Le titre est sans doute une référence à l'essai de Virginia Woolf, "Une chambre à soi" qui analyse les causes des difficultés d'accès des femmes à la création artistique et plus généralement à l'autonomie. L'émancipation est en effet au coeur de ce documentaire passionnant rempli d'archives inédites qui permet de cerner les contours d'une personnalité unique longtemps inféodée aux besoins des autres.
Le parcours hors-normes de Nastassja KINSKI c'est d'abord le paradoxe de porter un nom célèbre tout en n'ayant pas eu de parents dignes de ce nom. Ecrasée par un père tyrannique et incestueux qui l'a abandonnée dans sa petite enfance, elle a été négligée par une mère immature dont elle a dû partager les errances au point d'avoir dû très jeune renverser les rôles et la prendre en charge pour sa propre survie. On réalise alors combien son premier rôle au cinéma dans "Faux mouvement" (1975) reflète ce qu'elle était à 13-14 ans: une vagabonde privée de voix par une figure paternelle totalitaire et une mère aux abonnées absents. Le paradoxe d'un cinéma à la fois salvateur puisqu'elle y trouvera un port d'attache et une seconde famille et destructeur en ce qu'il poursuit son instrumentalisation par les adultes, principalement les hommes dominant ce milieu. Entre leurs mains, Nastassja KINSKI devient une lolita devant se plier à leurs fantasmes, principalement axés sur le viol et l'inceste.
C'est dans ce contexte qu'elle décroche son premier rôle majeur dans "Tess" (1979) de Roman POLANSKI. Une rencontre paradoxale comme l'est ce réalisateur aujourd'hui indissociable des violences sexistes et sexuelles faites aux femmes. Roman POLANSKI coche toutes les cases: amateur de "nymphettes" comme l'aurait dit un certain Bernard PIVOT, il devient son pygmalion dans une relation d'emprise qui en évoque d'autres épousant le même schéma patriarcal (Benoit JACQUOT et Judith GODRECHE pour ne citer qu'eux). En même temps, "Tess" la propulse sur la scène internationale et lui ouvre les rôles de premier plan auprès de cinéastes majeurs et bien qu'ayant dû se libérer de l'emprise de Roman POLANSKI qui cherchait à contrôler sa vie, elle est restée proche de lui. Sans doute parce qu'en dépit de tout, il a été un repère en lui ouvrant les portes du cinéma (son premier "lieu à elle" d'après ses propos qui résonnent avec le titre du documentaire) en lui donnant un rôle valorisant et qui lui ressemble, celui d'une jeune fille intègre et tenace face à l'adversité. Sans doute aussi parce qu'il l'a aidée à s'améliorer sur le plan artistique et qu'ils ont nombre de points communs. Une rencontre qui lui a donc donné les clés pour son émancipation future alors même que son adolescence délinquante lui avait valu quelques jours de prison en Allemagne en 1978 quand elle était encore mineure. Comme quoi rien n'est tout noir ou tout blanc alors que notre époque déteste les nuances de gris...
L'autre cinéaste marquant de sa carrière, c'est Wim WENDERS. Polyglotte, sans racines et sans frontières, comme elle et comme Roman POLANSKI. Alors qu'il est précisé dans le documentaire qu'elle refusait de rejouer pour un même cinéaste (sans doute par peur de tomber sous son emprise), elle a fait une exception pour lui, tournant dans trois de ses films, un à chaque décennie entre les années 70 et les années 90. Comme pour "Tess", ceux-ci constituent des repères, enregistrant des étapes-clés de sa vie. Son adolescence erratique et sous emprise dans "Faux mouvement" (1975), son émancipation d'un homme possessif (et bien plus âgé, toujours...) et son accès à la maternité dans "Paris, Texas" (1984) qui fait d'elle en même temps une icône gravée à jamais dans l'histoire du cinéma. "Si loin, si proche!" (1993) enfin qui définit bien sa relation au cinéma, faite d'éclipses pendant lesquelles elle se consacre à ses enfants pour qui elle a voulu être la mère qu'elle n'a pas eu. Oui, un destin hors-normes qui donne envie de la revoir très vite sur les écrans ("Tess" (1979) ressort en version restaurée mais on a également envie de voir tous les films confidentiels qu'elle a tourné et qui n'ont jamais été distribués en France).
