Le seul volet de la trilogie Austin Powers que je n'avais pas encore vu est à l'image des autres: un délicieux bonbon pop, régressif juste ce qu'il faut, bourré d'énergie, d'idées et de références judicieusement placées. Cette parodie des films d'espionnage biberonnée au swinging London et animée de l'esprit potache du Saturday Night Live d'où est issu Mike MYERS est plus réjouissante que jamais, frisant souvent le mauvais goût mais parvenant à l'éviter la plupart du temps grâce à sa tonalité bon enfant. Le titre se passe de commentaire, d'autant que même l'original "Goldfinger" (1964) avait déjà donné lieu à des détournements douteux. L'ouverture est un pastiche de "Mission : Impossible 2" (2000) renommé "Austinpussy" (allusion à "Octopussy") (1983)" avec l'apparition clin d'oeil de Tom CRUISE déguisé en Austin Powers, les autres personnages étant incarnés par Gwyneth PALTROW, Kevin SPACEY et Danny DeVITO, le tout sous la houlette de Steven SPIELBERG et Quincy JONES (il n'y a pas à dire, Mike MYERS fait fort en terme de casting). Quant à l'anti-James Bond des années 60, alias Harry Palmer alias Michael CAINE, il devient rien de moins que le père de Austin Powers ce qui rend explicite le fait que Mike MYERS s'est inspiré de lui pour créer son personnage. Autre très bonne idée, rendre hommage à la blaxploitation au travers du personnage joué par Beyonce KNOWLES qui ressemble furieusement à Pam GRIER. Alors il est vrai que le film ressemble plus à une suite de sketches qu'à un vrai film mais c'était après tout également le cas des Monty Python à qui Mike MYERS rend un hommage appuyé. Et plusieurs scènes sont vraiment très drôles comme celle du cameo de Britney SPEARS (qui devient "canon" au sens propre!), du clip de rap, du sous-marin ou celles qui jouent sur les illusions d'optique (il y en a deux fois plus que dans l'opus précédent). Tout n'est cependant pas aussi drôle, à commencer par Goldmember lui-même (joué également par Mike MYERS) qui exploite maladroitement le concept de "bijoux de famille" que l'on retrouve jusque dans "Pulp Fiction" (1994). Et si le répugnant personnage de Gras-Double (autre personnage joué par Mike MYERS) en fait déjà trop (pour moi), cela aurait pu être pire. Heureusement que Beyonce KNOWLES a mis des limites à l'imagination débordante du réalisateur. Il n'en reste pas moins que cet opus est un festival dont on sort le sourire aux lèvres.
Le premier film de Sofia COPPOLA adapté du roman éponyme de Jeffrey Eugenides fait penser à d'autres films qui sont contemporains de son histoire se déroulant dans les années 70 comme "Pique-nique a Hanging Rock" (1975) (le puritanisme, le mystère, les jeunes filles en fleur idéalisées qui s'évaporent) et "Carrie au bal du diable" (1976) (l'extrémisme religieux, la puberté, le lycée et ses rituels comme le bal de fin d'année). Mais il a été réalisé à la fin des années 90 par une femme et me fait également penser à un film encore plus contemporain et radical, "Mustang" (2014) où il est également question de cinq soeurs cloîtrées par leur famille et l'obscurantisme des moeurs de leur communauté afin de les contrôler jusqu'à leur mariage. Mais autant "Mustang" est rempli d'une énergie rageuse, autant "Virgin suicides" est éthéré. Il faut dire que jamais le film n'adopte le point de vue des jeunes filles. Le spectateur n'a accès qu'au souvenir nostalgique des garçons les ayant connu 25 ans plus tôt. Celles-ci étaient alors des fantasmes sur patte pour eux qui épient chacun de leur mouvement et collectionnaient les objets leur appartenant afin de tenter de saisir leur mystère insondable. Il y a même dans les poses de Lux (Kirsten DUNST) un côté "Lolita" (1962)(est-ce en pensant aux "lollipops" que Humbert Humbert a imaginé le surnom de Dolorès?). Et dès que celle-ci est "consommée", elle semble perdre tout attrait pour le jeune homme qui l'abandonne. L'émancipation entravée par les parents surprotecteurs s'avère être un cul-de-sac à l'aune du conformisme américain symbolisé par le quartier pavillonnaire où vivent les jeunes filles. Dans une scène hautement symbolique, elles tentent en vain de sauver un arbre malade promis à l'abattage pour qu'il ne contamine pas les autres et ont cette phrase tellement significative: "pourquoi ne pas laisser faire la nature?" L'arbre sera coupé et elles s'autodétruiront. Superbe musique du groupe "Air" renforçant le caractère irréel des images.
