"Nos plus belles années" témoigne de l'éclectisme de Sydney POLLACK aussi à l'aise avec le western et le thriller qu'avec la comédie et le mélodrame. Néanmoins, on peut relever deux constantes chez lui: Robert REDFORD avec qui il a tourné sept fois et un regard critique sur l'Amérique dont il déconstruit les mythes tout en restant fidèles aux genres de l'âge d'or de son cinéma et à ses grandes stars glamour. C'est sans doute ce qui a conduit à le classer comme un cinéaste de l'entre-deux: entre classicisme hollywoodien et Nouvel Hollywood. "Nos plus belles années" est ainsi un mélodrame digne de la tradition des années 50 et 60 (on pense aux maîtres du genre et en premier lieu à Douglas SIRK) mais avec un arrière-plan aux airs de pamphlet politique puisque Sydney POLLACK tente d'articuler petite et grande histoire: celle de son couple antinomique aux grandes convulsions ayant agité l'Amérique de 1937 à 1950: la crise, la guerre et le maccarthysme. Mais je trouve le résultat personnellement trop tiède, surtout si je le compare à des oeuvres plus frontalement engagées comme "Les 3 Jours du Condor" (1975) ou "Jeremiah Johnson" (1972). C'est en grande partie lié à l'écriture du personnage de Hubbell, vraiment trop lisse. Sans doute pour ne pas trop égratigner l'image de Robert REDFORD, il apparaît comme mou, indécis, sans caractère si bien qu'en dehors de sa beauté (et de son talent d'écrivain dont on ne peut guère se rendre compte, celui-ci ne transperçant pas l'écran), on se demande ce que Katie peut lui trouver. Car contrairement à lui, pur rejeton de la classe dominante WASP, Katie qui est juive, communiste et issue d'un milieu modeste est une passionaria qui ne rend jamais les armes. On sait dès le départ que ce mariage de la carpe et du lapin est voué à l'échec mais force est de constater que Robert REDFORD et Barbra STREISAND irradient à l'écran. Sur la longueur cependant, le film s'essouffle là où il devrait s'enflammer: dans la description des ravages du maccarthysme sur le milieu du cinéma hollywoodien. On ne ressent pas suffisamment ses effets sur le couple, même si Hubbell est prêt à faire des compromis(sions) sur ses scénarios, on ne sait pas lesquelles. On ne voit pas non plus assez à quel point quitter New-York pour Los Angeles représente une perte de sens pour Katie, un traumatisme comparable à celui d'un déracinement. Au contraire, elle est montrée comme celle qui s'accroche dans le couple, qui lui sacrifie tout alors que Hubbell, plus froid et distancié est prêt à s'en détacher à tout moment. En dehors de quelques scènes où Katie jette un froid dans les réunions des amis de Hubbell où elle ne trouve pas sa place, on reste dans un flou artistique savant qui rend la chute abrupte, presque gratuite là où elle devrait paraître évidente.
"Jeremiah Johnson", le deuxième film du tandem Sydney POLLACK/Robert REDFORD est magnifique, à la fois beau et cruel. Il dissipe les illusions du "retour à la nature" comme solution à la violence de la société. Si l'on pense au contexte dans lequel le film a été réalisé, on ne peut y voir qu'une parabole contre la guerre du Vietnam. Sauf que le film de Sydney POLLACK à travers le périple de Jeremiah, un ancien soldat devenu trappeur dans les Rocheuses montre que les alternatives recherchées par les tenants de la contre-culture sont des chimères. La guerre qu'il fuit (vraisemblablement celle du Mexique au milieu du XIX° siècle) en partant vivre en solitaire au coeur des montagnes, il va la revivre bien malgré lui. Jeremiah fait des rencontres dont celle d'un vieux trappeur qui lui apprend les rudiments de la survie en milieu hostile, reçoit sans l'avoir demandé une femme et un enfant eux aussi privés de liens et croit pouvoir avec eux refonder une famille et repartir à zéro. Mais il est vite rattrapé par la guerre entre colons et indiens et par les rivalités entre tribus. Le fait de ne pas parvenir à se soustraire à son appartenance d'origine et son hubris l'amène à commettre un acte sacrilège qui lui vaut un terrible retour de bâton. Il plonge alors dans l'enfer d'une vengeance sans merci contre les indiens Crow qui d'après la légende lui aurait valu son surnom de "mangeur de foie". Sauf peut-être dans la superbe scène de conclusion où après avoir hésité à brandir son fusil, Jeremiah rend son salut à l'indien qu'il croise. Un fragile espoir de guérison pour cet homme des montagnes condamné à l'errance et à la violence perpétuelle.
