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Articles avec #documentaire tag

Enfants pêchant des crevettes

Publié le par Rosalie210

Alexandre Promio, Louis Lumière (1896)

Enfants pêchant des crevettes

Vu dans une version restaurée en noir et blanc, le résultat est si bluffant qu'on a l'impression que le film a été réalisé hier. Il existe aussi dans une version colorisée tout aussi saisissante. On voit des enfants munis d'épuisettes pêcher des crevettes dans un chenal sur une plage d'Angleterre sous l'oeil attentif de leurs parents. Comme une sorte de "Mort a Venise" (1971) documentaire, les enfants peuvent se mouvoir avec naturel, les filles portant leurs jupes relevées, les garçons, des shorts ou des pantalons courts et tous ou presque étant pieds et jambes nus, à l'inverse des parents, habillés de pied en cap. La diagonale choisie pour le cadre du tableau animé permet de voir au loin. C'est le chef opérateur de Louis LUMIERE, Alexandre PROMIO qui a réalisé le film. Une merveille.

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Et la femme créa Hollywood

Publié le par Rosalie210

Clara Kuperberg, Julia Kuperberg (2015)

Et la femme créa Hollywood

"L'histoire écrite par les vainqueurs", cela vaut aussi pour les femmes, tombées dans les oubliettes de l'histoire du cinéma hollywoodien dès que celui-ci commença à transmettre par écrit la légende de son premier âge d'or autour des années 30-40. Sauf qu'il y avait eu déjà un premier âge d'or au sein des studios californiens dans les années 10 et 20. Il tenait dans un carton d'archives de la cérémonie des Oscars de ces années là. O surprise: des photos de femmes à tous les postes: réalisatrices, scénaristes, monteuses, productrices, directrices de studios. Des photos sans nom, des visages oubliés, quel que soit leur succès et leur reconnaissance de leur vivant comme Frances MARION, autrice de 300 scénarios dont beaucoup pour Mary PICKFORD et titulaire de deux Oscars ou encore Lois WEBER, à la tête du premier studio portant son nom.

La raison de cette concentration féminine dans les premières années d'existence du cinéma est très simple à comprendre. Il s'agissait alors d'une forme de divertissement expérimental auquel n'était attaché ni prestige social, ni fortune. Il était donc méprisé par les hommes et investi par les femmes. Dès que le cinéma devint un business dans l'entre-deux-guerres, surtout avec l'arrivée du parlant, les hommes prirent les commandes et renvoyèrent les femmes dans l'ombre, sauf en tant qu'actrices, seul domaine où elles pouvaient encore exercer un pouvoir leur permettant rarement d'atteindre d'autres fonctions. Le rôle des syndicats corporatistes dans cette mutation est souligné car les femmes en étaient exclues. Conséquence, alors qu'il existait une centaine de réalisatrices avant 1930, il n'y en avait plus que deux après cette date, Dorothy ARZNER et Ida LUPINO. Quant aux pionnières, elles tombèrent dans l'oubli, les soeurs Kuperberg soulignant que durant leurs études de cinéma, elles n'en avait jamais entendu parler. La transmission sélective de l'histoire de cet art comme celui des autres d'ailleurs fait que l'on met Charles CHAPLIN dans la lumière en laissant Mabel NORMAND qui l'a pourtant dirigé dans l'ombre. Et il en va de même bien entendu pour Georges MELIES et Alice GUY. Non seulement le film rend à cette pionnière du cinéma la primauté du premier film narratif de l'histoire du cinéma mais également du premier film sonore, dès 1906. Quant à Mae WEST, le film rappelle qu'elle scénarisait ses films et qu'elle avait casté pour le rôle masculin de l'un d'entre eux un parfait inconnu qui n'allait pas le rester longtemps, Cary GRANT.

Il faut quand même souligner que depuis 10 ans et la sortie du film, la situation a tout de même évolué, tant en ce qui concerne la place des femmes dans le cinéma hollywoodien de nos jours que dans la transmission de leur héritage, même s'il reste du chemin à parcourir. Aux côtés de Kathryn BIGELOW, il y a maintenant Chloe ZHAO et Jane CAMPION (la pionnière des prix!) sans parler du prix du scénario remis à Justine TRIET alors que les pionnières sortent de l'ombre, une à une.

