" Rétines et pupilles
Les garçons ont les yeux qui brillent
Pour un jeu de dupes
Voir sous les jupes des filles
Et la vie toute entière
Absorbés par cette affaire
Par ce jeu de dupes
Voir sous les jupes des filles
(...)
On en fait beaucoup
Se pencher, tordre son cou
Pour voir l'infortune
À quoi nos vies se résument ".
Oui il y a beaucoup de ça dans "Une sale histoire", récit d'une obsession racontée d'abord par un comédien professionnel (Michael LONSDALE) puis par celui qui est censé l'avoir sinon vécue du moins écrite (Jean-Noel PICQ) de façon quasiment identique ce qui redouble l'obsession tout en brouillant les repères entre documentaire et fiction. Les deux mots clés, "sale" et "trou" sont polysémiques. Ils renvoient au lieu du récit, les toilettes, plus précisément à leur cuvette. Ils renvoient au sexe féminin observé par le voyeur alors que la femme est en train d'uriner sans parler d'un autre trou jamais évoqué directement, celui de la défécation. Ils renvoient au trou de la serrure par lequel en se prosternant sur le sol souillé, le voyeur peut satisfaire sa pulsion scopique. Ils renvoient aussi à un trou noir, celui de la dépression qui guette le voyeur, enfermé dans sa névrose et au néant de ses relations avec les femmes, réduites à leur trou. Le trou, c'est aussi celui d'une représentation impossible autrement que par la parole, l'ouïe étant selon les dires de Jean-Noel PICQ qui cite Sade l'organe majeur de l'érotisme.
L'intérêt du film réside moins dans son contenu qui fleure bon les conversations d'il y a cinquante ans où il était de bon ton de choquer le bourgeois avec des propos crus mais énoncés avec une diction parfaite, un niveau de langue recherché et par la bouche de dandys germanopratins raffinés et décadents que dans ses interrogations sur les limites du cinéma et également de la libération sexuelle. Le besoin de recréer une forme de transgression dans une société l'ayant officiellement abolie ainsi que la description pathétique des collègues de bistrot s'adonnant à la même addiction perverse laisse entrevoir un paquet de frustrations non résolues. D'ailleurs le café est comparé à un cinéma porno, royaume de la masturbation. Les critiques envers les femmes "constipées" qui exigent tout un protocole social avant de se dénuder ne donne pas une image très heureuse des rapports entre les sexes. Enfin en prenant le parti de tout dire et de ne rien montrer, le film interroge la difficulté du cinéma à retranscrire visuellement la sexualité. Ainsi aussi scabreux soit-il, "Une sale histoire" renvoie au mal-être de "Mes petites amoureuses" (1974) d'autant que le poème de Rimbaud qui donne son titre au film donne une vision sadique et répugnante de la sexualité:
" Un hydrolat lacrymal lave
Les cieux vert-chou :
Sous l'arbre tendronnier qui bave,
Vos caoutchoucs
Blancs de lunes particulières
Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères
Mes laiderons !
Nous nous aimions à cette époque,
Bleu laideron !
On mangeait des oeufs à la coque
Et du mouron !
Un soir, tu me sacras poète
Blond laideron :
Descends ici, que je te fouette
En mon giron;
J'ai dégueulé ta bandoline,
Noir laideron ;
Tu couperais ma mandoline
Au fil du front.
Pouah ! mes salives desséchées,
Roux laideron
Infectent encor les tranchées
De ton sein rond !
Ô mes petites amoureuses,
Que je vous hais !
Plaquez de fouffes douloureuses
Vos tétons laids !
Piétinez mes vieilles terrines
De sentiments;
Hop donc ! Soyez-moi ballerines
Pour un moment !
Vos omoplates se déboîtent,
Ô mes amours !
Une étoile à vos reins qui boitent,
Tournez vos tours !
Et c'est pourtant pour ces éclanches
Que j'ai rimé !
Je voudrais vous casser les hanches
D'avoir aimé !
Fade amas d'étoiles ratées,
Comblez les coins !
− Vous crèverez en Dieu, bâtées
D'ignobles soins !
