Laurent Cantet nous a quittés le 25 avril 2024. De lui, je connais deux films: "Entre les murs" qui lui a permis de décrocher la Palme d'or à Cannes en 2008 et "Ressources humaines", son premier long-métrage. Ces films se caractérisent par leur équilibre entre enjeu social et enjeu romanesque auquel correspond une forme hybride, entre documentaire et fiction, porté par des acteurs en majorité non-professionnels qui jouent leur propre rôle dans la vie. L'aspect documentaire social dans "Ressources humaines", c'est la vie d'une entreprise dans toutes les strates de sa hiérarchie: les ouvriers, les contremaîtres, les délégués syndicaux (dont l'intraitable cégétiste Madame Arnoux), la secrétaire, le DRH et le patron. C'est aussi un drame de la lutte des classes sur fond de réforme des 35 heures où planent les restructurations frappant les ouvriers spécialisés les plus âgés et les moins rentables. Presque un documentaire historique tant la désindustrialisation a rendu le travail à la chaîne exotique sur notre territoire. Là-dessus se greffe un récit initiatique ayant pour personnage principal Frank (Jalil Lespert) qui tout juste sorti d'une école de commerce se retrouve à faire un stage dans l'entreprise où son père ouvrier travaille depuis 30 ans. "Ressources humaines" résonne alors comme une variante cinématographique du livre d'Annie Ernaux, "La Place" et dramatise les enjeux autour des transfuges de classe. Frank est regardé de travers par son ancien milieu qui lui reproche sans le lui dire sa défection mais il n'est pas pour autant vraiment intégré dans son milieu d'accueil dont il ne maîtrise pas les règles et dans lequel il ne se reconnaît pas. Aussi son idée de changer le système en impliquant les ouvriers dans les décisions de l'entreprise est d'une grande naïveté. Lui-même ne se rend d'ailleurs pas tout de suite compte qu'il est manipulé par sa hiérarchie. Si l'idée de faire licencier le père par le fils n'est guère réaliste, évidemment sur le plan symbolique, il en va tout autrement. On s'interroge alors sur les contradictions de ce père soumis et consciencieux qui explique avec fierté à son fils comment fonctionne sa machine mais qui a tout fait pour qu'il le renie, quitte à ce qu'il ne sache plus qui il est et où est sa place.
"Je ne suis pas là pour être aimé", deuxième film de Stéphane Brizé travaille le thème de l'incommunicabilité avec finesse. Le personnage principal, Jean-Claude (Patrick Chesnais) qui a 50 ans mais en fait 60 mène une vie triste à mourir. Divorcé et solitaire, il exerce le métier d'huissier qu'il porte comme un lourd fardeau sur ses épaules. Ce métier, il ne l'a pas vraiment choisi, il l'a hérité de son père (Georges Wilson). Ce père qu'il visite tous les dimanches dans sa maison de retraite est un homme odieux qui fait vivre un enfer à tous ceux qui l'approchent. Jean-Claude est le seul membre de sa famille à encore à aller le voir et à encaisser sa hargne. Le vieil homme tient pourtant grâce à ce fils mais le lui cache soigneusement. Pour couronner le tout, voilà que le fils de Jean-Claude vient travailler à son étude mais ne pense qu'à ses plantes vertes. Tout cela finit par peser si lourd que son médecin lui conseille de faire de l'exercice. Il s'autorise alors à pousser la porte du cours de tango qu'il observait à la dérobée (comme son père l'observe lui quand il quitte la maison de retraite). Et, c'était fatal, il y rencontre son "miroir féminin", Françoise (Anne Consigny) de vingt ans sa cadette. La jeune femme qui ne s'affirme pas est tout aussi prisonnière de sa vie que Jean-Claude. Son fiancé est un égocentrique qui la délaisse mais sa famille met la pression pour qu'elle l'épouse par conformisme social. Dans une scène du film on voit la mère et la soeur faire des plans de table sans un mot ni un regard pour la principale intéressée qui est au bord des larmes. Néanmoins celle-ci ne semble pas avoir l'énergie de secouer le joug qui l'oppresse. Si bien que la rencontre avec Jean-Claude s'effectue dans les non-dits. Seule la danse possède le pouvoir de les délier des boulets invisibles qu'ils portent aux chevilles et aux poignets. Elle possède une magie discrète qui ne suffirait cependant peut-être pas sans qu'un personnage secondaire vienne apporter un coup de pouce peut-être un peu trop appuyé. De même les rebondissements finaux sont un peu trop prévisibles.
