Yi Yi (一 一, Yī yī)
Edward Yang (2000)
"Yi Yi" est le dernier film de Edward YANG et le plus connu chez nous car il a reçu le prix de la mise en scène à Cannes. Comme "Mahjong" (1996) et "Confusion chez Confucius" (1994) deux films inédits en France ayant bénéficié d'une sortie au cinéma le 16 juillet, "Yi-Yi" a droit à une ressortie sur grand écran également en version restaurée depuis le 6 août.
Edward YANG, décédé prématurément d'un cancer en 2007 ce qui explique qu'il n'a pu réaliser qu'une poignée de longs-métrages est l'un des chefs de file de la nouvelle vague du cinéma taïwanais, survenue au début des années 80 alors que Taïwan comme les autres dragons asiatiques était en plein boom économique et s'apprêtait à basculer de la dictature à la démocratie à partir de 1987. Ses films se caractérisent par leur absence d'exotisme, leur caractère de théâtre urbain et leur structure narrative complexe, faite de multiples récits et personnages entremêlés sans que pour autant le spectateur ne s'y perde.
"Yi-Yi" est une chronique familiale qui bénéficie d'une mise en scène virtuose qui travaille énormément les différents plans/nappes du récit cinématographique pour enrichir son propos. Dès l'introduction, on sait qu'on baigne dans un grand film. Alors qu'on assiste à un mariage tout ce qu'il y a de plus traditionnel, une ex vient faire un esclandre, accusant la mariée de s'être fait mettre enceinte pour lui voler son petit ami, créant par là même une dissonance sonore dans le rituel de la cérémonie. On peut ajouter également le cadre de la photographie des nouveaux mariés qui se retrouve posé par mégarde à l'envers. Dissonances sonores en décalage avec la photographie qui poursuivront ce couple tout au long du film.
Comment souvent dans les films qui savent où ils vont et ce qu'ils veulent dire, cette introduction est programmatique. La dissonance sonore se retrouve aussi dans le couple de NJ, le beau-frère du marié. Malgré l'ambiance feutrée qui règne dans sa famille, les éclats de voix d'une dispute au-dehors laissent entendre qu'entre sa femme et lui, la communication est coupée. Tous les personnages de la famille que l'on va suivre sont ainsi plongé dans une grande solitude existentielle et ont une face cachée, un désir de repartir à zéro et de suivre une autre voie à la manière de "Smoking/No Smoking" (1993). C'est NJ, le père de famille qui retrouve son premier amour lors d'une parenthèse à Tokyo, son épouse qui part en retraite dans un monastère bouddhiste, sa fille, Ting-Ting, une adolescente qui s'éprend du petit ami de sa meilleure amie pour qui elle joue l'entremetteuse. Pour tous au final, c'est la désillusion qui l'emporte. Le cadet, l'espiègle Yang Yang, un enfant de 8 ans tente de juguler les angoisses existentielles en prenant en photo "ce que les adultes ne peuvent voir".
Comme les autres films que j'ai vu de Edward YANG, la question identitaire est omniprésente. L'élément déclencheur de l'éclatement de la famille de NJ n'est-il pas l'accident de la grand-mère qui la plonge dans le coma durant presque tout le film? Or ces doyennes présentes au sein des foyers asiatiques ne représentent-elles pas les gardiennes des traditions? L'acculturation est également manifeste lorsque Yang Yang préfère à la nourriture asiatique un repas au Mc Donald ou lorsqu'on observe la décoration des chambres en arrière-plan: des acteurs américains (Cary GRANT et Audrey HEPBURN qui a même façonné un des personnages de "Confusion chez Confucius") (1994), une affiche de DC Comics (Batman et Robin) mais aussi Astro le petit robot (Edward YANG était fan de Osamu TEZUKA) et Pikachu: une partie de l'intrigue se déroule d'ailleurs à Tokyo et rappelle à quel point Taïwan est tiraillé entre l'occidentalisation et un héritage asiatique complexe symbolisé par un japonais lumineux mais auquel hélas la société pour laquelle travaille NJ tourne le dos. La perte de repères et les contradictions de la société taïwanaise ne sont pas pour rien dans l'échec des différentes voies alternatives empruntées par les protagonistes. Ainsi l'ex de NJ l'a perdu en raison de l'intense pression sociale qu'elle a exercée sur lui pour parvenir à la réussite matérielle et le jeune homme que Ting-Ting convoite préfère se venger du prof qui a séduit sa petite amie et en même temps la mère de celle-ci. Les deux histoires sont construites en écho l'une de l'autre avec une scène identique, l'une montrée, l'autre racontée.
En dépit de cette tonalité douce-amère, le film n'est pas triste. Les échecs sont considérés comme des expériences qui entérinent au final la validité des choix accomplis et c'est l'apaisement et la sérénité qui l'emportent, y compris face à la perspective de la mort.
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