Sous les lunes particulières
Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères,
Mes laiderons."
emarquable traduction cinématographique d'un cauchemar kafkaïen, "La Belle et la meute" qui respecte peu ou prou la règle des trois unités (temps, lieu, action) et se compose d'une succession de plans-séquence plus éprouvants les uns que les autres met en scène la terrible nuit vécue par Mariam, une jeune tunisienne aux prises avec la redoutable machine institutionnelle de son pays. Mais le film a une portée universelle car les questions qu'il soulève dépassent le seul cas de la Tunisie que ce soit la question de la liberté des femmes (liberté vestimentaire, liberté de sortir le soir, liberté de flirter dans un lieu public) ou celui des dysfonctionnements de la police. Cependant les spécificités du protocole tunisien font des démarches de Mariam pour porter plainte et faire reconnaître le viol dont elle a été victime à temps un véritable parcours du combattant. Surtout l'institution qu'elle sollicite est celle d'où sont issus ses violeurs qui rôdent en permanence autour d'elle et savent mobiliser l'esprit de corps en leur faveur. D'une part en jouant sur la solidarité masculine, ceux-ci formant l'écrasante majorité des effectifs. Et de l'autre en mettant également les quelques femmes de leur côté en dégainant l'argument des moeurs supposées mauvaises de Mariam. Celle-ci doit ainsi se battre en permanence contre le renversement des rôles que les flics veulent lui imposer afin de la museler. Cette méthode de décrédibilisation s'ajoute à toute une palette d'intimidations, de menaces, de chantages, de mensonges que la pauvre fille soit subir en plus de son agression. Tous les coups sont permis, y compris les plus retors et les plus violents à son égard. Mais la ténacité de la jeune femme que l'on voit se défaire au fur et à mesure que les heures passent permet d'entrevoir au final la lumière. Contrairement à l'histoire vraie dont le film est adapté, Mariam n'est en effet pas tout à fait seule. Comme dans "Mustang" (2014), autre thriller viscéral autour d'un combat féminin contre un patriarcat oppressant, Mariam a un allié en la personne de Youssef rencontré en boîte de nuit. Présenté au départ comme une potentielle menace, il s'avère exactement le contraire et représente une alternative au modèle traditionnel. Et puis il y a un policier plus intègre que les autres qui résiste à l'ambiance délétère du poste et ouvre une planche de salut à Mariam.
"Mes petites amoureuses" (d'après le poème de Arthur Rimbaud qui a incarné à lui seul l'adolescence rebelle bien avant Jean-Pierre LEAUD) aurait dû être un tremplin pour son réalisateur, Jean EUSTACHE comme l'avait été "Les Quatre cents coups" (1959) pour Francois TRUFFAUT. Mais cela ne fut pas le cas. Sans doute parce que le ton du film était trop âpre, trop amer bien que détaché. On y voit un jeune garçon de treize-quatorze ans qui sans doute renvoie au réalisateur étant donné que le film a une forte résonance autobiographique faire l'apprentissage de la vie sous l'angle des désillusions. Ce qui m'a frappé, c'est le contraste entre la vitalité et les aspirations de Daniel et les déceptions que la vie lui réserve. Le film s'ouvre pourtant sur de belles promesses. Daniel a été déclaré apte pour le collège, il ressent ses premiers émois, il a des amis et une grand-mère bienveillante jouée par la merveilleuse Jacqueline DUFRANNE que j'ai tant aimé chez Maurice PIALAT (lequel vient d'ailleurs jouer une petite scène dans le film). Hélas pour lui, sa mère le ramène chez elle à Narbonne où elle vit avec un ouvrier espagnol mutique sans avoir rien à lui offrir sinon de la promiscuité, de l'indifférence et de l'aigreur. Elle lui coupe les ailes en le mettant en apprentissage chez un mécanicien qui ne pense qu'à l'exploiter ce qui transforme Daniel en tire-au-flanc. En amour ce n'est pas mieux, ses initiatives maladroites se heurtent à une société encore très pudibonde et il en est réduit la plupart du temps à jouer les voyeurs. Le seul refuge de Daniel est le cinéma, le rêve à défaut d'une vie réelle mais décevante. Ce qui n'empêche pas d'apprécier la beauté de la photographie, les paysages solaires et bucoliques et 1001 détails de la vie d'autrefois saisis avec réalisme.
