"Ridicule" est avant d'avoir été un film un bijou d'écriture qui n'est pas sans faire penser aux Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Le scénariste Remi WATERHOUSE aurait d'ailleurs voulu le réaliser mais pour que le film puisse voir le jour, c'est Patrice LECONTE qui s'en est chargé sans changer une seule virgule au texte d'origine. "Ridicule" et "Les Liaisons dangereuses" qui se situent à la fin du XVIII° siècle dans les milieux privilégiés utilisent en effet le langage comme une arme pour séduire, tromper, humilier et même tuer. Dans "Ridicule", les traits d'esprit ouvrent les portes autant sinon plus que la courtisanerie ou l'argent. Mais le moindre faux pas s'y avère fatal et tôt ou tard, chacun y succombe. Dans les deux oeuvres, les libertins manipulateurs finissent pris à leur propre piège et le visage défait de la comtesse de Blayac (Fanny ARDANT) dans la scène finale n'est pas sans rappeler celui de la marquise de Merteuil jouée par Glenn CLOSE en train d'ôter son maquillage en versant des larmes de rage. Son pendant masculin, l'abbé de Villecourt (exceptionnel Bernard GIRAUDEAU, scandaleusement sous-employé dans le cinéma français) subit également le sort d'une humiliation publique et son désarroi presque enfantin le rend autrement plus sympathique que le vicomte de Valmont (qui on se le rappelle y laisse la vie). Cependant, "Ridicule" à la différence des liaisons dangereuses offre un prisme plus large que celui du panier de crabes des salons de Versailles ou des hôtels particuliers de la noblesse. Les candides s'y font initier mais pas dévorer. Car "Ridicule" colle à la réalité historique d'une époque contrastée où pendant que le monde ancien décadent et vain agonisait à l'image du baron de Guéret, un monde nouveau surgissait, en prise avec le réel, nourri de l'esprit des Lumières. Grégoire Ponceludon de Malavoy (Charles BERLING) est un noble provincial éclairé et proche de ses paysans dont il veut améliorer les conditions de vie, plombées par l'insalubrité de leur milieu naturel. Son ami, Bellegarde (Jean ROCHEFORT) est physiologiste et a élevé sa fille dans des principes rousseauistes, laquelle fille (Judith GODRECHE) a la stature d'une Marie Curie avant l'heure (allusion au fait que dans "Les Palmes de M. Schutz" (1996) mais aussi dans le plus récent "Marie Curie" (2016), Charles BERLING joue son mari, Pierre Curie). Enfin, une courte apparition de l'abbé de l'Epée (Jacques MATHOU) qui a favorisé la diffusion de la langue des signes dans son institution pour les sourds ou d'un Indien décoré par le roi Louis XVI trace des perspectives encore plus larges que celles de la question sociale en incluant les femmes, les handicapés ou les coloniaux.
Il y a deux films dans "Déserts". Le premier qui dure la première heure narre avec brio les aventures de deux pieds nickelés d'une agence du recouvrement de Casablanca sillonnant les villages du sud marocain pour tenter d'obtenir le remboursement des crédits contractés par les villageois. Cette partie-là est très réussie. Un peu à la manière de Jacques TATI dans "Playtime" (1967), le récit déroule une variété de situations burlesques causées par l'inadéquation des deux bonhommes vêtus de costumes-cravates qui en font deux petites mains de la mondialisation à l'environnement rural profond dans lequel ils évoluent. Chaque saynète tout en faisant rire illustre en effet la violence sociale que le Maroc moderne et urbain exerce sur ses territoires arriérés sans occulter lors d'une ahurissante chorégraphie d'entreprise la violence qui s'exerce sur les employés eux-mêmes. Le comique jaillit au sein même de l'image, extrêmement bien composée. Pour ne prendre qu'un exemple, Medhi et Hamid réclament de l'argent à un homme à la porte de sa maison qui prétend ne plus avoir de chèvres alors que juste au-dessus d'eux, on voit justement une chèvre pointer le bout de son nez. Autre exemple, les deux employés frappent à la porte d'une maison qui semble vide mais une échelle apparaît depuis le toit d'où descendent silencieusement et sans être vus les habitants etc.
