Film d'animation haut en couleurs aux accents proustiens, "Linda veut du poulet" est une course-poursuite menée tambour battant pour mettre la main sur le précieux volatile, ingrédient principal de la recette du poulet aux poivrons. Celle-ci est le plus cher souhait de Linda parce que c'est le seul souvenir qu'il lui reste de son père disparu quand elle était bébé. Et sa mère qui l'a punie injustement est prête à se couper en quatre pour se faire pardonner. Le problème est que Paulette ne cuisine pas et qu'elle ne peut pas faire de courses ce jour-là, les magasins étant fermés pour cause de grève générale. Il va donc lui falloir trouver sa matière première à la source et de façon plutôt cavalière mais ne maîtrisant pas les gestes de la fermière, le poulet va faire des siennes. D'autres personnages entrent bientôt dans la danse: les amies de Linda qui tentent de l'aider à faire le plat ce qui est surtout matière à divers gags (les poivrons qui brûlent, le chien qui mange le poulet...), des policiers zélés, un camionneur allergique aux plumes de poulet, Astrid, la soeur de Paulette etc. Tout cela est mis en scène avec une belle énergie et une symbolique qui fait mouche. A chaque personnage est attribué une couleur qui de loin, le fait ressembler à une tache colorée ce qui finit par former une sorte de guirlande multicolore lorsque tous les participants passent à table. La nuit, seuls les contours des personnages restent en couleur et Linda se demande si tout est noir quand on est mort. Contre l'oubli, restent les sensations. La symbolique du père perdu et retrouvé ne s'arrête pas à ce repas pris ensemble, il concerne aussi la punition injustement donnée à l'origine de l'affaire. Une punition relative à une bague, elle aussi liée au père que Paulette croit perdue et qu'elle finit par retrouver. Proust avait sa madeleine, Linda a désormais son poulet.
Une revenante. Comme Ana TORRENT, Natja BRUNCKHORST est devenue mondialement célèbre très jeune grâce à "Moi, Christiane F., 13 ans, droguee, prostituee..." (1981) avant de disparaître (ou presque) de la circulation pendant des décennies. Et voilà que Arte nous donne de ses nouvelle en diffusant le film qu'elle a réalisé en 2020, "L'Ordre des choses". Très bonne initiative de leur part!
"L'Ordre des choses" repose sur la rencontre de deux personnes dont les appartements reflètent les conceptions opposées de la vie. Un thème archi-classique mais le traitement l'est moins. En effet très rapidement, Fynn, jeune ingénieur informatique qui ne possède que le strict nécessaire dans son appartement se retrouve temporairement sans domicile et contraint de squatter chez sa voisine avec sa valise. Et l'essentiel de l'intrigue prend place dans cet appartement archi-encombré. Marlen est en effet atteinte de syllogomanie et accumule chez elle des objets inutiles au point qu'il devient compliqué de s'y déplacer et d'y vivre. Si contrairement au cas exposé par Thierry Jonquet dans "La Bête et la Belle" qui s'accompagne du syndrome de Diogène, l'appartement est propre et ressemble plus à une vieille librairie ou à une boutique d'antiquités qu'à un dépotoir, les troubles associés à ce syndrome sont bien présents. Marlen vit seule, fuit les relations sociales et s'est isolée du monde, refusant toute intrusion dans son appartement qu'elle sait non conforme aux normes de sécurité. Et elle s'avère incapable de se débarrasser de son bric-à-brac. Celui-ci forme une sorte de carapace à l'intérieur de laquelle elle peut se réfugier. Elle vit la présence de Fynn plutôt mal donc mais celui-ci cherche à l'apprivoiser et imagine diverses stratégies pour l'aider à reprendre le contrôle de son environnement qui menace de lui échapper.
Le film est centré sur Marlen, le personnage masculin étant en quelque sorte son chevalier servant, ce qui est plutôt original, les portraits de femme étant moins nombreux et moins fouillés que ceux des hommes la plupart du temps. Fynn tel un chevalier servant met ses talents d'ingénieur au service d'une organisation plus rationnelle de son intérieur. Le résultat est particulièrement beau et poétique et sans remettre en cause son mode de vie est une métaphore réussie d'une vie plus harmonieuse.