La bande-annonce m'avait donné envie de voir le film qui avait l'air drôle sauf qu'en réalité il est absolument navrant. J'ai pour principe de ne jamais quitter la salle en cours de route mais j'avoue qu'à deux ou trois reprises, ça m'a démangé car il ne faut que dix minutes pour comprendre le problème: les différents éléments de la sauce ne se raccordent jamais entre eux. On a donc des ch'tis du cru qui vivent leur vie en toile de fond et de temps en temps viennent balancer une ou deux blagounettes sans se soucier de l'histoire SF mise au premier plan avec une touche de polar et d'érotisme, ici et là. Visiblement, Bruno DUMONT a pensé qu'il pouvait se passer d'un scénario et qu'il lui suffirait de juxtaposer les différents éléments de son film pour que ça fonctionne. Or ce n'est pas le cas. On décroche d'autant plus vite que le rythme est extrêmement lent pour ne pas dire contemplatif et qu'il ne se passe quasiment rien. On comprend vaguement que les deux empires galactiques représentent le bien et le mal et qu'ils vont se bouffer entre eux, l'un dirigé par Fabrice LUCHINI qui n'est absolument pas drôle et l'autre par Camille COTTIN qui n'a droit qu'à une scène où elle peut jouer normalement, le reste du temps, elle est une sorte d'ectoplasme parlant une langue inconnue (sous-titrée heureusement). Leurs émissaires sur terre se disputent un bébé dont on ne comprend pas bien ce qu'il représente (Jésus? Satan? Les deux?) mais surtout batifolent dans les prés, les deux filles, Jane et Line (Anamaria VARTOLOMEI et Lyna KHOUDRI) avec leurs crop tops et leurs jupes au ras des fesses servant surtout à taquiner le goujon du pseudo-héros, un pêcheur-cavalier qui joue comme une brêle. La seule qualité du film est esthétique, ce sont les paysages de la côte d'Opale, superbement filmés et le design des vaisseaux spatiaux, une cathédrale et un château volants.
En regardant "Just a kiss" (2004), j'ai pensé à "My Beautiful Laundrette" (1985) de Stephen FREARS qui racontait également une histoire d'amour (gay de surcroît) entre deux jeunes, l'un d'origine britannique et l'autre d'origine pakistanaise cherchant à réussir, le tout dans un contexte difficile (les années Thatcher pour Stephen FREARS, les retombées du 11 septembre pour le film de Ken LOACH). Les premières images joyeuses de "Just a kiss" (2004) sont assez éloignées de l'univers habituel de Ken LOACH et de fait, "Just a kiss" est atypique dans sa filmographie même si à y regarder de plus près, le cinéaste s'est essayé à employer un ton plus léger dans d'autres réalisations ("La Part des anges" (2012) par exemple). De fait, "Just a kiss" peut être rangé dans la catégorie des comédies romantiques même si le film a également une portée sociale et critique. En témoigne des gags très efficaces comme celui du moyen inventé par le père de Casim pour empêcher les chiens d'uriner sur la réclame située devant son épicerie, la parenthèse espagnole où les amoureux batifolent en toute liberté et les scènes festives de boîte de nuit. C'est tout à fait adapté à l'âge des personnages principaux qui par ailleurs sont issus de la classe moyenne et non du prolétariat, c'est frais et agréable à suivre. Néanmoins, Ken LOACH n'a pas oublié ses combats et s'en prend avec virulence aux communautarismes et à l'intolérance religieuse. Et ce dès l'introduction de son film où la soeur cadette de Casim, Tahara refuse qu'on la réduise à sa confession. Son discours ressemble à celui de Sidney POITIER qui voulait que l'on prenne en compte les autres facettes de sa personnalité (artiste, américain etc.) et pas seulement sa couleur de peau. Tahara doit se battre sur deux fronts, le racisme blanc d'un côté, le patriarcat pakistanais de l'autre qui veut l'empêcher de s'émanciper. Son frère Casim n'a quant à lui pas le courage de s'affirmer face à sa famille qui fait des projets pour lui en lui préparant un mariage arrangé avec une cousine et en construisant un logement annexe à leur pavillon. Or il est tombé amoureux d'une belle prof de musique blonde et catholique et il rêve d'ouvrir un club dont il serait le dj. Sa copine Roisin se heurte de son côté au puritanisme religieux de l'école catholique où elle travaille ce qui nous vaut la scène la plus violente du film. Du pur Ken LOACH où un prêtre refuse de lui renouveler son certificat de bonne conduite, indispensable pour qu'elle conserve son travail sous prétexte qu'elle a une relation hors-mariage avec un musulman. Cette scène est une véritable piqure de rappel pour tous ceux qui ont oublié ce que la religion pouvait avoir de paternaliste et d'intrusif en cherchant à régenter la vie privée de ses ouailles. Quant à la famille de Casim, elle est renvoyée aux limites consistant à élever des enfants en Ecosse tout en faisant comme si elle résidait toujours au Pakistan. Mais l'histoire du père de Casim qui se confond avec celle de son pays aide à mieux comprendre son comportement. Bref un film qui allie avec réussite légèreté relative et réflexion.
