Après avoir vu le film grâce à Arte, je trouve décidément l'original 100 fois (!) meilleur que la copie propre, intellectualisée mais sans âme qu'ont réalisé les frères Joel COEN et Ethan COEN. Je sais qu'ils prétendent s'être inspiré du roman et non du film et qu'une partie de la critique les a encensés pour cela entre autre mais je campe sur mes positions car les deux versions se ressemblent trop pour que cela soit simplement dû à leur source commune. J'en veux pour preuve le clin d'oeil du bandeau ou le passage où Mattie Ross sort de la rivière miraculeusement sèche qui devient sans doute une allusion ironique chez les Coen sauf qu'en fait, on accepte les invraisemblances de ce genre si le film sonne juste par ailleurs et est incarné. La différence pour moi se loge en effet dans les détails et entre les lignes, dans la relation qui se construit entre Rooster Cogburn et Mattie Ross avec le personnage de Leboeuf en intermédiaire. Contrairement à la Mattie des Coen réduite à son rôle de vengeresse désincarnée, celle de Henry HATHAWAY n'a pas abdiqué son humanité si bien que derrière sa quête revendiquée de vengeance s'en cache une autre, implicite qui est la recherche d'un père de substitution (ce qui d'ailleurs entraîne un fin bien différente de celle, glaciale, des Coen). Ca tombe bien, Rooster Cogburn a échoué à en construire une et en particulier à créer un lien avec son fils. Il a donc droit à une seconde chance avec un "garçon manqué". On sourit d'autant mieux devant ses accès de jalousie quand Mattie se détourne trop du "coq" (rooster en VO) pour regarder d'un peu trop près "le boeuf" envers qui elle manifeste une tendresse évidente. Là-dessus John WAYNE nous régale avec une composition pleine de saveur en shérif revenu de tout, borgne, bedonnant et porté sur la bouteille et la gâchette. L'Oscar qu'il a reçu était mérité mais il s'agissait surtout de le couronner pour l'ensemble de sa carrière avant qu'il ne soit trop tard. Comme Ennio MORRICONE dans le domaine de la composition musicale couronné seulement en 2016 à 88 ans, il a payé cher son étiquette d'acteur de films de divertissement alors que plusieurs de ses compositions antérieures auraient dues être récompensées, dans le registre dramatique (comme "La Riviere rouge" (1946) ou "La Prisonniere du desert") (1956) ou dans le registre de la comédie ("Rio Bravo") (1959).
Enfin pour l'anecdote, le film fait jouer dans de petits rôles deux acteurs d'avenir dans le nouvel Hollywood, Robert DUVALL et Dennis HOPPER.
Echaudée par "Comme une etoile dans la nuit" (2008) que j'avais trouvé lourd et mélo en plus d'utiliser un vocabulaire de combat dérisoirement inapproprié, je ne me suis pas précipitée sur "De son vivant". Le film de Emmanuelle BERCOT qui comme certaines de ses consoeurs aime bien traiter de sujets sociaux est à double tranchant. D'un côté il cherche à prendre à bras le corps le délicat sujet de la fin de vie. De l'autre, il le fait d'une manière qui n'a rien de réaliste. Tout le monde ou presque aimerait en de pareilles circonstances être accompagné par le docteur Sara qui joue son propre rôle, un oncologue d'une disponibilité et d'une humanité exceptionnelle. Mais outre qu'il s'agit justement d'une exception et qu'il faut aller jusqu'à New-York pour le trouver, il devient le centre d'une série de scènes d'hôpital pas très heureuses entre tables rondes où les soignants chantent et libèrent leur parole et séances de tango censées représenter la "danse de l'individu avec la maladie" sans parler de l'assistante du docteur Eddé (le nom de fiction du docteur Sara), Eugénie (Cecile de FRANCE) qui tombe carrément amoureuse de son patient et outrepasse largement son rôle. Tant d'amour et de compassion conjuguées pour contrebalancer l'horreur de la situation vécue par Benjamin font écran à la dureté de la condition de mourant et même si par expérience personnelle, je sais que l'empathie existe au sein des unités de soins palliatifs, je pense comme l'article du journal Le Monde, qu'une piqûre de rappel de Ingmar BERGMAN ou Maurice PIALAT ne ferait pas de mal. Néanmoins le film touche, essentiellement grâce à la relation fusionnelle que Emmanuelle BERCOT créé entre une mère et son fils. Déjà dans "La Tete haute" (2015), je trouvais qu'elle arrivait à bien diriger Catherine DENEUVE qui s'avère être encore une fois convaincante dans son rôle d'une mère infantilisante mais digne. Face à elle, Benoit MAGIMEL (qu'elle avait également dirigé dans "La Tete haute") (2015) porte le film sur ses épaules et sa prestation a fait date.