Puis au bout d'une heure, comme s'il avait épuisé son filon, le film change du tout au tout. Il délaisse Medhi et Hamid pour un personnage mutique de repris de justice qui s'évade dans le désert avec la femme qu'il aime après avoir braqué son mari, petit tyran local qui rackette les villageois. A partir de ce moment là, le film se perd dans les sables, se contentant de montrer les personnages errer dans les paysages désertiques (magnifiques au demeurant): l'évadé, la jeune femme, son mari qui les poursuit, les deux employés du recouvrement qui ont été dépouillés de leur voiture par l'évadé puis une cohorte de migrants. Ce remplissage ne tient évidemment pas la route et on est déconcerté par l'absence de lien avec la première partie. C'est donc un film largement inabouti qui aurait mérité d'être réduit de moitié ou alors d'avoir un développement plus convaincant et cohérent.
Quel mystère se cache derrière le tableau de Johannes Vermeer, "La jeune fille à la perle", l'un des plus célèbres du monde au point d'avoir gagné le surnom de "Joconde du Nord"? Fascinée par le tableau, L'autrice Tracy Chevalier a imaginé en 1999 une histoire racontant sa genèse, celle d'une adolescente entrée comme domestique au service de la famille Vermeer à Delft aux Pays-Bas dans la deuxième moitié du XVII° siècle et qui aurait inspiré le peintre. Le réalisateur Peter WEBBER a ensuite adapté le roman pour le cinéma en 2003. Si le film n'est pas parfait, je lui ai trouvé des qualités. Le choix de Scarlett JOHANSSON tout d'abord pour incarner le modèle du tableau est parfait. Même si cette comparaison paraît absurde au premier abord, je ne l'ai pas trouvé si différente de "Lost in translation" (2004) ou de "Match point" (2005) films qui datent de la même période. Dans toutes ces oeuvres, Scarlett JOHANSSON apparaît en porte-à faux par rapport à son environnement et son incapacité manifeste à se conformer à la place qui lui est assignée est source de drame mais aussi d'instants de grâce. Ainsi dans "La jeune fille à la perle", le réalisateur souligne sa sensibilité artistique instinctive qui la rend immédiatement proche du peintre alors même que la famille de Vermeer, mesquine et matérialiste est séparée de lui par une barrière infranchissable. L'art faut-il le rappeler transcende les classes sociales comme l'a récemment rappelé Martin PROVOST dans "Séraphine" (2008). Ensuite, la reconstitution historique est assez minutieuse, que ce soit en ce qui concerne la vie de la servante ou celle de ses maîtres bourgeois qui dépendent en grande partie des commandes d'un mécène peu scrupuleux. Enfin le film est une merveille d'esthétisme et n'est pas dépourvu de tension érotique, culminant lorsque Vermeer (Colin FIRTH) perce l'oreille de la jeune femme pour lui glisser la fameuse perle à l'oreille.
"Un métier sérieux" est un film pris entre le marteau et l'enclume. D'un côté, à la manière de ses films/séries sur le monde de la médecine, Thomas LILTI cherche à dépeindre la réalité du monde de l'éducation façon "petites tranchettes de vie" et parvient souvent à toucher juste, notamment sur des détails: les travaux assourdissants qui empêchent d'entendre les cours, la fenêtre qui ne ferme pas comme si c'était une fatalité qui ne pouvait être changée, l'inspectrice sans empathie qui met un peu plus la tête sous l'eau de la prof déjà dépressive, l'exercice "attentat-intrusion" qui tourne au fiasco car mal préparé faute de formation préalable suffisante, les premiers postes éloignés, mal desservis, le cas des contractuels précaires etc. Autre aspect réussi, l'enseignement n'est pas idéalisé: il n'y a pas de Zorro pour venir sauver le navire éducation ou bien un super-prof capable d'éveiller une classe aux joies de la culture et encore moins de relation privilégiée prof-élève. D'ailleurs la séquence consacrée au conseil de discipline est particulièrement nuancée et ne débouche sur aucun miracle mais une sensation de gâchis collectif. Ce qui ressort et est également réaliste, c'est l'usure du quotidien et l'ennui qui pointe son nez des deux côtés: chez les élèves mais aussi chez les profs les mieux aguerris qui ont l'impression de ronronner. A côté de tous ces éléments sortis du vécu quotidien de nombreux établissements, le film est un feel-good movie qui montre une équipe de profs aux caractères archétypaux (le je m'en-foutiste, l'ex-cancre plus animatrice que prof et celle au contraire qui est trop appliquée, le vieux briscard et le petit jeunot qui débute etc.) et âges différents mais ultra-soudés et épaulés par une direction un peu faiblarde question charisme mais pleine de bonne volonté. Outre le fait qu'il s'agit d'une simplification considérable de la vie d'un établissement qui comporte bien d'autres acteurs clés (les CPE, l'intendant, le chef des travaux, les secrétaires pédagogiques, l'infirmière, l'assistante sociale...), le cas de figure montré dans le film est loin d'être une généralité. Il y a des équipe de profs qui s'entraident (par exemple les plus anciens qui ramènent les jeunes non véhiculés à la gare RER ce qui est également l'occasion de discuter) mais il y en a aussi qui se bouffent le nez pour des questions parfois de statuts, de classes, de missions ou d'horaires à se répartir. Le film s'intéresse par ailleurs assez peu aux élèves et occulte presque complètement la crise d'attractivité du métier et ses causes. Bref un essai qui ne manque pas d'intérêt mais quelque peu inabouti.
