Tout d'abord, il est important de comprendre le contexte de l'entretien-fleuve (deux heures dix-huit) en français de Agnes VARDA avec la chercheuse Manouchka Kelly Labouba au Pickford Center à Los Angeles le 9 novembre 2017. Cette rencontre a eu lieu dans le cadre du programme d'histoire visuelle de l'Academy Museum of Motion Pictures (AMPAS) qui n'est autre que la dénomination officielle de l'académie des Oscars. Agnès Varda venait d'être couronnée par un Oscar d'honneur pour sa carrière, après son César d'honneur en 2001 et sa Palme d'honneur remise en 2015. Une consécration des deux côtés de l'Atlantique lié notamment au fait que Agnes VARDA a fait plusieurs séjours à Los Angeles où elle a réalisé cinq films, lesquels ont été récemment restaurés par la fondation de Martin SCORSESE. Mais une consécration tardive, même si Agnes VARDA avait au cours de sa carrière glané quelques prix prestigieux comme l'ours d'argent pour "Le Bonheur" et (1965) le Lion d'or pour "Sans toit ni loi" (1985). Ses films à petit budget réalisés en dehors du cinéma mainstream et globalement peu connus du public étaient le prix à payer pour son indépendance mais également la traduction de la marginalité des femmes réalisatrices dans une industrie dominée et façonnée par et pour les hommes. Si aujourd'hui les femmes sont plus présentes aux postes clés de la création d'un film, la parité n'est pas encore atteinte. Et d'autre part, créer ne suffit pas, encore faut-il être visible, reconnu et ensuite passer à la postérité. Agnes VARDA semble avoir réussi à passer toutes ces étapes, sa participation au programme de l'AMPAS s'inscrivant dans une démarche visant à recueillir et conserver via des enregistrements audio et vidéo la parole de professionnels du cinéma: les incontournables mais également ceux qui sont contournés, oubliés minorisés ou absents du canon officiel et ce depuis les origines du cinéma. Soulignons à ce propos le rôle clé joué par les USA dans la redécouverte de l'oeuvre de la pionnière du cinéma Alice GUY qui à l'égal de Agnes VARDA peut aujourd'hui servir de modèle aux jeunes générations de réalisatrices.
Pour qui aime Agnes VARDA, l'entretien s'avère globalement passionnant. Il n'a pas été effectué d'une seule traite puisqu'on voit plusieurs fois des raccords de montage mais donne l'impression d'un récit continu dans lequel la réalisatrice se raconte, de son enfance à ses dernières réalisations. La genèse de plusieurs de ses films est évoquée comme l'influence du roman de Faulkner, "Les palmiers sauvages" pour la structure de "La Pointe courte" (1954) ou les contraintes budgétaires qui ont permis l'émergence de "Cleo de 5 a 7" (1961). Elle insiste également beaucoup sur l'influence que le documentaire a eu dans ses films de fiction (la famille Drouot pour "Le Bonheur" (1965), le tournage dans les rues de Paris pour "Cleo de 5 a 7") (1961). En dépit de quelques trous de mémoire (sur des dates par exemple), on constate que l'esprit de Agnes VARDA était resté clair et sa parole, fluide alors qu'elle avait 89 ans, lui permettant d'offrir un témoignage de grande qualité. Une chance, au vu du temps qu'il a fallu pour qu'elle soit reconnue à sa juste valeur.
Documentaire réalisé en 2012 et proposé en bonus dans le coffret DVD Tout(e) Varda, "Les 3 vies d'Agnès" fait référence aux trois activités artistiques auxquelles elle a consacré sa vie: la photographie, le cinéma et les arts plastiques auxquels elle préférait l'expression "arts visuels". Chacune de ses activités a occupé le devant de la scène de façon chronologique d'où "les 3 vies". Agnes VARDA avait en effet une formation de photographe qui l'a entraîné vers le cinéma qu'elle a pratiqué à partir du milieu des années cinquante et son premier film "La Pointe courte" (1954) précurseur de la nouvelle vague sous diverses formes et formats avant qu'au milieu des années 2000 elle ne diversifie encore plus le champ de ses activités. Il est cependant évident qu'il y a toujours eu une circulation entre toutes ces formes d'art, son cinéma se nourrissant de son oeil de photographe tout en préfigurant ses installations par leur mise en scène de l'hétérogénéité. C'est évident dès "La Pointe courte" (1954) qui alterne entre passages documentaires et passages de fiction, les deux grands genres entre lesquels Agnes VARDA n'a cessé de naviguer durant toute sa carrière. A l'autre bout du spectre, "Les Plages d'Agnes" (2007) fonctionne sur le principe du collage, du patchwork alors que dans "Visages, villages" (2017), elle revient à ses premières amours de photographe, épaulée par JR comme un passage de relai.
