Avec le décès de Maggie SMITH en 2024 qui était l'âme de la saga, je pensais que Julian FELLOWES et son équipe arrêteraient les frais. Et bien non, cela ne les a pas arrêtés. Ca m'a fait un pincement au coeur d'ailleurs de la revoir lors d'une scène nostalgique dans laquelle Mary voit surgir les fantômes des disparus, de Dan STEVENS à Jessica BROWN FINDLAY. Ce "Grand Final" qui je l'espère met un point final à quinze années d'une saga s'étalant sur une série de six saisons et trois films (dont trois saisons et trois films de trop) est donc un hommage à l'actrice jouant la comtesse douairière et veut marquer un passage de témoin entre les générations. Plusieurs personnages prennent leur retraite (Carson, Mrs Patmore, Robert Crawley) et confient les clés du château, de l'armoire à argenterie ou de la cuisine aux jeunes générations. Mais c'est trop peu pour remplir 2h de film. Alors comme pour les précédents opus, on multiplie les anecdotes avec le scandale du divorce de Mary qui la met au ban de la bonne société ou des histoires de succession à n'en plus finir ou encore un escroc dont est victime Harold (Paul GIAMATTI), le frère de Cora (Elizabeth McGOVERN) mais que Tom (Allen LEECH) devenu un super-héros démasque en deux secondes. Un seul filon m'a paru intéressant mais il est bien mal exploité: celui qui voit le grand retour de Thomas Barrow (Rob JAMES-COLLIER) avec son nouveau compagnon, Guy Dexter (Dominic WEST) et un dramaturge ayant réellement existé Noël Coward (Arty Froushan). Peut-être que ça parle à un anglais ou à un américain cinéphile mais je ne pense pas qu'en France beaucoup de monde sache qui est Noël Coward qui était homosexuel à une époque où celle-ci était criminalisée en Angleterre. J'ai moi-même découvert son existence grâce au film de Robert WISE, "Star !" (1968). Il aurait donc fallu appuyer sur le champignon et oser casser les codes là où le film reste corseté dans un ordre ancien qui commence à sentir le sapin dans les années 30 (on peut même dire que l'odeur devient fétide avec un film comme "Les Vestiges du jour" qui évoque la collusion de certains de ces grands aristocrates anglais avec le nazisme) (1993). On peut toujours rêver mais Dominic WEST aurait par exemple pu monter sur les tables, danser et chanter "Shame, shame, shame" comme dans "Pride" (2014), ça aurait été plus fun!
Le deuxième film dérivé de la série "Downton Abbey" (2010) est un beau cadeau aux fans de la saga. Certes, il y a belle lurette que celle-ci ronronne sur ses acquis, tirant un bien moindre parti des transformations économiques, sociales et culturelles du premier quart du XX° siècle que dans les premières saisons. D'autre part, un petit récap au début du film aurait été nécessaire tant les personnages superfétatoires se sont accumulés au fil d'épisodes eux-mêmes de plus en plus anecdotiques. Ainsi je n'avais gardé aucun souvenir de la nouvelle épouse de Branson qui se contente durant tout le film de jouer les potiches. Idem en ce qui concerne l'époux d'Edith ou celui de Daisy. Enfin le fan service façon "courrier du coeur" atteint des sommets, tous les personnages importants sans exception qui étaient encore célibataires parvenant durant le film à trouver l'âme soeur alors que chez certains, cela traînait depuis des années ou bien cela se résumait à une accumulation de déboires (l'approche de la fin définitive de la saga?)