Ca fait un bail que je n'avais pas vu de film de Andre HUNEBELLE, le spécialiste des films de divertissement des années cinquante et soixante dans des genres variés: espionnage, comédie policière, cape et d'épée ou ici, mélodrame historique XIX° adapté du roman de Eugène Sue mâtiné d'une ambiance western importée des USA (la chanson dans le saloon ou plutôt la taverne, le dégainage des flingues à tout bout de champ, la scène de pendaison collective etc.) Jean MARAIS, acteur fétiche du réalisateur alors au sommet de sa gloire endosse le rôle de Rodolphe, cet aristocrate au grand coeur et à la force herculéenne qui se fait passer pour un ouvrier dans le Paris des bas-fonds pour réparer un malheur dont il est responsable. Tel Robin des bois, notre super-héros redresseur de torts envoie des torgnoles aux méchants exploiteurs du prolétariat et déjoue tous les pièges avant d'affronter le fourbissime baron de Lansignac (Raymond PELLEGRIN), le tout épaulé par une galerie de seconds rôles savoureux: Pierre MONDY, Jean LE POULAIN, Noel ROQUEVERT etc. Bref, un spectacle plaisant à défaut d'être transcendant.
Arte consacre une série de documentaires aux grands romans qui ont fait scandale à leur sortie, soit parce qu'ils ont été l'objet de malentendus voire de contresens, soit parce qu'ils étaient en avance sur leur époque. Comme "Lolita" de Nabokov, autre roman incompris (et adapté au cinéma par Stanley KUBRICK), "Orange mécanique" est un roman "extralucide" qui s'avère aujourd'hui d'une brûlante actualité. Hélas, il a voyagé dans le temps avec le contresens tenace consistant à y voir une apologie du crime. Contresens qui pour mémoire (le documentaire ne l'évoque pas) avait conduit à la censure du film jusqu'à la mort de Stanley KUBRICK. Un contresens largement basé sur une vision tronquée de l'oeuvre. Que ce soit le livre ou le film, c'est la première partie, celle des exactions de Alex et de sa bande qui absorbe la lumière alors que la suite montre la violence infiniment plus grande qu'exerce l'Etat vis à vis des individus déviants. Une occultation significative puisqu'elle permet aux sécuritaires d'instrumentaliser l'oeuvre (par exemple dans "La France Orange Mécanique") pour réclamer d'un Etat supposé laxiste davantage de mesures coercitives. Or nous dit Anthony Burgess dont le catholicisme irrigue philosophiquement le livre, qu'est ce qu'un individu privé de la liberté de choisir sinon un être privé d'humanité?
