Documentaire pertinent sur Tim BURTON qui permet bien de cerner sa personnalité et l'aspect autobiographique de son oeuvre. Son enfance dans une banlieue proprette de Los Angeles où il passe pour un "freak" avec ses goûts pour les films de monstres et sa propension à passer du temps dans les cimetières forme la toile de fond de son inspiration jusqu'à "Mercredi" (2022). Bien qu'ayant tout pour réussir, un talent remarquable pour le dessin qu'il pratique comme il respire, le fait de vivre près de l'usine à rêves, sa formation d'animateur au service des studios Disney, son univers macabre et gothique ne cadre pas avec l'image de la firme. Aussi il voit ses réalisations parfois placardisées (avant de devenir cultes) ou avortées: "Frankenweenie" (1984), "L'Etrange Noel de Monsieur Jack" (1991), le troisième volet de Batman, son projet de Superman avec Nicolas CAGE etc. Mais c'est avec un regard amusé que Tim BURTON revient sur les frayeurs des esprits conservateurs à son égard. Le film évoque aussi son père de cinéma, Vincent PRICE bien que son apparition dans "Edward aux mains d'argent" (1990) ne soit pas mentionnée et les acteurs récurrents de sa filmographie: Michael KEATON, Winona RYDER, Johnny DEPP, Helena BONHAM CARTER.
Je n'avais plus aucun souvenir du film ce qui a l'avantage de le redécouvrir comme si c'était la première fois. Impossible de ne pas penser à une déclinaison pour enfants d'Indiana Jones d'autant que Martha PLIMPTON est de la partie, elle qui a été la petite amie de River PHOENIX et a joué auprès de lui dans "Mosquito Coast" (1986) et "A bout de course" (1988) peu avant que ce dernier n'incarne Indiana adolescent dans "Indiana Jones et la derniere croisade" (1989).
Quarante ans plus tard, le film fonctionne encore très bien et suscite la nostalgie d'une époque révolue, au point que Radio France a titré l'émission consacrée au film en 2021, "Les aventuriers de l'enfance perdue"! Les années 80 ont été en effet riches en films mettant en scène des bandes d'enfants et/ou d'ados intrépides comme "Explorers" (1984) et "Stand By Me" (1986) tous deux indissociables là encore du visage éternellement juvénile de River PHOENIX dont l'ombre plane décidément sur ces "Goonies". Autre figure incontournable, Steven SPIELBERG, réalisateur des Indiana Jones qui a co-produit et écrit l'histoire, également scénarisée par un autre grand nom du film pour enfants, Chris COLUMBUS. Deux enfants ayant déjà travaillé avec Steven SPIELBERG font d'ailleurs partie du casting: Jonathan Ke QUAN alias Data, "l'inspecteur Gadget" des Goonies n'est autre que le demi-lune de "Indiana Jones et le temple maudit" (1984) et Corey FELDMAN (Mouth, la grande gueule) qui figurait déjà au casting de "Gremlins" (1984), autre film culte de cette époque dont Steven SPIELBERG était le producteur. Et puis comme il s'agit d'un tout petit monde, on ne sera pas surpris d'apprendre que Corey FELDMAN a joué aussi dans "Stand By Me (1986). Néanmoins les deux enfants de la bande qui sont aujourd'hui les plus connus sont Josh BROLIN et Sean ASTIN qui jouent les deux frères Brand et Mikey Walsh. La bande de copains qui chasse le trésor du pirate Willy-le-Borgne incarne le melting-pot américain entre Mouth qui parle espagnol, Chunk le glouton baratineur qui est juif et parle hébreu ou Data qui est asiatique. Face à eux, des antagonistes savoureux avec la bande de pieds-nickelés des Fratelli (un nom qui sonne très italien!) dominés par une mère patibulaire et un "bon gros géant".
La question de donner une suite aux "Goonies" est un véritable serpent de mer qui a ressurgi récemment lorsque la Warner a annoncé qu'elle était en préparation pour une sortie à l'horizon 2030. Se raccrocher aux succès d'il y a quarante ans et aux survivants de cette époque souligne à quel point l'industrie hollywoodienne est aujourd'hui une machine qui tourne à vide.
