'a fait penser à celle de "Les Temps modernes" (1936). Le film est l'histoire de cet apprivoisement et c'est cette dimension quasi spirituelle, décortiquée par Bree lors de ses séances de psychanalyse qui apporte la lumière qui éclaire enfin ces ténèbres. L'incroyable séquence de courses au marché où Bree se colle à Klute et agrippe le pan de sa chemise comme une petite fille un peu perdue révèle son profond besoin de sécurité à l'opposé de ses propos. Et comme le titre du livre d'Alice Miller le souligne, "le corps ne ment jamais".
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