Le sujet du film -des têtes couronnées ou destinées à l'être- ne m'attirait pas plus que ça. Mais en réalité, il y a un léger pas de côté qui rend le film intéressant. Une cinquantaine d'années avant Marie-Antoinette, le film, tiré du livre de la chercheuse Chantal Thomas qui cosigne également le scénario raconte une histoire très semblable de mariages arrangés dans le but de sceller des alliances diplomatiques entre puissances européennes souhaitant cesser de se faire la guerre. Avant l'Autriche des Habsbourg c'est donc avec l'Espagne que la France a mené une double transaction, d'un côté l'union de la fille du régent Philippe d'Orléans avec l'héritier du trône d'Espagne et de l'autre, celle de Louis XV et de l'infante d'Espagne. Le tout sur fond de jeux de pouvoir entre deux branches de la même famille (le roi d'Espagne, Philippe V est le petit-fils de Louis XIV et donc un Bourbon alors que le régent appartient aux Orléans, cousins des Bourbons dont Louis XV, arrière-petit fils de Louis XIV est le plus jeune descendant). Si les principaux intéressés, des enfants et des adolescents, n'ont pas voix au chapitre, ce sont les filles qui payent le plus lourd tribut. Obligées de s'exiler, leur sort dépend de leur mari mais surtout de l'entourage de celui-ci. Elles apparaissent donc comme de simples pions que l'on déplace au gré des arrangements des uns et des autres, le tout sur un fond crépusculaire d'épidémies et de médecins porteurs de mort qui annonce la fin de la monarchie. Pourtant, ce sont les deux princesses, la petite fille précoce et l'adolescente rebelle qui semblent constituer les seuls êtres vivants au sein d'une cour sclérosée. Si l'argument est au final assez peu consistant pour un long-métrage avec des personnages parfois insuffisamment creusés, la photo est splendide et donne vraiment l'impression de se promener dans un tableau vivant.
"They shot the Piano Player" est la deuxième collaboration du réalisateur Fernando TRUEBA et du dessinateur Javier MARISCAL après "Chico & Rita" (2010). On y retrouve l'animation et la musique latino mais "They shot the Piano Player" est aussi un film politique au travers d'une enquête sur la disparition d'un pianiste de jazz brésilien virtuose, Francisco Tenório Júnior, à la veille du coup d'Etat en Argentine en 1976. Plus de 30 ans après les faits, le journaliste américain fictif Jeff Harris (l'alter ego de Fernando TRUEBA) qui doit écrire un livre sur la bossa nova découvre un enregistrement du musicien disparu. Subjugué, il part à la recherche de ceux qui l'ont connu et ressuscite l'âge d'or de la musique brésilienne au travers de ses représentants les plus prestigieux dont on entend la voix au travers de leur avatar animé. Même moi qui ne suis pas une spécialiste, j'ai reconnu Chico BUARQUE, Gilberto GIL ou encore Caetano VELOSO. Et si d'autres me sont inconnus, je les connais en réalité à travers leurs oeuvres (Vinicius de MORAES qui accompagnait le pianiste lors de la tournée durant laquelle il a disparu est l'auteur des paroles de "The girl from Ipanema"). Des anecdotes impliquant également de grands noms du jazz afro-américain comme Ella FITZGERALD sont évoquées. Et le parallèle créatif avec la nouvelle vague française (bossa nova se traduit par nouvelle vague), l'influence de Francois TRUFFAUT surtout se retrouve à travers le titre, hommage à "Tirez sur le pianiste" (1960). Mais en parallèle de cette effervescence de sons et de couleurs, le film évoque la terrible période des dictatures militaires s'étant abattues en Amérique latine avec la complicité de la CIA et leur coordination au travers de l'opération condor pour traquer leurs opposants communistes ou supposés tels. Car Tenório n'étant pas politisé, il peut être considéré comme une victime collatérale de ce terrorisme d'Etat se trouvant au mauvais endroit et au mauvais moment, embarqué à cause de son apparence l'assimilant aux révolutionnaires, torturé puis exécuté pour l'empêcher de témoigner de ce qu'il avait vu et vécu. L'enquête de Jeff Harris l'amène donc à reconstituer les lieux de détention, de torture et d'exécution, la disparition des corps, les bébés enlevés à leur mère pour être adoptés par des familles soutenant le régime et les séquelles sur les survivants (la femme de Tenório privée du statut de veuve et des ressources allant avec par exemple). Un peu ardu à suivre par moments avec quelques redites et longueurs mais on y apprend beaucoup, on y voit et y entend beaucoup et on repart avec une question lancinante "Comment tant de douceur et de beauté ont pu cohabiter avec tant de barbarie?".