Le titre est sans doute une référence à l'essai de Virginia Woolf, "Une chambre à soi" qui analyse les causes des difficultés d'accès des femmes à la création artistique et plus généralement à l'autonomie. L'émancipation est en effet au coeur de ce documentaire passionnant rempli d'archives inédites qui permet de cerner les contours d'une personnalité unique longtemps inféodée aux besoins des autres.
Le parcours hors-normes de Nastassja KINSKI c'est d'abord le paradoxe de porter un nom célèbre tout en n'ayant pas eu de parents dignes de ce nom. Ecrasée par un père tyrannique et incestueux qui l'a abandonnée dans sa petite enfance, elle a été négligée par une mère immature dont elle a dû partager les errances au point d'avoir dû très jeune renverser les rôles et la prendre en charge pour sa propre survie. On réalise alors combien son premier rôle au cinéma dans "Faux mouvement" (1975) reflète ce qu'elle était à 13-14 ans: une vagabonde privée de voix par une figure paternelle totalitaire et une mère aux abonnées absents. Le paradoxe d'un cinéma à la fois salvateur puisqu'elle y trouvera un port d'attache et une seconde famille et destructeur en ce qu'il poursuit son instrumentalisation par les adultes, principalement les hommes dominant ce milieu. Entre leurs mains, Nastassja KINSKI devient une lolita devant se plier à leurs fantasmes, principalement axés sur le viol et l'inceste.
C'est dans ce contexte qu'elle décroche son premier rôle majeur dans "Tess" (1979) de Roman POLANSKI. Une rencontre paradoxale comme l'est ce réalisateur aujourd'hui indissociable des violences sexistes et sexuelles faites aux femmes. Roman POLANSKI coche toutes les cases: amateur de "nymphettes" comme l'aurait dit un certain Bernard PIVOT, il devient son pygmalion dans une relation d'emprise qui en évoque d'autres épousant le même schéma patriarcal (Benoit JACQUOT et Judith GODRECHE pour ne citer qu'eux). En même temps, "Tess" la propulse sur la scène internationale et lui ouvre les rôles de premier plan auprès de cinéastes majeurs et bien qu'ayant dû se libérer de l'emprise de Roman POLANSKI qui cherchait à contrôler sa vie, elle est restée proche de lui. Sans doute parce qu'en dépit de tout, il a été un repère en lui ouvrant les portes du cinéma (son premier "lieu à elle" d'après ses propos qui résonnent avec le titre du documentaire) en lui donnant un rôle valorisant et qui lui ressemble, celui d'une jeune fille intègre et tenace face à l'adversité. Sans doute aussi parce qu'il l'a aidée à s'améliorer sur le plan artistique et qu'ils ont nombre de points communs. Une rencontre qui lui a donc donné les clés pour son émancipation future alors même que son adolescence délinquante lui avait valu quelques jours de prison en Allemagne en 1978 quand elle était encore mineure. Comme quoi rien n'est tout noir ou tout blanc alors que notre époque déteste les nuances de gris...
L'autre cinéaste marquant de sa carrière, c'est Wim WENDERS. Polyglotte, sans racines et sans frontières, comme elle et comme Roman POLANSKI. Alors qu'il est précisé dans le documentaire qu'elle refusait de rejouer pour un même cinéaste (sans doute par peur de tomber sous son emprise), elle a fait une exception pour lui, tournant dans trois de ses films, un à chaque décennie entre les années 70 et les années 90. Comme pour "Tess", ceux-ci constituent des repères, enregistrant des étapes-clés de sa vie. Son adolescence erratique et sous emprise dans "Faux mouvement" (1975), son émancipation d'un homme possessif (et bien plus âgé, toujours...) et son accès à la maternité dans "Paris, Texas" (1984) qui fait d'elle en même temps une icône gravée à jamais dans l'histoire du cinéma. "Si loin, si proche!" (1993) enfin qui définit bien sa relation au cinéma, faite d'éclipses pendant lesquelles elle se consacre à ses enfants pour qui elle a voulu être la mère qu'elle n'a pas eu. Oui, un destin hors-normes qui donne envie de la revoir très vite sur les écrans ("Tess" (1979) ressort en version restaurée mais on a également envie de voir tous les films confidentiels qu'elle a tourné et qui n'ont jamais été distribués en France).
