Un double "one woman show" de Anna MAGNANI dans ce qui est présenté comme le cadeau d'adieu que lui a fait Roberto ROSSELLINI avant de s'envoler pour d'autres yeux, ceux de Ingrid BERGMAN.
Contrairement à beaucoup, je préfère à titre personnel le second volet, "Le Miracle", l'adaptation d'un roman espagnol par Roberto ROSSELLINI et celui qui était à l'époque son assistant, Federico FELLINI, véritable couteau suisse puisqu'il joue en prime le berger qui abuse de la crédulité d'une bergère isolée dans la montagne (jouée par Anna M évidemment) en se faisant passer pour Saint-Joseph. Mais avec ses boucles blondes et sa jarre de vin prête à l'emploi (la GHB de l'époque), il fait plutôt penser à un certain Bacchus offrant à la naïve créature un aller direct pour le paradis. Laquelle se retrouvant quelques semaines plus tard avec un polichinelle dans le tiroir tente de faire croire à la fiction qu'elle s'est racontée à elle-même: elle serait rien de moins que la nouvelle immaculée conception. Mais les villageois mieux dessalés (ou plus hypocrites) ne l'entendent pas de cette oreille: la soi-disant nouvelle vierge Marie n'est à leurs yeux qu'une pécheresse qui mérite le châtiment d'une humiliation publique. C'est donc loin de la communauté et au bout d'un interminable chemin de croix, accompagnée seulement par sa chèvre (les animaux domestiques, on le sait ne jugent pas et c'est une des raisons pour lesquelles on aime leur compagnie) que Nannina atteint la grâce divine, loin de la bassesse des hommes. Bien qu'imprégné de religiosité, il y a de la tragédie antique dans ce récit (ce qui explique sans doute que j'ai pensé à Bacchus. D'autres ont pensé à "Sans toit ni loi" (1985) ce qui est tout à fait pertinent) se déroulant dans sa majeure partie dans de somptueux paysages montagnards.
Le premier volet, "La Voix humaine" est issu d'une pièce de théâtre en un acte de Jean COCTEAU qui a fait l'objet d'une récente adaptation par Pedro ALMODOVAR avec Tilda SWINTON dans le rôle principal. Je devrais dire unique puisqu'il s'agit d'un huis-clos centré sur le monologue d'une femme qui vient de se faire larguer et qui pour ne pas sombrer, se raccroche à la voix de son ex au téléphone comme à une bouée de sauvetage. Je n'aime pas ce texte (30 minutes de variations sur l'air de "ne me quitte pas", c'est long) mais force est de reconnaître qu'il met en valeur Anna MAGNANI dont la prestation est extraordinaire.
Avec le décès de Maggie SMITH en 2024 qui était l'âme de la saga, je pensais que Julian FELLOWES et son équipe arrêteraient les frais. Et bien non, cela ne les a pas arrêtés. Ca m'a fait un pincement au coeur d'ailleurs de la revoir lors d'une scène nostalgique dans laquelle Mary voit surgir les fantômes des disparus, de Dan STEVENS à Jessica BROWN FINDLAY. Ce "Grand Final" qui je l'espère met un point final à quinze années d'une saga s'étalant sur une série de six saisons et trois films (dont trois saisons et trois films de trop) est donc un hommage à l'actrice jouant la comtesse douairière et veut marquer un passage de témoin entre les générations. Plusieurs personnages prennent leur retraite (Carson, Mrs Patmore, Robert Crawley) et confient les clés du château, de l'armoire à argenterie ou de la cuisine aux jeunes générations. Mais c'est trop peu pour remplir 2h de film. Alors comme pour les précédents opus, on multiplie les anecdotes avec le scandale du divorce de Mary qui la met au ban de la bonne société ou des histoires de succession à n'en plus finir ou encore un escroc dont est victime Harold (Paul GIAMATTI), le frère de Cora (Elizabeth McGOVERN) mais que Tom (Allen LEECH) devenu un super-héros démasque en deux