Depuis janvier 2024, "Azar" (mot berbère qui signifie racines) est projeté en avant-première dans plusieurs villes de France et d'Algérie (Paris, Toulouse, Nice, Marseille, Lyon, Montpellier, Bordeaux, Oran, Bejaia ...) Il s'agit du premier long-métrage documentaire de Malik Bourkache qui a voulu rendre hommage à sa culture d'origine. Le film est centré sur trois femmes kabyles d'environ 60-70 ans, en tenue traditionnelle qui maîtrisent l'une des activités séculaires de la région. La première est agricultrice, la seconde tisserande et la troisième, potière. On les suit dans leur quotidien, marqué également par la confection de plats locaux (galette de semoule accompagnée d'une purée de piments et de tomates par exemple) à l'aide de techniques artisanales rudimentaires qui n'ont guère changé au cours du temps, hormis le réchaud à gaz et quelques appareils modernes à la présence discrète. La robustesse de ces femmes qui en dépit de leur âge s'activent du matin au soir dans des conditions spartiates (elles travaillent et discutent assises par terre, grimpent aux arbres, marchent souvent pieds nus) est mis sur le compte d'un mode de vie jugé sain mais est aussi lié à un passé de misère où il fallait survivre. Le réalisateur filme ces femmes dans un but de transmission de cet héritage en train de disparaître avec l'acculturation des jeunes générations. En creux, il dresse aussi un constat paradoxal du statut des femmes kabyles. On ne voit qu'elles, les hommes sont absents mais en même temps, tout repose sur elles ou presque et si cette vie frugale proche de la terre a des côtés enviables en terme de santé et de sérénité, on ne perd pas de vue qu'elle a été imposée par une nécessité révolue (et on ne voit pas toute la rudesse du milieu montagnard, les chaleurs torrides en été, le froid glacial en hiver). On remarque également que le réalisateur filme ces femmes au présent, sans leur poser de questions indiscrètes ce qui est une marque du respect qu'il leur porte et n'accompagne le documentaire d'aucune fioriture (pas de musique, pas de voix-off etc.).
"Winter Sleep" est le film de Nuri Bilge CEYLAN qui a obtenu la palme d'or à Cannes. Comme pour Hirokazu KORE-EDA, elle ne récompense pas seulement un film mais une oeuvre dense et d'une remarquable constance. Comme ses autres films, "Winter Sleep" est d'une grande beauté esthétique avec ses images de paysage anatolien recouvert de neige d'où émerge le véhicule orange du personnage principal, Aydin ainsi que le charismatique hôtel troglodyte dont il est le patron. D'ailleurs, de même que l'établissement domine le paysage, on comprend rapidement que Aydin est un notable qui tel un roi en son royaume possède de nombreuses propriétés dans le village. Cependant, il n'assume guère ce rôle qu'il préfère déléguer à son assistant, lui-même se définissant comme un ancien acteur à la retraite (son hôtel s'appelle "Othello") et un intellectuel travaillant pour un journal local. L'essentiel du film se déroule à huis-clos et consiste en de longs échanges entre ce dernier et les deux femmes qui vivent avec lui, sa soeur et son épouse, bien plus jeune que lui et avec laquelle il est en froid, c'est de saison. "Winter Sleep" est donc un film intimiste disséquant les dissensions familiales et conjugales. On pense tout de suite à Ingmar BERGMAN bien que Nuri Bilge CEYLAN se soit inspiré surtout de nouvelles de Tchékhov.