En dépit de son titre et de son ouverture sur des photographies (dont certaines déjà évoquées dans "Les Plages d'Agnes" (2007) comme l'exposition à Avignon consacrées à celles du TNP de Jean VILAR), le documentaire évoque surtout la troisième vie de Agnes VARDA, fonctionnant comme un catalogue d'expositions de l'artiste. Un art du fragment, que ce soit au travers d'une série de portraits et miroirs brisés, un recueil de témoignages ("Quelques veuves de Noirmoutier") (2006) que l'on écoute séparément alors qu'un grand écran les relie tous ou encore le travail de mémoire effectué à l'occasion de l'hommage aux Justes de France en 2007. Un travail de mémoire également présent lors de l'évocation de la rétrospective de l'oeuvre de, Agnes VARDA en Chine en 2012, plus de cinquante ans après son premier voyage sous l'ère Mao. Comme le rappelle l'artiste, la révolution culturelle a détruit une grande partie du patrimoine culturel de la Chine mais également nombre de souvenirs personnels. Si bien que les photographies et objets rapportés du voyage de 1957 constituent une sorte d'exhumation de vestiges d'un passé perdu. S'y ajoute une réflexion sur les différences de perception de ses installations en France et en Chine et sur la délicate question de la traduction des témoignages. La permanence de quelques totems comme la cabane, revisitée façon pagode sert de fil rouge entre tous les éclats de l'artiste. Un documentaire passionnant donc pour tous les fans de Agnes VARDA et plus généralement d'art tous azimuts.
Pour les 80 ans de Catherine DENEUVE fêtés le 22 octobre 2023, Arte lui consacre un cycle de six films et un documentaire inédit. Celui-ci revient sur les plus de soixante ans de carrière de l'icône du cinéma français avec un titre malin qui fait référence à la polysémie du terme. Comme Greta GARBO, Catherine DENEUVE apparaît aux yeux des cinéastes et des cinéphiles comme une page blanche à noircir de rêves. Son masque de blonde froide et impassible qui aurait tout à fait pu lui ouvrir les portes du cinéma de Alfred HITCHCOCK en fait aussi quelqu'un de mystérieux dont on a envie de sonder les profondeurs. C'est ce que fait à sa manière Roman POLANSKI dans "Repulsion" (1965) qui rappelle quelque peu "Vertigo" (1946) à ceci près qu'au lieu de montrer un homme névrotiquement amoureux d'une image figée et mortifère qui lui échappe, il montre des hommes se faisant prendre au piège par une folle furieuse cachée sous son apparence angélique. Dans le site web, la Kinopithèque, l'article consacré à "Répulsion" évoque " le piège de l’image qu’est le cinéma pour les belles femmes : elles sont enfermées dans la pellicule et ne peuvent échapper à leur destin de fantasmes masculins". Et d'évoquer "Belle de jour" (1966) de Luis BUNUEL qui a énormément contribué à façonner Catherine DENEUVE comme un fantasme sur pattes bien que le premier pygmalion de l'actrice ait été Jacques DEMY, lui qui en a fait une princesse placée sur un piédestal. On comprend mieux son désir de liberté par la suite avec un appétit de cinéma insatiable où elle a pu jouer à casser cette image. Le film montre le rôle émancipateur joué par Francois TRUFFAUT qui lui a donné des rôles actifs: aventurière très masculine dans "La Sirene du Mississipi" (1969), directrice de théâtre dans "Le Dernier metro" (1980). D'une certaine manière "Potiche" (2010) retrace bien ce parcours qui a fini par imposer Catherine DENEUVE comme une femme de tête, capable de se renouveler sans cesse "aveugle, muette, amputée, meurtrière, vampire, mère de famille, fille mère, lesbienne, alcoolique" et en même temps, parfaitement reconnaissable de rôle en rôle. Le film qui fait intervenir de nombreux réalisateurs ayant travaillé avec elle (Arnaud DESPLECHIN, Andre TECHINE, Benoit JACQUOT, Nicole GARCIA etc.) insiste sur sa manière de travailler comme membre d'un tout et en se jetant dans le vide sans préparation. C'est sans doute pour cela qu'elle est si peu une actrice de composition mais plutôt d'appétit pour les films.