secondes. Un seul filon m'a paru intéressant mais il est bien mal exploité: celui qui voit le grand retour de Thomas Barrow (Rob JAMES-COLLIER) avec son nouveau compagnon, Guy Dexter (Dominic WEST) et un dramaturge ayant réellement existé Noël Coward (Arty Froushan). Peut-être que ça parle à un anglais ou à un américain cinéphile mais je ne pense pas qu'en France beaucoup de monde sache qui est Noël Coward qui était homosexuel à une époque où celle-ci était criminalisée en Angleterre. J'ai moi-même découvert son existence grâce au film de Robert WISE, "Star !" (1968). Il aurait donc fallu appuyer sur le champignon et oser casser les codes là où le film reste corseté dans un ordre ancien qui commence à sentir le sapin dans les années 30 (on peut même dire que l'odeur devient fétide avec un film comme "Les Vestiges du jour" qui évoque la collusion de certains de ces grands aristocrates anglais avec le nazisme) (1993). On peut toujours rêver mais Dominic WEST aurait par exemple pu monter sur les tables, danser et chanter "Shame, shame, shame" comme dans "Pride" (2014), ça aurait été plus fun!
"La Ronde" est un film d'une grande élégance qui fait astucieusement oublier qu'il s'agit d'un assemblage de saynètes grâce notamment à sa structure circulaire, la ritournelle entêtante de Oscar STRAUS, les qualités d'écriture (des scènes sont reliées entre elles par une phrase telle que "quelle heure est-il? Onze heure passées" sauf qu'il est en réalité minuit moins cinq et que celle qui quitte est devenue celle qui est quittée) et au meneur de jeu (Anton WALBROOK) qui en est le fil directeur. Celui-ci distribue les cartes, commente le jeu, tourne la manivelle (de la caméra? ^^), actionne le clap, coupe au montage bref, incarne les pouvoirs du cinéma à lui tout seul mais dans les habits d'un Monsieur Loyal de la Belle Epoque*, l'histoire étant l'adaptation d'une pièce de théâtre de Arthur Schnitzler. La façon dont il est filmé, souvent en contre-plongée lui confère cette aura d'omnipotence qui par contraste fait des personnages des créatures au destin prédéterminé. C'est d'ailleurs là que réside la limite du film. Chaque personnage est défini par un rôle social rigide (prostituée, grisette, femme mariée, fils de bonne famille, soldat, comte, poète, comédienne etc.) dont il adopte les codes et le costume et dont il ne s'évade jamais. Il n'est donc qu'un pion sur un échiquier ou pour filer la métaphore du film, une attraction du carrousel qui tourne en rond sur lui-même. Devant ces corps mécanisés semblables à ceux de marionnettes**, on est vite confronté à une démonstration qui se répète, chaque personnage apparaissant pour la première fois dans une scène étant amené à revenir dans la suivante mais avec un partenaire différent qui lui-même en choisit un ou une autre dans la suivante jusqu'à ce que la boucle soit bouclée. Ce n'est donc pas l'amour qui est le sujet de cette ronde bien que le mot soit sans cesse prononcé mais plutôt la quête du plaisir, fugace, mécanique et donc ayant sans cesse besoin d'un nouveau carburant: et c'est reparti pour un tour de manège!
* L'histoire commence à l'époque du tournage du film avant de se "téléporter" en 1900 et la phrase prononcée alors par le meneur de jeu "nous sommes dans le passé, c'est plus reposant que le présent et plus sûr que l'avenir" peut s'entendre comme une allusion aux guerres mondiales à venir ainsi qu'au nazisme, régime que Max OPHULS et Anton WALBROOK avaient tous deux fui.
** Bien que tous interprétés par des acteurs de renom: Simone SIGNORET, Serge REGGIANI, Danielle DARRIEUX, Simone SIMON, Daniel GELIN, Jean-Louis BARRAULT, Gerard PHILIPE, Odette JOYEUX etc.