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Il était une fois..."La Loi de Téhéran"

Publié le par Rosalie210

Pierre-Olivier François (2023)

Il était une fois..."La Loi de Téhéran"

"La Loi de Téhéran", grosse claque cinématographique de 2021 méritait bien un making-of retraçant sa genèse. Et de fait, le documentaire de Pierre-Olivier FRANCOIS qui s'inscrit dans la collection "Un film et son époque" est particulièrement fouillé. Il faut dire que la conseillère artistique du film est Asal Bagheri, enseignante-chercheuse et spécialiste du cinéma iranien dont j'ai pu apprécier la qualité des interventions lors d'une conférence consacrée à la censure dans le cinéma iranien. Elle intervient à plusieurs reprises dans le documentaire, tout comme Saeed ROUSTAEE, Payman MAADI et d'autres membres de l'équipe du film. Le documentaire, qui rappelle l'importance du cinéma en Iran, y compris depuis la révolution islamique de 1979 souligne la singularité de "La Loi de Téhéran" au sein de la production cinématographique nationale. En effet, à l'inverse du film d'auteur intimiste d'un Abbas KIAROSTAMI ou Asghar FARHADI fait pour concourir à Cannes, "La Loi de Téhéran" s'apparente à un blockbuster et reprend nombre de codes du cinéma américain grand public. Il a d'ailleurs été adoubé par William FRIEDKIN comme une sorte de "French Connection" (1971) iranien. C'est sans doute l'une des clés de son succès international. Mais il fait également un triomphe en Iran, de par son traitement réaliste et humain du fléau de la drogue gangrenant la société des Mollahs. Le documentaire fait d'ailleurs le point sur l'importance du trafic et de la consommation dans le pays qui partage une frontière avec l'Afghanistan, principal producteur mondial d'opium et d'héroïne. Le film dans lequel ont tourné de véritables drogués fait la lumière sur un phénomène ne cessant de prendre de l'ampleur en dépit de la répression du régime qui condamne à mort trafiquants et consommateurs en possession de plus de 30 grammes de drogue. C'est pourquoi le flic intègre joué par Payman MAADI ne peut tirer aucune gloire de ses succès. Quant au trafiquant, joué par Navid MOHAMMADZADEH qui a connu avec ce film une notoriété internationale méritée, il accède à une profondeur qui en fait un authentique personnage tragique.

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Azar

Publié le par Rosalie210

Malik Bourkache Daoud (2024)

Azar

Depuis janvier 2024, "Azar" (mot berbère qui signifie racines) est projeté en avant-première dans plusieurs villes de France et d'Algérie (Paris, Toulouse, Nice, Marseille, Lyon, Montpellier, Bordeaux, Oran, Bejaia ...) Il s'agit du premier long-métrage documentaire de Malik Bourkache qui a voulu rendre hommage à sa culture d'origine. Le film est centré sur trois femmes kabyles d'environ 60-70 ans, en tenue traditionnelle qui maîtrisent l'une des activités séculaires de la région. La première est agricultrice, la seconde tisserande et la troisième, potière. On les suit dans leur quotidien, marqué également par la confection de plats locaux (galette de semoule accompagnée d'une purée de piments et de tomates par exemple) à l'aide de techniques artisanales rudimentaires qui n'ont guère changé au cours du temps, hormis le réchaud à gaz et quelques appareils modernes à la présence discrète. La robustesse de ces femmes qui en dépit de leur âge s'activent du matin au soir dans des conditions spartiates (elles travaillent et discutent assises par terre, grimpent aux arbres, marchent souvent pieds nus) est mis sur le compte d'un mode de vie jugé sain mais est aussi lié à un passé de misère où il fallait survivre. Le réalisateur filme ces femmes dans un but de transmission de cet héritage en train de disparaître avec l'acculturation des jeunes générations. En creux, il dresse aussi un constat paradoxal du statut des femmes kabyles. On ne voit qu'elles, les hommes sont absents mais en même temps, tout repose sur elles ou presque et si cette vie frugale proche de la terre a des côtés enviables en terme de santé et de sérénité, on ne perd pas de vue qu'elle a été imposée par une nécessité révolue (et on ne voit pas toute la rudesse du milieu montagnard, les chaleurs torrides en été, le froid glacial en hiver). On remarque également que le réalisateur filme ces femmes au présent, sans leur poser de questions indiscrètes ce qui est une marque du respect qu'il leur porte et n'accompagne le documentaire d'aucune fioriture (pas de musique, pas de voix-off etc.).

