C'est avec un grand plaisir que j'ai découvert le premier film de Jean-Paul RAPPENEAU qui a bénéficié d'une remarquable conjugaison de talents (Alain CAVALIER et Claude SAUTET au scénario, Michel LEGRAND à la musique, Pierre LHOMME à la photographie sans parler du casting trois étoiles) sans que pour autant il se noie dedans. En effet on retrouve dans cette pétillante comédie le sens du rythme et du mouvement du réalisateur de "Cyrano de Bergerac" (1990). "La vie de château" transpose dans un contexte franco-français la comédie hollywoodienne sophistiquée à la Ernst LUBITSCH (on pense à "To Be or Not to Be" (1942) forcément, vu le thème) et la screwball comédie à la Howard HAWKS. Outre son rythme trépidant, "La vie de château" est une comédie du remariage tout à fait dans la lignée de celles analysées dans le livre de Stanley Cavell. Une comédie dans laquelle un homme plutôt pantouflard joué par Philippe NOIRET va devoir sortir de sa réserve (au propre et au figuré) pour reconquérir sa femme (Catherine DENEUVE) qui s'ennuie et qui est convoitée à la fois par un héros de la résistance et par un officier allemand. Le film est en effet précurseur en osant traiter la seconde guerre mondiale - sujet encore sensible au milieu des années 60 - sur le ton de la comédie, près d'un an avant "La Grande vadrouille" (1966)*. Bien aidé par des seconds rôles truculents (Pierre BRASSEUR dans le rôle du beau-père fermier et Mary MARQUET dans celui de la mère châtelaine sont irrésistibles), le film raconte la métamorphose d'un planqué en héros au moment crucial du débarquement anglo-américain du 6 juin 1944. Un rôle qui en préfigure un autre pour Philippe NOIRET mais sur un mode tragique: celui de Julien Dandieu dans "Le Vieux fusil" (1975). Quant à Catherine DENEUVE, s'il peut paraître étonnant de la voir jouer dans un registre convenant mieux a priori à sa soeur, Francoise DORLEAC (qui avait été d'abord pressentie), elle a pu mettre en avant une élégance naturelle et un débit mitraillette n'ayant rien à envier à une Rosalind RUSSELL. Le générique de début, montage de photos du visage ou de parties du visage de l'actrice par Walerian BOROWCZYK l'élève déjà au rang de mythe alors qu'elle n'en était qu'au début de sa carrière.
* Les deux films sont sortis la même année mais "La vie de château" en janvier et "La grande vadrouille" en décembre.
Pour les 80 ans de Catherine DENEUVE fêtés le 22 octobre 2023, Arte lui consacre un cycle de six films et un documentaire inédit. Celui-ci revient sur les plus de soixante ans de carrière de l'icône du cinéma français avec un titre malin qui fait référence à la polysémie du terme. Comme Greta GARBO, Catherine DENEUVE apparaît aux yeux des cinéastes et des cinéphiles comme une page blanche à noircir de rêves. Son masque de blonde froide et impassible qui aurait tout à fait pu lui ouvrir les portes du cinéma de Alfred HITCHCOCK en fait aussi quelqu'un de mystérieux dont on a envie de sonder les profondeurs. C'est ce que fait à sa manière Roman POLANSKI dans "Repulsion" (1965) qui rappelle quelque peu "Vertigo" (1946) à ceci près qu'au lieu de montrer un homme névrotiquement amoureux d'une image figée et mortifère qui lui échappe, il montre des hommes se faisant prendre au piège par une folle furieuse cachée sous son apparence angélique. Dans le site web, la Kinopithèque, l'article consacré à "Répulsion" évoque " le piège de l’image qu’est le cinéma pour les belles femmes : elles sont enfermées dans la pellicule et ne peuvent échapper à leur destin de fantasmes masculins". Et d'évoquer "Belle de jour" (1966) de Luis BUNUEL qui a énormément contribué à façonner Catherine DENEUVE comme un fantasme sur pattes bien que le premier pygmalion de l'actrice ait été Jacques DEMY, lui qui en a fait une princesse placée sur un piédestal. On comprend mieux son désir de liberté par la suite avec un appétit de cinéma insatiable où elle a pu jouer à casser cette image. Le film montre le rôle émancipateur joué par Francois TRUFFAUT qui lui a donné des rôles actifs: aventurière très masculine dans "La Sirene du Mississipi" (1969), directrice de théâtre dans "Le Dernier metro" (1980). D'une certaine manière "Potiche" (2010) retrace bien ce parcours qui a fini par imposer Catherine DENEUVE comme une femme de tête, capable de se renouveler sans cesse "aveugle, muette, amputée, meurtrière, vampire, mère de famille, fille mère, lesbienne, alcoolique" et en même temps, parfaitement reconnaissable de rôle en rôle. Le film qui fait intervenir de nombreux réalisateurs ayant travaillé avec elle (Arnaud DESPLECHIN, Andre TECHINE, Benoit JACQUOT, Nicole GARCIA etc.) insiste sur sa manière de travailler comme membre d'un tout et en se jetant dans le vide sans préparation. C'est sans doute pour cela qu'elle est si peu une actrice de composition mais plutôt d'appétit pour les films.