On ne pouvait rêver meilleur hommage au premier long-métrage de Jean-Luc GODARD que ce savoureux faux making of du tournage. Outre le plaisir de replonger tête la première dans une époque révolue, celle des Cahiers du cinéma, le film met sur le devant de la scène des personnages de l'ombre tout aussi novateurs que les réalisateurs qui ont joué un rôle clé dans l'éclosion du cinéma de la nouvelle vague comme le producteur Georges de BEAUREGARD ou le chef opérateur (et ancien reporter de guerre) Raoul COUTARD. Mais bien évidemment, le plus grand plaisir du film provient du tournage reconstitué des séquences les plus emblématiques de "A bout de souffle" (1959) d'autant que la ressemblance des acteurs (tous inconnus) avec leur modèle est bluffante! Mais c'est surtout l'esprit de cette oeuvre emblématique de la nouvelle vague que Richard LINKLATER semble avoir réussi à capturer. On rit beaucoup devant les têtes ahuries de Georges de BEAUREGARD (qui pense à ses sous) et Jean SEBERG (qui pense à son image) devant "la révolution Jean-Luc GODARD" qui semble improviser au jour le jour et décide d'arrêter dès qu'il n'a plus d'inspiration. D'autres en revanche comme Jean-Paul BELMONDO s'amusent comme des petits fous dans cette aventure portée par un Jean-Luc GODARD sentencieux, désinvolte voire déconnecté du réel qui expérimente avec insolence une manière novatrice de faire du cinéma, libre, joyeuse et légère. "Nouvelle vague", baigné par un humour constant est un film tout simplement jubilatoire, un bonheur pour les cinéphiles et au-delà!
J'ai aimé le dernier né des frères Dardenne. Un film choral tournant autour d'une poignée d'adolescentes enceintes ou ayant accouché récemment prises en charge par une maison maternelle. Les objectifs de cette institution sont énoncés au cours du film: soit aider la jeune mère à garder son enfant, soit lui trouver une famille d'accueil. Bien qu'étant au nombre de cinq au départ, le film expédie très vite l'une des ados, Naïma qui est sur le point de quitter la maison maternelle avec son bébé après avoir trouvé le boulot de ses rêves pour se concentrer sur quatre "cas sociaux" beaucoup plus épineux. Julie, Ariane, Perla et Jessica ont en commun de ne pas avoir de père. Quant à la mère, lorsqu'elle existe, elle est plus un problème qu'une solution. Les carences, les maltraitances sont très profondes et c'est sur cet aspect là qu'appuient le plus les frères Dardenne. Perla par exemple délaisse son bébé parce qu'elle s'accroche comme une désespérée au père délinquant, tout aussi jeune, tout aussi paumé qui n'a aucune envie de construire d'une famille. Perla mendie de l'amour et une situation qu'il est incapable de lui donner. Jessica qui a été abandonnée par sa mère n'arrive pas non plus à investir le bébé et recherche elle aussi désespérément à susciter l'intérêt de cette mère (jouée par India HAIR) qui la rejette. Le cas d'Ariane est différent, elle possède au contraire une mère envahissante mais irresponsable dont les addictions (à l'alcool et aux hommes toxiques) font régner l'insécurité dans la maison. Ariane qui est la seule des jeunes filles dont l'âge est précisé n'a que 15 ans mais apparaît beaucoup plus mature que sa mère qu'elle ne juge pas mais dont elle a du mal à s'extraire pour protéger sa fille (dont elle se soucie, contrairement à Perla et Jessica qui sont dans la négligence). Enfin Julie dont le terrible passé familial est révélé au cours du film est toxicomane et ancienne SDF. Heureusement, elle peut compter sur le père du bébé lui aussi ex-SDF qui est présent et cherche à s'en sortir. On comprend que pour eux, trouver un toit est bien plus qu'une question matérielle. Malgré le fait que le temps dévolu à chacune est compté, on s'intéresse vraiment à ces parcours cabossés qui sont finement caractérisés et aussi aux espoirs de résilience qui finissent par émerger, souvent sous la forme d'un suspense dont les frères Dardenne sont coutumiers. Jessica parviendra-t-elle a établir un contact avec sa mère biologique? Perla pourra-t-elle compter sur le seul membre de sa famille qui lui reste, sa grande soeur? Julie réussira-t-elle à tourner le dos à la drogue? Ariane ira-t-elle jusqu'au bout de son cho