"Youssef Salem a du succès" est l'exemple emblématique d'un film qui aurait pu être une réussite si les auteurs avaient été jusqu'au bout de leur idée de départ. Car celle-ci est vraiment drôle, intelligente et originale. A savoir créer un personnage d'écrivain d'origine maghrébine qui rencontre le succès avec un roman satirique sur les tabous familiaux en matière de sexualité et d'identité mais qui n'assume pas l'inspiration autobiographique et fait des pieds et des mains pour empêcher ses parents, musulmans traditionnels de découvrir le contenu de son livre. Une trame de comédie en or dans laquelle brille Ramzy BEDIA mais gâchée par une écriture paresseuse. Plus le film avance, plus la déception et la frustration augmentent. On ne compte plus les invraisemblances, de l'auteur qui prétend cacher son livre à sa famille mais publie sous son vrai nom et passe dans toutes les émissions littéraire que son père, féru d'orthographe et d'histoire regarde au premier amour (Vimala PONS) qui réapparaît 30 ans après, 100% dispo comme un fruit mûr à point juste pour tomber dans ses bras. A cela vient s'ajouter une description du milieu littéraire très caricaturale. A l'image de leur personnage de gros couard, Baya KASMI et son co-scénariste, Michel LECLERC esquivent la confrontation attendue au profit d'une pirouette finale tellement grotesque qu'ils n'y croient pas eux-mêmes et ne font rien pour dissimuler qu'ils l'ont bâclée, sans doute pris au piège d'une trame qu'ils ne savaient pas comment conclure.
80 ans est l'âge du bilan pour un cinéaste. Né le 14 août 1945, Wim WENDERS vient de franchir le cap et fait donc l'objet d'un documentaire rassemblant toutes les étapes de sa carrière alors qu'on le voit recevoir un prix de la European Academy récompensant son oeuvre des mains de Juliette BINOCHE. Ses débuts hésitants avec des films peu personnels à l'exception de "L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty" (1971) qui annonce l'oeuvre à venir mais sans lui donner d'âme, l'affirmation de son style et de son univers à partir de "Alice dans les villes" (1974), la période des chefs d'oeuvre mais aussi un retour au début des années 2000 à des films américains déceptifs. Wim WENDERS attribue leur relatif insuccès au scénario trop écrit et à l'intrigue envahissante là où la magie de son cinéma s'épanouit dans la contemplation, un temps suspendu propice au développement des personnages et de leurs relations avec les autres et le monde qui les entoure. Ainsi l'anecdote que raconte Wim WENDERS en recevant son prix à propos de Bruno GANZ qui se demandait comment interpréter un ange est-elle révélatrice de l'humanisme du cinéma de Wim WENDERS: « Écoute Bruno, tu aimes les gens, et tu te mets à leur service, c’est tout »
On prend également conscience de la diversité des films de Wim WENDERS qui a réalisé des fictions et des documentaires, des films de genre (film noir, biopic, road-movie) et d'autres plus indéfinissables, tourné dans plusieurs pays et en plusieurs langues, en couleur ou en noir et blanc ou les deux, avec une équipe de collaborateurs fidèles dont certains, indissociables de son oeuvre témoignent dans le film. C'est le cas de son premier "alter ego" à l'écran, Rudiger VOGLER, du compositeur Nick CAVE qui raconte comment il s'est retrouvé dans "Les Ailes du desir" (1987) ou du photographe Sebastiao SALGADO à qui Wim WENDERS a consacré un documentaire ou encore de l'acteur Koji YAKUSHO qui a reçu un prix d'interprétation pour le magnifique "Perfect Days" (2022) qui condense tout l'art de Wim WENDERS comme photographe, voyageur, amoureux des arts et des lettres et être humain. Peut-être manque-t-il tout de même à ce documentaire l'évocation du poids des morts dans sa filmographie: tout le casting de "Les Ailes du desir" (1987), Henri ALEKAN, Harry Dean STANTON, Sam SHEPARD alors que d'autres manquent à l'appel comme Peter HANDKE et Ry COODER.