"Les Accusés" réalisé en 1988 m'a fait penser à un film français plus ancien de dix ans "L'Amour viole" (1977) de Yannick BELLON. Parce que dans les deux cas, la scène du viol est éprouvante mais aussi parce qu'il s'agit d'un viol collectif et dans le cas de "Les Accusés", commis dans un lieu public bondé. De fait, "Les Accusés" met en lumière les mécanismes de la culture du viol. Le renversement des rôles pour commencer puisque le statut de victime est dénié à Sarah sous prétexte qu'elle avait bu, fumé du cannabis, portait une tenue sexy et avait aguiché le premier de ses violeurs. Bref "elle l'avait cherché", une expression lourde de sous-entendus patriarcaux: les femmes trop libres doivent être matées. A cette domination patriarcale se rajoute une domination sociale: Sarah est serveuse, vit dans une caravane et a même un casier. Tous ces éléments réunis poussent son avocate (Kelly McGILLIS) à suivre les conseils de son cabinet et à s'arranger avec celui qui défend les violeurs plutôt qu'à risquer un procès, en escamotant les faits au passage. Autre fil directeur du film, l'attitude des témoins de la scène, non seulement passifs mais complices pour la plupart, se comportant en voyeurs surexcités par le spectacle et en réclamant toujours plus. Le viol collectif relève de la psychologie des foules qui encourage le passage à l'acte et dans un contexte d'entre-soi masculin, il s'agit de montrer sa virilité aux autres et de renforcer la cohésion de son groupe, souvent homogène en terme d'âge et de classe. Ce sont ces pousse-au-crime qui sont finalement jugés et à travers eux, l'attitude de la société face au viol est interrogée. Ceux qui encouragent sont accusés mais ceux qui font semblant de ne rien voir ou ne font rien le sont aussi. Un seul témoin réagit en se faisant lanceur d'alerte mais il manque d'assurance, subit des pressions pour ne pas témoigner au procès et la valeur de sa parole est même mise en doute. Le film trouve le ton juste pour parler du problème et Jodie FOSTER n'a pas volé son Oscar, elle est phénoménale. A l'image de Clarisse, elle est fragile et forte à la fois, un petit bout de femme déterminée et parfois rageuse lorsqu'elle emboutit la voiture d'un des témoins qui la harcèle.