"Action vérité" est le premier court-métrage de Francois OZON réalisé après sa sortie de la Fémis au milieu des années 1990. Il est d'une extrême simplicité: quatre adolescents, deux filles et deux garçons, jouent au jeu "action vérité", la caméra filmant alternativement leurs visages en plans rapprochés. Sans surprise, les questions et les défis tournent exclusivement autour de la sexualité avec un goût marqué pour la transgression. Il s'agit déjà de "choquer le bourgeois", milieu d'où est issu Francois OZON. Très efficace sur une durée de quatre minutes et se terminant par une image-choc, particulièrement dans le contexte de 1994, le film annonce les obsessions de Francois OZON tout en constituant un témoignage quasi-documentaire sur la jeunesse de cette époque. Une jeunesse à la fois proche et lointaine de celle d'aujourd'hui. Le film a en effet conservé la spontanéité du jeu des comédiens amateurs qui devaient être à l'époque collégiens ou lycéens et en même temps leur jeu témoigne d'une culture en partie révolue, celle d'avant l'ère du numérique où il fallait tâtonner artisanalement et collectivement pour découvrir ce qui maintenant peut se dévoiler, seul devant son écran en quelques clics.
Si on accepte le "contrat" (pour reprendre un terme clé du titre en VO et du film lui-même) que propose le réalisateur Peter GREENAWAY au spectateur, on ne peut qu'être comblé par un film raffiné jusqu'au bout de ses plumes et de ses pinceaux. Personnellement, je suis partagée entre fascination pour la splendeur esthétique que dégage "Meurtre dans un jardin anglais" (tant par sa musique que par la composition de ses cadres et sa photographie) et exaspération envers le refus de ce dernier d'aller au-delà d'une mise en scène mécanique au service d'un jeu social froid et abstrait dans lequel les personnages ne sont que des pions manipulés par de super calculateurs*. Alors certes, il s'agit d'une satire au vitriol de la haute bourgeoisie et de son obsession pour la propriété et le patrimoine mais de là a ôter toute vie au tableau comme s'échine à le faire Neville (Anthony HIGGINS, sans doute le double du réalisateur) il y a une marge et si humour il y a, il est si écrit, si métaphorique qu'il faudrait comme dans les opéras posséder le livret pour en saisir toutes les subtilités: cela rajoute un écran supplémentaire à un film qui en contient déjà beaucoup à la façon des poupées russes. Il est beaucoup question de fruits par exemple: prunes, grenades, ananas et toujours comme substituts au sexe ou à la mort. Mais dans ce jardin où tout est sous contrôle, même les éléments incongrus qui s'immiscent dans le paysage (vêtements perdus, échelle oubliée, animal abandonné) ont été disposés sciemment pour renvoyer à des actes qui restent largement hors-champ et que le spectateur est invité à élucider en tant que participant à ce grand jeu qu'est le film. Toute cette complexité est au service d'une histoire pourtant très simple que l'on retrouve dans une nouvelle de Maupassant, "L'Héritage" à ceci près que celui qui croit mener le jeu alias Neville est en réalité le dindon de la farce et qu'il finira mangé tout cru.
* Notamment Mrs Talmann interprétée par Anne LAMBERT, inoubliable beauté botticellienne du merveilleux film de Peter WEIR, "Pique-nique a Hanging Rock" (1975).
Enfin j'ai réussi à voir le premier western réalisé par Anthony MANN, avant son fabuleux quinté avec James STEWART ("La Porte du diable" a en effet été tourné avant "Winchester 73" (1950) mais est sorti après lui). Un acteur à l'affiche de l'autre grand western pro-indien sorti en 1950, "La Fleche brisee" (1949) de Delmer DAVES.