Wim WENDERS a rendu hommage ces dernières années au travers de documentaires à plusieurs grands artistes: "Pina" (2011) consacré à la chorégraphe allemande Pina BAUSCH, "Le Sel de la terre" (2014) à celui du photographe franco-brésilien Sebastiao SALGADO et enfin "Anselm, Le Bruit du temps" (2023) à l'artiste plasticien allemand Anselm Kiefer. Lui et Wim WENDERS sont nés la même année (1945) et tous deux ont dû se débattre avec les fantômes du passé de l'Allemagne. Wim WENDERS filme son compatriote dans son atelier-hangar de banlieue parisienne ou dans son immense musée à ciel ouvert de Barjac dans le Gard. Il montre également nombre de ses oeuvres monumentales et revient sur son parcours et son évolution artistique à travers des images d'archives et des reconstitutions, notamment en faisant jouer le rôle de Anselm enfant à son propre petit-neveu, Anton Wenders. En résulte un film inégal. Ce que j'ai préféré, ce sont les oeuvres, véritablement fascinantes par leur richesse de texture et l'artiste en train de les réaliser, maniant le métal en fusion ou le lance-flamme. Des toiles, des sculptures, des photographies et des installations hantées par l'expérience de son enfance dans l'après-guerre dans un pays en ruines mais aussi par l'histoire et la culture allemande. On découvre que Anselm Kiefer a réalisé dans sa jeunesse des oeuvres polémiques dans lesquelles il s'est mis en scène faisant le salut nazi ou bien a mis en avant des figures mythologique adulées par eux. Cette volonté de jeter la lumière sur le refoulé de l'Allemagne lui a valu quelques problèmes. Il s'agissait sans doute aussi d'exorciser l'héritage paternel, son père ayant été un officier de la Wehrmacht et de rechercher une autre affiliation, au poète juif Paul Celan notamment. On comprend que la question identitaire qui taraude Anselm Kiefer est aussi celle qui hante l'oeuvre de Wim WENDERS, particulièrement palpable dans sa trilogie de l'errance: les deux artistes qui se connaissent depuis 30 ans agissent en miroir.
L'annonce du décès de Terence STAMP m'a donné envie de revoir son premier grand rôle au cinéma, celui de Freddie Clegg qui s'inscrit dans une longue lignée de psychopathes britanniques à l'allure angélique ("Psychose" (1960), "Le Voyeur" (1960) de Michael POWELL, "Orange mecanique" (1971) et même Hannibal Lecter, Terence STAMP jeune ayant plus d'un trait commun avec Anthony HOPKINS). "L'Obsédé" (que j'ai longtemps connu sous son titre en VO, "Le Collectionneur", beaucoup plus pertinent) est un huis-clos oppressant se déroulant principalement dans la cave voûtée d'une demeure gothique de la campagne anglaise (le réalisateur William WYLER adapte un livre du romancier britannique John Fowles) en même temps qu'une fine étude de caractères, celle du bourreau comme celle de la victime qui rend leurs joutes passionnantes et inquiétantes voire glaçantes (les deux acteurs n'ont pas volé leurs prix d'interprétation à Cannes). Les premières minutes, peu bavardes mettent en place le dispositif du film. Les différentes facettes de la névrose de Freddie Clegg se révèlent peu à peu, son isolement, son introversion, son "hobby" infantile et mortifère de collectionneur de papillons et son statut social de petit employé prédestiné à subir nombre d'humiliations. Jusqu'au jour où un gain aux paris sportifs (un grand classique du coup de théâtre au cinéma permettant de rebattre les cartes du destin!) lui permet de fomenter le plan de ce qui a l'air d'être une revanche sociale: achat du manoir, aménagement de sa cave, traque, enlèvement et séquestration de la jeune femme, étudiante en art qui appartient à la bonne société. Face à elle, il révèle l'étendue de sa perversité. Jouant le jeune homme transi d'amour, plein de déférence et prêt à se plier à tous ses caprices, il change de visage dès qu'elle tente de prendre le dessus sur lui (soit sexuellement, soit intellectuellement) devenant alors un tyran se délectant de son pouvoir de la maintenir en captivité, jouissant de sa déconfiture et de son désespoir. Il apparaît également comme un être pathétique dans sa quête vaine pour être aimé alors même que son seul mode relationnel fondé sur le rapport de forces interdit toute possibilité d'éclosion d'un amour authentique. Même empêchement sur le plan sexuel: se laisser aller serait perdre le contrôle qu'il a sur elle. Face à lui, le personnage de Miranda (Samantha EGGAR) n'est pas moins riche et nuancé. Logiquement terrorisée face au comportement imprévisible et parfois effrayant de son geôlier, elle essaye de le raisonner, voire de le manipuler en établissant une relation dans laquelle on se demande parfois jusqu'ou elle joue la comédie et jusqu'ou elle se perd tant certains moments peuvent passer pour ceux d'une comédie romantique. En même temps, on est sans cessé ramené au gouffre social et culturel qui la sépare de Freddie ainsi que le caractère sans issue de sa situation. Elle-même réalise très tôt que le piège dans lequel elle est enfermée est mortel. Comme son bourreau, elle alterne donc les passages où elle se montre très sûre d'elle, entreprenante voire arrogante et d'autres où elle est ramenée à son point de départ: l'impuissance ce qui lui donne à elle aussi des allures pathétiques.