"Voici le temps des assassins" de Julien DUVIVIER est rempli de qualités, particulièrement dans son écriture et sa mise en scène qui font revivre une époque révolue avec beaucoup de détails. L'évocation du marché des halles grouillant d'activité et celle du restaurant où se pressent des clients plutôt fortunés mais à la moralité discutable relève d'un art d'orfèvre. Ce naturalisme contraste violemment avec l'intrigue principale d'une noirceur si absolue, si caricaturale qu'elle finit par nous embarquer dans une autre dimension. Nombre de films parlants de Julien DUVIVIER reposent sur un canevas misogyne récurrent dans lequel un ou plusieurs braves types qui vivaient en parfaite harmonie se font retourner le cerveau et les sens par une ou plusieurs garces jusqu'à ce que mort s'ensuive. Même quand la femme n'est pas une garce, elle est ontologiquement autre et donc celle par qui le drame arrive (comme dans "Marie-Octobre") (1958). Mais "Voici le temps des assassins" et sa galerie de monstres en jupon dépasse le stade de la simple misogynie et en devient presque fantastique. Les dernières scènes qui laissent une grande place aux cris d'animaux (ceux d'un corbeau et ceux du chien) et se déroulent dans l'obscurité et dans un lieu désert hors de la ville vont d'ailleurs en ce sens. Certes, Julien DUVIVIER n'est pas Georges FRANJU mais plusieurs de ses meilleurs films reposent sur le surgissement d'une inquiétante bestialité au coeur de l'homme. La mère de Chatelin (Germaine KERJEAN) qui élève ses poulets au fouet en est le meilleur exemple. Quant au personnage de Jean GABIN, s'il apparaît longtemps dans le film comme un élément de savoir-vivre et de pondération, il finit sous le poids des événements par montrer un côté de sa personnalité plus trouble et on se dit que son mauvais génie, joué par une Daniele DELORME à la fois manipulatrice et sous emprise représente non l'autre mais bien une part sombre de lui-même, le restaurateur devenant une sorte de Cronos qui mange ses propres enfants. Alors oui, à première vue le film est daté, tellement d'ailleurs qu'à la fin un passage célèbre "une cuisine bien française, une cuisine bien de chez nous, une cuisine tricolore, messieurs, vive la France!" Mais à première vue seulement.