Fastueuse fresque historique de près de trois heures racontant l'unification italienne et le triomphe de la bourgeoisie du point de vue d'un grand aristocrate sicilien, "Le Guépard" n'est pas parfait, sans doute trop long et trop chargé mais comporte son lot de fulgurances. La première scène du film m'a semblé particulièrement réussie. Elle montre le rituel religieux sans doute ancestral auquel s'adonne la famille Salina perturbé par l'irruption d'un soldat qui meurt dans leur jardin. Un événement d'abord suggéré hors-champ par des cris et des clameurs que tente de couvrir la voix du prêtre et l'impassibilité du patriarche mais qui finit par envahir l'image. Tout est dit en une scène: vouloir nier le vent de l'histoire (c'est à dire du changement) qui souffle aux fenêtres et fait s'envoler les rideaux est une entreprise vouée à l'échec. La deuxième réussite du film est l'écriture du personnage du prince Salina et son interprétation par un impérial Burt LANCASTER (brillant transformiste du cinéma particulièrement à l'aise dans les rôles d'autorité). A l'inverse de nombre d'aristocrates européens (anglais notamment), il s'avère être un prince éclairé et pragmatique qui fait des compromis avec le nouveau monde pour assurer l'avenir de son clan ce que résume bien l'une des phrases clés du film "Il faut que tout change pour que rien ne change". Sa décision de marier son fougueux neveu Tancrède (Alain DELON) à la fille du maire de la résidence d'été des Salina plutôt qu'à sa propre fille Concetta en est l'illustration la plus éclatante avec celle de se rallier à l'unité italienne. A l'endogamie porteuse de déclin (tant sur le plan génétique que sur celui des finances, deux aspects évoqués par Salina), il préfère la richesse et le sang neuf. C'est pourquoi le choix de Claudia CARDINALE qui incarne Angelica est particulièrement pertinent. La scène où elle éclate de rire lors d'un repas met bien en valeur sa fraicheur et son naturel par contraste avec une assemblée qui semble composée de morts-vivants. Cependant, le prince Salina apparaît aussi comme un homme en fin de course, hanté par la mort et mélancolique du monde qu'il a perdu, celui qui advient étant montré comme particulièrement vulgaire (la fameuse phrase évoquant les lions et les guépards remplacés par des chacals et des hyènes, une comparaison discutable évidemment, liée à la personnalité de Luchino VISCONTI mais que l'on retrouve chez d'autres cinéastes italiens alors que la France n'a pas cette nostalgie de l'Ancien Régime et pour cause).
S'il n'y avait pas Brigitte BARDOT et surtout Claudia CARDINALE, il ne resterait rien de "Les Petroleuses" (1971) tant c'est mauvais. Et encore, "BB" paraît quand même limitée alors que sa compatriote s'amuse comme une petite folle sur un terrain de jeu fait pour elle. Ce film éclaire en effet particulièrement bien le côté garçon manqué de Claudia CARDINALE qui mène ses quatre frères "Dalton" à la baguette, est comme un poisson dans l'eau sur un cheval, braque les trains et ne craint pas la bagarre. Seulement, Claudia CARDINALE a fait tant de beaux films, y compris dans le genre du western qu'on peut tout à fait se dispenser de celui-là, sauf éventuellement pour ceux qui voudraient se rincer l'oeil (bien que centré sur des cow-girls, c'est un monument de male gaze, notamment sur les décolletés plongeants, des poitrines généreuses ou des fesses rebondies). Pour le reste, l'intrigue est anémique, la plupart des acteurs jouent en roue libre et l'humour tombe complètement à plat: "Bougival junction" qui repose sur l'idée de transplanter la France rurale avec son beaujolais, sa baguette, ses courses cyclistes, ses coiffes bretonnes ou alsaciennes en Arizona ça ne marche jamais. CHRISTIAN-JAQUE qui est arrivé en cours de route sur le tournage n'a pas réussi à redresser la barre et pour cause: j'ai retrouvé dans ce film la désinvolture, la vacuité, le ton infantile et le regard lubrique déjà présents dans "Fanfan la Tulipe" (1951).
