Josephine PETIT et Leni MERAT se sont lancées depuis quelques années dans la réalisation de films documentaires qui interrogent avec finesse la place des femmes et du féminisme au cinéma. Après "Thelma et Louise, un western feministe" (2024), c'est au tour de "Dirty Dancing" (1987) d'être analysé sous cet angle et le résultat est passionnant. La productrice Linda GOTTLIEB qui avoue ne jamais avoir imaginé qu'un jour elle serait interrogée à ce sujet raconte la genèse compliquée du film et son immense succès surprise. Malgré l'accumulation de refus (une quarantaine au total), c'est sa persévérance ainsi que celle de sa co-productrice et scénariste du film Eleanor BERGSTEIN qui s'est inspirée de sa propre jeunesse qui a été déterminante. Produit par la société pionnière du marché de la vidéo Vestron Pictures pour la modique somme de cinq millions de dollars (il en rapportera quarante fois plus), le film est tourné dans des conditions spartiates mais est fidèle à la vision de ses productrices-créatrices. Eleanor BERGSTEIN se bat pour que Patrick SWAYZE qui refuse les rôles de danseur accepte celui de Johnny Castle. Et Jennifer GREY est choisie en référence à Barbra STREISAND qui séduisait le plus beau garçon du campus joué par Robert REDFORD dans "Nos plus belles annees" (1973). Le film tape dans le mille et devient instantanément culte auprès de la gente féminine, certaines le regardant des dizaines de fois et partant en pèlerinage sur les lieux de tournage. La BO, l'une des plus vendues de l'histoire, certaines des chorégraphies, des répliques et des scènes ont infusé dans la pop culture.
Mais le documentaire n'en reste pas là, il analyse les thématiques politiques présentes sous la comédie romantique avec beaucoup de pertinence. La question de l'avortement, très est bien évidemment évoquée et remise triplement en contexte: dans les années 60 (période où se déroule le film), dans les années 80 (période du tournage du film) et aujourd'hui (période de la sortie du documentaire). Les productrices du film expliquent également qu'au moment de sa sortie, un sponsor a fait pression pour qu'elles retirent le passage qui en parlait mais comme il était essentiel à l'intrigue, il a été conservé. Autre thème évoqué, la prostitution masculine et les inégalités de classe. Johnny Castle est un objet d'attraction et de désir pour les bourgeoises du club et sa sujétion économique et sociale l'entraîne sur la pente où il n'est pas en mesure de pouvoir distinguer la marchandisation de ses talents de danseur et celle de son corps. Un sujet tabou qu'a traité dans sa filmographie et plus particulièrement dans "Boulevard du crepuscule" (1950) Billy WILDER parce qu'il a été danseur mondain pour de riches rombières à Berlin. Enfin l'aspect féministe du scénario où tout est vu par le regard de Bébé et où la relation entre les jeunes filles est faite de sororité et non de rivalité est évoquée.
Excellent documentaire qui retrace la genèse du film culte de Ridley SCOTT dans son contexte et montre son caractère visionnaire au vu des problématiques qui sont les nôtres aujourd'hui. C'est comme si le film sorti en 1991 décrivait déjà l'ère post #Metoo avec d'un côté la prise de conscience des discriminations et violences genrées à tous les niveaux de la société et en même temps la contre-offensive réactionnaire masculiniste dans et hors du film. Le documentaire souligne à quel point le scénario écrit par Callie KHOURI qui était pourtant novice en la matière (et justement peut-être parce qu'elle était novice!) déconstruisait les codes du western dont le road movie est un héritier direct. En plaçant au centre de l'histoire deux amies (relation rarissime au cinéma et souligné d'ailleurs par le "Sois belle et tais-toi" (1976) de Delphine SEYRIG) parties pour une excursion qui se transforme en cavale lorsqu'elle se heurtent à la violence masculine et décident d'y répondre en se plaçant sur le même terrain qu'eux, Callie KHOURI bouleverse les repères et offre une odyssée jouissive et libératrice. Le documentaire analyse plusieurs séquences à l'aune des codes traditionnels, celui du man power et du male gaze pour montrer le renversement des rôles: la scène où Thelma et Louise jouent les pétroleuses et braquent le magasin, celle où elles enferment le policier dans le coffre qui est comparée à celle de "Psychose" (1960), celle où Thelma exprime son désir pour le personnage de Brad PITT vu comme un objet sexuel rapportée à celle du loup de Tex AVERY ou encore celle où elles décident de mourir plutôt que de capituler face à l'autorité masculine vis à vis d'une une séquence de fin alternative qui aurait pu en changer le sens. Le documentaire explique que si le film a pu voir le jour, c'est grâce à la productrice Mimi POLK GITLIN proche de Ridley SCOTT alors que Callie KHOURI essuyait refus sur refus ainsi que grâce à Rebecca Pollack qui dirigeait le studio Pathé. Pourtant, ce dernier n'a pas tout de suite pensé à réaliser le film lui-même alors que Thelma et Louise ne sont pas les premières guerrières qu'il a mis en scène, il y avait déjà eu Ripley dans "Alien, le huitieme passager" (1979). Enfin, le documentaire revient sur les polémiques à sa sortie, le film ayant été taxé de misandre et de violent. Ce qui est évidemment faux. Geena DAVIS rappelle, non sans humour qu'il n'y a que trois morts dans le film, dont Thelma et Louise, très loin de l'abattage en série des films testostéronés de l'époque. Et si les comportements machos sont épinglés, du tyran domestique au harceleur en passant par le violeur, des hommes plus nuancés sont également mis en valeur dans le film, à commencer par le personnage de Harvey KEITEL. Mais le documentaire n'en parle pas et c'est son point faible. Car Harvey KEITEL, toute sa carrière le démontre a construit une masculinité où la virilité n'est pas l'ennemie de la féminité et il aurait été utile de rappeler que deux ans après "Thelma et Louise" (1991), il rayonnait dans "La Lecon de piano" (1993).
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)