Deuxième film de Sydney POLLACK, "Propriété interdite" marque aussi sa première collaboration avec celui qui deviendra son acteur fétiche, Robert REDFORD. Le film est l'habile adaptation d'une pièce en un acte de Tennessee Williams. Habile parce qu'on ne sent pas trop les origines théâtrales du film grâce au travail sur le scénario effectué notamment par un tout jeune Francis COPPOLA et grâce à une superbe photographie de James WONG HOWE (le cousin de la célèbre actrice sino-américaine Anna May WONG) qui fait ressentir l'ambiance étouffante et poisseuse de la bourgade du Mississipi où se déroule la majeure partie de l'intrigue. Celle-ci ressemble quelque peu à celle du film "Titanic". Sauf qu'au lieu du paquebot qui coule à pic, on voit des trains à l'arrêt en raison du naufrage de la crise des années 30 qui met les cheminots au chômage. Dans ces situations où les hommes s'absentent, il y a des mères aux abois qui utilisent le corps de leur fille comme appât pour la maquer au plus offrant. Un vieux riche, M. Johnson est sur les rangs mais aussi l'amant de la mère (joué par Charles BRONSON). Mais c'est un mystérieux jeune étranger blond aux yeux bleus qui rafle la mise. Il faut dire qu'il a la belle gueule de Robert REDFORD. Logiquement, il tape dans l'oeil de Alva, la fille que tous les cheminots s'arrachent mais qui ne rêve que de fuir cette existence sans issue. Alva est jouée par Natalie WOOD au firmament de sa beauté qui forme donc un couple diablement séduisant avec Owen, même si le fait de le fréquenter entraîne des représailles de la part de la communauté comme de celui de la mère, Hazel. Car Alva qui vit dans ses rêves mais utilise des armes de séduction tout ce qu'il y a de plus charnel découvre une réalité bien éloignée de ce qu'elle s'était imaginé. Le prince charmant est un employé envoyé par la compagnie ferroviaire pour licencier du personnel, un homme rugueux qui fait son boulot sans états d'âme et ne ménage guère cette poupée "un peu poule un peu fleur (bleue)". Même quand il s'adoucit et que les deux amants se rejoignent à la Nouvelle-Orléans, Alva est bien obligée de constater que sa soif de liberté n'est qu'une illusion et que la réalité de sa sujétion (à sa mère et aux hommes ce qui rapproche terriblement le personnage du destin de l'actrice) la rattrapera toujours.
C'est dans le cadre d'une intervention consacrée à la carrière de Michel HAZANAVICIUS que j'ai découvert ses débuts à Canal plus dans "Les Nuls, l'émission" (l'homme que la caméra suivait de dos lors du générique de début, c'était lui!) Il y pratiquait déjà le détournement d'images préexistantes pour "Le Faux journal". Il a ensuite toujours pour Canal plus au début des années 90 réalisé une trilogie intitulée "Le Grand détournement". Celle-ci se composait de deux courts-métrages, "Derrick contre Superman" (1992) et "Ca détourne" et d'un long-métrage, "La Classe américaine" devenu depuis un film culte. Il s'agit en effet d'un authentique exploit: créer un film inédit à partir d'images d'archives piochées dans les films du catalogue Warner réalisés entre 1952 et 1980, le tout doublé par les voix françaises habituelles des principaux acteurs du studio, tous de grands noms du cinéma hollywoodien (John WAYNE, Burt LANCASTER, Paul NEWMAN, Henry FONDA, James STEWART, Robert REDFORD, Dean MARTIN, Dustin HOFFMAN etc.). Il faut dire que le film était à l'origine programmé pour fêter les cent ans du cinéma et les soixante-dix ans de la Warner qui avait autorisé Canal plus à utiliser les extraits de son catalogue. Néanmoins le résultat plutôt subversif n'a pas plu au studio qui n'a autorisé qu'une seule diffusion. Mais des copies ont aussitôt circulé sous le manteau, des projections ont eu lieu lors d'événements ponctuels et l'avènement d'internet a permis une diffusion plus large. Preuve de son succès, le film a été depuis restauré et ses dialogues, publiés en 2020 dans une édition pastiche des Classiques Larousse.