Un excellent cru que ce dernier film de Quentin DUPIEUX à ranger aux côtés des petites perles surréalistes que sont "Realite" (2015) et "Au Poste !" (2018), mes deux films préférés du réalisateur. Du premier, il partage la structure gigogne brouillant les frontières entre rêve et réalité et emboîtant même les rêves les uns dans les autres: c'est un festival de cadres dans le cadre rempli de réjouissantes surprises. Du second, il reprend l'influence de Luis BUNUEL ce qui est une évidence, les deux artistes surréalistes espagnols ayant étroitement collaboré, notamment sur "Un Chien andalou" (1929). Il pleut des chiens morts dans "Daaaaaali!" mais c'est surtout la trame de "Le Charme discret de la bourgeoisie" (1972) que l'on retrouve dans le dernier Quentin DUPIEUX. Dans le film de Luis BUNUEL, des bourgeois qui essayent de se réunir pour dîner sont interrompus par des situations plus absurdes les unes que les autres. Dans "Daaaaaali!", c'est la petite journaliste jouée par Anais DEMOUSTIER qui tente dans toutes les variations possibles et imaginables d'obtenir un entretien du peintre, lequel le fait capoter là encore de façon systématiquement absurde. Enfin, si le titre étire le nom du peintre, c'est à la fois pour souligner son comportement clownesque et parce chaque a du titre correspond à l'un des six acteurs qui l'interprète. La distorsion de l'espace-temps est l'une des caractéristiques du film de Quentin DUPIEUX. On y voit Dali se rencontrer à deux âges différents ou bien entrer dans un tunnel avec un visage et en sortir avec un autre ou bien trouver le repas si interminable qu'il en sort sur une chaise roulante ou encore (l'une des séquences que j'ai préférée), marcher le long d'un couloir d'hôtel sans pour autant se rapprocher de la journaliste incarnée par Anais DEMOUSTIER. Les différentes incarnations du peintre sont inégales et fort heureusement, Quentin DUPIEUX a laissé la part du lion aux deux meilleures, celle de Edouard BAER, impérial et celle de Jonathan COHEN, incroyablement expressif. Je l'avais détesté dans "Une annee difficile (2022)" mais là il m'a complètement bluffé!