Un OVNI que ce documentaire de Jacques ROZIER de qualité VHS et pollué par un timecode apparent qui aussi incroyable que cela paraisse raconte en fait la genèse improbable sinon de la totalité de "Maine Ocean" (1986), du moins celle de la séquence "Le roi de la samba". Pourtant à priori, on est très loin de l'univers du cinéma. Le documentaire nous plonge en effet au coeur de la tournée du "Podium-Europe 1" de l'année 1984. Présentés par Michel Drucker, la série de concerts ressemble à une déclinaison "vacances à la mer" de son émission "Champs-Elysées". Au menu, Linda de Suza, Claude Barzotti et Bernard MENEZ avec son tube "Jolie Poupée" qui cartonnait alors dans les hit-parades. Or sans être aussi schizophrène que Takeshi KITANO (qui avant sa consécration à Venise comme grand cinéaste était aux yeux des japonais un humoriste de télévision) Bernard MENEZ était déjà en 1984 l'un des interprètes fétiches de Jacques ROZIER. "Du cote d'Orouet" (1971) qui avait lancé sa carrière lui avait d'ailleurs ouvert les portes de la nouvelle vague puisque deux ans plus tard, il figurait à l'affiche de "La Nuit americaine" (1973) de Francois TRUFFAUT (ce qui ne l'avait pas empêché de jouer aussi dans des comédies populaires). C'est donc pour les beaux yeux de Bernard MENEZ que Jacques ROZIER tourne le documentaire "Oh oh oh jolie tournée". L'acteur-chanteur est en effet de presque tous les plans et quand il ne chante pas sur scène, Jacques ROZIER le suit partout: à l'hôtel, en séances de dédicaces, dans la maison de vacances de Michel Drucker (à propos de ce dernier, il fait une remarque amusante, se demandant dans quelles vitamines il puise son énergie). L'air de rien, Jacques ROZIER capte donc l'air d'un temps révolu où les émissions, chansons et stars de variétés étaient reines, montre sa fascination pour le monde de la télévision et des vacances à la mer et fait le portrait d'un homme qui pourrait être le voisin de palier, en décalage par rapport au cirque qui l'entoure*. Un cirque auquel participe en toile de fond une troupe de danseurs brésiliens (dont Rosa-Maria GOMES, future Dejanira de "Maine Ocean") (1986) que Jacques ROZIER filme dans les coulisses se moquant de Bernard MENEZ chantant sur scène avec une danseuse blanche comme deux faces de la même médaille. Lorsqu'ils sont réunis sous la caméra de Jacques ROZIER après le spectacle, Bernard MENEZ dit "Le Brésil et moi, on était fait pour s'entendre". C'est sur ce malentendu que le cinéaste va construire"Maine Ocean" (1986).
* Pour reprendre les propos de l'émission que France Culture lui a consacré, "Souvent dans le cinéma, on lui reproche les succès du théâtre Michel et de la chanson populaire. Les êtres avec physique d’homme en vacances et lumière de 30 juin, ça fait des jaloux. Bernard Menez aime raconter la dernière scène du film de Jacques Rozier, Maine Océan : un contrôleur des trains qui veut changer de vie. Bernard Menez a changé de métiers mille fois, il a le physique d’un homme en vacances, c’est-à-dire un homme disponible à rêver et à changer- lui qui a aussi eu envie de faire bouger les lignes en politique. Bernard Menez donne envie de repenser nos physiques d’hommes et de femmes pressés, nos physiques de l’année, nos physiques de septembre pour en faire des physiques de juillet".