Un an avant "La Femme sur la Lune" (1929) qui constituait une sorte de transition entre la SF fantaisiste à la Georges MELIES et celle, plus scientifique de "2001 : l'odyssee de l'espace" (1968), Fritz LANG réalisait un autre film de genre à la ligne claire et aux airs de sérials lui aussi adapté d'un roman de sa femme, Thea von HARBOU, sobrement intitulé "Les Espions" (1928). Outre son titre évocateur, celui-ci a contribué à poser les canons du genre: l'agent du bien au service de son Etat contre une organisation maléfique et occulte dirigée par un méchant omnipotent à la façade respectable, des documents volés compromettant la paix du monde, des pièges, des course-poursuites, des femmes fatales, des traîtres etc. Plusieurs éléments visuels et narratifs sont ainsi repris dans "Les 39 marches" (1935). Cependant il existe encore des éléments relevant du mélodrame au sein du film (le thème de l'amour impossible entre les deux espions, le suicide) et surtout, le scénario manque de rigueur. Par exemple, le personnage de Lady Leslane (Herta von WALTHER) disparaît en cours de route sans explication, sans doute parce que redondant avec celui de Sonja qui subit également un chantage de la part de son "maître" mais alors, pourquoi l'avoir fait figurer au début du film? Il en va de même avec l'art du camouflage de l'agent n°326 qui devient très rapidement un jeune premier fadasse. Quant à son antagoniste, Haghi qui fait très fortement penser au docteur Mabuse (et pour cause, c'est le même acteur qui l'interprète, Rudolf KLEIN-ROGGE, abonné aux rôles de méchants des films de Fritz LANG), il n'exploite pas non plus pleinement son art du déguisement malgré une fin spectaculaire à la "mourir sur scène", idée reprise par Alfred HITCHCOCK. Les péripéties sont également passablement embrouillées ce qui gâche un peu le plaisir même si le film comporte quelques remarquables morceaux de bravoure (l'accident de train!). A noter que les rôles des deux espions amoureux sont joués par les deux acteurs qui interprèteront également ceux du couple à l'amour contrarié de "La Femme sur la Lune" (1929): Willy FRITSCH et Gerda MAURUS dont c'était le premier grand rôle.
Ce dernier (?) épisode de la saga des Mission impossible, d'une durée de près de trois heures en met plein la vue. On ne peut que s'incliner devant l'engagement physique de Tom CRUISE face aux effets de l'âge et des mutations de l'industrie hollywoodienne vers toujours plus de virtualité avec deux séquences d'action insensées et esthétiquement superbes. Celle, muette, où il fouille l'épave du sous-marin Sébastopol à la recherche du code-source permettant de neutraliser l'Entité tout en rouge et bleu m'a fortement rappelé l'atmosphère de "Abyss" (1989) sauf que la contemplation est remplacée par de la tension: l'épave est instable et contient des torpilles qui peuvent exploser à tout moment. Quant au thème de la destruction de l'humanité par une machine capable d'altérer la perception du réel, elle renvoie à la SF de Stanley KUBRICK. Celle de la poursuite aérienne avec Gabriel à bord de deux appareils, l'un jaune et l'autre rouge est tout aussi spectaculaire: sur terre, dans les airs ou sous la mer, le casse-cou américain aux penchants sacrificiels rappelle les grandes heures de Philippe de Dieuleveult dans "La Chasse aux trésors" qui ne cessait de repousser ses limites au point de se mettre en danger (il a fini d'ailleurs par y rester) et dont on a appris ultérieurement qu'il travaillait pour les services secrets français.