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Varda par Agnès

Publié le par Rosalie210

Agnès Varda (2019)

Varda par Agnès

Durant toute sa vie d'artiste, Agnes VARDA s'est livré au jeu de l'autoportrait sous diverses formes (mosaïque, peinture, photographie, cinéma etc.) En vieillissant, son travail s'est enrichi d'une dimension autobiographique dont l'aboutissement est "Les Plages d'Agnes" (2007). Cette oeuvre est aussi une somme artistique, mêlant les trois passions de Agnes VARDA: la photographie, le cinéma et les arts visuels avec de nombreux aperçus de son travail. Durant la décennie qui a suivi et surtout dans les dernières années de sa vie, Agnes VARDA a multiplié les documentaires sur son oeuvre, comme dans "Les 3 vies d'Agnes" (2012) ou "A Visual History with Agnes Varda" (2017). "Varda par Agnès", son ultime film ne fait pas exception à la règle. Se composant de deux parties chronologiques, "Causerie 1" (1954-1994) et "Causerie 2" (1994-2019), il se présente sous la forme d'extraits de conférences données par la réalisatrice dans lequel elle narre à la manière d'une conteuse aguerrie l'histoire de son parcours. Bien que le canevas soit chronologique, son oeuvre n'est pas présentée dans l'ordre mais selon le principe de l'association d'idées. Par exemple, dans la première causerie, elle relie "L'Opera-Mouffe" (1958) à "Documenteur" (1981) par Georges DELERUE qui a composé la musique des deux films et aussi par le fait qu'il s'agit d'oeuvres très personnelles voire introspective pour le deuxième. Dans la deuxième causerie qui est plus axée sur son oeuvre de photographe et d'artiste visuelle, le film "Les Glaneurs et la glaneuse" (2000) dont elle souligne le lien avec l'avènement technologique des caméras numériques permettant d'approcher les populations précaires l'amène par exemple à parler de son installation "Patatutopia". Avec le mantra "inspiration, création, partage" qui a guidé son travail, Agnes VARDA met en évidence quelques uns des procédés de sa "cinécriture" (c'est à dire de son style): le mélange entre fiction et documentaire, entre les différentes formes d'art (elle met en évidence par exemple le fait que plusieurs de ses installations ont une source d'inspiration picturale avec des panneaux comme le triptyque repliable de Noirmoutier jouant sur le champ et le hors-champ et le polyptyque de "Quelques veuves de Noirmoutier") (2006) et plus généralement le goût de l'hybridité, du collage et du recyclage comme le passage où elle raconte comment elle a redonné vie aux vieilles bobines du "Le Bonheur" (1965) en transformant les boîtes et la pellicule en installation. L'ultime cadeau d'une artiste soucieuse de son héritage.

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Sois belle et tais-toi

Publié le par Rosalie210

Delphine Seyrig (1981)

Sois belle et tais-toi

C'est en assistant à une conférence au Forum des images par un spécialiste de Delphine SEYRIG, Alexandre Moussa qui lui a consacré une thèse en 2021, "Je ne suis pas une apparition, je suis une femme" que j'ai découvert son activité de réalisatrice, la plupart du temps au sein de collectifs tels que le bien nommé "Insoumuses". C'est au sein de ce collectif féministe fondé en 1974 que Delphine SEYRIG s'est formée au maniement de la caméra vidéo sous l'égide de Carole Roussopoulos, première femme a s'être saisie de cette nouvelle technologie permettant de réaliser des documentaires militants donnant la parole à tous ceux que les médias traditionnels délaissaient, dont les femmes.

