Vortex
Gaspar Noé (2021)
Les films sur la fin de vie se multiplient ces dernières années. Pas seulement parce que le sujet dans nos sociétés vieillissantes est sensible. Mais aussi parce que parler de la mort c'est parler du cinéma. Un art qui filme "la mort au travail" disait Jean-Luc GODARD, un "cimetière" pour reprendre l'expression de David CRONENBERG. De fait, il est impossible de regarder "Vortex" sans penser à "Amour" (2012) avec son couple d'intellectuels pris dans les affres du naufrage de la vieillesse interprété par deux acteurs français légendaires de la nouvelle vague eux-mêmes dans les dernières années de leur vie (Jean-Louis TRINTIGNANT et Emmanuelle RIVA) et à "The Father" (2019) pour l'immersion sensorielle dans le cerveau d'un vieil homme atteint de la maladie d'Alzheimer, interprété par l'immense Anthony HOPKINS, le tout dans le huis-clos d'un appartement.
Si "Vortex" s'inscrit clairement dans le sillage des deux films cités plus haut, il apporte aussi sa petite musique personnelle, la signature Gaspar NOE. Le titre déjà, "Vortex" évoque le tourbillon du temps aspirant les êtres dans le trou noir du néant. Il y a aussi l'idée de dédoublement à l'oeuvre dans tout le film. L'aspect méta tout d'abord qui existe aussi chez Michael HANEKE mais qui est beaucoup plus explicite chez Gaspar NOE. Les personnages n'ont pas de nom alors que les acteurs et actrices apparaissent au générique avec leur date de naissance sur fond de muraille ce qui évoque une plaque funéraire dédiée à des genres et mouvements du cinéma révolus: la nouvelle vague avec Francoise LEBRUN (peu importe que Jean EUSTACHE se situe à la marge de ce courant, l'actrice de "La Maman et la putain (1973) a fini par acquérir un statut aussi iconique que Jean-Pierre LEAUD) et le giallo italien avec Dario ARGENTO. L'appartement lui-même, véritable capharnaüm labyrinthique contient la mémoire du cinéma du XX° siècle. L'autre dédoublement à l'oeuvre dans le film, c'est le dispositif du split screen qui ici se justifie pleinement. Evocateurs de casiers funéraires avant qu'ils ne viennent surcadrer l'image, cette démarcation qui s'installe nous montre la désyncronisation d'un couple formé en réalité de deux solitudes étanches. Si l'isolement est l'un des problèmes majeurs de la fin de vie, la maladie qui frappe la psychiatre à la retraite jouée par Francoise LEBRUN est révélatrice du dysfonctionnement de son couple. Alors qu'on la voit en temps réel sombrer dans la confusion et se perdre dans l'espace, son mari ne se préoccupe guère d'elle, sauf quand elle vient le déranger dans son travail de rédaction d'un énième livre sur le cinéma ou dans ses amours, l'homme ayant une relation extraconjugale au sein du cercle qu'il fréquente. D'une certaine manière, ce sont les faux-semblants conjugaux et familiaux que Gaspar NOE ausculte avec le fils dépassé (Alex LUTZ) et englué dans des problèmes d'addiction l'empêchant d'avoir prise sur ses proches. Une dissonance familiale qui atteint un "climax" avec la scène dans laquelle Kiki entrechoque bruyamment et répétitivement ses petites voitures, creusant la souffrance psychique de la mère sans pour autant que le fils ne parvienne à arrêter le bruit sous le regard indifférent du père qui semble plus que jamais absent. Lui aussi est donc condamné à mourir seul.
Même si quelques effets tournoyants sont de trop dans le film, celui-ci s'avère donc plutôt sobre et réfléchi dans sa démarche. La fin est particulièrement puissante montrant à travers des photographies comme autant de "fenêtres témoin" comment la mort fait le vide et comment le temps efface les traces, rendant dérisoire le fait de s'accrocher aux objets du passé: tout finira emporté comme le chante avec nostalgie Francoise HARDY.
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