Le premier film de fiction de Justine TRIET est un court-métrage réalisé deux ans avant son premier long-métrage, "La Bataille de Solferino" (2013). Il raconte la rencontre de deux losers trentenaires lors d'une soirée chez des amis et leurs pérégrinations nocturnes, point commun avec "La Bataille de Solferino" (2013). Néanmoins ce n'est pas la colère qui constitue l'émotion dominante du court-métrage mais plutôt la tristesse. Laetitia (Laetitia DOSCH) et Thomas (Thomas LEVY-LASNE) connaissent des situations très similaires. Ils n'arrivent pas à se faire une place dans leurs activités artistiques respectives ("Je suis un artiste engagé...nulle part" fait dire Thomas à son personnage dessiné ce qui est une bonne définition du problème) et n'ont pas réellement non plus d'espace privé. Thomas vit avec son père et son grand-père dans un appartement exigu et encombré et Laetitia vit avec son frère schizophrène qui est ingérable. Malgré la différence de tonalité avec "La Bataille de Solférino", l'impossibilité à communiquer s'avère commune aux deux films. Au lieu de se rencontrer, Laetitia et Thomas se retrouvent renvoyés à leurs solitudes respectives. Il faut dire que si l'on est attentif, on observe que Thomas et son personnage dessiné ne font qu'un. Il ne repousse pas Laetitia mais c'est elle qui sous l'emprise de l'alcool lui impose son flot de paroles puis s'invite chez lui alors qu'il reste passif ou met des écrans entre elle et lui. Lorsque Laetitia retourne chez elle au petit matin et s'écroule seule sur son lit, le seul décor chaleureux du film (qui sinon baigne dans un blanc clinique), un coucher de soleil exotique s'avère être du papier-peint, bref une illusion.
Je n'avais jamais vu "Mortelle randonnée" et je ne savais rien de son intrigue donc au début j'ai été assez déconcertée par l'artificialité du récit qui semble nager dans un certain onirisme glauque. Cependant, plus on avance dans l'histoire et plus celle-ci se dépouille de ses artifices. Le film raconte une odyssée vers la mort de deux âmes errantes. Un détective qui court après l'obsession d'un deuil impossible et une mystérieuse jeune femme sans attaches et changeant sans cesse d'identité qui vole et sème la mort sur son passage, d'abord volontairement puis tragiquement. Le détective semble si peu interagir avec le monde qu'il est surnommé "l'oeil". En effet il observe, il photographie et tel un passe-muraille, il semble pouvoir entrer partout tout en étant transparent aux yeux des autres. En fait il est quelque part déjà mort ce qui explique qu'il puisse suivre partout et de près la jeune femme sans qu'elle le remarque et même se relever après qu'elle lui ait tiré dessus. Ce fantôme qui m'a fait penser à celui de Bruce WILLIS dans "Sixieme sens" (1999) court après l'illusion de celle en qui il croit reconnaître sa fille disparue et par un effet-miroir, on découvre qu'elle a grandi dans un orphelinat et qu'elle comble son vide existentiel en s'inventant des pères plus rocambolesques les uns que les autres, tirés pour la plupart de films de cinéma (comme celui de "Le Dernier des hommes") (1924). Un autre aspect qui finit par rendre le film profondément mélancolique est que le cheminement des deux personnages ressemble à une chute sans fin. Sautant d'abord d'un palace à l'autre aux quatre coins de l'Europe (Bruxelles, Monte-Carlo, Rome, Baden-Baden, Biarritz), ils terminent leur voyage dans des hôtels miteux et dans une région minière sinistrée, Catherine (le vrai prénom du personnage) finissant même serveuse dans un restaurant ironiquement nommé "Le Miami" se situant au milieu d'une gare en pleine zone industrielle dont on sent qu'il sera son terminus. On finit par prendre en pitié ce personnage condamné à la solitude éternelle puisque dès qu'il se lie à quelqu'un, il lui porte malheur. Isabelle ADJANI fait évoluer son jeu de façon à ce que son personnage, d'abord très froid et insensible devienne de plus en plus las, égaré et désespéré. Quant à Michel SERRAULT il est complètement habité par son rôle de père en deuil dont j'ignorais le caractère autobiographique (double d'ailleurs du scénariste, Michel AUDIARD). Si le film ne fiche pas le cafard c'est parce que comme dans "La Meilleure facon de marcher" (1976), Claude MILLER sait le rendre respirable et même agréable en y injectant des personnages hauts en couleur et des passages de comédie. Du grand art.