"Ce n'est pas une femme, c'est une apparition". Ces mots prononcés par Antoine Doinel/Jean-Pierre LEAUD à propos de Fabienne Tabard/Delphine SEYRIG vont comme un gant à Gene TIERNEY dont l'image la plus célèbre est le portrait que contemple fasciné le flic joué par Dana ANDREWS dans "Laura" (1944) de Otto PREMINGER. Réalisé par les soeurs Clara KUPERBERG et Julia KUPERBERG, le documentaire tente d'expliquer pourquoi cette sublime actrice qui tourna dans 34 films principalement dans les années 40 et 50 fut si peu reconnue de son vivant (une seule nomination aux Oscars et aucun prix) et ensuite relativement oubliée. Sa discrétion sans doute mais aussi son refus de s'enfermer dans un type de rôles, son caractère insaisissable, son goût pour la retenue et les silences, un jeu subtil plus européen qu'américain, des prestations souvent teintées d'exotisme. Ses drames personnels (une enfant lourdement handicapée suite à une rubéole contractée pendant la grossesse, des amours malheureuses, des dépressions, des internements) qui provoquèrent sa décision d'abandonner le cinéma jouèrent sans doute également un rôle. Mais à défaut d'avoir marqué la mémoire du grand public, Gene TIERNEY est adulée par les cinéphiles dont Martin SCORSESE qui lui voue un culte. Mais on se rend compte qu'en dehors de ses films, Gene TIERNEY a laissé peu de traces publiques. Le documentaire s'appuie donc essentiellement sur des témoignages (ceux de ses petits-enfants notamment) et sur son autobiographie dont certains doutent qu'elle en soit l'autrice. Une énigme de plus?
Couronné aux César du prix du meilleur documentaire, "Les filles d'Olfa" présente un dispositif original et réflexif qui ne se contente pas de s'adresser au spectateur mais qui facilite la démarche introspective voire thérapeutique suivie par Olfa et ses deux plus jeunes filles. Elles ne font pas que raconter leur vie, elles la reconstituent avec des comédiens et comédiennes professionnelles qui jouent le père et le beau-père, les deux autres filles absentes mais aussi Olfa dans les scènes les plus sensibles afin de l'aider à les mettre à distance. L'objectif est de comprendre ce qui a pu amener les deux filles aînées d'Olfa, Ghofrane et Rhama à rejoindre les rangs de Daech à l'adolescence. Olfa qui occupe tour à tour toutes les places est ainsi invitée à réfléchir sur des mécanismes appris dans l'enfance et reproduits sur ses filles une fois celle-ci devenue mère, notamment sa volonté de contrôler leurs corps et leur morale par la violence de peur de les voir sombrer dans la débauche. Sans penser qu'en leur barrant l'accès à l'occidentalisation et en les brimant, elles allaient se "libérer" de l'emprise de leur mère en devenant bien plus fanatiques qu'elle au point d'en arriver à souhaiter mourir. D'autant que les pères brillant par leur absence de génération en génération, ce sont les femmes qui doivent endosser leur rôle, ne pouvant pas tout le temps surveiller leur progéniture. Olfa elle-même est pleine de paradoxes, très masculine voire castratrice, tout en ayant intégré le puritanisme le plus rétrograde sans parler de l'introduction d'un amant abuseur dans la famille. Paradoxe également d'un contexte politique et social qui n'est pas oublié avec une révolution dont les effets ont été parfois inverses de ceux qui étaient attendus. Une véritable malédiction semble planer sur cette famille où les filles se retrouvent seules et brimées de génération en génération, le dernière ne faisant pas exception. La démarche de Olfa pour briser le cercle vicieux de de Kaouther Ben HANIA pour l'y aider mérite d'être saluée.