"Sois belle et tais-toi" qui est son seul long-métrage, nommé ainsi d'après le film éponyme de Marc ALLEGRET a été tourné entre les USA et la France de 1975 à 1976. Il se compose d'une série d'entretiens réalisés avec vingt-trois actrices de différentes nationalités, très célèbres pour la plupart (Jane FONDA, Marie DUBOIS, Louise FLETCHER, VIVA, Maria SCHNEIDER, Shirley MacLAINE, Anne WIAZEMSKY etc.). En dépit de la médiocre qualité de l'image, c'est passionnant d'écouter une parole sincère pouvant s'exprimer librement et en confiance dans un rapport égalitaire. C'est le précurseur du mouvement "Metoo cinéma" et également des questions posées par le film de Justine TRIET, "Anatomie d'une chute" (2022). Dans ces conditions, il n'est guère étonnant qu'après une sortie confidentielle en 1981, il ait été restauré et soit ressorti en 2023. Nombre d'actrices sont frappées par la pertinence des questions que leur pose Delphine SEYRIG et se livrent à un constat édifiant des inégalités sexistes qui entravent leur carrière dans une industrie "faite par et pour les hommes". Tout y passe:
- Le faible nombre de rôles écrits pour les femmes, un pour cinq écrits pour les hommes en moyenne.
- Les stéréotypes attachés à ces rôles, souvent des ingénues, des femmes au foyer ou des prostituées. L'une des actrices qui tente de tirer l'un de ces rôles vers quelque chose de plus réaliste s'entend dire "c'est ce que les hommes veulent".
- L'absence presque complète d'histoire d'amitiés entre femmes (d'où le petit événement que fut à l'époque la sortie d'un film comme "Thelma et Louise") (1991).
- L'humiliation d'avoir été formée à l'Actor studios pour se voir proposer un rôle de pom pom girl.
- Variante, le "mansplaining" résumé par une actrice "Je suis idiote, expliquez-moi tout".
- Autre variante, la complicité masculine entre le réalisateur et son acteur principal au détriment de l'actrice qui se retrouve non seulement isolée mais piégée et manipulée. Maria SCHNEIDER évoque ainsi sa désastreuse expérience sur "Le Dernier tango a Paris" (1972) qui fait penser aux propos récents de Judith GODRECHE sur "La Fille de quinze ans" (1989) de Jacques DOILLON à savoir le coup de la scène de sexe rajoutée au dernier moment dans le scénario sans que l'actrice en soit informée et sans qu'elle ait son mot à dire.
- Plus globalement, ces femmes évoquent la dépossession de leur identité par des tyrans-Pygmalion contrôlant toute la chaîne de production et cherchant également à prendre le contrôle de leur image et de leur corps, la question du remodelage physique et de l'âge étant également abordée (les femmes priées de dégager avant la cinquantaine alors que les jeunes filles se retrouvent systématiquement avec des partenaires quinquagénaires).

Et s'il fallait encore convaincre de la brûlante actualité de ce film, il suffit d'écouter sa conclusion par Ellen BURSTYN: "En cet instant même, c'est la planète Terre qu'il faut sauver. (…) Ce film annonce le début du changement de ce qui doit se produire sur cette planète sans quoi il n'y aura plus de planète.” Ce film a près de cinquante ans. Sur le fond, on dirait qu'il a été tourné hier.

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Une famille

Publié le par Rosalie210

Christine Angot (2024)

Une famille

C'est un film brut, radical, qui prend aux tripes. Un film coup de poing qui montre la réalité de l'inceste. Non les faits en eux-mêmes mais ce qui le rend possible et ce qui lui permet de perdurer et de se reproduire dans le temps. Comme le résume parfaitement bien l'avocat de Christine ANGOT, l'inceste n'est pas un secret de famille mais l'affaire de tous. Un cancer social dont on mesure avec effroi les différentes ramifications.

Pendant que je regardais le film, j'ai réalisé pourquoi Christine ANGOT a dû tout au long de sa carrière littéraire ne cesser de dire et de redire sous une forme ou sous une autre ce qui lui était arrivé. J'ai en effet réalisé qu'elle devait avoir entre dix et vingt ans de plus que la génération Metoo: celle de Vanessa Springora, Flavie Flament, Camille Kouchner, Neige Sinno ou encore Judith GODRECHE. Le malheur de Christine ANGOT, c'est d'avoir parlé vingt ans trop tôt, quand personne n'écoutait, personne n'entendait. Bien au contraire, les images d'archives de l'émission de Thierry Ardisson en 1999 où tout le monde se moque d'elle sont aujourd'hui atroces à regarder et de ce point de vue "Une famille" apporte une pierre de plus dans le jardin de ces médias complices de l'horreur qui ne cessent plus d'être interrogés depuis l'affaire Matzneff et la violence des réactions à l'égard de Denise Bombardier, la seule personne a avoir rompu la loi du silence et de la complicité avec le bourreau.