"Le Péril jeune" est un film culte de la première moitié des années 90. Plus exactement un téléfilm commandé par Arte dans le cadre d'une collection sur les années lycée et qui s'est autonomisé du lot pour sortir au cinéma avec le succès et la postérité que l'on sait. D'ailleurs à la même époque, Arte avait commandé une autre série de téléfilms sur l'adolescence, "tous les garçons et les filles de leur âge" d'où sont sortis également quelques films importants transposés au cinéma dont "Les Roseaux sauvages" (1994) de Andre TECHINE avec Elodie BOUCHEZ qui jouait également dans "Le Péril jeune". Ces films ont en effet permis d'apporter un renouveau dans le regard porté sur l'adolescence et du sang frais dans le cinéma français. Le casting du film de Cedric KLAPISCH comporte plusieurs futures stars, Romain DURIS en tête qui avait 19 ans, dont c'était le premier rôle et qui crevait l'écran. Cedric KLAPISCH venait de dénicher son Antoine Doinel avec lequel il allait tourner par la suite sept films dont la trilogie de l'auberge espagnole traitant également de thèmes proches. On voit déjà dans "Le Péril jeune" (qui n'était que le deuxième film de Klapisch) s'esquisser une famille de cinéma avec des seconds rôles tels que Zinedine SOUALEM ou Marina TOME et même Renee LE CALM qui prononce la phrase donnant son titre au film. Cedric KLAPISCH lui-même fait plusieurs caméos dans le film ce qui deviendra son habitude.
"Le Péril jeune" est emblématique des films de jeunesse de Cedric KLAPISCH quand celui-ci savait saisir les changements à l'oeuvre dans un quartier, dans la famille ou dans la jeunesse avec justesse et légèreté tout en l'inscrivant toujours dans une certaine mélancolie. Je suis nostalgique de cette période de sa filmographie car je trouve que sa patte s'est depuis considérablement alourdie. L'idée de génie de "Le Péril jeune", outre le refrain "on s'était dit rendez-vous dans 10 ans" qui fait fonctionner le film en flash-backs, l'inscrivant d'emblée dans un cadre nostalgique de jeunesse révolue et de passage de témoin avec l'attente de la naissance d'un enfant, c'est le personnage de Tomasi. Sa disparition le transforme en symbole, l'incarnation de l'adolescent rebelle, fauché au zénith de sa jeunesse ce que les dernières images transcrivent parfaitement. Il s'inscrit dans une lignée qui évoque aussi bien James DEAN que Jim MORRISON d'autant que ce dernier appartient à la même époque que la jeunesse du film, à savoir la première moitié des années 70 marquée par le rock, la contre-culture, l'émancipation des filles mais aussi la montée du chômage de masse et la drogue, bref l'angoisse du "no future" qu'incarne parfaitement Tomasi, cet être solaire qui porte en lui la mort.
Un portrait très intéressant de Jodie FOSTER mais pouvait-il en être autrement avec une personnalité aussi riche? On associe Jodie FOSTER à l'intelligence, à la précocité, à sa maîtrise parfaite du français qui l'a même fait passer
pour franco-américaine ou new-yorkaise. Pourtant, c'est plus compliqué et Jodie FOSTER est une énigme, à la fois un pur produit hollywoodien et en même temps complètement à part. Le documentaire apporte quelques éléments de réponse à cette énigme. La mère de Jodie FOSTER apparaît déjà comme quelqu'un de paradoxal. D'un côté, elle a été une "stage mother" c'est à dire l'agent de la carrière de ses propres enfants si bien que Jodie FOSTER a été une enfant-star, jouant dès l'âge de 3 ans dans les publicités ou pour des programmes familiaux "american way of life" à la télévision. De l'autre, elle lui a fait connaître les films européens de la nouvelle vague dont elle était fan, a milité pour les droits des minorités, s'est installée en couple avec une femme (surnommée "tante Jo" d'où est né le surnom de l'actrice) après s'être séparée du père de ses enfants et a mis Jodie FOSTER au lycée français de Los Angeles. C'est de cette éducation multiculturelle qu'est issue la capacité de Jodie FOSTER à se réinventer et ce dès l'adolescence où par chance elle croise la route du nouvel Hollywood en la personne de Martin SCORSESE qui lui donne un rôle dans "Alice n'est plus ici" (1974) avant celui d'Iris dans "Taxi Driver" (1976) qui casse son image et la propulse sur la scène internationale: la petite américaine jouant dans le Doris Day Show devient l'égérie du festival de Cannes. Par la suite, l'actrice multiplie les cordes à son arc, devenant réalisatrice, productrice, s'inscrivant à l'université de Yale dont elle sort diplômée, tournant dans des films américains mais aussi français (sous la direction de Claude CHABROL notamment un pilier de la nouvelle vague, est-ce étonnant?) Au sein même des films américains, sa filmographie oscille entre des rôles insignifiants de femmes traditionnelles et d'autres au contraire extrêmement signifiants de femmes pionnières ou vengeresses qui lui valent ses deux Oscar. J'aime beaucoup en particulier dans le documentaire l'analyse de "Le Silence des agneaux" (1989), le soutien que lui apporte Hannibal Lecter contre les autres hommes montrés comme les vrais prédateurs (c'est toujours comme cela que j'ai perçu le film). Enfin, le documentaire évoque le fardeau de sa notoriété publique, de l'affaire John Hinckley aux pressions des mouvements LGBT lui reprochant sa discrétion quant à sa vie privée vue comme un moyen de ne pas se mouiller, un choix pleinement assumé et qu'elle a défendu en dénonçant le devoir de transparence.
