"Le Bleu du Caftan" est un très beau film, à la fois sensuel et pudique. Sensuel de par le métier qu'exerce Halim (Saleh BAKRI), un artisan qui fabrique des caftans (robes traditionnelles marocaines) dans sa boutique-atelier et pour qui l'amour du travail bien fait ne se marchande pas. Aux injonctions des clientes pressées, voire grossières, il oppose la qualité de son savoir-faire et même une philosophie autour du vêtement qui dure bien au-delà de la vie de sa propriétaire. Il est énergiquement secondé par sa femme, Mina (Lubna AZABAL) qui est de son propre aveu "solide comme un roc" et envoie balader celles qui insistent ou se montrent inconvenantes. Lorsque l'apprenti de Halim, Youssef entre en scène, il vient troubler ce couple fusionnel. On comprend très vite que Halim est homosexuel et que Mina sait parfaitement ce qu'il en est. Mais le tabou est tel que rien ne peut s'exprimer par la parole. Ce sont donc les regards, les inflexions de voix et les caresses sur le tissu qui s'expriment pour signifier le trouble, la jalousie, le désir. Comme dans "La Confusion des sentiments" de Stefan Zweig, Halim vit dissocié, allant décharger ses pulsions au hammam puis se laissant aimer physiquement par Mina qui est bien plus active que lui. D'ailleurs c'est elle qui l'a demandé en mariage. Lorsqu'elle manifeste des signes de rechute d'une "maladie" dont il n'est pas difficile de deviner la nature, Halim se réfugie d'abord dans le déni. Mais progressivement, le film offre un dévoilement extrêmement pudique des corps et des sentiments. Ce n'est pas la première fois que l'on voit au cinéma un couple soudé face aux moeurs rétrogrades de la société ("Le Temps d'aimer" (2022) aborde le même thème et avant, il y a eu "La Victime" (1961) qui a levé le tabou en Angleterre à une époque où l'homosexualité était encore pénalisée) mais assez paradoxalement, "Le Bleu du Caftan" est une superbe ode à la vie et à l'amour. Plus Mina s'approche de la mort, plus elle se libère, plus elle libère son mari et le jeune Youssef. La scène où ils dansent ensemble est magnifique de même que les marques d'amour de Halim, telles ces mandarines qu'il achète puis épluche pour elle. C'est dans le final que j'ai repensé au titre "Le Bleu du Caftan" qui résonne quelque peu comme "Le Bleu du Carcan". Progressivement, c'est le bleu infini du ciel qui se substitue à la Médina, comme la tunique qu'offre Halim à sa femme en un ultime geste d'amour.
Il y a deux films dans "Déserts". Le premier qui dure la première heure narre avec brio les aventures de deux pieds nickelés d'une agence du recouvrement de Casablanca sillonnant les villages du sud marocain pour tenter d'obtenir le remboursement des crédits contractés par les villageois. Cette partie-là est très réussie. Un peu à la manière de Jacques TATI dans "Playtime" (1967), le récit déroule une variété de situations burlesques causées par l'inadéquation des deux bonhommes vêtus de costumes-cravates qui en font deux petites mains de la mondialisation à l'environnement rural profond dans lequel ils évoluent. Chaque saynète tout en faisant rire illustre en effet la violence sociale que le Maroc moderne et urbain exerce sur ses territoires arriérés sans occulter lors d'une ahurissante chorégraphie d'entreprise la violence qui s'exerce sur les employés eux-mêmes. Le comique jaillit au sein même de l'image, extrêmement bien composée. Pour ne prendre qu'un exemple, Medhi et Hamid réclament de l'argent à un homme à la porte de sa maison qui prétend ne plus avoir de chèvres alors que juste au-dessus d'eux, on voit justement une chèvre pointer le bout de son nez. Autre exemple, les deux employés frappent à la porte d'une maison qui semble vide mais une échelle apparaît depuis le toit d'où descendent silencieusement et sans être vus les habitants etc.
Puis au bout d'une heure, comme s'il avait épuisé son filon, le film change du tout au tout. Il délaisse Medhi et Hamid pour un personnage mutique de repris de justice qui s'évade dans le désert avec la femme qu'il aime après avoir braqué son mari, petit tyran local qui rackette les villageois. A partir de ce moment là, le film se perd dans les sables, se contentant de montrer les personnages errer dans les paysages désertiques (magnifiques au demeurant): l'évadé, la jeune femme, son mari qui les poursuit, les deux employés du recouvrement qui ont été dépouillés de leur voiture par l'évadé puis une cohorte de migrants. Ce remplissage ne tient évidemment pas la route et on est déconcerté par l'absence de lien avec la première partie. C'est donc un film largement inabouti qui aurait mérité d'être réduit de moitié ou alors d'avoir un développement plus convaincant et cohérent.
C'est vraiment dommage, le sujet, d'une brûlante actualité, était en or. Mais il est gâché par un scénario paresseux qui ne va pas au-delà de son idée principale: celle d'un quatuor de jeunes ouvrières marocaines vivant à Tanger, petites esclaves de la mondialisation le jour, délinquantes revanchardes la nuit. Conséquence: des scènes répétitives qui donnent un sentiment d'immobilisme tout à fait en opposition avec la bougeotte supposée des héroïnes. Un défaut encore aggravé par une mise en scène maniériste insupportable. La réalisatrice lorgne clairement du côté des frères Dardenne et de Cassavetes: gros plans permanents qui ne permettent pas de voir au-delà des visages des jeunes filles, caméra à l'épaule "virevoltante" sensée insuffler du dynamisme... Elle a juste oublié le petit plus qui fait toute la différence: le suspense moral des films des frères Dardenne, l'humanité bouleversante, la générosité des personnages (et acteurs) de Cassavetes. Les visages des actrices de "Sur la planche" ont la dureté de la pierre ou la froideur d'un masque. Ils prennent, ils revendiquent (Badia, le personnage principal "éructe" plus qu'elle ne parle et sa logorrhée prétentieuse et intellectualisante sonne faux au possible ) mais ils ne donnent rien. Bien entendu c'est la situation de survie des jeunes femmes qui explique cette insensibilité, cet amoralisme, cette indifférence au monde et à autrui. Mais c'est aussi un choix de la réalisatrice qui se complaît dans le sordide et le "no future" sans jamais en sortir (un choix d'autant plus contestable que la réalité est toujours plus complexe. Même dans les situations les plus extrêmes, certains n'ont pas abdiqué toute forme d'humanité et ont même survécu grâce à cela, donc il aurait été sans doute plus pertinent de s'ouvrir à une certaine diversité).
Le résultat est un film stérile, un film qui tourne en rond, un film qui semble interminable tant il suscite rapidement l'ennui. Et ce en dépit d'un aspect documentaire d'une pertinence réelle sur la zone franche de Tanger accueillant les usines textile délocalisées du Nord et son impact sur la société marocaine.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
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