S'il n'y avait pas Brigitte BARDOT et surtout Claudia CARDINALE, il ne resterait rien de "Les Petroleuses" (1971) tant c'est mauvais. Et encore, "BB" paraît quand même limitée alors que sa compatriote s'amuse comme une petite folle sur un terrain de jeu fait pour elle. Ce film éclaire en effet particulièrement bien le côté garçon manqué de Claudia CARDINALE qui mène ses quatre frères "Dalton" à la baguette, est comme un poisson dans l'eau sur un cheval, braque les trains et ne craint pas la bagarre. Seulement, Claudia CARDINALE a fait tant de beaux films, y compris dans le genre du western qu'on peut tout à fait se dispenser de celui-là, sauf éventuellement pour ceux qui voudraient se rincer l'oeil (bien que centré sur des cow-girls, c'est un monument de male gaze, notamment sur les décolletés plongeants, des poitrines généreuses ou des fesses rebondies). Pour le reste, l'intrigue est anémique, la plupart des acteurs jouent en roue libre et l'humour tombe complètement à plat: "Bougival junction" qui repose sur l'idée de transplanter la France rurale avec son beaujolais, sa baguette, ses courses cyclistes, ses coiffes bretonnes ou alsaciennes en Arizona ça ne marche jamais. CHRISTIAN-JAQUE qui est arrivé en cours de route sur le tournage n'a pas réussi à redresser la barre et pour cause: j'ai retrouvé dans ce film la désinvolture, la vacuité, le ton infantile et le regard lubrique déjà présents dans "Fanfan la Tulipe" (1951).
J'ai dû voir "Fanfan la tulipe" quand j'étais très jeune mais il ne m'avait guère marquée. En le revoyant, je comprends pourquoi. C'est un film de cape et d'épée mené certes tambour battant mais d'une vacuité totale. Cette frivolité assumée en fait un pur divertissement familial qui dans les années cinquante a permis aux français de s'évader et a contribué à construire à l'étranger l'image de la France comme paradis du libertinage. Pour ma part, la seule chose qui tient aujourd'hui la route dans ce film, c'est le charme des interprètes. Gerard PHILIPE cabotine mais son charisme est indéniable et il donne de sa personne dans les scènes d'action, ouvrant la voie à d'autres "jeunes premiers" français amateurs d'escrime tels que Jean MARAIS, Alain DELON (dans "La Tulipe noire" (1964) du même Christian JAQUE) ou bien sûr, Jean-Paul BELMONDO. Gina LOLLOBRIGIDA est piquante même si la caméra lorgne lourdement sur ses généreux attributs plastiques. Enfin on a droit à une galerie de seconds rôles plaisants à voir. Je pense particulièrement à Noel ROQUEVERT, à Genevieve PAGE dans le rôle de la Pompadour et à Marcel HERRAND, éternel Lacenaire de "Les Enfants du paradis" (1945), ici dans le rôle d'un Louis XV porté comme tous les personnages sur la gaudriole.
C'est par l'animation japonaise que j'ai découvert "La Tulipe noire". Le film de CHRISTIAN-JAQUE a été en effet l'un des plus gros succès français au box-office mondial et a contribué à faire de Alain DELON un "Dieu vivant" au Japon. Aussi il m'a paru assez évident que le personnage du Masque noir qui possède un double dans le manga "La Rose de Versailles" (1973) était inspiré de l'intrigue du film avant que la série animée "La Tulipe noire" en 1975 ne fasse la synthèse entre le manga de Riyoko Ikeda et le film de Christian JACQUE.
Pour le reste "La Tulipe noire" qui emprunte son titre à un roman de Alexandre Dumas mais n'a strictement rien à voir avec lui appartient à un genre de films de cape et d'épée bâtis autour d'une star très à la mode dans les années 50 et 60. Le parallèle avec "Cartouche" (1962) saute aux yeux, Jean-Paul BELMONDO étant l'autre grande vedette de cette génération à cette époque et on pense aussi évidemment à "Fanfan la Tulipe" (1951) réalisé une décennie plus tôt déjà par Christian JAQUE avec Gerard PHILIPE. On peut également mettre dans cette catégorie les films de Andre HUNEBELLE avec Jean MARAIS comme "Le Capitan" (1960). Les exemples ne manquent pas!