J'étais partie pour revoir le film de Claude BERRI et puis finalement, je me suis laissé tenter par l'adaptation la plus récente du célèbre roman de Emile Zola, la mini-série "Germinal" réalisée pour France télévisions par David HOURREGUE et écrite par Julien LILTI. Cette commande illustre parfaitement l'ambition des chaînes du service public (en France mais aussi en Italie et en Allemagne, la RAI et ZDF ayant mis la main à la poche) de se hisser au niveau des mini-séries de la BBC et la présence de Alix POISSON m'a tout de suite renvoyée à "Sambre" (2023) qui a fait sensation il y a quelques mois. "Germinal" se prête en plus parfaitement au format de la mini-série ce qui n'est guère étonnant puisque tous les grands romans du XIX° ont d'abord été publiés en feuilleton. Et le point fort de la mini-série est sa montée progressive en tension, chaque épisode constituant une marche plus haute que la précédente sur l'échelle de Richter de la révolte et de la répression. Il y a également des passages inspirés comme la fin du cinquième épisode qui filme un massacre d'une manière marquante, originale et un souci d'écriture nuancée des personnages qui sont pour la plupart assez approfondis. Sans parler du poids des idéologies écrasant les individus, dont le sort est ramené au "jeu" du capitalisme dans lequel ils ne sont que des "pions" pour le nihilisme anarchiste. Néanmoins j'ai trouvé qu'il y avait aussi un certain nombre de défauts. Trop souvent, la mise en scène se contente de filmer platement les sempiternels mêmes décors, notamment une cour et un café, presque toujours éclairés de la même manière (je n'ai pas vu "Peaky Blinders" (2013), il paraît que c'est la référence mais je n'ai pas trouvé le résultat convaincant ici). Le souci de modernisation est parfois mal dosé si bien que l'attention se déporte de l'intrigue principale, le conflit social à la Loach vers les violences faites aux femmes et le racisme. La question de la concentration capitaliste est occultée par le fait que Hennebeau, le patron au service de la compagnie minière est un grand bourgeois du cru (joué par Guillaume de TONQUEDEC) et son rival, Deneulin l'indépendant (joué par Sami BOUAJILA) devient un immigré. Pour ces mêmes raisons, des aspects majeurs du roman de Zola sont évacués comme l'atavisme héréditaire et l'influence néfaste du milieu. Ainsi Jeanlin reste tout à fait sympathique en dépit de ses tares et même de son crime et sa petite soeur est charmante, loin de la petite bossue décrite par Zola. Ne parlons même pas de la Maheude, Alix POISSON est bien trop jolie pour le rôle même si elle l'interprète avec ferveur. Enfin Cécile Grégoire est si ripolinée dans la mini-série que son meurtre en devient absurde alors qu'il agit comme une catharsis dans le roman tant elle et ses parents sont insupportables. Bref c'est encore trop propre, trop lisse (y compris au niveau de l'oreille, l'expression comme la diction datent du XXI° siècle et non du XIX°) en dépit d'un souffle réel porté par un acteur inspiré, Louis PERES ayant l'âge d'Etienne Lantier et donnant de la crédibilité à son rôle.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)