A la fin de "Emily", j'étais en colère. Et pourtant cela aurait pu être un bon film. Il y a des moments où la réalisatrice, Frances O'CONNOR se laisse aller à de la pure sensorialité en faisant écouter les bruits de la lande, en laissant ses héroïnes se mouiller, en donnant à Emily (Emma MACKEY) l'occasion de courir cheveux au vent, en imaginant une scène de quasi-spiritisme. Certes, Andre TECHINE avait posé ces jalons dans son film "Les Soeurs Bronte" (1979). Mais il avait conservé l'austérité et la rudesse de cette vie imprégnée de rigorisme protestant et en même temps de magie païenne de la première à la dernière image et n'avait pas cherché à broder. Dans "Emily" au contraire, Frances O'CONNOR cherche non seulement à combler les trous de l'histoire d'Emily Brontë mais surtout à expliquer la grande énigme que tout le monde se pose à son sujet: où a-t-elle puisé son inspiration pour écrire "Les Hauts de Hurlevent". Disons-le, la réponse est d'une platitude, d'une médiocrité qui fait injure à cette grande autrice, ainsi qu'à Charlotte, dépeinte comme une jeune femme conformiste et jalouse du talent de sa soeur qui n'aurait trouvé l'inspiration que grâce à elle. Ne parlons même pas de Anne qui fait de la figuration. Si la relation fusionnelle entre Emily et Branwell (Fionn WHITEHEAD) donne lieu à quelques moments intéressants, Frances O'CONNOR ne cherche pas un seul instant à s'aventurer dans les eaux troubles de leur relation. Elle préfère jeter entre les pattes d'Emily un vicaire (Oliver JACKSON-COHEN) qu'elle commence par mépriser puis on ne sait pourquoi, dont elle s'éprend et réciproquement ce qui nous vaut les sempiternelles images de troussage dans la grange, si loin de la réalité du XIX° dominé par la répression et la violence sexuelle. Mais grâce à cette passion sortie d'on ne sait où, passion contrariée par la jalousie de Branwell et par la culpabilité du vicaire (horriblement mal jouée, on ne croit pas un instant avoir affaire à un homme de foi) puis par sa mort, Emily va enfin trouver de quoi écrire. Car c'est grâce au vicaire qu'elle a pu entendre la mer, elle n'en était pas capable toute seule! Cette incapacité à sortir des schémas rebattus (j'aime bien l'article du journal Libération qui parle de "la péroraison sur l'inspiration qui vient aux femmes par convention sentimentale éplorée") ne donne qu'une envie: se replonger au plus vite dans les romans d'origine et dans leur mystère heureusement insoluble.
J'attends toujours avec impatience les films du tandem Philippe TOLEDANO et Olivier NAKACHE dont j'ai beaucoup aimé également les deux saisons de la série "En Therapie" (2020). Je n'ai toutefois pas été complètement convaincue par "Une année difficile". Non que le film soit dépourvu de bonne idées. Elles ne manquent pas. En particulier l'idée de filmer au ralenti sur "La valse à mille temps" de Jacques BREL des gens se battant comme des chiens pour s'accaparer les produits en promotion lors du "Black Friday" donne un reflet peu reluisant de la société consumériste addict jusqu'au cou aux biens matériels. A l'image de l'hilarant personnage joué par Mathieu AMALRIC qui élabore toutes sortes de stratagèmes pour tenter d'entrer au casino où il est pourtant interdit de jeu. Néanmoins, assez rapidement le scénario bifurque vers une autre thématique, beaucoup plus sociale. Ainsi le personnage de Jonathan COHEN explique avoir sombré dans la spirale du surendettement pour "être à la hauteur" de son épouse, d'un milieu social plus élevé que lui. Comme un écho à sa situation, le travailleur précaire, SDF et surendetté joué par Pio MARMAI qui vit de combines tombe sous le charme d'une fille de très bonne famille (Noemie MERLANT) qui par esprit de rébellion a adopté les idéaux décroissants et vit dans un grand appartement bourgeois presque vide. Mieux encore, elle est la figure de proue d'un mouvement écologiste inspiré de "Extinction Rébellion" auquel les deux compères adhèrent surtout par opportunisme (du moins au début) et dont les membres se donnent des surnoms pour échapper aux assignations sociales. Le problème, outre que les personnages de Pio MARMAI et de Jonathan COHEN semblent trop légers et propres sur eux pour les rôles qu'ils sont censés incarner, est le manque de liant entre toutes les thématiques abordées. L'écologie (et son mal moderne, l'éco-anxiété) est traitée de façon superficielle et la fin est convenue. Rien de bien visionnaire donc dans cette confrontation entre "la fin du monde" et la "fin du mois". Un peu plus de hauteur de vue n'aurait pas fait de mal.
L'oeuvre de Agnes VARDA continue à révéler ses secrets, même depuis son décès en 2019. C'est en effet sa fille, Rosalie VARDA-DEMY, directrice actuelle de la société de production familiale Ciné-Tamaris qui en faisant du rangement avec le reste de l'équipe a découvert en 2021 dans la cave de la société les pellicules d'un court-métrage que sa mère a tourné à New-York avec Pier Paolo PASOLINI en 1966. Plus exactement les images ont été tournées en 1966 mais en version muette et l'année suivante, en 1967, Agnes VARDA a mené un entretien audio avec Pasolini qu'elle a monté avec les images. A la suite de cette découverte, le court-métrage a été restauré en 2022.
