Intéressante relecture du livre de Georges Simenon, "Les fiançailles de Monsieur Hire" qui avait déjà été porté à l'écran par Julien DUVIVIER en 1946 sous le titre "Panique" (1946) avec Michel SIMON. Intéressante en ce que Patrice LECONTE prend acte de la mue effectuée par Michel BLANC vers des rôles dramatiques voire ici tragiques. Par rapport au roman de Simenon ou au film de Julien DUVIVIER, l'aspect social de l'intrigue est négligé au profit de l'aspect intimiste. Certes, on sait que M. Hire est un asocial qui subit une aversion généralisée mais il n'y a par exemple pas de scène de lynchage: voisins, commerçants et passants ne sont finalement que des témoins quasi muets du drame. Peut-être est-ce une conséquence du contexte: "Panique" (1946) avait été réalisé dans l'immédiat après-guerre où la minorité à laquelle appartient Hire avait été persécutée (par contre en 1946, la plupart des français ne savaient pas qu'elle avait été victime d'un génocide, le mot ayant d'ailleurs été inventé seulement en 1944). Quant au roman de Simenon, il date de 1933, année de l'arrivée de Hitler au pouvoir. En 1989, le temps a suffisamment passé pour que Hire soit dépeint non comme un membre d'une communauté honnie mais comme un homme inadapté ce qui correspond aussi à l'évolution d'une société plus individualiste. Le film repose donc en grande partie sur l'extraordinaire interprétation de Michel BLANC qui arrive à nous émouvoir à partir d'un personnage pourtant assez peu défendable. Misanthrope, désagréable, psychorigide, voyeuriste, vêtu entièrement de noir avec un visage blafard, il n'a vraiment rien pour plaire. Et pourtant, au détour de quelques scènes, il laisse voir un autre aspect de lui, plus humain. Alice en revanche (jouée par Sandrine BONNAIRE) reste un peu trop traitée en surface, celui de la garce prête à tout pour protéger son "homme" (on se demande bien pourquoi d'ailleurs elle couvre ce criminel?). Heureusement, le trouble qui s'installe entre elle et Hire au détour de quelques scènes sensuelles rebat quelque peu les cartes. La mise en scène met bien en lumière la vie ritualisée de cet homme avec notamment un usage marquant de la musique de Brahms revisitée par Michael NYMAN et distille un vrai malaise entre Alfred HITCHCOCK et Roman POLANSKI.
J'ai un avis extrêmement partagé sur "Le mari de la coiffeuse". D'un côté, cette rêverie ne manque ni d'originalité, ni de charme. J'ai aimé la sensualité qui se dégage du film, l'attention portée à la lumière, aux couleurs, aux goûts, aux odeurs, au toucher et à l'ouïe. C'est ce dernier sens qui m'a d'ailleurs le plus emporté. D'abord parce que la voix de Jean ROCHEFORT est un poème en soi et ensuite parce que toutes les musiques orientales que l'on entend dans le film constituent une source de dépaysement, un appel vers l'ailleurs. Le toucher occupe la seconde place à égalité avec la vue: la manière de photographier et de filmer la peau et les chevelures flamboyantes des femmes vont de pair avec l'orientalisme marqué du film. Seulement, ce qui ressemble à la projection d'un fantasme masculin a du mal à tenir sur la longueur. Au bout d'un moment, inévitablement, le film tourne en rond dans son tout petit périmètre. Car deuxièmement, à force de se répéter, le charme finit par se dissiper pour laisser place à une impression mortifère. Car le fantasme de cet homme consiste à épouser une coiffeuse, littéralement. Le bonheur dans l'amour fusionnel, replié sur soi-même et sa moitié dans le huis-clos d'un salon d'où chacun sort le moins possible, interagit le moins possible avec les autres ça finit par devenir étouffant et ça ressemble à une envie régressive de retourner dans le ventre de maman. Forcément, un tel amour est sans issue. Enfin, si écouter la voix de Jean ROCHEFORT est un délice, il y a un hiatus entre les fantasmes qui semblent émaner de l'esprit d'un adolescent en proie à ses premiers émois amoureux et sexuels et l'homme d'âge très mûr qu'il était déjà, sa partenaire érotique ayant évidemment l'âge d'être sa fille. Le film aurait pu jouer sur la nostalgie de ce bonheur perdu à l'aide de flashbacks où l'on aurait entendu Jean ROCHEFORT mais où son personnage aurait été joué par un autre acteur plus jeune. Cela aurait peut-être également permis de trouver une vraie fin au film qui se termine en queue de poisson.