Le documentaire se penche sur l'histoire personnelle de l'auteur marquée par plusieurs drames (dont une agression sur son épouse qui fait écho à celle de l'écrivain dans "Orange Mécanique" et ce d'autant plus que cet écrivain est en train de rédiger le roman que l'on est en train de lire, une redoutable mise en abyme) mais aussi sur le contexte socio-culturel du Royaume-Uni des années cinquante et soixante marqué par l'acculturation américaine et la fin de l'Empire colonial. Une crise existentielle qui a favorisé la montée en puissance d'une jeunesse rebelle et nihiliste avec la formation de gangs violents, le tout attisé par la consommation de drogues. Une énergie créative retournée en pulsion destructrice, voilà comment Anthony Burgess définit Alex et sa bande qui n'incarne pas seulement la jeunesse britannique. Le fameux argot "nadsat" étant une manière d'effacer le rideau de fer ou plutôt de le déplacer d'une frontière géopolitique vers une frontière générationnelle, Anthony Burgess ayant remarqué lors d'un séjour en URSS que le mal-être de la jeunesse était tout aussi important à l'est qu'à l'ouest. Mais la plus grande préoccupation de Burgess et ce qui rend son oeuvre intemporelle est son profond humanisme. Le documentaire se penche sur un manuscrit inachevé retrouvé récemment, "A Clockwork Condition", dans lequel Burgess livre son inquiétude sur le monde à venir. Un monde "freak control" où le mécanique (dont fait partie le conditionnement pavlovien ayant servi de modèle au programme Ludovico) réussirait à dompter l'organique. Avec à la clé certes, la disparition du "mal" mais aussi du "bien", l'un n'allant pas sans l'autre et l'être humain ne l'étant que parce qu'il est doté de la capacité de choisir. En inhibant le mal chez Alex, le programme étouffe également le bien en lui, son potentiel artistique lié à son amour de la musique. Cette réflexion n'est pas très éloignée de celle du géographe François Terrasson qui montrait dans ses livres sur la civilisation anti-nature que l'homme occidental détruisait tout ce qu'il ne pouvait contrôler et que son idéal était un monde minéral et non un monde vivant. Il suffit de regarder l'allure de nos métropoles avec leurs alignements de tours de verre et d'acier pour comprendre ce que cela signifie. Burgess était tout simplement visionnaire.
Avant de regarder le film de Jean-Paul LE CHANOIS, je n'avais vu qu'une seule adaptation du roman de Victor Hugo, celle de Robert HOSSEIN dont quelques passages m'avaient marqué, principalement l'exécution des membres du club des amis de l'ABC et le suicide de Javert. En attendant de voir la version de Raymond BERNARD qui de l'avis des connaisseurs est la meilleure (avec Charles VANEL que j'aime beaucoup), j'ai donc profité de la présence des deux parties du film de Le Chanois sur le site de France télévision pour commencer à combler mes lacunes.
Sans être transcendante, "Les Misérables" version Le Chanois tient tout à fait la route grâce à une transcription fidèle du roman de Victor Hugo, des décors de studio soignés (et rehaussés par la restauration récente des images) et une interprétation de haut vol. Cela a été maintes fois souligné mais le trio formé par Jean GABIN, Bernard BLIER et BOURVIL réussit à éclipser le ratage des scènes épiques de la deuxième partie qui sont plates et ennuyeuses ainsi que la plupart des autres personnages, même si Sylvia MONFORT, trop rare au cinéma est émouvante dans le rôle d'Eponine. A l'image de son personnage, Jean GABIN porte le film sur les épaules, sa présence est monumentale. Il ne joue pas Jean Valjean, il est Jean Valjean. Bernard BLIER n'ayant pas la rigidité glacée de Michel BOUQUET montre toute son intelligence de jeu en incarnant un Javert borné puis perdu face à l'énigme insoluble que lui pose le comportement de Valjean étant donné qu'il n'entre dans aucune des cases étanches dans lesquelles il range le bien et le mal. Enfin BOURVIL est absolument génial dans le rôle d'un Thénardier bonimenteur plein de duplicité, veule et sournois très loin de ses emplois habituels de gentils naïfs.
Et pour finir, bien que la présence d'une voix-off alourdisse un film qui n'avait peut-être pas besoin d'autant de pédagogie, c'est toujours un bonheur pour moi d'entendre une voix qui a bercé mon enfance, celle de Jean TOPART.
Avant de regarder le film de Jean-Paul LE CHANOIS, je n'avais vu qu'une seule adaptation du roman de Victor Hugo, celle de Robert HOSSEIN dont quelques passages m'avaient marqué, principalement l'exécution des membres du club des amis de l'ABC et le suicide de Javert. En attendant de voir la version de Raymond BERNARD qui de l'avis des connaisseurs est la meilleure (avec Charles VANEL que j'aime beaucoup), j'ai donc profité de la présence des deux parties du film de Le Chanois sur le site de France télévision pour commencer à combler mes lacunes.