Ce qu'elle était chouette, Claudia CARDINALE me suis-je dit après avoir vu le documentaire. Pour reprendre les propos de Marcello MASTROIANNI, "La seule fille simple et saine dans ce milieu de névrosés et d’hypocrites". Que ce soit dans les films ou les images d'archives dans lesquelles elle répond aux entretiens, elle déborde de naturel, elle irradie. Il faut dire que tout en elle est atypique et qu'il est difficile de la situer (tant mieux): garçon manqué d'une renversante beauté sauvage, un timbre rauque unique masqué dans ses premiers films par un doublage ridicule (c'est Federico FELLINI qui lui a rendu sa voix), une identité italienne fabriquée de toutes pièces (d'une famille d'origine sicilienne certes mais élevée en Tunisie alors sous protectorat français ce qui fait du français sa langue maternelle), une réelle modestie qui explique en partie son peu d'attirance initial pour le cinéma et ses mirages. Quant au "secret" en question, il n'est pas tant de son fait que celui d'une époque "névrosée et hypocrite" où avoir un enfant hors mariage était une tare qu'il fallait dissimuler à tout prix. Si le titre me paraît donc plutôt mal choisi, le parcours de Claudia CARDINALE est quant à lui limpide. Elle passe d'une sujétion totale aux hommes (enceinte à la suite d'un viol puis "protégée" d'un homme influent auquel elle doit en partie les plus belles années de sa carrière mais tyrannique) à l'émancipation, y compris vis à vis du monde du cinéma. Comme d'autres actrices de cette époque (le film cite Brigitte BARDOT à laquelle elle a été comparée sans doute pour son côté "sauvageonne" et avec qui elle a tourné mais j'ai pensé personnellement à Delphine SEYRIG), Claudia CARDINALE est passée du statut de muse à celui d'actrice de son destin. Le personnage de Jill dans "Il Etait une Fois dans l'Ouest" (1968) qui est à mon avis l'un de ses plus grands rôles lui ressemle, elle qui telle le roseau a pu faire semblant de plier mais n'a jamais rompu et a finit par triompher. Luchino VISCONTI avait raison lorsqu'il disait d'elle "Elle a l'air d'une chatte qu'on caresse, mais elle se transformera en tigresse".