"Viens chez moi, j'habite chez une copine" est un film de transition entre les précédentes réalisations de Patrice LECONTE avec les membres du Splendid et le premier film réalisé par Michel BLANC, "Marche a l'ombre" (1984). Celui-ci en co-signe le scénario et écrit les dialogues en plus d'offrir une variante de son personnage de Jean-Claude Dusse aux côtés d'un beau gosse "malabar" au coeur tendre joué par l'un des deux futurs "Les Specialistes" (1985) (du même Patrice LECONTE), ici Bernard GIRAUDEAU. On peut aussi souligner que le titre et une partie de la bande-son des deux films sont tirés d'une chanson de RENAUD et qu'ils ont le même producteur, Christian FECHNER. Bien qu'inscrite dans le registre de la comédie franchouillarde sans prétention, "Viens chez moi, j'habite chez une copine" s'en distingue néanmoins déjà par sa finesse d'écriture. En effet on peut se demander pourquoi Daniel qui a "tout ce qu'il faut pour être heureux" c'est à dire une vie bien rangée s'encombre d'un casse-pieds tel que Guy qui en très peu de temps va y mettre une pagaille monstre. Et bien peut-être parce que sa vie était trop rangée justement et qu'il s'ennuyait. Au moins avec Guy, on ne s'ennuie pas une seconde, c'est le remède à la routine! Héritier d'une longue lignée de personnages burlesques, le Guy de Michel BLANC est un agent du chaos à qui on pardonne tout à cause de son sourire candide et de sa fragilité intrinsèque. Ainsi Therese LIOTARD qui doit supporter ses frasques agit-elle avec lui avec beaucoup d'indulgence et une certaine dose d'ironie, le considérant comme un grand enfant. Un peu comme le faisait Margaret DUMONT avec les frères Marx. C'est pourquoi en dépit d'une liste de défauts longue comme le bras, ne garde-t-on en mémoire que son côté attachant et bien entendu la cascade de situations comiques qu'il créé par son comportement irresponsable, notamment en invitant de jolies filles (dont une ANEMONE pas piquée des vers en nymphomane) sous le nez d'un Daniel rapidement émoustillé par leurs charmes ou bien par ses combines foireuses et ses multiples maladresses.
"Ridicule" est avant d'avoir été un film un bijou d'écriture qui n'est pas sans faire penser aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Le scénariste Remi WATERHOUSE aurait d'ailleurs voulu le réaliser mais pour que le film puisse voir le jour, c'est Patrice LECONTE qui s'en est chargé sans changer une seule virgule au texte d'origine. "Ridicule" et "Les Liaisons dangereuses" qui se situent à la fin du XVIII° siècle dans les milieux privilégiés utilisent en effet le langage comme une arme pour séduire, tromper, humilier et même tuer. Dans "Ridicule", les traits d'esprit ouvrent les portes autant sinon plus que la courtisanerie ou l'argent. Mais le moindre faux pas s'y avère fatal et tôt ou tard, chacun y succombe. Dans les deux oeuvres, les libertins manipulateurs finissent pris à leur propre piège et le visage défait de la comtesse de Blayac (Fanny ARDANT) dans la scène finale n'est pas sans rappeler celui de la marquise de Merteuil jouée par Glenn CLOSE en train d'ôter son maquillage en versant des larmes de rage. Son pendant masculin, l'abbé de Villecourt (exceptionnel Bernard GIRAUDEAU, scandaleusement sous-employé dans le cinéma français) subit également le sort d'une humiliation publique et son désarroi presque enfantin le rend autrement plus sympathique que le vicomte de Valmont (qui on se le rappelle y laisse la vie). Cependant, "Ridicule" à la différence des liaisons dangereuses offre un prisme plus large que celui du panier de crabes des salons de Versailles ou des hôtels particuliers de la noblesse. Les candides s'y font initier mais pas dévorer. Car "Ridicule" colle à la réalité historique d'une époque contrastée où pendant que le monde ancien décadent et vain agonisait à l'image du baron de Guéret, un monde nouveau surgissait, en prise avec le réel, nourri de l'esprit des Lumières. Grégoire Ponceludon de Malavoy (Charles BERLING) est un noble provincial éclairé et proche de ses paysans dont il veut améliorer les conditions de vie, plombées par l'insalubrité de leur milieu naturel. Son ami, Bellegarde (Jean ROCHEFORT) est physiologiste et a élevé sa fille dans des principes rousseauistes, laquelle fille (Judith GODRECHE) a la stature d'une Marie Curie avant l'heure (allusion au fait que dans "Les Palmes de M. Schutz" (1996) mais aussi dans le plus récent "Marie Curie" (2016), Charles BERLING joue son mari, Pierre Curie). Enfin, une courte apparition de l'abbé de l'Epée (Jacques MATHOU) qui a favorisé la diffusion de la langue des signes dans son institution pour les sourds ou d'un Indien décoré par le roi Louis XVI trace des perspectives encore plus larges que celles de la question sociale en incluant les femmes, les handicapés ou les coloniaux.