Harvey Keitel est le seul acteur scorsesien auquel je suis vraiment sensible. Et grâce au documentaire de Stéphane Benhamou et Erwan le Gac, j'ai compris pourquoi. Celui-ci est en effet particulièrement précis et perspicace. La carrière riche et tourmentée de Harvey Keitel commence par un faux départ. Il a tout pour devenir une immense star, même le mentor puisqu'il prend son premier cours de comédie sans le savoir auprès de Lee Strasberg et rencontre un jeune réalisateur qui le fait jouer dans tous ses premiers films, Martin Scorsese. Harvey Keitel est alors à Martin Scorsese ce que Peter Falk est à John Cassavetes et à Ben Gazzara: un alter ego grandi non à little Italy mais à "little Odessa" alias Brighton Beach, le quartier juif ukrainien de Brooklyn. Mais Harvey Keitel refuse d'entrer dans la lumière en déclinant le premier rôle de "Taxi Driver" au profit de Robert de Niro. Les raisons de cet auto-sabotage ne sont pas explicitées, sinon peut-être par le fait qu'il n'était pas prêt à endosser un personnage aussi proche de ses propres abysses. Par la suite, se brouillant avec Coppola sur le tournage de "Apocalypse Now", il devient infréquentable et sa carrière semble terminée avant même d'avoir réellement décollée. Les années 80 ressemblent à un purgatoire, même si le cinéma européen lui tend la main, en particulier Bertrand Tavernier à qui il rendra un hommage vibrant. Quant à Scorsese, il faut attendre 1988 pour qu'il rejoue dans un de ses films, "La dernière tentation du Christ" où il interprète Judas. Faut-il y voir un message? Enfin les années 90 sont celles de sa renaissance et de sa consécration. Après avoir purgé ses démons dans le "Bad Lieutenant" de Abel Ferrara, il se lance dans la production avec les premiers films de Paul Auster et Quentin Tarantino et le succès que l'on sait. Son nouveau rôle de mentor respecté, y compris dans le milieu hollywoodien ne l'empêche pas de se brouiller à nouveau avec un grand réalisateur, Stanley Kubrick sur le tournage de "Eyes wide shut" ni de participer à des films d'autres nationalités dont le sublime "La leçon de piano" de Jane Campion où il décroche un magnifique rôle à contre-emploi. Au final, même si la carrière de Harvey Keitel a été en dent de scies, elle s'avère passionnante par sa diversité et sa richesse. Il a été l'homme des premiers pas de réalisateurs parmi les plus importants de ces cinquante dernières années, il s'est épanoui dans le cinéma d'auteur européen et a trouvé l'un de ses plus beaux rôles dans un film au féminin. Fascinant.
Après le Conseil d'Etat de "Cherchez Hortense", l'hôtel Drouot de "Le Tableau volé". Aux requins des cabinets politiques succèdent ceux du marché de l'art dans lequel il est beaucoup plus question de marché que d'art. Un milieu semblable à celui d'un casino où tous les coups sont permis, surtout les plus retors: minimiser la valeur d'un tableau par exemple pour tenter d'arnaquer vendeurs et intermédiaires. Il est beaucoup question en effet de mensonges dans "Le Tableau volé". Et pas que dans le domaine de l'expertise d'oeuvres d'art. Le commissaire-priseur André Masson (Alex Lutz) étale sa réussite d'une manière trop ostentatoire pour être honnête. Il est flanqué de son ex-femme et collègue (Léa Drucker) et d'une stagiaire mythomane et désagréable qui paradoxalement est très franche, Aurore. Louise Chevillotte porte le même prénom que le personnage lumineux d'Isabelle Carré dans "Cherchez Hortense". Et ce n'est pas un hasard car c'est guidé par elle (alors qu'il prétendait tout lui apprendre!) que André Masson parvient à éviter les chausse-trappes et à conclure la vente avec succès. Celui-ci a une portée historique et sociologique qui donne son sel au film, celui-ci étant inspiré de faits réels (un tableau d'Egon Schiele spolié à un collectionneur juif autrichien par les nazis et retrouvé en 2005 dans une maison ouvrière de la banlieue de Mulhouse). André Masson y trouve le moyen de conquérir son indépendance, Aurore venge par procuration son père (Alain Chamfort), marchand d'art ruiné par des concurrents sans scrupules, les héritiers du tableau obtiennent une réparation symbolique et enfin Martin (Arcadi Radeff), l'ouvrier gardien involontaire du tableau devenu riche choisit l'option inverse du parvenu rongé de solitude qu'est André Masson: rester invisible, ne rien changer à sa vie d'ouvrier à l'image du tableau ayant orné pendant 70 ans la demeure dont il a hérité sans que personne ne remarque qu'il était cousu d'or*.