Néanmoins, je n'ai pas vraiment adhéré au dispositif mis en place par le cinéaste dans ce film, excessivement bavard et cérébral. En effet, on a du mal à voir où il veut en venir avec ses personnages dissertant sur l'attitude à adopter face au mal, notamment la thèse de la soeur qui pense que ne pas s'opposer à lui permet d'ouvrir les yeux du malfaiteur. Sauf que cette soeur n'est pas vraiment Jésus-Christ ("si on te frappe sur la joue droite, tend l'autre joue"), mais une insupportable harpie aigrie aux propos vipérins. Et la femme de Aydin, Nihal ne vaut guère mieux, se transformant en petite fille boudeuse et pleurnicheuse parce que son mari vient marcher sur ses plates-bandes, à savoir l'oeuvre de charité qu'elle cornaque pour tromper son ennui. Bref, deux bourgeoises antipathiques comblant le vide de leur vie en se cherchant des poux dans la tête: j'ai eu l'impression de voir par moments un film de Arnaud DESPLECHIN. Heureusement, Nihal finit par se prendre le réel dans la figure dans une scène de fin assez magistrale où le pauvre qu'elle veut aider la remet à sa place. Mais la lutte des classes n'est présente que par intermittences, l'aspect psychologique et philosophique dans un entre ("antre") soi bourgeois tournant à vide étant privilégié.
"Vampyr : l'etrange aventure de David Grey" (1931) a sans nul doute contribué à fixer les codes du film de vampire, au même titre que deux autres classiques du genre, "Nosferatu le vampire" (1922) et "Dracula" (1931). Ainsi par exemple le professeur de "Le Bal des vampires" (1967) ressemble beaucoup au médecin de "Vampyr", l'auberge a également comme un air familier. Le film de Tod BROWNING partage par ailleurs avec celui de Carl Theodor DREYER le fait d'avoir été tourné au début de l'ère du cinéma parlant. Dans "Vampyr", cette transition se ressent particulièrement: les dialogues sont parcimonieux, les intertitres, nombreux (au point de m'avoir fait douter au début du film de sa nature parlante!), l'expressionnisme s'impose avec notamment un ballet d'ombres ayant parfois plus de consistance que les corps de chair et d'os, souvent noyés dans la brume (un effet involontaire au départ dû à un incident technique qui renforce le caractère de cauchemar éveillé du film). Cependant "Vampyr" est surtout un film surréaliste, sans solution de continuité narrative, peuplé d'images-symboles qui frappent l'esprit. C'est à la fois sa force et sa limite. Sur le plan de la technique cinématographique, le film est audacieux, multipliant les expérimentations visuelles dont une scène particulièrement marquante en caméra subjective où le personnage principal se retrouve cloué dans un cercueil. Mais le film est également très lent et décousu voire nébuleux avec trop de passages explicatifs, notamment la lecture des extraits du livre. Des scènes ont été perdues ce qui sans doute a contribué à cette impression de confusion dans l'intrigue. Tel qu'il est, "Vampyr" est inconfortable, malaisant, clivant, paradoxal, en tout cas bien moins accessible que les deux autres films cités au début de cette critique ce qui explique sans doute qu'il soit moins présent dans la mémoire collective. Si son importance dans l'histoire du cinéma est indiscutable, cela reste une oeuvre cinématographique bancale, très moderne par certains aspects et poussiéreuse sur d'autres.