Malgré cela, outre les qualités habituelles que j'ai signalé dans mon précédent avis (écriture, interprétation, magnificence des décors, costumes, coiffures etc.), l'idée de diviser l'intrigue en deux parties, l'une dans une superbe villa de la French Riviera et l'autre au château pendant un tournage de cinéma est astucieuse. Dans le premier cas, il s'agit pour Robert Crawley (Hugh BONNEVILLE) de lever un doute sur sa filiation en raison d'un leg inattendu que sa mère Violet (Maggie SMITH) reçoit d'un certain marquis de Montmirail (et non, pas de Jean RENO à l'horizon puisque ledit marquis est décédé, ça aurait été marrant de le voir avec Nathalie BAYE qui joue sa veuve). Cette petite virée près de Toulon est l'occasion de quelques scènes amusantes avec Carson (Jim CARTER) plus guindé que jamais même en proie au mal de mer et par 35 degrés à l'ombre. Dans le second, il s'agit très trivialement de trouver des fonds pour réparer le toit du château qui fuit de tous les côtés. Comme par le passé, la famille Crawley prouve ses excellentes capacités d'adaptation dont en réalité la noblesse britannique a cruellement manqué (faut-il le rappeler, la saga de Julian FELLOWES est une utopie sociale). Cela donne l'occasion aux cinéphiles de se régaler avec la reconstitution d'un tournage au moment de l'arrivée du parlant, dans l'esprit de "Chantons sous la pluie" (1952) avec une actrice photogénique mais à la voix de crécelle. Heureusement que Mary (Michelle DOCKERY) peut la doubler au pied levé alors que Moseley se découvre un talent de scénariste. Mary justement qui semble ne pas être heureuse en ménage (ce qui permet au moins dans son cas de faire disparaître de l'écran un personnage inutile dont l'acteur a sûrement refusé de rempiler et d'ajouter un peu de mélancolie à l'histoire) alors que la santé de la comtesse douairière vacille: un signe de plus qu'il s'agit de la Der des Der? Car le dernier plan le souligne parfaitement: celle-ci (et son interprète, la formidable Maggie SMITH) est irremplaçable.
Quatre ans après la fin de la sixième et dernière saison de la série britannique, Julian FELLOWES son auteur ajoute encore une pierre à l'édifice avec ce long-métrage de deux heures qui ressemble beaucoup aux épisodes de prestige "Christmas spécial" qui clôturaient chaque saison. L'intrigue se situe en 1927, environ un ou deux ans après les derniers événements de la saison 6 et tourne autour de la venue du couple royal ce qui provoque un branle-bas de combat du sous-sol jusqu'au plafond du château de Downton Abbey. La lutte qui se joue downstairs entre la domesticité snobinarde de Buckingham Palace et celle de Downton Abbey est très amusante. On retrouve avec bonheur les personnages attachants et hauts en couleur qui ont fait les beaux jours de la série de Carson, le majordome retraité ultra guindé qui reprend du service (Jim CARTER) à Thomas Barrow (Rob JAMES-COLLIER), son successeur qui doit vivre son homosexualité dans la clandestinité, celle-ci étant alors pénalisée en Angleterre. Upstairs, c'est comme toujours Lady Violet et son impériale interprète, Maggie SMITH qui se taille la part du lion, chacune de ses répliques ciselée par le talent d'écriture de Julian FELLOWES faisant mouche. A ses éternelles joutes avec Lady Isobel (Penelope WILTON) s'ajoutent celles qui l'opposent à sa cousine Lady Bagshaw (Imelda STAUNTON, épouse à la ville de Jim CARTER) qui gravite dans le cercle du couple royal. Lady Violet fait rire mais elle fait aussi pleurer lors d'une très belle scène finale avec sa petite-fille, Lady Mary (Michelle DOCKERY) dans laquelle elle évoque sans tabou sa fin prochaine et l'avenir du domaine.
Mais en dépit de ses qualités d'écriture et d'interprétation ainsi que la magnificence de ses décors et costumes, le discours du film, à l'image de l'évolution de la série est de plus en plus anecdotique et ouvertement réactionnaire. "Downton Abbey" (2010) a toujours fonctionné comme une utopie, celle de la négation de la lutte des classes par la recherche d'une harmonie dans la hiérarchie sociale. Cependant les trois premières saisons (dont je reste une inconditionnelle) analysaient de façon très fine les répercussions des évolutions politiques, économiques, sociales et culturelles sur son petit microcosme (révolutions industrielles, montée en puissance de la bourgeoisie et des classes moyennes, première guerre mondiale, indépendance irlandaise, émancipation des femmes etc.) Les trois saisons suivantes manquaient en revanche de substance, le départ d'acteurs emblématiques de la série n'ayant pas été compensé de façon satisfaisante. Le film quant à lui tourne carrément à la glorification de la monarchie et le désir de Julian FELLOWES d'éviter à tout prix les conflits (est-ce en raison du climat lié au Brexit?) transforme Tom Branson, l'ex-chauffeur républicain irlandais joué par Allen LEECH en chien de garde des altesses royales et de leurs intérêts. Qui sont aussi désormais les siens (on apprend à la fin qu'il va avoir son propre domaine, couronnement de son ascension sociale express). On croit halluciner lorsque sur ses conseils, la fille de sa Majesté décide de rester avec son imbuvable mari pour ne pas abîmer l'institution. Effrayant!
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)