Avec son titre faisant écho à "Naissance d'une nation" (1915), William KAREL a réalisé un film documentaire consacré à l'éclosion d'une star dont il fut le témoin en tant que photographe de plateau sur les deux derniers films de Francois TRUFFAUT, "La Femme d'a cote" (1981) et "Vivement dimanche !" (1983). La relation amoureuse entre le cinéaste et la jeune actrice qui fut révélée à lui par "Les Dames de la cote (1979) avant qu'il ne la propulse au sommet forme le réacteur du film qui propose une autre originalité. Elle consiste à confronter la biographie réelle des années de jeunesse de Fanny ARDANT déjà peuplée d'anecdotes romanesques à une version fictionnelle imaginée avec l'artiste dans les années 80 qui s'en donne à coeur joie, réinventant ses premières années sous le prisme de l'histoire du cinéma, de "Le Cuirasse Potemkine" (1925) à "Le Diabolique Docteur Mabuse" (1960). Le résultat d'une belle complicité avec le réalisateur-photographe et au-delà, avec la caméra et le conte. On est presque surpris de voir défiler à toute vitesse ses quarante années de carrière dans les dernières minutes, jusqu'au récent "Les jeunes amants" (2020) mais ce choix se défend. En effet de son propre aveu, sa passion pour Truffaut fut le climax de sa vie, "Huit Femmes" (2002) de Francois OZON semble être un prolongement de sa vie fictionnelle au milieu des géants du cinéma alors que ses derniers films mettent l'accent sur ce qui en elle ne vieillit pas et notamment sa voix si particulière qui pourtant lui avait valu d'être renvoyée dans sa jeunesse.
Un retour d'expérience était nécessaire pour appréhender la filmographie de cet OVNI qu'est Quentin DUPIEUX dans le paysage cinématographique français. Le documentariste Charles Bosson a donc décidé de rencontrer le réalisateur et son équipe sur le tournage de "Daaaaaali!" (2022) alors que le secret autour de "Yannick" (2023) n'avait pas encore été éventé. Il a également enregistré de nombreux témoignages, notamment dans le décor qui a servi pour "Au Poste !" (2018), à savoir le siège du parti communiste. Une bonne idée, de même que les séquences avec Quentin Dupieux tournées dans une fromagerie ou avec Joan LE BORU, décoratrice et femme du réalisateur dans un bric à brac d'objets. Ces décors réels mettent en avant l'aspect artisanal du travail de Quentin Dupieux, souligné également par Olivier Alfonso, le créateur des effets spéciaux de ses films. Le ton était donné dès l'époque où Quentin Dupieux composait de la musique électronique réalisait des clips et des publicités pour Levi's. Sa marionnette, Flat Eric était à l'origine un simple gant de toilette et on retrouve tout au long de ses films le goût pour l'animation rudimentaire d'objets et de bestioles (du pneu Rubber à la mouche géante de "Mandibules" (2020) en passant par le rat baveur de "Fumer fait tousser") (2021). D'autres aspects de son travail sont évoqués, en particulier la précision des scénarios et des dialogues ainsi que du montage qui s'effectue pendant la fabrication du film. Paradoxalement si le cinéma surréaliste de Dupieux fonctionne c'est parce qu'il est le fruit d'un travail rigoureux. On remarque également qu'à l'image de sa musique faite de boucles sonores, son cinéma se déroule souvent en lieux clos (avec une dramaturgie de pièce de théâtre) ou prend la forme de circonvolutions temporelles. Un aspect resserré que l'on retrouve également dans la courte durée de ses métrages. Leur ton décalé est également rapidement évoqué, notamment par les comédiens récurrents de ses films comme Anais DEMOUSTIER, Blanche GARDIN ou Gregoire LUDIG. Un bon moyen de mieux comprendre l'univers de Quentin Dupieux.
C'est plutôt amusant de voir sur des images d'archives Marlene DIETRICH prétendre ne pas connaître Greta GARBO et rejoindre le concert de louanges convenu à son propos. Une excellente comédienne soucieuse de préserver son image tout en esquivant les questions qui fâchent se dit-on. La réalité fut en effet bien différente. Dans la collection "Duels" de France 5, le documentaire de Marie-Christine GAMBART nourri d'images d'archives et de témoignages de spécialistes se penche en effet sur la relation complexe des deux légendes hollywoodiennes d'origine européenne. D'un côté une certaine fascination et une volonté d'imitation (surtout de la part de Dietrich vis à vis de Garbo qui accéda au statut de star avant elle). De l'autre une rivalité féroce par studios interposés (la MGM pour Garbo, la Paramount pour Dietrich) mais aussi par conquêtes interposées, Dietrich qui collectionnait les aventures ayant séduit l'amante de Garbo, Mercedes de Acosta au début des années trente. Les deux femmes étaient en effet androgynes et bisexuelles au point qu'une liaison entre elle au milieu des années vingt est évoquée sans que l'on en ait la preuve formelle. Idem en ce qui concerne leur réunion à l'écran, la rumeur prêtant à une figurante les traits de Marlène Dietrich dans "La Rue sans joie" (1925) s'avérant infondée d'après les historiens du cinéma (et Marlène Dietrich elle-même puisqu'elle n'avait soi-disant jamais rencontré Garbo). A défaut de certitudes, un film a eu l'idée de les réunir à l'écran à l'aide d'images d'archives dans les années 1990, soit après leurs décès respectifs. Les deux stars savaient préserver leurs zones d'ombre qui faisaient partie de leur aura. Néanmoins leurs personnalités comme leurs stratégies ont été différentes. Greta Garbo a joué sur le silence et le retrait alors que Marlène Dietrich, moins réticente vis à vis des médias (même si c'était pour les pipeauter) s'est engagée contre le nazisme en allant soutenir les soldats américains au front pendant la guerre. Elle a également continué sa carrière plus longtemps, acceptant de vieillir sous les caméras, du moins, jusqu'à ce qu'on lui fasse comprendre qu'elle était devenue has been.