Comme dans son précédent film, "La Danseuse" (2016), Stephanie DI GIUSTO tenait un sujet fort en la personne d'une femme hors-norme ayant réellement existé: Loïe Fuller pour "La Danseuse" (2016), Clémentine Delait pour "Rosalie". Sujet fort que ces femmes dont l'apparence ou la manière d'être brouille tous les standards de la féminité. Hélas, le traitement du film reste trop en surface comme c'était déjà le cas dans "La Danseuse" (2016). Si les interprétations denses de Nadia TERESZKIEWICZ et Benoit MAGIMEL portent le film et rendent leurs personnages attachants (le casting est un point fort des films de Stephanie DI GIUSTO), celle-ci a bien du mal à mener son histoire d'une manière convaincante. L'aspect social, si important dans une histoire où le regard des autres est primordial se réduit à peu de choses près à un théâtre d'ombres. La réaction des villageois à l'irruption d'une femme à barbe donne lieu à des réactions quasi-unanimes et caricaturales dans un sens puis dans l'autre alors que Benjamin BIOLAY joue un patron lui aussi sans nuances (à quand enfin un rôle intéressant pour cet artiste, souvent réduit à celui de grand méchant de l'histoire?) Et si Nadia TERESZKIEWICZ rayonne de charme et de naturel avec ou sans barbe, cette dernière lui donnant même un surcroît de prestance et de force, son personnage est également construit d'une façon peu subtile. Elle passe sans transition de l'introversion et de la crainte du rejet de son mari à une désinhibition joyeuse assez déconcertante lorsqu'elle imagine exhiber sa pilosité pour en faire un atout économique, avant de sombrer dans la dépression et l'autodestruction. Bref là encore, tout et son contraire, le personnage d'Abel étant à peu près le seul ayant droit à une évolution fluide et cohérente. Conclusion, un sujet fort et contemporain (comment le corps hors-norme d'une femme vient bouleverser les repères d'une micro-société) traité de façon hélas maladroite.
Contrairement au film allemand "La Salle des profs" (2022) et au film français "Pas de vagues" (2022) qui évitaient soigneusement d'être trop incarnés et directs, "L'Affaire Abel Trem", un titre français sans doute choisi par analogie avec "L'Affaire Dreyfus" est un film qui n'hésite pas à plonger dans les divisions agitant actuellement la société hongroise au travers d'un jeune homme, le fameux Abel Trem dépeint avec une grande sensibilité. Abel Trem qui a 18 ans et passe son bac symbolise la jeunesse hongroise et donc l'avenir de ce pays. Or, il échoue à cause d'un oral d'histoire -matière dont l'enjeu n'échappera à personne- durant lequel il éprouve un blanc de mémoire et ne peut sortir un seul mot. Son silence suivi d'un mensonge en guise d'explication le propulse au coeur d'un maelstrom orchestré par des forces qui le dépassent et révèlent au passage l'intense pression qui est à l'origine de sa défaillance. D'un côté, un père nationaliste qui lui met une énorme pression sur les épaules. De l'autre, un prof d'histoire et examinateur qualifié de gauchiste car extrêmement critique vis à vis du gouvernement de Viktor Orban qui le déstabilise sans le vouloir en lui faisant une remarque sur la cocarde nationaliste épinglée sur sa veste qu'il a oublié d'enlever pour son oral. Là-dessus vient se rajouter une jeune journaliste qui flairant le scoop pouvant booster sa carrière, relaie le mensonge dans les médias, lequel devient rapidement une affaire d'Etat. Le pauvre jeune homme introverti dont on ressent la fragilité et la détresse se protège en fuyant le plus loin possible ce tapage médiatique et les querelles virulentes qui oppose son père et son prof. L'alternance des points de vue sur lequel repose le film est capitale dans l'intérêt qu'on lui porte. Les institutions et les clivages politiques et idéologiques sont incarnés par des personnages qui ont une véritable substance. Le père d'Abel, patriarche exigeant à l'ancienne est désespéré de voir la nonchalance et le peu de goût pour les études de son fils. Le prof, Jakab est dépeint comme un donneur de leçons qui exaspère ses interlocuteurs plus âgés et comme un père peu investi, à l'inverse de celui d'Abel. L'empressement de la journaliste à l'allure d'étudiante à faire ses preuves n'est pas dû qu'à sa jeunesse: ses origines roumaines sont rappelées à plusieurs reprises. Bref, il n'y a pas de manichéisme dans ce film qui analyse la crise d'une démocratie où la querelle a remplacé le débat et le mensonge, la vérité avec au beau milieu une jeunesse complètement paumée.