Sans être transcendante, "Les Misérables" version Le Chanois tient tout à fait la route grâce à une transcription fidèle du roman de Victor Hugo, des décors de studio soignés (et rehaussés par la restauration récente des images) et une interprétation de haut vol. Cela a été maintes fois souligné mais le trio formé par Jean GABIN, Bernard BLIER et BOURVIL réussit à éclipser le ratage des scènes épiques de la deuxième partie qui sont plates et ennuyeuses ainsi que la plupart des autres personnages, même si Sylvia MONFORT, trop rare au cinéma est émouvante dans le rôle d'Eponine. A l'image de son personnage, Jean GABIN porte le film sur les épaules, sa présence est monumentale. Il ne joue pas Jean Valjean, il est Jean Valjean. Bernard BLIER n'ayant pas la rigidité glacée de Michel BOUQUET montre toute son intelligence de jeu en incarnant un Javert borné puis perdu face à l'énigme insoluble que lui pose le comportement de Valjean étant donné qu'il n'entre dans aucune des cases étanches dans lesquelles il range le bien et le mal. Enfin BOURVIL est absolument génial dans le rôle d'un Thénardier bonimenteur plein de duplicité, veule et sournois très loin de ses emplois habituels de gentils naïfs.
Et pour finir, bien que la présence d'une voix-off alourdisse un film qui n'avait peut-être pas besoin d'autant de pédagogie, c'est toujours un bonheur pour moi d'entendre une voix qui a bercé mon enfance, celle de Jean TOPART.
Arte consacre une série de documentaires aux grands romans qui ont fait scandale à leur sortie, soit parce qu'ils ont été l'objet de malentendus voire de contresens, soit parce qu'ils étaient en avance sur leur époque. "Lolita, méprise sur un fantasme" revient sur la fabrication de toutes pièces d'une icône populaire de la littérature et du cinéma à partir du livre "le plus incompris de toute l'histoire de la littérature", à savoir "Lolita" de Vladimir NABOKOV. Un contresens lourd de sens en réalité. Son auteur apatride n'ayant pu publier son sulfureux livre aux USA, c'est un éditeur français de roman érotiques qui s'en chargea en 1955. L'adaptation du livre par Stanley KUBRICK fit le reste. Contrairement aux intervenants du documentaire, je ne trouve pas le film (trop superficiellement analysé) si éloigné du véritable sens du livre. Mais passé à la moulinette du puritanisme américain, avec une actrice Sue LYON trop âgée pour le rôle et une affiche aguicheuse, l'imagerie attachée au film de Stanley KUBRICK effaça le contenu du livre au profit de photos de couvertures montrant de jeunes femmes aux poses suggestives. Celui-ci devint ainsi le support de fantasmes masculins porté à l'extrême au Japon avec le phénomène "Lolicon" ou "Lolita complex" (l'attirance d'hommes adultes pour les écolières). Un contresens lié à la subtilité dans le procédé d'écriture du livre où l'auteur se place du point de vue du narrateur qui est Humbert Humbert mais sans se confondre avec lui. Une incompréhension qui a poussé certains à penser que le livre faisait l'apologie de la pédophilie. Un contresens surtout lié à une interprétation du livre dominée durant des décennies par le "male gaze" ce qui poussa Vladimir NABOKOV à faire une mise au point sur le plateau du magazine "Apostrophes" en 1975. Mise au point qui ne fut pas entendue par Bernard PIVOT puisque 15 ans plus tard, il recevait sur son plateau Gabriel Matzneff avec le même regard égrillard et le même vocabulaire sur les "nymphettes" emprunté aux fantasmes de Humbert Humbert pris pour argent comptant. Sans se rendre compte que contrairement à Nabokov, il n'y avait aucune différence entre Matzneff le narrateur et Matzneff l'auteur, ce dernier se servant de la littérature pour assouvir une perversion bien réelle. Les mouvements Metoo et Metoo inceste qui ont permis aux femmes victimes d'abus d'accéder à une bien plus grande visibilité ont démystifié Matzneff et au contraire rendu au roman de Nabokov sa signification première. Vanessa Springora, ancienne victime de Matzneff témoigne du rôle que le livre a joué dans sa vie et si celui-ci n'avait pas été réalisé en 2021 mais aujourd'hui, il inclurait sûrement le témoignage de Neige Sinno qui dans "Triste Tigre" se livre à une relecture radicale du roman qui rejoint les mots que l'écrivain avait prononcé en 1975 mais qui n'avaient alors pas été entendus.