"Tout a commencé en 1977 sur une plage de l'archipel d'Hawaï… ", dit la narratrice du documentaire "Indiana Jones à la recherche de l'âge d'or perdu" (2020) en préambule, et sur un échange rapide entre deux amis. « Ça s'appelle Indiana Jones, explique alors George LUCAS à Steven SPIELBERG. Ça se passe dans les années 1930. C'est un film d'aventures surnaturelles. C'est comme un serial. C'est comme un James Bond mais en mieux ».
Très complet et didactique, le film, sorti à l'occasion de la présentation au festival de Cannes du cinquième volet de la saga se penche sur sa genèse avant d'analyser le phénomène. On y apprend une foule de choses. A commencer par la mue de Steven SPIELBERG alors en disgrâce auprès des studios en raison de l'échec de "1941" (1979) et de sa réputation à dépasser le budget et les délais à qui George LUCAS donna une seconde chance qu'il sut saisir pour gagner en rigueur et devenir un pilier du blockbuster hollywoodien. Les sources d'inspiration, sérials à suspense et petit budget diffusé dans les cinémas de quartier pour divertir les foules et James Bond mais aussi grands films d'aventures de l'âge d'or hollywoodien, genre alors tombé en désuétude comme le western ou la comédie musicale. La création de l'icône à partir d'éléments composites: le look de Charlton HESTON dans "Le Secret des Incas" (1954), le cynisme de Humphrey BOGART dans "Le Trésor de la Sierra Madre" (1947), la droiture de Stewart GRANGER dans "Les Mines du roi Salomon" (1949), l'humour et la décontraction de Jean-Paul BELMONDO dans "L'Homme de Rio" (1964) que Steven SPIELBERG adorait, faisant ainsi entrer sans le savoir une touche "Tintin" dans l'univers qu'il était en train de créer. Les conséquences enfin de l'énorme succès de la saga qui a relancé la vogue du film d'aventures, suscitant une foule de déclinaisons et un énorme merchandising tout en générant un mythe moderne à l'égal de celui des chevaliers Jedi.
Car le documentaire contient une dimension critique en contextualisant l'oeuvre de George LUCAS et Steven SPIELBERG. "Indiana Jones" comme "Star Wars" a contribué à refermer le chapitre contestataire des années 70 marqué par le cinéma du nouvel Hollywood au profit des grosses franchises de divertissement des années 80 empreintes d'idéologie reaganienne. Le comportement de Indiana Jones face aux indigènes (forcément barbares) est celui de l'occidental "civilisé" conquérant et un peu arrogant. S'y ajoute une dimension consumériste (les produits dérivés, le concept de franchise, le cinéma "pop-corn") et régressive: pour emporter l'adhésion du plus grand nombre, il ne faut plus faire réfléchir mais divertir et procurer des sensations d'où l'utilisation d'une mécanique d'action frénétique faisant penser à un rollercoaster. Les auteurs vont jusqu'à montrer à raison l'aspect plutôt conservateur des "Indiana Jones" quant au statut des femmes par rapport à certains films ultérieurs reprenant ses codes comme "À la poursuite du Diamant vert" (1984) (Robert ZEMECKIS a beau être un disciple de Steven SPIELBERG, il a ses obsessions propres et les femmes fortes en font partie).