Même s'il est d'une durée très courte (un peu plus de trois minutes), le film est intéressant à plus d'un titre. Il "donne à voir" (pour reprendre l'expression de Agnes VARDA) un instantané du New-York de l'époque, plus exactement de l'effervescence de 42eme rue de Manhattan où déambule tranquillement Pier Paolo PASOLINI chaussé de lunettes noires et dont Agnes VARDA filme la plupart du temps le visage en gros plan. La déambulation étant propice à la réflexion, le jeu des questions-réponses que l'on entend s'harmonise bien avec les images, aussi judicieusement choisies que les questions sont incisives. Ainsi lorsque Pasolini évoque que ce qui l'a frappé à New-York est la pauvreté, on pense aussitôt au New-York en crise dépeint par les cinéastes du nouvel Hollywood à cette époque comme John SCHLESINGER ("Macadam Cowboy") (1968) ou Jerry SCHATZBERG ("Panique a Needle Park") (1971). Autre thématique abordée par Agnes VARDA, le rapport que Pasolini entretient avec la réalité et la fiction, ce dernier terme étant récusé par ce dernier qui ne voit dans le cinéma qu'un autre niveau de réalité. Il remet d'ailleurs en cause au passage le travail des composition des acteurs en laissant entendre qu'il est impossible de tricher devant une caméra et qu'un acteur livre en fait ce qu'il est profondément. Enfin Agnes VARDA aborde la question sensible du rapport de Pasolini au catholicisme, celui-ci préférant se réfugier derrière la caution de l'art italien plutôt que de répondre étant donné son athéisme affiché. Il avoue quand même que cette question lui est obscure. Agnes VARDA filme alors longuement une spirale plane tournant derrière la vitrine d'un magasin en un plan qui rappelle celui de "M le Maudit" (1931) où le personnage de Peter LORRE tentait en vain de fuir ses démons.
"Dumb money" est basé sur une histoire vraie, l'affaire GameStop survenue en 2021 et qui avait affolé les marchés boursiers. En pleine période du covid, la bourse américaine s'est ouverte aux petits investisseurs en leur permettant d'acheter ou de revendre des actions à l'aide d'une application nommée "Robinhood" (rien que ce titre en dit long) qui ne prélève pas de commission. Un analyste financier au look de pirate du web, Keith Gill également surnommé Roaring Kitty et DeepFuckingValue a alors misé sur les actions de la maison-mère de Micromania alias la chaîne de magasins de jeux vidéos GameStop pour contrarier les manoeuvres d'un fond spéculatif américain qui pariait sur la baisse des actions de l'enseigne. Grâce à son forum spécialisé sur les réseaux sociaux, il a réussi à entraîner ses followers à en faire de même, faisant flamber temporairement le cours des actions de GameStop et enrichissant les pauvres tout en dégarnissant les riches. Bref l'éternelle histoire du pot de terre contre le pot de fer ou de David contre Goliath. Une sorte d'écho lointain de l'appel lancé par Eric Cantona en 2010 à faire la révolution en retirant l'argent des banques pour que le système s'écroule. Bien qu'aux USA, l'idée ne soit pas de détruire le système capitaliste mais de remettre sur le devant de la scène le rêve américain dans toute sa splendeur (réussite à partir de rien, liberté d'entreprendre etc.)
Le film de Craig GILLESPIE (réalisateur de "Moi, Tonya") (2017) essaye de transformer l'aridité de l'histoire en comédie satirique enlevée. Il n'y parvient pas tout à fait. Entre le jargon financier indigeste que le spectateur doit avaler sans aucune pédagogie et un style visuel frénétique qui donne mal à la tête et m'a rappelé "Don't look up : Deni cosmique" (2021), on est tout de même assez souvent largué et essoré. Pas tout à fait quand même. Les grandes lignes de l'intrigue du combat des petits contre les gros sont universelles et Paul DANO dans le rôle de Keith Gill excelle à jouer les leaders charismatiques d'opposition au système.