Arte consacre une série de documentaires aux grands romans qui ont fait scandale à leur sortie, soit parce qu'ils ont été l'objet de malentendus voire de contresens, soit parce qu'ils étaient en avance sur leur époque. C'est dans cette dernière catégorie que se situe "La Religieuse" de Denis Diderot, publié à titre posthume et de façon confidentielle en 1796. Mais si le titre est au pluriel, c'est parce que son adaptation cinématographique par Jacques RIVETTE en 1966 fit l'objet d'une censure gouvernementale avant que celui-ci ne rétropédale face à la mobilisation du monde de la culture. Il est intéressant également de souligner qu'à sa sortie en 1967, il était interdit aux moins de 18 ans. A sa première ressortie en 1988, il n'était plus interdit qu'aux moins de 16 ans. Et à sa deuxième ressortie en version restaurée en 2018, il était classé tous publics.
On le constate donc, l'histoire du livre et de son adaptation suit de près l'histoire de la libération des moeurs en relation avec l'affaiblissement de l'influence du clergé catholique dans la société. En effet l'aspect scandaleux du roman est lié à la description des turpitudes au sein d'une institution contre-nature qui loin d'élever l'être humain comme elle le prétend le pervertit à force de nier ses besoins les plus élémentaires. De plus, c'est également une critique d'un ordre social instrumentalisant la religion pour des raisons financières et juridiques. Au XVIII°, le couvent était en effet un moyen de se débarrasser des filles cadettes que les familles aristocrates ne pouvaient pas ou ne voulaient pas doter, a fortiori si elles étaient illégitimes. Par-delà la satire d'une institution religieuse hypocrite et perverse, le livre est donc un plaidoyer en faveur de la liberté des femmes. Ce qui était au départ une mystification dans lequel Diderot s'était fait passer pour une jeune femme bien réelle ayant été placée au couvent contre son gré s'est transformé en un roman dans lequel il a pu outre ses convictions de libre-penseur et son anticléricalisme dépeindre sa propre expérience de l'enfermement et celle de sa soeur religieuse qui devint folle et mourut très jeune.
"Le Comte de Monte-Cristo" a été très souvent adapté depuis les origines du cinéma. Hélas, peu de ces adaptations sont des réussites. Même si je trouve la version muette de Henri FESCOURT satisfaisante, elle n'échappe pas au défaut récurrent des adaptations du roman de Alexandre Dumas: celui des coupes sombres dans l'intrigue. De ce point de vue, la mini-série de Denys de LA PATELLIERE réalisée à la fin des années 70 s'avère être le format idéal. L'ampleur de l'oeuvre d'origine se prête beaucoup mieux à six épisodes de 1h (remontés par la suite en 4 épisodes de 1h30) qu'en deux parties de 2h. On appelait encore ce type d'oeuvre audiovisuelle "feuilleton" en référence à la publication des romans du XIX° siècle en épisodes dans les journaux, ce qui avait été le cas de "Le Comte de Monte-Cristo". Elle restitue donc le roman dans sa quasi-intégralité et avec beaucoup de fidélité, même si de nombreux dialogues sont écourtés et que quelques personnages sont expédiés trop rapidement comme la très androgyne Eugénie Danglars et sa relation avec Louise d'Armilly. Mais développer ces questions était sans doute prématuré en 1979 sur une chaîne de télévision à une heure de grande écoute. Ceci étant, je fais la fine bouche étant donné que dans la plupart des adaptations françaises du roman, les Danglars n'existent pas du tout.