80 ans est l'âge du bilan pour un cinéaste. Né le 14 août 1945, Wim WENDERS vient de franchir le cap et fait donc l'objet d'un documentaire rassemblant toutes les étapes de sa carrière alors qu'on le voit recevoir un prix de la European Academy récompensant son oeuvre des mains de Juliette BINOCHE. Ses débuts hésitants avec des films peu personnels à l'exception de "L'Angoisse du gardien de but au moment du penalty" (1971) qui annonce l'oeuvre à venir mais sans lui donner d'âme, l'affirmation de son style et de son univers à partir de "Alice dans les villes" (1974), la période des chefs d'oeuvre mais aussi un retour au début des années 2000 à des films américains déceptifs. Wim WENDERS attribue leur relatif insuccès au scénario trop écrit et à l'intrigue envahissante là où la magie de son cinéma s'épanouit dans la contemplation, un temps suspendu propice au développement des personnages et de leurs relations avec les autres et le monde qui les entoure. Ainsi l'anecdote que raconte Wim WENDERS en recevant son prix à propos de Bruno GANZ qui se demandait comment interpréter un ange est-elle révélatrice de l'humanisme du cinéma de Wim WENDERS: « Écoute Bruno, tu aimes les gens, et tu te mets à leur service, c’est tout »
On prend également conscience de la diversité des films de Wim WENDERS qui a réalisé des fictions et des documentaires, des films de genre (film noir, biopic, road-movie) et d'autres plus indéfinissables, tourné dans plusieurs pays et en plusieurs langues, en couleur ou en noir et blanc ou les deux, avec une équipe de collaborateurs fidèles dont certains, indissociables de son oeuvre témoignent dans le film. C'est le cas de son premier "alter ego" à l'écran, Rudiger VOGLER, du compositeur Nick CAVE qui raconte comment il s'est retrouvé dans "Les Ailes du desir" (1987) ou du photographe Sebastiao SALGADO à qui Wim WENDERS a consacré un documentaire ou encore de l'acteur Koji YAKUSHO qui a reçu un prix d'interprétation pour le magnifique "Perfect Days" (2022) qui condense tout l'art de Wim WENDERS comme photographe, voyageur, amoureux des arts et des lettres et être humain. Peut-être manque-t-il tout de même à ce documentaire l'évocation du poids des morts dans sa filmographie: tout le casting de "Les Ailes du desir" (1987), Henri ALEKAN, Harry Dean STANTON, Sam SHEPARD alors que d'autres manquent à l'appel comme Peter HANDKE et Ry COODER.
Wim WENDERS a rendu hommage ces dernières années au travers de documentaires à plusieurs grands artistes: "Pina" (2011) consacré à la chorégraphe allemande Pina BAUSCH, "Le Sel de la terre" (2014) à celui du photographe franco-brésilien Sebastiao SALGADO et enfin "Anselm, Le Bruit du temps" (2023) à l'artiste plasticien allemand Anselm Kiefer. Lui et Wim WENDERS sont nés la même année (1945) et tous deux ont dû se débattre avec les fantômes du passé de l'Allemagne. Wim WENDERS filme son compatriote dans son atelier-hangar de banlieue parisienne ou dans son immense musée à ciel ouvert de Barjac dans le Gard. Il montre également nombre de ses oeuvres monumentales et revient sur son parcours et son évolution artistique à travers des images d'archives et des reconstitutions, notamment en faisant jouer le rôle de Anselm enfant à son propre petit-neveu, Anton Wenders. En résulte un film inégal. Ce que j'ai préféré, ce sont les oeuvres, véritablement fascinantes par leur richesse de texture et l'artiste en train de les réaliser, maniant le métal en fusion ou le lance-flamme. Des toiles, des sculptures, des photographies et des installations hantées par l'expérience de son enfance dans l'après-guerre dans un pays en ruines mais aussi par l'histoire et la culture allemande. On découvre que Anselm Kiefer a réalisé dans sa jeunesse des oeuvres polémiques dans lesquelles il s'est mis en scène faisant le salut nazi ou bien a mis en avant des figures mythologique adulées par eux. Cette volonté de jeter la lumière sur le refoulé de l'Allemagne lui a valu quelques problèmes. Il s'agissait sans doute aussi d'exorciser l'héritage paternel, son père ayant été un officier de la Wehrmacht et de rechercher une autre affiliation, au poète juif Paul Celan notamment. On comprend que la question identitaire qui taraude Anselm Kiefer est aussi celle qui hante l'oeuvre de Wim WENDERS, particulièrement palpable dans sa trilogie de l'errance: les deux artistes qui se connaissent depuis 30 ans agissent en miroir.
