Delon/Melville, la solitude de deux samouraïs
Laurent Galinon (2024)
"Un documentaire bien fait mais qui n’apporte rien de nouveau sur la relation entre le maître du polar et son acteur fétiche." Vraiment? Pour en avoir le coeur net, j'ai continué à lire l'article de Jacques Morice dans Télérama "la solitude, le silence, la nuit, le code de l’honneur, la position de franc-tireur, l’orgueil qui va avec. Il ne manque ici rien d’essentiel de ce qui liait Delon et Melville. L’ex-résistant qui avait rejoint Londres et l’ancien soldat d’Indochine s’admiraient mutuellement, et leur rapport était quasi filial. En dirigeant son acteur fétiche dans deux chefs-d’œuvre, Le Samouraï (1967) et Le Cercle rouge (1970), et un troisième polar, Un flic (1972), le réalisateur au Stetson contribua à façonner leur mythe respectif. Rien ne manque sinon de quoi surprendre un peu." Alors là je me suis dit: Ok, il est complètement passé à côté. Il avait sans doute déjà son article tout prêt dans sa tête et il a dû survoler le documentaire pour le valider vite fait mal fait. Comme quoi il faut toujours se faire sa propre idée.
En effet si le documentaire revient sur tous les aspects évoqués ci-dessus, il va bien plus loin en ouvrant une brèche dans la forteresse qu'était Alain DELON. Littéralement d'ailleurs puisque après avoir écouté le réalisateur lire les sept premières minutes du scénario de "Le Samourai" (1967) dans lesquelles aucune parole n'était prononcée, Alain DELON aurait dit qu'il faisait le film et aurait ensuite montré à Jean-Pierre MELVILLE un sabre qui trônait dans sa chambre. Mais surtout il montre un extrait d'une interview surréaliste où Alain DELON parle de Jean-Pierre MELVILLE, décédé depuis environ un mois, en ces termes " A la vue de ces trois films que nous avons fait ensemble, je crois qu'il s'est produit un effet de saturation entre Jean-Pierre et moi (...) donc je pense qu'il est bon que pour l'un comme pour l'autre il est bon de prendre un certain recul, laisser une période d'écoulement se passer (...) qu'il a besoin de son côté de travailler avec d'autres acteurs, de renouveler sa création et moi-même d'aller travailler ailleurs et je crois que dans quelque temps, peut-être dans quelques mois ou quelques années, (...) je pense que nous nous retrouverons et que nous auront peut-être beaucoup de choses à faire très belles et très importantes pour le spectateur." C'est donc un Alain DELON en état de sidération traumatique après avoir disjoncté que donne à voir le documentaire. Aux antipodes de la statue de glace qu'il a porté à un point de perfection dans "Le Samourai" (1967), les intervenants racontent qu'à l'annonce de la mort de son mentor, il s'est effondré en larmes dans la cage d'escalier où il est resté prostré plusieurs heures. Cela donne donc à réfléchir sur la nature de l'homme et de l'acteur qu'était Alain DELON. La tyrannie qu'exerçait Jean-Pierre MELVILLE sur les acteurs qu'il cherchait à façonner selon ses propres désirs en brisant leur personnalité propre convenait à Alain DELON, sans doute parce qu'il ne savait pas qui il était et qu'il avait besoin du regard d'un autre pour se sentir exister. On comprend mieux alors l'effondrement complet d'un homme privé de sa colonne vertébrale et son besoin pathologique de se raccrocher à l'illusion d'un Jean-Pierre MELVILLE encore en vie. D'autant que ses autres "maîtres", Luchino VISCONTI et Rene CLEMENT sont décédés ou ont pris leur retraite à peu près au même moment. On comprend également mieux la seconde partie de la carrière de Alain DELON qui est passé du rôle d'acteur sculpté par des réalisateurs pygmalions à l'entretien de son propre mythe qu'il a eu besoin d'ériger à sa gloire pour ne pas chavirer (pour reprendre une image "Plein soleil") (1960). Néanmoins il existe un film dans lequel la vulnérabilité de Alain DELON apparaît telle qu'elle se manifeste dans l'entretien sur Melville et ce film, il l'a tourné juste avant sa mort. Il s'agit de "Le Professeur" (1972) de Valerio ZURLINI où il apparaît tel qu'on ne le reverra plus jamais, sinon sous les traits du fils maudit qu'il n'a jamais reconnu, Ari BOULOGNE.
/image%2F2429364%2F20260417%2Fob_dedf41_delon-melville-la-solitude-de-deux-sa.png)
/image%2F2429364%2F20210910%2Fob_4c943d_leon-morin-cover-1450x800-c.jpg)
/image%2F2429364%2F20210705%2Fob_3db190_1102.jpg)





/image%2F2429364%2F20220209%2Fob_32c62c_hqdefault.jpg)