Néanmoins, comme le titre l'indique, c'est avant tout les membres encore en vie de sa famille que Christine ANGOT interroge. Et d'abord sa belle-mère dont elle doit forcer la porte. Une scène d'une brutalité saisissante suivie d'un échange tendu qui laisse bouche bée. Car elle permet de comprendre la violence des émotions de Christine ANGOT face à ce bloc de déni parfaitement policé qu'est sa belle-mère, grande bourgeoise prétendant être de son côté tout en ne cessant de mettre en doute ses propos voire de renverser les rôles, l'accusant d'être violente voire d'avoir séduit son mari. Et la suite où elle porte plainte contre elle montre bien jusqu'où peut aller ce mécanisme pervers d'inversion. Avec sa mère également, les relations ne sont pas simples, même si une deuxième séquence vient nuancer la première qui donne l'impression que celle-ci est coupée de toute empathie. L'inertie de l'ex-mari est explicitée par le fait qu'il est lui-même une ancienne victime et donc, a été incapable de réagir de façon appropriée. On se rend compte à quel point l'inceste tord voire renverse tous les repères. La seule personne qui s'avère capable de remettre les choses à leur juste place est la fille de Christine ANGOT que le combat de sa mère a protégé et qui est solidaire d'elle. On ressort de ce film secoués et admiratifs devant le courage de cette femme pugnace dont la radicalité fait écho à la violence qu'elle a pris presque toute sa vie dans la figure et qui montre aussi la vulnérabilité et la solitude de la petite fille qu'elle fut et qu'elle refuse d'abandonner à son triste sort.

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La Rosière de Pessac

Publié le par Rosalie210

Jean Eustache (1979)

La Rosière de Pessac

Jean EUSTACHE revient à Pessac, son lieu de naissance “avec cette idée que si on filme la même cérémonie qui se déroule sous tous les régimes, toutes les Républiques, on peut filmer le temps qui passe […] je voudrais que les deux films soient montrés ensemble : d’abord celui de 79, ensuite celui de 68. Une façon de dire aux gens : si vous avez envie de savoir comment ça se passait avant, restez, vous allez voir”.

Inversement aux préconisations de Jean EUSTACHE, j'ai regardé son diptyque documentaire dans l'ordre chronologique ce qui est je pense une expérience tout aussi intéressante de confrontation entre la tradition et la modernité, entre la rupture et la continuité. Que l'on remonte le temps ou bien que l'on avance dans les époques, ce qui frappe l'esprit, c'est à la fois l'immuabilité du rituel et de la symbolique qui l'accompagne et les profonds changements économiques, sociaux, sociétaux et urbanistiques entre 1968, date du premier film et 1979, date du deuxième qui ausculte les signes de déclin du monde perpétué au travers de l'élection annuelle de la rosière qui n'a pris fin cependant qu'en 2015*. Jean EUSTACHE ne commente pas, il donne à voir en temps réel un cérémonial à l'oeuvre, allant de l'élection jusqu'à la célébration, sans jugement, dans un esprit proche de celui des frères Lumière.

Le film de 1968 s'inscrit dans une tradition que l'on devine quasi immuable depuis 1896, date de la réactivation d'une coutume du Moyen-Age par un notable local. On pense aux élections de miss de village comme dans "Les Vitelloni" (1953) sauf que ce n'est pas tant la beauté qui est célébrée que la "vertu", la "moralité", le "mérite" s'inscrivant dans le corps d'une jeune fille vierge et si possible pauvre, histoire de combiner moralité et charité. La séparation de l'Eglise et de l'Etat n'est visiblement pas arrivée jusqu'à Pessac, de même que la révolte alors en cours de la jeunesse contre le conservatisme des moeurs. C'est la France rurale "éternelle" célébrée par Pétain pendant la guerre qui se met en scène à travers cette cérémonie, avec ses notables, son curé, ses "dames patronnesses", ses paysans, ses femmes "naturellement" au foyer, ses familles nombreuses. L'heureuse élue est revêtue d'une robe de première communiante, d'une couronne de fleurs, est promenée dans tout le village, assiste à la messe en son honneur puis à une cérémonie à la mairie et est priée de représenter le village durant un an. Elle reçoit également un pécule. Et pour enfoncer le clou de l'immuabilité du rituel, elle remet un présent aux rosières qui l'ont précédé jusqu'à la toute première, née en 1877 et âgée de 91 ans!

