Le prix du danger
Yves Boisset (1983)
"Le prix du danger" est le film de tous les paradoxes spatio-temporels. Un film ancré dans son époque, celle du début des années 80 où les dérives de la télévision-spectacle faisaient déjà l'objet de satires virulentes comme dans "La Valse des pantins" (1982) de Martin SCORSESE ou "Ginger et Fred" (1986) de Federico FELLINI. En même temps "Le prix du danger", comme "La Mort en direct" (1980) de Bertrand TAVERNIER qui lui est contemporain s'inscrivent dans le genre de la dystopie d'anticipation pour prédire l'avènement d'une téléréalité avide de bénéfices exploitant le voyeurisme le plus sordide du public. Une réalité plus actuelle que jamais à l'ère des réseaux sociaux (on pense à la maltraitance et à la mort récente de Raphaël Graven, "martyr" volontaire d'une émission diffusée sur un réseau social peu contrôlé). Mais "Le prix du danger" fait également beaucoup penser à la saga "Hunger Games" (2011) en tant que nouveaux jeux du cirque romain dont le M. Loyal n'est autre qu'un présentateur TV qui dans le film de Yves BOISSET est joué par un Michel PICCOLI déchaîné (Mallaire est une variante du Buffalo Bill grotesque qu'il interprétait dans "Touche pas a la femme blanche") (1974). Le motif du plateau de l'émission de CTV est d'ailleurs celui d'une cible qui évoque la piste de cirque et la toile d'araignée puisque le jeu repose sur une chasse à l'homme. Mais il ne s'agit plus d'une activité élitiste pour nobles en mal de sensations fortes comme dans "Les Chasses du comte Zaroff" (1932), mais d'un divertissement pour les masses populaires orchestré par le capitalisme médiatique. Le film alterne en effet entre différents espaces pour bien faire comprendre les rouages du drame qui se noue: celui de la présélection sur un aérodrome de campagne, celui de la chasse à l'homme dans un décor urbain de ville nouvelle en construction qui fait penser à du parkour, celui du plateau de l'émission animée par Frédéric Mallaire et enfin celui des coulisses où les architectes du programme (Chirex et Ballard alias Bruno CREMER le directeur de la chaîne CTV et Marie-France PISIER la directrice de production) commentent ou interviennent dans le déroulement du jeu pour faire durer le "plaisir" et faire monter les recettes publicitaires. Quant aux candidats au suicide, ils sont recrutés directement à l'ANPE en cette période où le chômage de masse faisait des ravages en échange de l'espoir de sortir de leur misère et de gagner le gros lot. Leurs tueurs, eux aussi recrutés dans les milieux populaires sont quant à eux payés pour assouvir leurs pulsions criminelles. Les uns comme les autres sont des idiots utiles dont le rôle est de détourner l'attention des masses des véritables problèmes, raison pour laquelle les politiques laissent faire. Quant à ceux qui s'indignent, ils sont facilement réduits au silence. Chacun joue sa partition comme dans un jeu de rôles: Chirex gère froidement et rationnellement son entreprise de mort comme les nazis ont géré la solution finale, Mallaire est son pendant scénique, un illusionniste qui transforme la barbarie en spectacle glamour et pour qui l'indécence maquillée en charité n'a pas de limites (les images de famine en Afrique), Ballard est une hypocrite de première classe versant des larmes de crocodile pour mieux ferrer sa proie, public et tueurs sont autant assoiffés de sang que les victimes le sont d'argent. Même le chevaleresque héros joué par Gerard LANVIN qui tente de faire dérailler la machine en constatant que les dés sont pipés finit absorbé dans la fosse médiatique. Une terrifiante entreprise de déshumanisation qui illustre la banalité du mal dans la société contemporaine.
A noter que Yves BOISSET a porté plainte pour plagiat contre la production du film américain "Running Man" (1986), réalisé par Paul Michael GLASER et porté par Arnold SCHWARZENEGGER qui a fait l'objet récemment d'un remake.
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