Que dire du film sinon que c'est soixante-dix minutes de bonheur cinéphile absolu? A partir de la trame de "Citizen Kane" (1940) revue et corrigée par leurs soins, Michel HAZANAVICIUS et Dominique MEZERETTE signent une oeuvre hilarante, au fort caractère méta (l'apparition de Orson WELLES hurlant au plagiat est un must!) où le jeu avec le spectateur est permanent. Par exemple on voit pas moins de quatre fois la scène de "Les Hommes du President" (1976) durant laquelle Robert REDFORD et Dustin HOFFMAN courent pour parler à leur boss joué par Jason ROBARDS qui s'apprête à prendre l'ascenseur, à chaque fois avec des lignes de dialogues différentes mais toujours parfaitement ajustées. Le film de Alan J. PAKULA est le fil rouge du récit puisque les journalistes (auxquels vient se rajouter Paul NEWMAN) enquêtent dans la version détournée sur la dernière phrase d'un défunt qui n'est autre que George Abitbol alias John WAYNE alias "l'homme le plus classe du monde". L'art du découpage et du montage, celui des dialogues (même complètement loufoques, ils sont écrits au cordeau) et enfin celui du doublage créé une illusion parfaite tout en se délectant de mettre en avant ce qui était interdit dans les films originaux, la majorité ayant été tournés sous le code Hays. L'homosexualité par exemple se taille la part du lion et ce d'autant plus que "La Classe américaine" en tant que mashup fait ressortir combien le cinéma hollywoodien laissait peu de place aux femmes. Deux seulement se fraient un chemin dans la version détournée: Angie DICKINSON et Lauren BACALL. On a donc un univers viril, magnifié notamment par le western et où parfois il n'en faut vraiment pas beaucoup pour qu'on y croit: Henry FONDA et James STEWART dans "Attaque au Cheyenne Club" (1970) peuvent par exemple tout à fait incarner les cow-boys vivant dans un ranch évoqués dans "Le Secret de Brokeback Mountain" (2005) et tout récemment dans "Strange way of life" (2023).
"Un pont trop loin" est le miroir inversé de "Le Jour le plus long" (1962). Les deux films sont l'adaptation d'un livre du même auteur, le journaliste Cornelius Ryan racontant chronologiquement une opération de grande envergure menée par les alliés en 1944. Mais là où "Le Jour le plus long" chronique un moment glorieux de la guerre, l'opération Overlord c'est à dire le débarquement anglo-américain en Normandie du 6 juin 1944, "Un pont trop loin" raconte l'opération aéroportée "Market Garden" de septembre 1944 qui se solda par un fiasco et de terribles pertes humaines. Le plan était celui du général britannique Montgomery: parachuter des dizaines de milliers d'hommes aux Pays-Bas, derrière les lignes ennemies pour qu'ils sécurisent les ponts permettant d'acheminer les blindés jusqu'au Rhin et permettent ainsi aux alliés d'entrer plus vite en Allemagne. L'opération fut avalisée par Eisenhower parce qu'elle permettait en cas de réussite d'écourter la guerre alors que les problèmes logistiques des alliés se faisaient de plus en plus aigus. Sauf qu'elle reposait sur une erreur d'appréciation fondamentale: celle des capacités de résistance de l'armée allemande, certes en repli mais pas encore en déroute. De plus, l'aspect démesuré de l'opération ne laisse guère de doutes sur l'hubris de son concepteur et sa volonté de tirer la couverture à lui pour laisser sa trace dans l'histoire au détriment des autres généraux (Patton par exemple qui était en désaccord avec lui). A propos d'hubris, on peut également évoquer le match des producteurs, celui de "Un pont trop loin", Joseph E. LEVINE désirant faire au moins aussi bien que Darryl F. ZANUCK qui avait produit son "concurrent", "Le Jour le plus long".
Richard ATTENBOROUGH, le réalisateur britannique de "Un pont trop loin" a signé par la suite d'autres superproductions mais à caractère biographique telles que "Gandhi" (1982) et "Chaplin" (1992). Outre l'aspect spectaculaire de la reconstitution et un casting de stars long comme le bras (mais qui a pour inconvénient de réduire la part de chacun à la portion congrue, certains s'en sortant mieux que d'autres), le film a une qualité que je n'ai vu soulignée nulle part mais qui m'a frappée: sa capacité à donner un caractère humaniste aux morceaux de bravoure, à ne pas perdre de vue l'intime au coeur de son récit de guerre. C'est la scène dans laquelle le sergent Dohun (James CAAN) brave le danger pour sauver son capitaine gravement blessé qu'il a juré de protéger au début du film; celle dans laquelle Robert REDFORD récite le "je vous salue Marie" alors qu'il est canardé avec ses hommes pendant la traversée d'un fleuve. Ou encore toutes celles qui dépeignent la guerre de position désespérée menée au nord du pont d'Arnhem par le lieutenant-colonel Frost et ses hommes trop peu nombreux qui investissent une maison dont on voit les étapes de la destruction ainsi que celle de leurs propriétaires. Anthony HOPKINS, acteur fétiche de Richard ATTENBOROUGH (il jouera ensuite pour lui dans "Magic" (1978) et "Les Ombres du coeur") (1993) y est déjà intense et bouleversant dans les derniers moments, éclipsant le reste du prestigieux casting à l'exception de Sean CONNERY, lui aussi remarquable.