Avant cette date en effet, les westerns, réussis ou non étaient pour la plupart des monuments de patriotisme qui célébraient les héros américains blancs de la conquête de l'ouest face à des indiens cantonnés le plus souvent à des rôles de méchants caricaturaux. Le plus souvent car si John FORD est le réalisateur de "La Chevauchee fantastique" (1939) qui est emblématique du western patriotique, il montre déjà une toute autre image des indiens dans "Le Massacre de Fort Apache" (1947) ". Cependant ce sont bien La Fleche brisee" (1949) et "La Porte du diable" (1950) qui marquent un tournant décisif. Tous deux sont d'ailleurs cités dans le Blow up d'Arte consacré à l'histoire de la représentation des indiens au cinéma. On peut également citer "Bronco Apache" (1954) de Robert ALDRICH avec Burt LANCASTER. En effet, si le discours a changé, les indiens restent interprétés à cette époque par des blancs grimés qui s'expriment en anglais. Une concession à l'industrie hollywoodienne pour permettre sans doute l'adhésion du grand public. Peu importe. Lance Poole, le héros indien de "La Porte du diable" est interprété par Robert TAYLOR qui est absolument remarquable, donnant à son personnage beaucoup de charisme et de dignité.
"La Porte du diable" impressionne par la rigueur de son scénario, sa maîtrise formelle et son refus de toute concession. Anthony MANN applique les caractéristiques du film noir dont il est un spécialiste à son western, lui donnant dès les premières images l'allure d'une tragédie écrite d'avance en clair-obscur sans pour autant oublier la profondeur de champ nécessaire à une histoire de guerre de territoire. Alors que Lance revient de la guerre avec les honneurs et est reçu chaleureusement par ses amis dans le saloon, le coin de l'image fait apparaître la figure menaçante de celui qui sera son ennemi juré, l'avocat Coolan (Louis CALHERN qu'on associe justement à un célèbre film noir, "Quand la ville dort") (1949). Le film adopte alors une trajectoire linéaire dont il ne déviera jamais, montant progressivement en tension jusqu'au dénouement tragique mais logique. En effet, les individus quels que soit leurs sentiments personnels sont broyés par ce qui les dépasse. Non la fatalité divine mais les lois discriminatoires du gouvernement qui ne reconnaissent aucun droit aux indiens, notamment celui de posséder de la terre. Les blancs racistes comme Coolan ont donc la loi de leur côté alors que ceux qui apprécient Lance sont réduits à l'impuissance comme son avocate Orrie Masters (Paula RAYMOND) ou se retrouvent face à un dilemme impossible comme le shérif (Edgar BUCHANAN). Les tentatives d'Orrie pour aider Lance s'avèrent particulièrement pathétiques, puisqu'en appelant la cavalerie pour l'empêcher de se faire lyncher par les éleveurs elle le condamne tout aussi sûrement, n'ayant le choix qu'entre Charybde et Scylla. La délicate question de l'amour interracial, ultra-tabou aux USA est évoquée avec la même forme de lucidité désespérée. "La Porte du diable" est un réquisitoire sans appel contre le racisme institutionnel et annonce le soulèvement pour les droits civiques des minorités.
Il y a parfois un gouffre entre les intentions et la réalité. Claude MILLER expliquait avoir conçu "Camille ou la comédie catastrophique" comme une réflexion sur l'hypocrisie des jeunes gens à l'égard de leurs pulsions. Au final que voit-on? Deux trouffions de la première guerre mondiale en manoeuvre, l'un interprété par Philippe LEOTARD et l'autre par Marc CHAPITEAU se faire ridiculiser par Camille (Juliet BERTO) la jeune femme qui excite leur libido ainsi que sa famille ultra bourgeoise jusqu'au retournement grand-guignolesque final. Le jeu de massacre tombe en effet complètement à plat. C'est atrocement mal joué, c'est brouillon, ça manque de rythme et en fait ça s'avère totalement ridicule. On est à des années-lumière de "Docteur Folamour" (1964) qui utilisait lui aussi certains ressorts burlesques pour établir une équivalence entre les pulsions guerrières et les pulsions sexuelles. La seule chose à sauver dans cette mauvaise blague qui porte bien son titre, c'est la photographie impressionniste, onirique et légèrement érotique. Le reste est un gloubiboulga (au sens propre: merde, faux sang, tartes à la crème...) complètement indigeste.
es Ondines sont des nymphes de la mythologie germanique dont le milieu naturel est l'eau douce, principalement les lacs, les rivières, les fontaines ou encore les cascades. S'y ajoute une nouvelle allemande du XIX° aux allures de conte retravaillé au XX° siècle par Jean Giraudoux selon laquelle l'homme dont Ondine tombera amoureuse mourra s'il la trompe et Ondine retournera à sa condition première sous les eaux ce qui fait bien évidemment penser au conte d'Andersen "La petite sirène" (êtres surnaturels aquatiques marins à queue de poisson à la différence des Ondines).
