Le Temps d'aimer
Katell Quillévéré (2023)
Il y a un aspect du film de Katell QUILLEVERE qui m'a bouleversé, c'est l'évolution du personnage de Daniel, le fils que Madeleine (Anais DEMOUSTIER) a eu avec un allemand pendant la guerre. Le destin de cet enfant est le fil rouge du récit*. Tout semble destiner cet enfant à un sombre destin. Sa mère tondue et bannie à la libération, une croix gammée dessinée sur son ventre. Son incapacité à lui donner de l'amour et à communiquer avec lui. Le mal-être de l'enfant, ses fugues répétées vers l'eau comme s'il voulait s'y jeter pour "effacer l'erreur de sa naissance". Plus tard son renvoi de l'école après un acte de violence envers un camarade. Pourtant, c'est vers l'apaisement que chemine Daniel et également vers la réparation du lien avec sa mère. Et dans ce cheminement, François (Vincent LACOSTE) joue un rôle essentiel dans une scène initiale de sauvetage et ensuite lors d'une scène-clé, la plus belle du film selon moi, en lui prouvant qu'il l'aime inconditionnellement. Car François lui-même est un réprouvé mais on ne sait pas tout de suite pourquoi. Katell QUILLEVERE nous fait comprendre très tôt qu'il cache un lourd secret mais diffère le moment où celui-ci sera révélé. A l'aide d'ellipses de plusieurs années, elle chronique l'histoire du couple atypique qu'il forme avec Madeleine durant la période des Trente Glorieuses avec ses moeurs et ses lois archaïques**. Leur différence de milieu social et de rapport à la culture, leurs désirs divergents et transgressifs provoquent des tensions et pourtant ce qui les lie s'avère au final plus fort que ce qui les sépare. Leur relation n'est pas qu'une couverture destinée à cacher la honte sociale, elle se nourrit de la solidarité des parias qui partagent une communauté de destin. Partout où ils vont en effet, ils restent à part et sont tôt ou tard confrontés au rejet. On pense de par son thème et son ampleur romanesque à Douglas SIRK. Il est évident que le titre fait référence à "Le Temps d'aimer et le temps de mourir" (1958) mais c'est l'ensemble de la filmographie et de l'histoire du cinéaste américain d'origine allemande qui transpire dans le film. Enfin Anais DEMOUSTIER et Vincent LACOSTE (Valois du meilleur acteur au festival d'Angoulême qui a également récompensé "Le Temps d'aimer" du prix du meilleur film francophone) sont excellents.
* Pour mesurer quelle souffrance ont vécu ces enfants (comme tous ceux issus d'une union réprouvée par la société), on peut lire par exemple le témoignage du chanteur Gérard Lenorman qui a écrit une chanson éloquente en 1981 à ce sujet, "Warum mein vater?"
** J'ai pensé au couple formé à partir de la fin des années cinquante par Jacques DEMY et Agnes VARDA, cette dernière étant une mère célibataire et tous deux bisexuels. Des thématiques présentes dans toute la filmographie de Jacques DEMY.
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