"Les gens de ma génération se sont battus pour des idéaux auxquels ils croyaient dur comme fer. Quand John Kennedy a été élu, nous étions sûrs que le monde allait changer. Et nous nous sommes retrouvés à devoir digérer nos désillusions." (James Grady, ex-journaliste d'investigation et auteur du roman "Les six jours du Condor" paru en 1974 dont le film de Sydney Pollack est l'adaptation). "Les trois jours du Condor' (pourquoi a-t-il perdu trois plumes au passage de l'écrit à l'écran, mystère) fait partie de ces grands thrillers américains contestataires, paranoïaques et désenchantés emblématiques des années 70 marqués par l'assassinat de Kennedy, la guerre du Vietnam et le scandale du Watergate. Sa force est d'adopter le point de vue d'un citoyen (presque) lambda à la dégaine d'étudiant attardé façon "40 ans, toujours puceau" qui est le rouage d'une vaste machine kafkaïenne qui le dépasse, du moins au début et l'amène à devenir un fugitif traqué. Vous avez reconnu l'intrigue de "La mort aux trousses" de Hitchcock? Et bien "Les Trois jours du Condor" s'en rapproche. Sauf que Turner (Robert Redford, l'acteur engagé incontournable de ce genre et de cette époque) est tout de même un agent de la C.I.A et même s'il appartient à une antenne "intello idéaliste" qui se croit à l'abri du danger* et qui de ce fait va perdre son innocence au contact des remugles fétides d'une institution corrompue, il ne manque pas de ressources. En plus de son intégrité, de sa culture livresque en matière d'intrigues d'espionnage et de ses compétences techniques dans les télécommunications qui vont lui être très utiles, il a un oeil acéré et un esprit clairvoyant (je soupçonne d'ailleurs son surnom d'être lié à ces qualités: le condor est cet oiseau essentiel à la santé de l'écosystème chargé d'assainir l'atmosphère en faisant le ménage). Face à l'opacité d'un organisme gouvernemental tentaculaire qui n'hésite pas à utiliser des méthodes mafieuses et à sacrifier ses employés au nom d'une vision discutable de la "raison d'Etat", il ne peut s'en remettre qu'au quatrième pouvoir pour dénoncer les abus et sauver sa peau, celui-là même qui avait dénoncé le scandale du Watergate (James Grady a évidemment prêté certaines de ses compétences au héros). Et ces qualités, on les retrouve évidemment dans sa relation avec Kathy (Faye Dunaway) qui n'a rien d'anecdotique. Au contraire, les parenthèses intimistes permettent de mesurer le talent de Turner pour lire entre les lignes et comprendre donc le non-dit: telles les photos exposées de Kathy qui expriment son désert effectif, son sentiment de vide existentiel. Voir cet homme d'un romantisme absolu (en danger de mort et beau comme un dieu) débarquer chez elle pour la prendre en otage et l'embarquer dans sa quête ne peut que la faire chavirer dans une dimension parallèle certes exaltante mais éphémère car trouble et mortifère à base de violence, de danger et de mort. Et puis il y a un troisième personnage intéressant, c'est le tueur à gages Joubert (Max von Sydow) qui ressemble beaucoup au personnage de Sentenza dans "Le Bon, la Brute et le Truand" de par son flegmatisme, son caractère impitoyable, froid et méthodique mais aussi une certaine "philosophie" de vie (celle du travail bien fait) qu'il explique à Turner et qui est à l'opposé de ses valeurs.