Quelle bonne idée d'avoir consacré un documentaire à Jeff BRIDGES, acteur aussi discret que confondant de naturel que j'avais découvert dans "Fisher King" (1991) qui reste à ce jour l'un de mes films de chevet. Je m'étais alors demandé pourquoi on n'entendait jamais parler de lui. Le film répond à cette question, il en fait même son axe directeur. On apprend que Jeff BRIDGES a fait ses premiers pas dans le cinéma avant même de savoir marcher grâce à sa famille, notamment son père, Lloyd BRIDGES surtout connu pour ses rôles à la télévision et son frère aîné, Beau BRIDGES avec qui il a joué dans "Susie et les Baker Boys" (1989). Tout en suivant leurs traces et en démontrant l'étendue de son talent dès les années 70 dans des rôles variés, notamment aux côtés de grandes pointures comme Clint EASTWOOD dans "Le Canardeur" (1974) de Michael CIMINO, Jeff BRIDGES s'est évertué à tourner le dos au star-system en se mettant en retrait et en menant une vie sans histoire. Cette attitude éclaire d'autant mieux le rôle le plus emblématique de sa carrière, celui de Jeff Lebowski dans le film "The Big Lebowski" (1998) des frères Coen. Une rencontre évidente entre des artistes en décalage avec le rêve américain et son idéologie. Le Dude qui doit sa cool attitude et une partie de sa garde-robe à l'acteur qui l'interprète est même un genre d'anti-héros assez parfait lancé au coeur du réacteur tel un chien dans un jeu de quilles. Le culte qui s'est développé a posteriori autour du personnage et du film a paradoxalement fait sortir Jeff BRIDGES de l'ombre et lui a valu une reconnaissance aussi tardive que méritée.
Jon NGUYEN, Rick BARNES, Olivia NEERGAARD-HOLM (2015)
Les documentaires consacrés aux artistes sont tributaires de la qualité de leur sujet. David LYNCH a un univers créatif tellement riche qu'il est impossible d'en faire le tour en une seule fois. Aussi, comme pour David BOWIE, autre génie protéiforme, il a été nécessaire de définir un angle d'approche. "The Art life" se focalise ainsi sur ses années de jeunesse et de formation où la peinture occupe la première place jusqu'à la réalisation de son premier long-métrage, "Eraserhead" (1976). Il éclaire ainsi un pan méconnu de l'oeuvre de David LYNCH propre à intéresser les fans de l'artiste. Pour les autres, le documentaire risque de leur paraître aride.
Ce qui frappe à la vision de ce documentaire, c'est donc le fait qu'avant d'être un cinéaste, David LYNCH est un plasticien. Reposant sur la voix-off de David LYNCH qui égrène ses souvenirs au fil des archives, inédites pour la plupart, celui-ci est filmé dans l'atelier de sa demeure à Los Angeles avec sa petite dernière Lula qui avait alors environ deux ou trois ans. Pour un réalisateur considéré comme cérébral, David LYNCH apparaît pourtant comme un manuel, travaillant avec ses doigts et des outils différentes textures et différents matériaux afin de composer ses tableaux. Autre élément marquant, l'aspect ascétique et solitaire de son activité. David LYNCH raconte comment son enfance dans les années 50 au coeur de l'American Way of life l'a conduit à vivre dans d'étroits périmètres d'où la folie pouvait jaillir sans crier gare (l'anecdote connue de la femme nue qui hante "Blue Velvet" (1986) mais aussi une autre histoire à propos d'un voisin que David LYNCH ne parvient pas à la raconter mais qui semble avoir un rapport avec l'arbre foudroyé récurrent dans ses oeuvres). Il raconte aussi comment lui est venue sa vocation grâce à la rencontre d'avec deux peintres, Jack Fisk et Bushnell Keeler qui lui a ouvert son atelier. Sa jeunesse, plutôt erratique, c'est aussi le choc de son installation à Philadelphie dans les années 60, une ville alors ravagée par la désindustrialisation, en proie au chômage, à la misère, à la drogue, à la violence, à la décrépitude avec ses friches et ses paysages lunaires post-apocalyptiques en contraste total avec les pavillons pimpants de son enfance. En bref, le terreau sur lequel ont poussé ses courts-métrages et son premier long-métrage "Eraserhead" (1976).