Le film est petit mais l'histoire est grande et Anthony HOPKINS immense. "Une vie" était nécessaire pour sortir de l'ombre l'histoire de Nicholas Winton, courtier britannique qui grâce à Martin Blake un ami engagé dans le comité britannique pour les réfugiés de Tchécoslovaquie se rendit à Prague en décembre 1938 où il visita des camps de réfugiés, juifs pour la plupart et prit conscience de la gravité de la situation. A savoir l'invasion imminente du pays tout entier par Hitler après l'abandon des Sudètes par les alliés de la Tchécoslovaquie lors des accords de Munich, alliés terrifiés à l'idée d'une nouvelle guerre avec l'Allemagne. Dans un laps de temps extrêmement court entre mars et août 1939, Nicholas Winton parvint en coordination avec des organisations de secours locales à mettre en place une filière de départs vers le Royaume-Uni pour les enfants tchécoslovaques sur le modèle des kindertransport humanitaires qui venaient d'être créés pour les enfants juifs allemands et autrichiens. Le neuvième convoi qui transportait 250 enfants fut bloqué par les nazis car le Royaume-Uni s'apprêtait à entrer en guerre contre le III° Reich suite à l'invasion de la Pologne. L'action de Nicholas Winton et de ses pairs fut oubliée durant cinquante ans, au point que faute de transmission, les anciens enfants réfugiés ne savaient pas à qui ils devaient leur sauvetage. Jusqu'en 1988 où les archives conservées par Winton ne soient communiquées par sa femme à une historienne mariée à un magnat de la presse. Ce dernier fit connaître son histoire ce qui entraîna l'émission télévisée "That's life" à organiser des retrouvailles entre Winton et ceux qu'il avait sauvé. Une séquence d'archives télévisuelles reconstituée avec minutie dans le film et porté par un Anthony HOPKINS toujours aussi habité. Il campe en effet un homme qui non seulement ne se met pas en avant mais est hanté par les enfants qu'il n'a pas pu sauver et dont il a gardé des photos. S'il y a un point commun entre Oskar Shindler et lui, c'est bien dans cette culpabilité sourde liée au fait d'avoir sauvé un grand nombre de personnes mais de ne pas avoir pu les sauver tous. Pour le reste, Nicholas Winton n'a jamais mis sa propre vie en danger et étant lui-même d'origine juive, n'a pas pu être reconnu comme un Juste, titre réservé aux non-juifs. Il a cependant été honoré à la fin de sa vie par le Royaume-Uni et par la République Tchèque.
Le film qui effectue des allers-retours constants entre 1988 et 1939 possède une mise en scène assez fade. C'est particulièrement visible en ce qui concerne les scènes du passé, tournées à l'économie, façon téléfilm à l'aide de plans souvent répétitifs et purement illustratifs. La partie située en 1988 bénéficie du supplément d'âme apporté par Anthony HOPKINS mais le casting est dans l'ensemble excellent, que ce soit Helena BONHAM CARTER qui joue sa mère ou Jonathan PRYCE, l'inoubliable Sam de "Brazil" (1985) qui interprète Martin Blake âgé.
Je m'étais dit qu'un jour je me plongerais dans la filmographie de Carl Theodor DREYER dont je ne connais que "Jour de colere" (1943) et encore, vu il y a très très longtemps. Mais je n'aurais peut-être pas dû commencer par "Gertrud", son dernier film. Certes, il est extrêmement bien réalisé. Comme tous les grands cinéastes issus du muet, la maîtrise de la mise en scène faites de plans-séquence millimétrés, de la composition de l'image et de la lumière est impressionnante. Mais le film est aussi un exercice de contention assez pénible où les personnages ont des postures si hiératiques, un débit si lent, un ton si monocorde qu'on finit par se demander si les statues et les tableaux ne sont pas plus vivants qu'eux. Alors bien sûr, la forme s'accorde au fond. Le film oppose une femme éprise d'un idéal amoureux à trois hommes qui n'ont pas su l'aimer. L'un parce qu'il a privilégié son oeuvre, l'autre sa carrière et le troisième enchaîne les aventures sans les prendre au sérieux. La mise en scène les juxtapose dans le même plan mais fait en sorte qu'ils ne se rencontrent pas. Gertrud semble ainsi enchaîner les monologues sans se connecter à son partenaire. Cela aboutit à un étrange décalage où elle proclame son amour à un amant au visage indifférent ou à l'inverse elle repousse un ancien amour pourtant plein de regrets sur la foi d'un faux pas commis par celui-ci dans le passé. C'est comme si Gertrud ne vivait pas dans le même espace-temps que les hommes à qui elle s'adresse et comme si ses sentiments pour eux étaient figés dans le marbre. C'est d'une certaine façon vrai puisqu'elle veut que l'on grave sur sa tombe "amor omnia" (l'amour est tout) après avoir choisi de rester seule. Mais cette conception mortifère, intellectuelle et inhumaine de l'amour assez proche du sacerdoce a très mal vieilli, porté par le jeu atone des acteurs qui récitent leur texte sans l'incarner. A côté de ce film, ceux de Ingmar BERGMAN et même ceux de Robert BRESSON sont revigorants, c'est dire!
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)