L'autre aspect qui fait de cette adaptation un incontournable pour les fans du roman de Dumas, c'est son aspect sépulcral. Plusieurs adaptations traitent le roman de Dumas avec légèreté sous prétexte qu'il s'agit d'une oeuvre populaire, certaines le tirant même vers le film de cape et d'épée ce qui est un contresens. La version de Denys de LA PATELLIERE est au contraire très sombre. Jacques WEBER prend son personnage au sérieux et réussit une composition très proche de celle qu'avait imaginé Alexandre Dumas. Son personnage est au sens propre un revenant qui semble avoir laissé à jamais une partie de lui-même au château d'If. Son visage émacié à la pâleur spectrale annonce la mort partout où il passe. Et ce même s'il parvient à la perfection à se mouler dans le jeu social de la restauration monarchique, empruntant diverses identités (que cette version restitue toutes: le Comte de Monte-Cristo, l'abbé Busoni, Lord Wilmore et Sinbad le marin, chacun d'eux parodiant les statuts sociaux que ses bourreaux parvenus se sont attribués). Comme tous les grands traumatisés, son Edmond Dantès dissimule sous l'impassibilité totale de son personnage de vengeur impitoyable une souffrance déchirante. Si comme dans les autres versions, on assiste à la déchéance de ses bourreaux qui se sont élevés au mieux malhonnêtement, au pire criminellement, l'ampleur de l'adaptation montre également les rouages de l'oppression sociale au sein de la famille bourgeoise, comparée à une prison ou un tombeau, notamment pour les filles réduites au rôle de marchandises vendues au plus offrant par le patriarcat tout-puissant quand elles ne sont pas éliminées pour de sordides questions d'héritage. C'est aussi cet ordre des choses que le Comte de Monte-Cristo remet en cause. Enfin cette vision sombre se maintient jusqu'au bout. Les actes du Comte, inspirés par une vision manichéenne du monde finissent par se retourner contre lui, menaçant d'engloutir le peu d'humanité qui lui reste.
En dépit de son âge et de défauts propres aux réalisations pour la télévision (une photographie pauvre et qui a mal vieilli) ainsi que quelques interprétations insignifiantes, cette version, illuminée par la musique de Nino Rota reste l'une des meilleures et ce n'est pas un hasard si le fils de Denys de LA PATELLIERE, Alexandre de la PATELLIERE prépare à son tour une nouvelle version du roman avec Pierre NINEY dans le rôle principal.
Beau film méditatif au croisement des cultures américaine et coréenne qui porte un regard doux-amer sur le déracinement et l'identité plurielle. La première scène a une valeur programmatique puisque l'héroïne, Nora est assise entre deux hommes dont on découvre par la suite qu'il s'agit de son ami d'enfance coréen et de son mari américain. Tiraillée entre ces deux pôles, elle ne peut pleinement en satisfaire aucun. Son mari Arthur lui avoue qu'il souffre qu'une partie d'elle, celle des racines, lui soit inaccessible. Mais son ami d'enfance Hae Sung est nostalgique d'une petite fille coréenne nommée Na Young qui n'existe plus mais dont il ne parvient pas à faire le deuil. La réalisatrice, Celine SONG dont c'est le premier film que l'on devine largement autobiographique montre avec sensibilité comment l'espace et le temps créent un fossé impossible à combler avec son pays d'origine et en même temps comment celui-ci reste une partie fondamentale de soi. Une scène l'illustre parfaitement lorsque Hae Sung et Na Young se séparent enfants et prennent des chemins divergents. Il ne pourront jamais plus se rejoindre et en même temps resteront liés à jamais par leur passé commun. La notion d'Inyeon qui est au coeur du film montre que chaque personne est la somme de ses rencontres, passées et futures. Une notion à mettre en relation avec les croyances bouddhistes autour de l'idée de réincarnation et de destin: les rencontres sont perçues comme des reconnaissances et donc si dans cette vie-ci, le lien ne peut s'épanouir, il a pu en être autrement dans une autre vie, passée ou future, comme la roue du temps qui s'oppose à la vision linéaire des occidentaux. Ainsi le manège qui tourne à l'arrière-plan des retrouvailles entre Nora et Hae Sung est-il bien autre chose qu'un simple décor, un éventail de possibles non seulement à explorer mais qui l'ont sans doute déjà été. Vu ainsi, le choix de Nora d'élargir son horizon prend un tout autre sens.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)