Un western magistral qui aurait dû adouber dès ce cinquième film Clint EASTWOOD comme un grand cinéaste si les préjugés de l'époque n'avaient pas aveuglés les critiques. Il y a eu tout de même une célèbre exception, Orson WELLES, pas vraiment un manchot en matière de réalisation qui à juste titre a dit que Clint EASTWOOD était le cinéaste le plus sous-estimé du monde. Il n'a pas vu le temps lui faire justice. En attendant, "Josey Wales hors-la-loi" qui renoue avec brio avec le western classique alors moribond est une odyssée qui part de la pire déchirure qu'aient connus les USA à savoir la guerre de Sécession (dont on découvre à cette occasion les ramifications complexes et peu ragoûtantes) pour recoudre peu à peu le tissu national en y intégrant toutes ses composantes. Mais nul aspect ronflant ou démonstratif, ce travail de reconstruction s'effectue au travers du parcours d'un individu, Josey Wales qui à la suite du massacre de sa famille se transforme en un impitoyable vengeur insaisissable et quasi-invincible. Sauf que sur son parcours et plutôt malgré lui toute une galerie de personnages hauts en couleur viennent se greffer, qu'ils soient esseulés ou en mauvaise posture si bien que le solitaire farouche se retrouve à la tête d'une petite communauté qui le moment venu vient lui prêter main-forte: Josey Wales n'a plus à jouer les super-héros, il n'est plus seul et on pense alors à Howard HAWKS et à son formidable "Rio Bravo" (1959) sauf qu'il y a des femmes de tous âges et des indiens autour de lui, et même un chien pas rancunier, au vu des nombreux jets de chique qu'il se prend dans le museau (l'un des gimmicks qui rend Josey Wales inoubliable). On pense aussi à John FORD pour la beauté époustouflante des paysages traversés et pour la réflexion humaniste (sur la place des indiens notamment - eux aussi avec leurs traumatismes historiques - et la possibilité d'une réconciliation). Mais avec une touche seventies et personnelle que ce soit sur les cicatrices de la guerre du Vietnam (les politiques en prennent pour leur grade, les charlatans aussi) ou sur le statut des femmes qui ne jouent pas les utilités mais sont de véritables protagonistes.
En le revoyant, j'ai été frappée par les similitudes entre la première heure de "Le salaire de la peur" et le début de "Le Trésor de la Sierra Madre" (1947) avec son échantillon d'épaves occidentales croupissant dans un bled paumé et poisseux d'Amérique latine*. Sauf que la sortie de secours (ou plutôt son simulacre) n'est pas la quête d'un filon aurifère au coeur de la montagne mais une grosse somme d'argent à empocher au terme d'une mission-suicide pour une compagnie pétrolière américaine tenue par un homme véreux. Elle consiste à acheminer sur de mauvaises routes pleines de chausse-trappe des camions remplis de bidons de nitroglycérine prêts à exploser à tout moment. Cette construction faisant se succéder l'aventure, l'action et le thriller en lieu et place de l'immobilisme en huis-clos n'a rien d'une libération et tout d'une descente aux enfers avec des pièges mortels à chaque pas. Il y a quelque chose d'absurde dans le destin des personnages, tous des morts en sursis qui pourtant n'ont pas hésité à écraser plus faibles qu'eux pour obtenir le job au terme d'une séquence de darwinisme social impitoyable. Tout cela pour tomber sous le joug d'une domination plus grande encore, celle de la colonisation américaine. Que l'on pense par exemple à Luigi, le cimentier calabrais aux poumons rongés par la silicose et qui choisit la mission kamikaze plutôt que la mort à petit feu. Son compagnon de route, Bimba a fui le nazisme pour se retrouver dans un trou à rats. Monsieur Jo (Charles Vanel) est un truand en cavale vieillissant qui veut prouver qu'il est encore le caïd sauf qu'il se révèle lâche et pathétique, tombant sous l'emprise de Mario (Yves Montand dans son premier grand rôle) que l'épreuve révèle courageux, déterminé mais également implacable et cruel. Contrairement à Luigi et Bimba qui ont des relations égalitaires, ceux de Jo et Mario faits de renversements de domination et de sujétion à la "The Servant" (1962) se teintent d'un sado-masochisme trouble, à connotation homosexuelle, surtout après la traversée très organique de la mare de pétrole. Chaque nouvel obstacle à franchir, véritable morceau de bravoure filmé avec un suspense haletant dépouille en effet un peu plus les personnages de leurs faux-semblants et le chemin de croix finit par acquérir une dimension existentielle que la fin, tragique et si possible plus absurde encore que le reste ne fait que confirmer.
*Et je me demande également si le film de Henri-Georges CLOUZOT n'a pas inspiré l'image introductive des insectes pris au piège de "La Horde sauvage" (1969).
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)