"A Bicyclette" est un docu-fiction plus docu que fiction d'ailleurs, en tout cas en ce qui me concerne, je n'y ai jamais cru, à la fiction. Empruntant au genre du road-movie, le film suit deux compères, le réalisateur et son ami acteur quittant leur port pour effectuer une traversée de l'Europe sur les traces du fils décédé de l'un d'eux un an plus tôt. La bicyclette du titre est plus symbolique que réelle: les deux hommes ont un certain âge, ne sont pas sportifs, l'un d'eux est en surpoids, l'autre boit et fume beaucoup. On ne sera donc pas surpris de voir des trajets en bus et en stop s'intercalant entre des passages où ils roulent sur des routes voire des chemins de campagne, sans hommes ni habitations, ou presque. Entre les étapes, des Eglises (pour se recueillir), des écoles (pour donner des petits spectacles de clown en hommage au défunt qui en avait fait sa profession) et des discussions au coin du feu ou au bord d'une rivière. Tout cela est assez mou du genou, redondant et plat. De façon paradoxale, Mathias MLEKUZ pleure beaucoup devant la caméra mais ne nous donne pas accès à son intériorité, pas plus qu'à celle de son fils disparu qui reste un parfait inconnu. Le spectateur se sent pris en otage par un dispositif voyeuriste et exhibitionniste qui ne semble pas avoir été assez réfléchi, ni construit. Paradoxalement encore, la volonté manifeste (tout est "manifeste" dans ce film) de spontanéité sonne faux, artificiel. On est typiquement face à un film de double contrainte "soyons spontanés" pour que vous "soyez émus". Ces injonctions, repérables dans d'autres films documentaires ou "docu-fictionnels" de parents d'enfants ne pouvant s'exprimer à la fois narcissiques et dégoulinants de pathos ("La Guerre est declaree" (2010), "Penelope mon amour") (2021) me donnent envie de fuir.
Ce plan statique de deux minutes attribué à Alice GUY montrant la danseuse Lina Esbrard imiter face caméra la danse serpentine de Loie Fuller a peu d'intérêt cinématographique. En revanche, l'enregistrement de cette performance a une valeur historique certaine. Il démontre la diffusion outre-Atlantique du style inventé par la célèbre danseuse américaine de la Belle Epoque* considérée comme la première star de la danse contemporaine. Il faut dire que Loie Fuller avait inspiré les plus grands artistes français de l'époque, le Tout-Paris se pressant aux Folies Bergère où elle se produisait à la fin du XIX° siècle. Il est donc logique qu'elle ait eu dès son vivant des imitatrices, plus ou moins douées se produisant parfois sous son nom. En matière de cinéma comme en matière de danse, les femmes étaient alors à l'avant-garde artistique: elles pouvaient ainsi prendre leur destin en main et se libérer des carcans qui les emprisonnaient. D'ailleurs, Loie Fuller comme Alice GUY durent se battre pour ne pas être dépossédées de leurs création à une époque où le cinéma, considéré comme un divertissement forain n'était pas crédité et où la danse perçue comme éphémère n'était non plus attribuée. C'est Loie Fuller qui eut la première l'idée de transposer les brevets industriels à ses propres innovations. Sa danse s'accompagnait en effet de recherches et d'expérimentations sur les jeux de lumière, de miroirs, de couleurs, l'accompagnement musical etc. tous absents du court-métrage qui n'est qu'une captation muette en noir et blanc bien pauvre. Son style art nouveau évoque la faune et la flore: serpent, papillon, motifs floraux et rompait avec les codes vestimentaires rigides dévolus aux femmes à la ville (le corset) comme à la scène (le tutu).