* A juste titre, la ressortie récente du film en copie restaurée a permis de mesurer à quel point en dépit de son contexte daté, cette oeuvre n'a pas vieilli et s'avère "plastique". Elle peut tout à fait d'adapter en effet à la géopolitique actuelle. Ainsi le massacre des collègues de Turner qui a force de sonder la littérature mondiale à la recherche de fuites a fini par trouver sans le savoir un plan secret d'une unité de la C.I.A fait penser de façon troublante à celui des dessinateurs de Charlie Hebdo.
Les années 70 ont été celles du doute aux USA entre le traumatisme de la guerre du Vietnam, la crise économique et financière (dévaluation du dollar, chocs pétroliers), la prise d'otages du personnel de l'ambassade à Téhéran à la suite de la révolution iranienne de 1979 et enfin le plus gros scandale politique de leur histoire, celui du Watergate qui entraîna la démission du président Nixon en 1974. Parallèlement à cette histoire tourmentée sur fond de guerre froide persistante et de crise au Moyen-Orient, les années soixante-dix ont constitué l'âge d'or du thriller paranoïaque dont "Les hommes du président" constitue l'un des plus beaux fleurons. Minutieusement documenté, excellemment interprété et réalisé avec une rigueur, un réalisme et une sobriété qui l'honore, le film retrace les moments-clés de l'enquête qui conduisit deux journalistes du Washington Post, Bob Woodward (Robert Redford) et Carl Berstein (Dustin Hoffman) soutenus par leur hiérarchie à remonter la piste de ce qui semblait n'être au départ qu'un fait divers (un cambriolage au siège du parti démocrate) jusqu'aux plus proches collaborateurs du président, éclaboussant au passage la plupart des institutions américaines (le renseignement et la justice) qui s'avérèrent corrompues. La plupart mais pas toutes puisque le film est une célébration du quatrième pouvoir, celui des journalistes d'investigation dont le côté "fouille-merde" régulièrement dénoncé par ceux qui en sont les cibles s'avère ici salvateur. L'importance de la fiabilité des sources, de leur recoupement et de leur protection, thème toujours d'actualité est mis en avant, notamment au travers du mythique "gorge profonde", le mystérieux informateur que Bob Woodward rencontre dans un parking (et dont l'identité n'a été révélée qu'en 2005). On voit en effet que l'une des plus grandes difficultés que les journalistes rencontrent est la conspiration du silence qui touche tous ceux qui gravitent autour de l'affaire, que ce soit par loyauté ou par peur. Ceux-ci sont obligés d'harceler ou de ruser pour obtenir des bribes d'informations qui ne leur facilitent pas le travail. Le tout dans une ambiance de crainte qui ne cesse de grandir au fur et à mesure qu'ils se rapprochent du but puisqu'ils finissent par se sentir surveillés et personnellement menacés. La scène où Carl parle à Bob par écrit en mettant la musique à fond souligne qu'il n'y a à ce moment là aucune différence entre les méthodes de l'administration Nixon et celles de la Stasi de l'autre côté du rideau de fer. La différence, on la mesure dans l'une des scènes les plus célèbres du film, celle où les journalistes tapent leur texte dénonciateur au deuxième plan comme autant de tirs, effacés derrière la cause qu'ils servent, tandis que Nixon prête son serment d'investiture à la télévision au premier plan qui sonne évidemment complètement faux. Car le spectateur connaît le pouvoir d'un tel texte en démocratie, celui de faire éclater la vérité et de mettre fin à la mascarade qui se joue au sommet du pouvoir. La revanche des petites fourmis invisibles écrasées par le symbole du pouvoir qu'est la librairie du Congrès n'en est que plus éclatante.
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Une petite ville du sud des Etats-Unis au milieu des années 60. C'est le samedi soir. Les fêtes y tournent à l'aigre. On se noie dans l'alcool, la débauche ou bien on sort son flingue avec l'envie d'en découdre. "La poursuite impitoyable" qui a des accents de "Furie" (1936) vous prend par les tripes et ne vous les lâche plus. Comme les personnages, on est "happé" dans un maelstrom de haine et de violence. Le respect des trois unités (lieu, temps, action) y participe beaucoup mais c'est aussi un climat de tensions exacerbées qui rend ce film aussi immersif (comme quoi, il n'y a pas besoin d'effets spéciaux sophistiqués pour cela).