Le film de 1979 est un choc (et j'imagine que l'inverse est tout aussi vrai). Le cérémonial est exactement le même avec d'autres acteurs dans les mêmes rôles, la symbolique également. Cependant, l'artifice de l'opération saute aux yeux. Pas seulement parce que la couleur a remplacé le noir et blanc. Mais parce que la ville a remplacé la campagne. Certes, le centre de Pessac n'a pas changé, mais la jeune fille choisie habite à Formanoir, un quartier HLM typique des 30 Glorieuses et qui rend tangible tout d'un coup la proximité de Bordeaux et l'intégration de la commune de Pessac dans une grande métropole. Alors qu'en 1968, la jeune fille devait être issue d'une famille de Pessac, celle de 1979 est originaire de Normandie et illustre l'exode rural, de même qu'il est devenu impossible de confier à un aéropage de femmes de cultivateurs le soin de procéder à l'élection. La fin des paysans se combine à des allusions permanentes à la crise économique et au chômage. Enfin et surtout, Jean EUSTACHE saisit avec une acuité remarquable les propos "off" des membres du jury qui tombent les masques. Entre celui qui se demande pourquoi cela ne pourrait pas être un homme qui serait élu "rosier" et les dames du coin qui se demandent quelle est leur utilité en passant par celle qui raconte qu'elle a été marraine d'une rosière ayant fait une fausse couche trois mois avant être élue, on comprend que si chacun continue à jouer son rôle social dans le jeu du pouvoir local, personne n'est dupe. Ainsi si le film de 1968 a une grande valeur historique et anthropologique, celui de 1979 y ajoute une forte dose de dimension critique.

* Nul doute que s'il avait vécu plus longtemps, il y aurait eu une troisième voire une quatrième rosière de Pessac!

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La Rosière de Pessac

Publié le par Rosalie210

Jean Eustache (1968)

La Rosière de Pessac

Jean EUSTACHE revient à Pessac, son lieu de naissance “avec cette idée que si on filme la même cérémonie qui se déroule sous tous les régimes, toutes les Républiques, on peut filmer le temps qui passe […] je voudrais que les deux films soient montrés ensemble : d’abord celui de 79, ensuite celui de 68. Une façon de dire aux gens : si vous avez envie de savoir comment ça se passait avant, restez, vous allez voir”.

Inversement aux préconisations de Jean EUSTACHE, j'ai regardé son diptyque documentaire dans l'ordre chronologique ce qui est je pense une expérience tout aussi intéressante de confrontation entre la tradition et la modernité, entre la rupture et la continuité. Que l'on remonte le temps ou bien que l'on avance dans les époques, ce qui frappe l'esprit, c'est à la fois l'immuabilité du rituel et de la symbolique qui l'accompagne et les profonds changements économiques, sociaux, sociétaux et urbanistiques entre 1968, date du premier film et 1979, date du deuxième qui ausculte les signes de déclin du monde perpétué au travers de l'élection annuelle de la rosière qui n'a pris fin cependant qu'en 2015*. Jean EUSTACHE ne commente pas, il donne à voir en temps réel un cérémonial à l'oeuvre, allant de l'élection jusqu'à la célébration, sans jugement, dans un esprit proche de celui des frères Lumière.

Le film de 1968 s'inscrit dans une tradition que l'on devine quasi immuable depuis 1896, date de la réactivation d'une coutume du Moyen-Age par un notable local. On pense aux élections de miss de village comme dans "Les Vitelloni" (1953) sauf que ce n'est pas tant la beauté qui est célébrée que la "vertu", la "moralité", le "mérite" s'inscrivant dans le corps d'une jeune fille vierge et si possible pauvre, histoire de combiner moralité et charité. La séparation de l'Eglise et de l'Etat n'est visiblement pas arrivée jusqu'à Pessac, de même que la révolte alors en cours de la jeunesse contre le conservatisme des moeurs. C'est la France rurale "éternelle" célébrée par Pétain pendant la guerre qui se met en scène à travers cette cérémonie, avec ses notables, son curé, ses "dames patronnesses", ses paysans, ses femmes "naturellement" au foyer, ses familles nombreuses. L'heureuse élue est revêtue d'une robe de première communiante, d'une couronne de fleurs, est promenée dans tout le village, assiste à la messe en son honneur puis à une cérémonie à la mairie et est priée de représenter le village durant un an. Elle reçoit également un pécule. Et pour enfoncer le clou de l'immuabilité du rituel, elle remet un présent aux rosières qui l'ont précédé jusqu'à la toute première, née en 1877 et âgée de 91 ans!

