Zabriskie Point
Michelangelo Antonioni (1970)
Comme son contemporain, "Easy Rider" (1969), "Zabriskie Point" est un "No future" majuscule. Il montre l'échec de l'utopie hippie face à un système dominant qui refuse de changer. Ceux qui essaient de s'en extraire se retrouvent dans un espace de liberté illusoire, un désert qui se referme sur eux comme un piège. Dans "Zabriskie Point", ce piège n'est pas physique, on n'est pas dans "Gerry" (2002). Mark et Daria n'ont pas soif, ne sont pas fatigués, ne transpirent pas, ne sont pas brûlés par le soleil et ne sont même pas vraiment sales car la poussière blanche qui tombe sur leurs corps a une fonction purement esthétique et disparaît dans la scène suivante. D'ailleurs beaucoup de critiques ont relevé avec humour les invraisemblances telles que la peinture ou l'essence qui surgissent comme par magie et permettent de repeindre l'avion et de repartir. Le piège du désert dans "Zabriskie Point" est celui d'une impasse civilisationnelle. D'abord parce qu'on ne peut rien construire dans du vide: une fois leur communion achevée, Mark et Daria reprennent la route comme si ce qu'ils avaient vécu ensemble n'était qu'une parenthèse. Lui pour rendre l'appareil qu'il a volé, elle pour atteindre sa destination finale en tant que secrétaire de la compagnie Sunnydunes. Cette compagnie justement est le symbole de ce capitalisme prédateur qui s'est construit un bunker hors-sol dans le désert avec piscine et cascades et prépare à coups de spots publicitaires une opération de lotissements en bordure du désert. Daria a beau faire la révolution dans sa tête et imaginer le bunker exploser sous tous les angles de caméra, il reste bien vissé au rocher, ne lui laissant que deux choix tangibles: continuer à servir le système ou s'empaler contre lui. Car enfin, l'épisode du retour tragique de Mark montre que les délires psychédéliques ne peuvent rien contre une froide réalité qui abat ce qui enfreint se règles (l'atteinte au droit de propriété). A défaut de pouvoir arrêter la colonisation du sol et l'emprise sur les corps, la seule porte de sortie reste l'imaginaire et cette lente désagrégation cosmique des symboles de la société de consommation au son des Pink Floyd qui prophétise qu'un jour les objets du capitalisme redeviendront des poussières au milieu du désert. Dans les systèmes capitalistes, ce qui n'est pas monétisable ou quantifiable n'existe pas ou n'a pas d'intérêt alors que c'est le socle caché de ce qui lui préexistait et de ce qui lui survivra.
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