"La Captive" est la libre adaptation contemporaine du roman de Marcel Proust, "La Prisonnière", cinquième tome de "A la recherche du temps perdu". Chantal AKERMAN a voulu capturer l'essence du roman afin d'en tirer une résonance universelle sur sa croyance en l'altérité irréductible de l'autre. En effet, "La Captive" qui aurait tout aussi bien pu s'appeler "Le Captif" est l'histoire d'un couple dont l'un tente par tous les moyens de posséder l'autre qui ne cesse de se dérober à ses efforts. Si Ariane (Sylvie TESTUD) accepte en apparence de se soumettre à Simon (Stanislas MERHAR) en se pliant à ses quatre volontés, elle lui refuse tout accès à son intimité. Quoiqu'il fasse, il se heurte à un bloc d'opacité, celle-ci éludant ses questions incessantes et fuyant son regard, y compris dans des relations sexuelles qui se déroulent quand elle semble endormie et qu'elle lui tourne le dos. Si elle semble sous son emprise tant il cherche à contrôler le moindre de ses mouvements, c'est bien lui qui se retrouve prisonnier de son obsession. Il n'a pas de vie en dehors d'elle, alors tout laisse à penser qu'elle lui cache une partie de sa vie et qu'elle lui ment. Chantal AKERMAN créé des liens avec des films célèbres portant sur le même thème, comme "Vertigo" (1958) et "Eyes wide shut" (1999). On y retrouve l'aspect onirique, hors du temps, l'odyssée intérieure d'un homme inquiet qui traque une illusion ou se confronte à ses fantasmes et au trou noir de son intériorité, le vertige de la découverte que ce que l'on croyait familier est irréductiblement étranger. S'y ajoute dans "La Captive" le caractère étouffant de l'enfermement dans l'appartement qui est moins le problème d'Ariane que celui de Simon. Seul le corps d'Ariane est cloîtré, son esprit lui vagabonde quand il le souhaite comme le démontre la scène de chant au balcon. Simon lui n'existe pas en dehors de son obsession pour Ariane tout en étant incapable de vivre sa passion. Les contacts charnels entre les deux amants sont systématiquement entravés par des vêtements, une vitre, des prétextes empêchent Simon d'accompagner son aimée à l'extérieur sans doute parce que la femme réelle ne l'intéresse pas et que découvrir sa vérité au final, non plus. Ce qu'il recherche, c'est une fusion impossible autrement que par leurs ombres. Rester dans l'appartement ou la suivre de loin, ou envoyer une jolie jeune femme au prénom équivoque (Andrée) l'espionner (Olivia BONAMY) c'est entretenir la machine à fantasmes, celle que véhicule le cinéma, le film s'ouvrant sur un film dans lequel apparaît Ariane et que regarde Simon. Le jeune homme ne se connaît pas et a bien trop peur de regarder en lui ses propres abysses comme le montre la scène d'errance nocturne au bois de Boulogne qui fait directement allusion à l'homosexualité, non plus supposée d'Ariane mais la sienne propre.
J'ai préféré cette suite au premier volet. Malgré le fait que je n'ai pas lu les romans d'origine et que je n'ai même pas pris la peine de me replonger dans l'histoire avant d'aller voir le film, je n'ai eu aucun problème à comprendre l'intrigue et ses enjeux. Cela est à mettre au crédit de Denis VILLENEUVE et de ses co-scénaristes qui ont fait un travail d'adaptation conséquent pour être lisibles sans simplifier à outrance. Car adapter "Dune" aujourd'hui s'avère extrêmement pertinent. Les thématiques soulevées par Frank Herbert m'ont plus que jamais frappées par leur brûlante actualité: le fondamentalisme et le transhumanisme, les rivalités géopolitiques entre puissances politiques et religieuses pour le pouvoir et les ressources, la guerre asymétrique entre un Empire aux caractéristiques très occidentales (les Atréides faisant penser à la civilisation gréco-romaine et les Harkonnen aux russes ou aux nazis) et un peuple indigène qui ressemble comme deux gouttes d'eau aux Touareg qui font partie du peuple berbère, que leur langue appelle les "imazighen" c'est à dire les hommes libres ce qui en anglais se dit "free men" d'où vient leur nom dans Dune, "Fremen". A travers le mode de vie de ce peuple qui a appris à survivre dans le désert en recyclant la plus petite trace d'humidité et en transformant les éléments hostiles (vers géants, tempêtes) en atouts, c'est une autre manière d'être au monde qui est mise en lumière où l'homme vivrait en harmonie avec la nature plutôt que de chercher à la dominer ou à l'exploiter. L'écologie est centrale dans "Dune" car elle est intimement reliée à cette question du pouvoir et du contrôle alors que dans nos gouvernements occidentaux, elle est marginalisée en tant qu'entrave au désir de pouvoir et de jouissance sans limite qui anime cette civilisation.