Le documentaire "Wim Wenders, Desperado" réalisé à l'occasion de son 75eme anniversaire est à la hauteur du cinéaste: éclairant, brillant et passionnant. On frise vraiment la perfection. On le voit jouer dans les scènes les plus emblématiques de ses films reconstituées à l'identique à la place de Harry Dean STANTON et de Bruno GANZ ou simplement se promener dans leurs décors quand un savant montage ne met pas le Wim WENDERS d'aujourd'hui avec un journal faisant allusion au décès de l'ange Damiel face au Benjamin Zimmermann de "L'Ami américain" (1977). Cet aspect ludique et nostalgique qui fait penser à la recréation de "Shining" (1980) dans "Ready Player One" (2018) vient aérer une analyse de fond qui nous apprend beaucoup sur la manière de travailler du cinéaste. Wim WENDERS fonctionne à l'intuition et créé son film au fur et à mesure de son tournage ce qui en dépit de sa fascination pour le cinéma hollywoodien le rend incompatible avec lui. Un constat fait par lui et Francis Ford COPPOLA au travers de "Hammett" (1982) et de "L'État des choses" (1982), le deuxième faisant presque figure de "making of" du premier. C'est également ce besoin de liberté dans la création, sans canevas préalablement établi qui explique le choix de Wim WENDERS de se tourner vers le documentaire au détriment de la fiction à partir surtout des années 2000*. Autre aspect bien mis en valeur par le film, la polyvalence artistique de Wim WENDERS qui a choisi le cinéma comme synthèse de tous les autres arts. Et c'est bien ainsi qu'apparaissent ses meilleurs films: des oeuvres d'art totales. Les nombreux témoignages d'archives ou contemporains du film font ressortir l'aspect cosmopolite de ses collaborateurs et amis, qu'ils soient allemand comme Rüdiger VOGLER et Werner HERZOG, suisse comme Bruno GANZ, néerlandais comme Robby MÜLLER, belge comme Patrick BAUCHAU, américain comme Harry Dean STANTON ou français comme Agnès GODARD et Claire DENIS. Un film qui ouvre en grand l'appétit de voir et de créer des films.
* Une démarche assez semblable à un autre de mes cinéastes préférés, John CASSAVETES ce qui explique la présence de Peter FALK dans "Les Ailes du désir" (1987) et sa suite.
Les étiquettes accolées aux cinéastes masquent bien souvent la réelle portée de leur oeuvre. Celle de Douglas SIRK qualifiée de mélodramatique est aussi flamboyante que déchirante, tournant autour d'histoires d'amour romantiques ou filiales contrariées par des conventions sociales étriquées. C'est qu'elle se nourrit d'une tragédie personnelle ce que le documentaire de Roman HÜBEN démontre. Conformément à sa volonté, son biographe Jon Halliday a attendu 1997 (soit dix ans après sa mort) pour sortir une version augmentée de l'ouvrage qu'il lui a consacré "Sirk on Sirk" et ainsi révéler au public que la seconde femme de Douglas Sirk qui était d'origine juive avait été dénoncée par la première, devenue nazie. Douglas Sirk qui s'appelait à l'époque encore Detlef SIERCK s'était d'abord réfugié à la UFA puis avait fini par se résoudre à quitter l'Allemagne en 1937 avec son épouse lorsque la UFA était passée sous contrôle nazi, laissant derrière lui Klaus, le fils qu'il avait eu avec sa première femme en 1925 et qu'il n'avait plus le droit d'approcher. Devenu acteur dans des films de propagande et embrigadé dans les jeunesses hitlériennes, Klaus fut tué sur le front russe en 1944. L'ombre de ce fils à jamais perdu plane sur la majeure partie de la filmographie du cinéaste. De façon explicite dans "Le Temps d'aimer et le temps de mourir" (1958) ou implicite avec le fils de substitution que fut pour Douglas Sirk, Rock HUDSON né en 1925 comme Klaus. Quant à la forme de ses films, elle joue sur le faux pour mieux révéler le vrai. Ainsi en est-il des ruines de "Le Temps d'aimer et le temps de mourir" (1958) qui sont de vraies ruines allemandes mais ont l'air fausses ou des propos de Rainer Werner FASSBINDER qui appartient à la génération de cinéastes allemands "orpheline" des années 70 contrainte d'aller se chercher des mentors dans celle de leurs grands-parents* "Pour moi en tant que cinéaste, il y a eu un avant et un après avoir vu les films de Douglas Sirk. Ce sont des films qui pour moi sont très connectés à la vie. Même si ce sont des histoires très artificielles (...) ils sont incroyablement vivants dans l'effet qu'ils produisent dans nos têtes." Le documentaire m'a d'ailleurs appris que les deux cinéastes avaient travaillé ensemble sur trois courts-métrages dont l'un avec Hanna SCHYGULLA.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)