Trois comédiens vieillissants qui courent le cachet et cabotinent à mort déguisés en sapin de noël ça pourrait être parfaitement pathétique. Sauf que ces trois là sont joués par Philippe Noiret, Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle et qu'ils y vont à 200% dans l'outrance et le ridicule. Car la différence est infime entre le ridicule et le panache et il faut en avoir pour relever le défi de donner de la noblesse à ce qu'il y a de pire dans le milieu. A savoir un vaudeville-pudding que son producteur véreux aux abois (Michel Blanc) cherche par tous les moyens à saboter pour toucher les assurances. Mais nos trois "rôles de complément" se démènent si bien pour faire vivre la pièce, allant jusqu'à intégrer à l'intrigue les péripéties qui se déroulent en coulisses qu'ils finissent par devenir "les trois as" se partageant l'affiche avec la vedette interprétée par une Catherine Jacob perchée mais tout aussi déterminée qu'eux à ne pas lâcher l'affaire, quitte à (beaucoup) payer de sa personne. Bref, à travers ce film qui évoque les arrières cuisines pas toujours ragoûtantes du métier d'acteur, notamment pour les plus modestes d'entre eux, Patrice Leconte rend un hommage appuyé au métier et à ceux qui le font vivre des stars jusqu'au plus petit rôle de figuration. Quant aux trois "as" qui n'avaient plus tourné ensemble dans un film depuis "Que la fête commence" de Bertrand Tavernier 20 ans auparavant, ils affichent une complicité à l'écran qui fait plaisir à voir et nous régalent, chacun dans un registre différent. Philippe Noiret joue le gros bébé gourmand et mort de trac, Jean Rochefort a la moustache qui frise en séducteur obsédé sexuel, enfin Jean-Pierre Marielle, grandiose, fait monter les enchères (et la mayonnaise) autour de sa prestation à coups d'explosions de colère imprévisibles. C'est cette générosité, ce plaisir du jeu, cet amour du public transpirant de chaque scène qui donne au film toute sa saveur et sa valeur en dépit de son apparence tellement grotesque et grand-guignolesque qu'elle en paraît rebutante de premier abord.
Il s'agit de l'adaptation d'une pièce de théâtre vaudevillesque qui ne brille pas par son originalité. Dans le rôle principal, Christian Clavier interroge dans le sens où Fabrice Luchini (l'interprète de la pièce) était beaucoup plus crédible dans le rôle d'un misanthrope mélomane. Et ce même s'il s'avère beaucoup plus ignare et imbu de lui-même que véritablement cultivé (ce que suggère le disque qu'il rêve d'écouter "Me, myself and I" soit "Moi, moi-même et je" par Neil Youart soit "tu n'es rien"). Clavier connaît son métier et imprime un rythme soutenu à l'ensemble du film mais sa prestation est stéréotypée (en gros c'est De Funès pour les crise de colère + les précédents personnages de Clavier, fourbes, mesquins, lâches et racistes).
D'autre part la prestation de Clavier est affaiblie par le fait que la bande de fâcheux qui contrarie son ego trip constitue une enfilade de clichés: l'épouse adultère et neurasthénique (Carole Bouquet), la maîtresse hystérique (Valérie Bonneton), le fils rebelle altermondialiste (Sébastien Castro), l'organisateur de la fête des voisins, un raseur à lunettes (Stéphane de Groodt) dont on se demande ce qu'il fait dans cet immeuble cossu, un plombier polonais, une bonne espagnole, des sans-papiers philippins etc. Bref nous sommes en présence de la réactualisation superficielle d'un savoir-faire comique centenaire à la mécanique bien éprouvée. Une mécanique à base d'ascenseurs bloqués, de sonneries inopportunes de téléphone fixe, de rupture de canalisations et de déclenchements de musiques sur un tourne-disque qui rappelle les vieux gramophones du XIX° siècle. Ca sent un peu trop la poussière en dépit du ripolinage de façade pour vraiment me séduire.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)