"Fanfan la tulipe" est un divertissement sans prétention, pas le plus flamboyant dans le genre (les américains ont fait beaucoup mieux) mais sympathique avec des effets spéciaux réussis (l'incrustation indétectable des deux Delon sur la même image). Les versions japonaises ont fait de la Tulipe noire une sorte de Robin des bois alors que le personnage de Alain DELON est dual avec un Guillaume cynique face à un Julien naïf et idéaliste qui finit par se substituer à lui, la morale est sauve! Quant à la double identité, aristocrate et voleur masqué, elle fait penser à Zorro (créé en 1919 et popularisé au cinéma par Douglas FAIRBANKS), à Batman (apparu en 1939) mais aussi à Arsène Lupin (le film avec Robert LAMOUREUX sorti en 1957).
"Les Disparus de Saint Agil" sorti à la fin des années 30 appartient à un genre qui faisait fureur à l'époque dans le cinéma français, celui du film de pensionnat (pour n'en citer que quelques uns: "Zéro de conduite" (1933), "Merlusse" (1935), "La Cage aux rossignols" (1944) etc.). Ici cependant, le pensionnat devient la la métaphore d'une France xénophobe et repliée sur elle-même. Les professeurs ont des attitudes plus rances les unes que les autres, résumées par celui qui proclame que "Bons ou mauvais, c'est toujours avec les étrangers que nous auront la guerre" (le film est rempli de punchlines bien senties écrites mais non signées d'un certain Jacques PRÉVERT dont les idées antimilitaristes et antifascistes imprègnent le film). Bien que l'action se situe à la veille de la première guerre mondiale, il est évident que le film fait allusion à l'imminence d'un nouveau conflit ce que nul ne pouvait plus ignorer en 1938. Et ce qui est remarquable, c'est que le réalisateur Christian JAQUE prend parti pour l'étranger et contre les français comme s'il avait senti que le sauvetage de la France ne viendrait pas pour l'essentiel de ses habitants de souche mais de l'extérieur. Comme s'il avait le don de prédire l'avenir, il rend hommage dans son film à la fois aux Etats-Unis et aux réfugiés allemands anti nazis alors qu'il n'est pas difficile de deviner que les enseignants du pensionnat sont de futurs collaborateurs en puissance. Il y en a même un, Lemel joué par Michel SIMON qui annonce bien la couleur brune avec sa petite moustache et sa frustration de peintre raté ^^^^.
L'hommage de Christian JAQUE est aussi bien dans le contenu du film que dans sa forme. Les trois membres de la société secrète des "Chiche-Capons", Baume, Sorgue et Macroy ne rêvent que de s'échapper du pensionnat pour aller aux Etats-Unis. En attendant de s'évader pour de bon, ils quittent leur lit la nuit pour aller conspirer dans la salle de sciences naturelles sous l'orbite bienveillante du squelette Martin ^^. Il n'est guère étonnant que le quatrième membre de cette petite contre-société en rupture de ban devienne le professeur Walter qui bien qu'enseignant l'anglais symbolise l'Allemagne à travers son interprète, Erich von STROHEIM. Celui-ci est (ô surprise) la bête noire des autres professeurs et tout spécialement de Lemel. Dans une scène-clé, Walter propose aux enfants une dictée basée sur le livre de H.G. Wells "L'Homme invisible", métaphore de celui qui est rejeté par la société. Mais contrairement à Lemel qui est aigri et paranoïaque, Walter a conservé son âme d'enfant. Il est le seul membre de l'équipe à être capable de se mettre à leur place et à prôner des méthodes éducatives moins coercitives ce qui le fait encore plus mal voir des autres en le rendant décidément "inassimilable". En rejoignant les enfants, il choisit l'avenir alors que l'équipe professorale représente le passé gangrené par la haine et la corruption. Et Christian JAQUE d'appuyer cet hommage en situant son film à la lisière du fantastique avec des apparitions/disparitions inexpliquées qui donnent notamment au personnage joué par Robert LE VIGAN un caractère spectral (l'homme invisible, c'est lui!). La mise en scène suggère l'aspect quasi surnaturel de ces disparitions ainsi que les éclairages expressionnistes tout droit sortis des films muets allemands des années 20 qui rendent le pensionnat inquiétant et mystérieux, son prolongement étant le moulin dans la forêt, proche des contes de fées. D'autre part, le caractère policier de l'intrigue le rapproche aussi des films noirs américains qui étaient réalisés à la même époque.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)