Certes, tout n'est pas de ce niveau. Il y a des longueurs, des redondances, des maladresses, des clichés. Mais ce feu d'artifices final (?) a aussi des allures de bilan. La nostalgie l'imprègne fortement avec des images issues de tous les épisodes précédents et la volonté manifeste d'en faire l'ultime (?) maillon d'une chaîne. Le retour inattendu d'un personnage issu du premier film réalisé par Brian DE PALMA en témoigne mais aussi la séquence finale qui reprend les mêmes codes esthétiques que celle dans laquelle Ethan Hunt assistait impuissant au massacre de son équipe. Sauf que dans "The Final Reckoning" il s'agit au contraire de célébrer le travail d'équipe. Si Ethan Hunt reste un élément central dans la résolution de la quête pour empêcher la destruction du monde par l'Entité, il ne parvient à son but que grâce aux talents conjugués de tous ses coéquipiers que le montage alterné met bien en valeur. Au point revenir à la vie grâce à l'une d'entre elles lors d'une séquence lyrique et poétique concluant l'épisode du sous-marin là encore proche de "Abyss" (1989) mais aussi de "2001 : l'odyssee de l'espace" (1968) où il apparaît particulièrement vulnérable, presque nu, tel un nouveau-né en position foetale flottant dans du liquide amniotique. Un appel du pied pour un passage de relai ou une ultime pirouette vers le retour fracassant de "l'homme qui ne vieillit jamais?" ^^.
"La femme sur la lune", dernier film muet de Fritz LANG n'est pas très connu. Il faut dire qu'en matière de voyage spatial, le cinéma a fait plus marquant avant ("Le Voyage dans la Lune") (1902) et après ("2001 : l'odyssee de l'espace") (1968). Dans des décors de carton-pâte qui n'ont pas tellement évolué depuis Georges MELIES on se retrouve avec un style ligne claire étonnant de la part de ce maître de l'expressionnisme combiné à une intrigue de roman-feuilleton mâtinée de vaudeville, fruit de l'adaptation d'un roman de sa femme, Thea von HARBOU. Plusieurs éléments de forme et de fond sont en effet repris dans les deux albums de Tintin consacrés au voyage lunaire même si Hergé au début des années 50 a recherché un réalisme bien plus poussé que dans le film de Fritz LANG de la fin des années 20 qui fait de la lune une sorte de sommet de haute montagne (on peut y respirer, la gravité est la même que sur terre, on y trouve de l'eau et de l'or...). Mais si la lune est le fruit de l'imagination de Thea von HARBOU, la fusée relève de l'influence de Fritz LANG qui contrairement à sa femme avait une exigence d'exactitude scientifique. Elle a été ainsi conçue par l'un des (futurs) pères des V2 et de la mission Apollo, Hermann Oberth. Ainsi malgré ses imperfections, le film est considéré comme le premier a avoir vulgarisé l'astrophysique auprès du grand public. On y trouve notamment le premier décompte avant décollage, le rôle de l'eau et du carburant dans le lancement de la fusée qui comporte plusieurs étages.
Le résultat est donc ce drôle d'objet hybride, à mi-chemin entre les sérials du XIX° siècle peuplés d'espions patibulaires (celui du film présente une drôle de ressemblance capillaire avec Hitler, ce n'est sans doute pas un hasard), de savants fous et d'intrigues amoureuses compliquées et une science-fiction d'anticipation rigoureuse s'appuyant sur les progrès les plus récents de la recherche scientifique. Au point que les nazis ont d'ailleurs censuré le film et fait disparaître les maquettes de fusées afin de préserver leurs secrets militaires (en particulier la conception des V2).
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)