On peut légitimement se demander pourquoi Alice GUY ne l'a pas filmée directement plutôt que ses imitatrices. C'est que Loie Fuller refusait d'être filmée, au moins au début de sa carrière alors que tout dans cette danse ne pouvait que fasciner les expérimentateurs de l'art du mouvement. On sait en effet que Alice GUY a tourné pour Leon GAUMONT une danse serpentine dès 1897 avec une autre imitatrice de Loie Fuller et qu'il s'agissait à l'époque de répondre à la concurrence de Thomas Edison qui avait produit une première tentative en 1894 soit avant la naissance officielle du cinématographe!
* Qui a fait l'objet récemment d'un biopic où elle était interprétée par SOKO, "La Danseuse" (2016).
"Il transforme les inconnus en stars et les stars en légende": cette phrase de Jamie FOXX alias "Django Unchained" (2012) résume bien le mythe Quentin TARANTINO dont la réalisatrice du documentaire consacré à ses huit premiers films dresse les contours. Une incontestable success story pour cet employé de vidéoclub californien fou de cinéma et notamment de cinéma de genre et autodidacte devenu, qu'on l'aime ou non l'un des réalisateurs les plus importants du cinéma contemporain. Riche en témoignages, le documentaire reste cependant assez superficiel dans l'analyse de ses films et surtout, trop hagiographique. Certes, les questions qui fâchent sont abordées (l'accident de Uma THURMAN sur le tournage de "Kill Bill", l'étroite collaboration au long cours avec Harvey WEINSTEIN) mais elles sont traitées comme des parenthèses très vite refermées par un mea culpa (pour Uma THURMAN) et une désolidarisation suivie d'une rupture (pour Harvey WEINSTEIN). La célébration de l'esprit d'équipe du cinéaste qui conclut le film avec force photos à l'appui (dont beaucoup avec Uma THURMAN) vient de toute façon contredire et effacer ce qui avait été dit un peu plus tôt. La même technique est employée avec Weinstein tant le documentaire ne cesse d'insister sur les femmes puissantes mises en scène par Quentin TARANTINO ainsi que sur les personnages issus des minorités. Reste tout de même le plaisir de revoir les extraits les plus percutants de sa filmographie et quelques précieux témoignages de plusieurs de ses acteurs. Mon film préféré du cinéaste étant "Jackie Brown" (1997), j'ai eu un très grand plaisir à entendre celui de Robert FORSTER que Quentin TARANTINO a sorti des limbes comme beaucoup d'autres dont il a relancé la carrière (John TRAVOLTA, Kurt RUSSELL, Harvey KEITEL...)
"Le Sel de la terre" est un film puissant qui sublime l'oeuvre du photographe franco-brésilien Sebastiao SALGADO disparu le 23 mai dernier à l'âge de 81 ans. A partir des années 70, il s'est fait le témoin des tragédies humaines aux quatre coins du globe (guerres, famines, grandes migrations) avant de se consacrer à un vaste projet nommé "Genesis" sur la nature et les hommes vivant en osmose avec elle à l'écart des ravages environnementaux causés par les sociétés productivistes modernes.
Le film comporte un aspect biographique, incluant les témoignages de proches et de Sebastiao SALGADO lui-même qui permet de se familiariser avec le photographe et son histoire. On y apprend notamment qu'il a suivi une formation d'économiste qui lui a donné des clés pour contextualiser ses photographies et qu'après toutes les atrocités dont il a été le témoin, c'est le travail de reforestation de la terre de ses ancêtres qui lui a redonné le goût de vivre (qu'il a poursuivi avec "Genesis"). Une polémique a d'ailleurs éclaté à la suite de la sortie du film entre autres sur les liens entre le photographe et une industrie minière qui finançait ses voyages (lien non évoqué dans le film). Mais ce sont les stupéfiantes photographies en noir et blanc, la plupart commentées qui constituent le coeur du film. C'est par leur biais que Wim WENDERS, lui même photographe l'a découvert, est devenu ami avec lui et lui a consacré le film, co-réalisé avec son fils aîné.