Force est de constater que tous les thèmes sont traités avec limpidité dans un récit initiatique par ailleurs classique qui montre Paul Atréides passer du statut de jeune homme innocent à celui de valeureux combattant puis endosser les responsabilités d'héritier et de Messie. Si Timothee CHALAMET m'a paru trop lisse (il faut dire que son rôle est tellement archétypal qu'il est difficile à réinventer), les images superbes confèrent un véritable souffle à l'ensemble comme celle des chevauchées sur les vers géants ou le combat d'arène en noir et blanc des Harkonnen à l'image de leur univers. Bref, "Dune" est un blockbuster intelligent et très recherché esthétiquement comme le sont également dans un autre genre les films de Christopher NOLAN.
Durant toute sa vie d'artiste, Agnes VARDA s'est livré au jeu de l'autoportrait sous diverses formes (mosaïque, peinture, photographie, cinéma etc.) En vieillissant, son travail s'est enrichi d'une dimension autobiographique dont l'aboutissement est "Les Plages d'Agnes" (2007). Cette oeuvre est aussi une somme artistique, mêlant les trois passions de Agnes VARDA: la photographie, le cinéma et les arts visuels avec de nombreux aperçus de son travail. Durant la décennie qui a suivi et surtout dans les dernières années de sa vie, Agnes VARDA a multiplié les documentaires sur son oeuvre, comme dans "Les 3 vies d'Agnes" (2012) ou "A Visual History with Agnes Varda" (2017). "Varda par Agnès", son ultime film ne fait pas exception à la règle. Se composant de deux parties chronologiques, "Causerie 1" (1954-1994) et "Causerie 2" (1994-2019), il se présente sous la forme d'extraits de conférences données par la réalisatrice dans lequel elle narre à la manière d'une conteuse aguerrie l'histoire de son parcours. Bien que le canevas soit chronologique, son oeuvre n'est pas présentée dans l'ordre mais selon le principe de l'association d'idées. Par exemple, dans la première causerie, elle relie "L'Opera-Mouffe" (1958) à "Documenteur" (1981) par Georges DELERUE qui a composé la musique des deux films et aussi par le fait qu'il s'agit d'oeuvres très personnelles voire introspective pour le deuxième. Dans la deuxième causerie qui est plus axée sur son oeuvre de photographe et d'artiste visuelle, le film "Les Glaneurs et la glaneuse" (2000) dont elle souligne le lien avec l'avènement technologique des caméras numériques permettant d'approcher les populations précaires l'amène par exemple à parler de son installation "Patatutopia". Avec le mantra "inspiration, création, partage" qui a guidé son travail, Agnes VARDA met en évidence quelques uns des procédés de sa "cinécriture" (c'est à dire de son style): le mélange entre fiction et documentaire, entre les différentes formes d'art (elle met en évidence par exemple le fait que plusieurs de ses installations ont une source d'inspiration picturale avec des panneaux comme le triptyque repliable de Noirmoutier jouant sur le champ et le hors-champ et le polyptyque de "Quelques veuves de Noirmoutier") (2006) et plus généralement le goût de l'hybridité, du collage et du recyclage comme le passage où elle raconte comment elle a redonné vie aux vieilles bobines du "Le Bonheur" (1965) en transformant les boîtes et la pellicule en installation. L'ultime cadeau d'une artiste soucieuse de son héritage.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)