Un OVNI que ce documentaire de Jacques ROZIER de qualité VHS et pollué par un timecode apparent qui aussi incroyable que cela paraisse raconte en fait la genèse improbable sinon de la totalité de "Maine Ocean" (1986), du moins celle de la séquence "Le roi de la samba". Pourtant à priori, on est très loin de l'univers du cinéma. Le documentaire nous plonge en effet au coeur de la tournée du "Podium-Europe 1" de l'année 1984. Présentés par Michel Drucker, la série de concerts ressemble à une déclinaison "vacances à la mer" de son émission "Champs-Elysées". Au menu, Linda de Suza, Claude Barzotti et Bernard MENEZ avec son tube "Jolie Poupée" qui cartonnait alors dans les hit-parades. Or sans être aussi schizophrène que Takeshi KITANO (qui avant sa consécration à Venise comme grand cinéaste était aux yeux des japonais un humoriste de télévision) Bernard MENEZ était déjà en 1984 l'un des interprètes fétiches de Jacques ROZIER. "Du cote d'Orouet" (1971) qui avait lancé sa carrière lui avait d'ailleurs ouvert les portes de la nouvelle vague puisque deux ans plus tard, il figurait à l'affiche de "La Nuit americaine" (1973) de Francois TRUFFAUT (ce qui ne l'avait pas empêché de jouer aussi dans des comédies populaires). C'est donc pour les beaux yeux de Bernard MENEZ que Jacques ROZIER tourne le documentaire "Oh oh oh jolie tournée". L'acteur-chanteur est en effet de presque tous les plans et quand il ne chante pas sur scène, Jacques ROZIER le suit partout: à l'hôtel, en séances de dédicaces, dans la maison de vacances de Michel Drucker (à propos de ce dernier, il fait une remarque amusante, se demandant dans quelles vitamines il puise son énergie). L'air de rien, Jacques ROZIER capte donc l'air d'un temps révolu où les émissions, chansons et stars de variétés étaient reines, montre sa fascination pour le monde de la télévision et des vacances à la mer et fait le portrait d'un homme qui pourrait être le voisin de palier, en décalage par rapport au cirque qui l'entoure*. Un cirque auquel participe en toile de fond une troupe de danseurs brésiliens (dont Rosa-Maria GOMES, future Dejanira de "Maine Ocean") (1986) que Jacques ROZIER filme dans les coulisses se moquant de Bernard MENEZ chantant sur scène avec une danseuse blanche comme deux faces de la même médaille. Lorsqu'ils sont réunis sous la caméra de Jacques ROZIER après le spectacle, Bernard MENEZ dit "Le Brésil et moi, on était fait pour s'entendre". C'est sur ce malentendu que le cinéaste va construire"Maine Ocean" (1986).
* Pour reprendre les propos de l'émission que France Culture lui a consacré, "Souvent dans le cinéma, on lui reproche les succès du théâtre Michel et de la chanson populaire. Les êtres avec physique d’homme en vacances et lumière de 30 juin, ça fait des jaloux. Bernard Menez aime raconter la dernière scène du film de Jacques Rozier, Maine Océan : un contrôleur des trains qui veut changer de vie. Bernard Menez a changé de métiers mille fois, il a le physique d’un homme en vacances, c’est-à-dire un homme disponible à rêver et à changer- lui qui a aussi eu envie de faire bouger les lignes en politique. Bernard Menez donne envie de repenser nos physiques d’hommes et de femmes pressés, nos physiques de l’année, nos physiques de septembre pour en faire des physiques de juillet".
C'est dans le cadre d'une intervention consacrée à la carrière de Michel HAZANAVICIUS que j'ai découvert ses débuts à Canal plus dans "Les Nuls, l'émission" (l'homme que la caméra suivait de dos lors du générique de début, c'était lui!) Il y pratiquait déjà le détournement d'images préexistantes pour "Le Faux journal". Il a ensuite toujours pour Canal plus au début des années 90 réalisé une trilogie intitulée "Le Grand détournement". Celle-ci se composait de deux courts-métrages, "Derrick contre Superman" (1992) et "Ca détourne" et d'un long-métrage, "La Classe américaine" devenu depuis un film culte. Il s'agit en effet d'un authentique exploit: créer un film inédit à partir d'images d'archives piochées dans les films du catalogue Warner réalisés entre 1952 et 1980, le tout doublé par les voix françaises habituelles des principaux acteurs du studio, tous de grands noms du cinéma hollywoodien (John WAYNE, Burt LANCASTER, Paul NEWMAN, Henry FONDA, James STEWART, Robert REDFORD, Dean MARTIN, Dustin HOFFMAN etc.). Il faut dire que le film était à l'origine programmé pour fêter les cent ans du cinéma et les soixante-dix ans de la Warner qui avait autorisé Canal plus à utiliser les extraits de son catalogue. Néanmoins le résultat plutôt subversif n'a pas plu au studio qui n'a autorisé qu'une seule diffusion. Mais des copies ont aussitôt circulé sous le manteau, des projections ont eu lieu lors d'événements ponctuels et l'avènement d'internet a permis une diffusion plus large. Preuve de son succès, le film a été depuis restauré et ses dialogues, publiés en 2020 dans une édition pastiche des Classiques Larousse.