Lorsque le shérif Calder (Marlon BRANDO) explique à sa femme Ruby (Angie DICKINSON) qu'il ne veut pas d'enfant parce qu'il grandirait à l'ombre d'une prison, on comprend qu'il ne parle pas de son bureau (qui d'ailleurs apparaît plutôt comme un abri bien fragile) mais de la ville texane de Tarl. Un vrai cloaque dans lequel sont englués tous les personnages. Il n'est pas innocent que le fil conducteur de l'histoire soit la tentative de fuite de son ange blond déchu, Bubber Reeves (Robert REDFORD) qui finit par s'y briser les ailes. Comme si une chaîne invisible (le cordon ombilical non coupé avec sa mère avec qui les relations semblent lourdes de contentieux?) le reliait à Tarl, il est toujours ramené en arrière comme le montre la scène du train qu'il prend à contresens. En arrière et vers le sol. L'Amérique profonde des années 60 est dépeinte comme un enfer sur terre. Un monde clos sur lui-même, étouffant, où l'air est vicié et où les relations humaines sont perverties par l'argent, le puritanisme, les conventions sociales et le racisme qui en 1966, époque de la lutte pour les droits civiques reste virulent. La famille, si sacro-sainte aux Etats-Unis est particulièrement mise à mal. Les relations de couple sont tellement en crise que l'adultère semble être devenu la règle comme le montre l'exemple du couple Stewart avec un mari impuissant Edwin (Robert DUVALL) que sa femme Emily (Janice RULE) piétine de ses railleries et trompe ouvertement avec l'autre vice-président de la banque, la brute locale Damon (Démon?) Fuller (Richard BRADFORD) sous les yeux de son épouse abrutie par l'alcool. Les relations parents-enfants ne sont pas plus heureuses. Val Rogers (E.G. MARSHALL) le nabab de la ville perd son fils Jake (James FOX) dont il a dirigé la vie au détriment de son bonheur personnel. Jake, tout comme Calder ne veut d'ailleurs pas avoir d'enfant. Le beau-père de Anna (Jane FONDA) ne pense qu'à s'approprier son héritage. Les parents de Bubber se reprochent de n'avoir pu l'empêcher de mal tourner. Pas étonnant que dans une telle atmosphère, le nihilisme soit si puissant. Car c'est toute la ville qui semble privée d'avenir.
L'annonce de l'évasion de Bubber suivi d'un meurtre dont il est accusé et c'est l'embrasement: toutes les pulsions refoulées s'expriment dans des manifestations collectives d'une effroyable sauvagerie. Face à des groupes d'hommes armés, avinés et violents, la loi semble impuissante à empêcher les lynchages et cette violence aveugle montre que les mentalités de l'Amérique profonde n'ont guère évolué de la conquête de l'ouest jusqu'à nos jours.
C'est un film qui m'avait transportée à sa sortie au cinéma en 1998. Force est de constater que près de 20 ans après, je n'ai pas ressenti la même ferveur en le revoyant. L'histoire m'est apparue trop convenue, les rebondissements trop prévisibles et la fin, bien conventionnelle (chacun retourne chez soi et les vaches seront bien gardées). Le livre de Nicholas Evans dont est tiré le film était nettement moins politiquement correct. Reste la splendeur des paysages du Montana, la qualité de l'interprétation de Kristin Scott Thomas (Annie) et de Scarlett Johansson (Grace) alors toute jeune mais dont on sent le potentiel et une philosophie qui prend le contrepied du modèle dominant en faisant l'éloge de la lenteur, de la patience et du lâcher-prise. Voir l'homme se faire tout petit dans la nature, entrer dans un dialogue thérapeutique avec un animal traumatisé (et par extension sa propriétaire) en lui laissant son libre-arbitre au lieu de chercher à le dominer et à le dresser a quelque chose de revigorant. De même que la capacité d'Annie à sentir d'instinct la connexion entre sa fille et son cheval, à refuser la facilité (l'euthanasie de l'animal et l'abandon moral de Grace) et à tout lâcher pour tenter de les sauver tous les deux.
Ce film limpide grâce à son parti pris radical et rigoureux (un lieu, un personnage, pas de dialogues, pas d'explications, juste l'immersion dans le présent) ramène l'humain à ce qu'il est: une poussière dans l'univers. L'univers ici est l'immensité de l'océan, indifférent aux malheurs successifs du héros qui lutte de façon acharnée pour sa survie dans une situation toujours plus précaire, utilisant toutes les ressources de son intelligence et de son savoir-faire avant de s'avouer vaincu et de lâcher prise. Scène énigmatique à dimension mystique car la main tendue au moment où tout semble perdu ressemble à la grâce divine. Un des plus grands rôles de Robert Redford dont la retenue émotionnelle impressionne autant que son acceptation de la vieillesse vis à vis du regard de la caméra (qui le filme au plus près).
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)