Christian PETZOLD propose donc une relecture contemporaine de ce mythe, premier volet d'une trilogie sur les éléments dont le deuxième vient de sortir ("Le Ciel rouge") (2023). Il n'y a pas à proprement parler d'élément fantastique dans "Ondine", celle-ci (jouée par l'actrice fétiche du cinéaste Paula BEER) apparaît comme un être humain ordinaire à ceci près qu'elle est sans attaches et qu'elle menace de mort Johannes (Jacob MATSCHENZ), l'homme qui veut la quitter dès les premières images comme si c'était inscrit dans le marbre du temps. Mais ce n'est que le point de départ d'une variation de l'histoire qui lui fait rencontrer une sorte d'alter ego en la personne d'un soudeur scaphandrier (Franz ROGOWSKI) avec lequel elle entame une grande histoire d'amour sous le signe de l'eau mais aussi de la mort. Si l'arc narratif avec Johannes suit donc de près le mythe, celui avec Christoph emprunte des chemins plus inattendus, proches du chamanisme et du mysticisme (la guérison de l'un passe par le sacrifice de l'autre comme dans un "Breaking the Waves" (1996) dénué de perversité). S'y ajoute une dimension historique avec le métier d'Ondine qui fait des conférences sur l'évolution de l'urbanisme berlinois profondément marqué par un passé qui ne peut être si facilement rayé de la carte. Christian PETZOLD établit ainsi des correspondances poétiques entre les personnages, les lieux, la légende, l'histoire, le passé, le présent, la surface et la profondeur. Son film bien qu'imparfait est étrange et beau, mélancolique et romantique.
Huis-clos ou presque entre quatre jeunes qui séjournent dans une maison de vacances située entre montagne et mer Baltique, "Le Ciel rouge" se rattache au genre du film d'été tel qu'on a pu le voir chez Jacques ROZIER ("Du cote d'Orouet") (1971) et surtout chez Eric ROHMER, référence revendiquée du réalisateur allemand Christian PETZOLD. Cependant, c'est moins à "La Collectionneuse" (1967) ou à "Pauline a la plage" (1983) que j'ai pensé qu'à "Le Rayon vert" (1986). Il se trouve qu'il s'agit de l'un de mes films préférés de Eric ROHMER et que l'on y retrouve tout ce que j'ai aimé dans le bien nommé "Le Ciel rouge" (il y est question de couleur et de phénomène naturel dans les deux cas, cela ne peut pas être un hasard!) Au coeur de l'histoire, un "coeur en hiver", personnage mal-aimé et mal-aimable, renfrogné, intranquille, mal dans sa peau, discordant avec son environnement. Dans "Le Ciel rouge", c'est Léon (Thomas SCHUBERT) qui respire le mal-être par tous les pores de sa peau ce qu'il dissimule (mal) sous ses prétentions littéraires. Sous prétexte d'écrire un livre qui ne le passionne guère (et pour cause, il est aussi vide que sa vie), il fuit les trois jeunes avec lesquels il cohabite et qui au contraire s'entendent comme larrons en foire. Les scènes se succèdent selon un schéma identique: Félix, l'ami de Léon (Langston UIBEL), Nadja (Paula BEER, l'actrice de "Frantz") (2015), la nièce d'une collègue de la mère de Félix (à qui appartient la maison) et Devid (Enno TREBS) son petit ami sauveteur prennent du bon temps dont Léon s'exclue systématiquement sous prétexte "que le travail ne le permet pas" mais comme il ne vit pas, il n'a rien à écrire et n'a plus qu'à se maudire lui-même. Cette incapacité à agir, nourrie de complexes et de frustrations (il ne conduit pas, il est gros et donc ne se montre jamais en maillot de bain, il ne trouve jamais les bons mots au bon moment, il entend la bruyante sexualité de ses amis alors qu'il n'y a pas accès) le tire inéluctablement vers le bas, vers l'échec, vers le dégoût de soi et le rejet des autres, vers l'inaction et l'impuissance. Pourtant les apparences sont trompeuses. Ses amis ne sont pas aussi sûrs d'eux-mêmes qu'ils le montrent (la chute de vélo de Nadja ou la panne de voiture de Félix en sont autant d'exemples). Ils sont coincés dans une vie qui ne leur convient pas forcément. Et c'est dans ce contexte que la menace environnementale sous-jacente au film lorsqu'elle devient catastrophe rebat les cartes, transformant brusquement la comédie légère en tragédie et mettant chacun à nu, à l'image de la révélation du secret intime de l'éditeur de Léon (Matthias BRANDT).
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)