Que dire du film sinon que c'est soixante-dix minutes de bonheur cinéphile absolu? A partir de la trame de "Citizen Kane" (1940) revue et corrigée par leurs soins, Michel HAZANAVICIUS et Dominique MEZERETTE signent une oeuvre hilarante, au fort caractère méta (l'apparition de Orson WELLES hurlant au plagiat est un must!) où le jeu avec le spectateur est permanent. Par exemple on voit pas moins de quatre fois la scène de "Les Hommes du President" (1976) durant laquelle Robert REDFORD et Dustin HOFFMAN courent pour parler à leur boss joué par Jason ROBARDS qui s'apprête à prendre l'ascenseur, à chaque fois avec des lignes de dialogues différentes mais toujours parfaitement ajustées. Le film de Alan J. PAKULA est le fil rouge du récit puisque les journalistes (auxquels vient se rajouter Paul NEWMAN) enquêtent dans la version détournée sur la dernière phrase d'un défunt qui n'est autre que George Abitbol alias John WAYNE alias "l'homme le plus classe du monde". L'art du découpage et du montage, celui des dialogues (même complètement loufoques, ils sont écrits au cordeau) et enfin celui du doublage créé une illusion parfaite tout en se délectant de mettre en avant ce qui était interdit dans les films originaux, la majorité ayant été tournés sous le code Hays. L'homosexualité par exemple se taille la part du lion et ce d'autant plus que "La Classe américaine" en tant que mashup fait ressortir combien le cinéma hollywoodien laissait peu de place aux femmes. Deux seulement se fraient un chemin dans la version détournée: Angie DICKINSON et Lauren BACALL. On a donc un univers viril, magnifié notamment par le western et où parfois il n'en faut vraiment pas beaucoup pour qu'on y croit: Henry FONDA et James STEWART dans "Attaque au Cheyenne Club" (1970) peuvent par exemple tout à fait incarner les cow-boys vivant dans un ranch évoqués dans "Le Secret de Brokeback Mountain" (2005) et tout récemment dans "Strange way of life" (2023).
Je suis allé voir "La Fiancée du poète" pour sa formidable brochette d'acteurs et de ce point de vue, je n'ai pas été déçue: chacun apporte son petit grain de folie à l'ensemble. Cerise sur le gâteau, la présence de William SHELLER (je suis "fière et folle de lui") pour son premier rôle au cinéma dans le rôle d'un curé "pas très catholique" (mais 100% ABBA pour l'une des scènes les plus drôles du film). Mais pourquoi a-t-il attendu si tard pour se lancer, son plaisir à jouer est évident depuis si longtemps!* D'une certaine manière, il illustre parfaitement la devise du troisième film de Yolande MOREAU, "mieux vaut tard que jamais". L'autre aspect que j'ai beaucoup aimé dans le film, c'est son atmosphère bohème et bucolique. Avec ses artistes ne se prenant pas au sérieux (une femme de lettres cantinière, un peintre copiste, un musicien folk bidon, un plombier qui a usurpé l'identité d'un poète, un jardinier "as de la tulipe" etc.) et son cadre enchanteur de château décrépi au bord de la Meuse, j'ai eu plusieurs fois l'impression d'être transportée au temps des impressionnistes et la fin où ce petit monde prend le large sur une péniche m'a rappelé le final de "Si loin, si proche!" (1993) de Wim WENDERS qui racontait aussi une histoire de famille d'élection entre ciel et terre.
Néanmoins le film souffre aussi de défauts, à commencer par son rythme bancal, et son histoire, si peu vraisemblable. Je pense en particulier au retour inopiné du grand amour perdu de Mireille (Yolande MOREAU) et au fait qu'après une présentation réaliste, les personnages n'existent plus qu'en fonction de leur hôtesse et de son monde décalé. Pourquoi pas mais la mise en scène met tout sur le même plan alors qu'il y a un basculement dans une dimension surréaliste qui n'est pas assez souligné. L'animation du cerf de pierre qui symbolise la renaissance de Mireille était une excellente idée tout comme la séquence "film muet", il aurait fallu les multiplier et faire monter la mayonnaise.
* Je pense notamment au clip "Excalibur" où William SHELLER joue un double de Erich von STROHEIM!
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)