Quel qu'en soit le sujet, les photographies de Sebastiao SALGADO sont pleines de grandeur. Tout y apparaît magnifié, tant les paysages que les gens qui se transforment en figures héroïques ou bien martyres. Bien que ces photographies s'inscrivent dans un contexte très bien documenté (la famine en Ethiopie, le génocide du Rwanda, la guerre civile en Yougoslavie, le conflit irakien, la migration des paysans du Nordeste brésilien etc.), elles échappent au temps et semblent appartenir à l'éternité. Beaucoup les qualifient d'ailleurs d'images bibliques à l'image de l'incroyable ouverture consacrée aux photographies d'une mine d'or à ciel ouvert au Brésil envahie telle une fourmilière par des dizaines de milliers d'hommes couverts de boue piochant et portant des fardeaux. Certains ont pensé à "Aguirre, la colere de Dieu" (1972) à raison mais il y a aussi quelque chose de Sisyphe dans ce labeur mené dans des conditions terribles, la soif de l'or étant plus forte que la peur de la mort. Toute cette beauté pour décrire les pires horreurs est destinée à pousser le spectateur à la regarder (l'horreur) en face et à s'interroger. L'art élève et en élevant, il touche là où la simple information laisse le plus souvent indifférent. Montrer la part divine de l'homme au sein des populations les plus déshéritées de la terre lui donne par ailleurs une noblesse que les sociétés occidentales lui dénient par ailleurs (haine des migrants, mépris ou condescendance vis à vis des plus pauvres).
Connaissant assez mal Robert De NIRO, j'ai trouvé le documentaire qui lui est consacré très instructif. Certes, il n'est pas exhaustif (comment pourrait-il embrasser en moins d'une heure plus de cinquante ans de carrière et quelle carrière!) mais tout en étant assez classique dans sa forme, il souligne des aspects intéressants de la personnalité de l'acteur. J'en citerai trois:
- L'implication totale dans le processus créatif des films. Non seulement Robert De NIRO est un perfectionniste capable d'aller très loin dans la préparation de ses rôles (l'exemple emblématique étant son entraînement à la boxe et sa prise de poids pour "Raging Bull" (1980) qui lui valut l'Oscar du meilleur acteur) mais l'instigateur de plusieurs des films réalisés par son alter ego réalisateur Martin SCORSESE: "Raging Bull" (1980) et "La Valse des pantins" (1982) notamment. La relation fraternelle avec ce dernier est particulièrement émouvante, notamment lorsque devenus vieux, ils se laissent photographier bras dessus bras dessous par les journalistes du festival de Cannes.
- L'incarnation de "la violence pulsionnelle de l'Amérique" pour reprendre l'expression du réalisateur du documentaire, Jean-Baptiste PERETIE. Dès le film qui le fit connaître, "Mean Streets" (1973), Robert De NIRO impose un jeu fébrile marqué par de terribles explosions de violence, qu'il en soit l'instigateur, la victime ou les deux. Plus encore que ses rôles de mafieux, ce sont ceux de vétérans de la guerre du Vietnam qui permettent de montrer toutes les facettes de cette violence qui s'abat tant sur les hommes que sur les femmes. Une rugosité compensée par un travail d'auto-dérision croissant au cours de sa carrière avec des rôles de plus en plus parodiques (dommage que son rôle de "super Mario subversif" dans "Brazil" (1985) ne soit pas évoqué).
- Les relations avec le show business. "l'arme du silence", le titre du documentaire ne fait pas seulement référence aux personnages joués par Robert De NIRO, murés en eux-mêmes, incapables de s'exprimer autrement que par des coups (c'est lui qui a inventé la célèbre réplique du miroir dans "Taxi Driver") (1976) mais à son rapport plus que distant avec les médias qu'il a fui, surtout dans sa jeunesse. Pourtant les quelques éléments biographiques distillés ici et là éclairent sa personnalité pudique voire taiseuse, que ce soit le rapport à son père, Robert de Niro senior, peintre obscur et homosexuel dans le placard ou l'évocation de l'un de ses fils, atteint de troubles du spectre autistique.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)