Le film de 1979 est un choc (et j'imagine que l'inverse est tout aussi vrai). Le cérémonial est exactement le même avec d'autres acteurs dans les mêmes rôles, la symbolique également. Cependant, l'artifice de l'opération saute aux yeux. Pas seulement parce que la couleur a remplacé le noir et blanc. Mais parce que la ville a remplacé la campagne. Certes, le centre de Pessac n'a pas changé, mais la jeune fille choisie habite à Formanoir, un quartier HLM typique des 30 Glorieuses et qui rend tangible tout d'un coup la proximité de Bordeaux et l'intégration de la commune de Pessac dans une grande métropole. Alors qu'en 1968, la jeune fille devait être issue d'une famille de Pessac, celle de 1979 est originaire de Normandie et illustre l'exode rural, de même qu'il est devenu impossible de confier à un aéropage de femmes de cultivateurs le soin de procéder à l'élection. La fin des paysans se combine à des allusions permanentes à la crise économique et au chômage. Enfin et surtout, Jean EUSTACHE saisit avec une acuité remarquable les propos "off" des membres du jury qui tombent les masques. Entre celui qui se demande pourquoi cela ne pourrait pas être un homme qui serait élu "rosier" et les dames du coin qui se demandent quelle est leur utilité en passant par celle qui raconte qu'elle a été marraine d'une rosière ayant fait une fausse couche trois mois avant être élue, on comprend que si chacun continue à jouer son rôle social dans le jeu du pouvoir local, personne n'est dupe. Ainsi si le film de 1968 a une grande valeur historique et anthropologique, celui de 1979 y ajoute une forte dose de dimension critique.

* Nul doute que s'il avait vécu plus longtemps, il y aurait eu une troisième voire une quatrième rosière de Pessac!

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Les Vieux

Publié le par Rosalie210

Claus Drexel (2024)

Les Vieux

Dans les sociétés traditionnelles, la parole des anciens, porteuse de la mémoire de la communauté était infiniment écoutée et transmise. D'ailleurs c'est le propre des génocides de s'attaquer aux enfants et aux vieillards c'est à dire au futur et au passé d'une société. Notre société productiviste a cependant tendance à déconsidérer les vieux et leur savoir parce qu'elle privilégie l'innovation technologique à toute autre forme de savoir, parce qu'elle voue un culte au jeunisme et à l'inverse, est effrayée par le vieillissement et la mort, enfin parce qu'elle délaisse les populations jugées "inutiles", culpabilisant d'ailleurs certaines personnes âgées qui ont l'impression d'être un boulet.

A rebours de cette vision, le réalisateur a effectué un voyage à travers la France pour aller à leur rencontre et enregistrer leur parole. Celle-ci est entrecoupée de superbes plans sur les paysages dans lesquels ils ont vécu: villes, montagnes, forêts, mines, plages. C'est ainsi à une respiration face à l'agitation contemporaine que Claus DREXEL nous invite: "Je ne sais pas pour quelle raison, dans notre monde, tout doit aller vite. Il ne faut jamais s’arrêter. Il faut produire et consommer sans cesse". Pourtant, nulle idéalisation de la vie de ces gens issus de tous les milieux sociaux et origines, âgés de 80 à 100 ans dont une partie est filmée en EHPAD. Certains ont d'ailleurs des difficultés d'élocution, d'autres sont invalides et il y en a même un qui est désorienté et ne peut donc pas témoigner. Néanmoins la majorité s'exprime, sur des sujets variés et la plupart de ces témoignages sont intéressants, certains sont passionnants. Dommage qu'il n'y ait pas de véritable fil directeur, le montage au moins aurait pu être plus structuré. La seconde guerre mondiale revient plusieurs fois comme une expérience marquante, de même que les guerres de décolonisation. Beaucoup évoquent leurs expériences de vie singulières qui déconstruisent nombre d'idées reçues ou démontrent que certaines de nos problématiques actuelles comme le dualisme scolaire se posaient déjà à leur époque. Certains évoquent leur philosophie de vie comme cette résidente qui souligne l'importance de la créativité face à tous les conformismes ("l'uniformité ne fait pas l'unité") ou cet guide de montagne qui insiste sur les liens entre l'homme et la nature (incluant son environnement humain). Enfin si la tristesse d'avoir perdu des êtres chers est commune à nombre d'entre eux, on est frappé par la sérénité que la plupart expriment vis à vis de leur mort prochaine, certains la voyant comme une délivrance.

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