L'exposition "L'Océan filmé" au musée de la Marine m'a permis de voir les tous premiers pas du cinéma les pieds dans l'eau. Les quelques essais précédant les films des frères Lumière permettent de mesurer le pas de géant que ceux-ci ont apporté en terme de fluidité de mouvement. "Baignade en mer" a été projeté pour la première fois le samedi 21 septembre 1895 devant environ 150 personnes au Palais Lumière à la Ciotat puis au salon indien du Grand Café de Paris le 28 décembre 1895 avec neuf autres films devant 33 personnes dont Georges MELIES. Deux dates, deux lieux qui ont marqué l'avènement du septième art. On peut dire en effet que la Ciotat a été pour les Lumière ce que la Californie a été pour Hollywood, leur film le plus célèbre tourné là-bas étant "L'Arrivee d'un train en gare de La Ciotat" (1896) qualifié par Georges FRANJU de "1er film d'épouvante" de l'histoire de par l'effet qu'il faisait aux spectateurs. Encore que l'une des trois versions du premier film scénarisé, "L'Arroseur Arrose" (1895) ait été aussi tournée à la Ciotat. Dans "Baignade en mer", des enfants se jettent dans la Méditerranée à partir d'un ponton qui forme une diagonale dans l'image, un angle privilégié dans les films Lumière pour donner de la profondeur de champ.
Des trois versions du roman d'Emily Brontë que j'ai vue, celle-ci est celle qui m'a le plus convaincue. Il faut dire que celle de William WYLER bien que de bonne facture était trop corsetée par le classicisme hollywoodien. Quant à celle de Peter KOSMINSKY, tout aussi propre sur elle, elle était franchement bancale. Difficile de faire passer à l'écran le bruit et la fureur du livre. D'ailleurs le dernier biopic consacré à l'autrice, "Emily" (2022) en dépit de quelques moments inspirés était d'un conformisme affligeant, contrairement au film de Andre TECHINE qui restituait l'univers âpre, austère dans lequel elle vivait et son caractère de sauvageonne (et puis Isabelle ADJANI était parfaite pour le rôle). L'adaptation de son roman par Andrea ARNOLD m'a séduit par sa radicalité et son ultra-sensorialité. On se croirait chez Jane CAMPION! Cette version taiseuse et atmosphérique qui colle à la peau de Heathcliff à la manière d'un Luc DARDENNE & Jean-Pierre DARDENNE ou d'un Jacques AUDIARD restitue la rudesse et la sauvagerie du roman à l'aide du langage de la nature. Que ce soit en plans larges ou au contraire, très serrés, le vent souffle dans la lande, la pluie s'abat en trombes, la boue colle aux vêtements, les insectes prolifèrent. Quant aux mammifères, ils subissent la violence de Heathcliff qui se venge sur eux de la maltraitance et de l'ostracisme qu'il se prend de plein fouet de la part du milieu puritain qui le rejette sans parvenir à se débarrasser de lui. Le fait d'avoir accentué son altérité en le dépeignant comme un ancien esclave métis s'avère éclairant sur les mécanismes de domination et de vengeance à l'oeuvre. Quant à Catherine, son déchirement entre sa nature indomptable (symbolisée par sa relation fusionnelle avec son âme soeur) et sa domestication à marche forcée éclaire tout autant sa mort prématurée: nul ne survit longtemps face à pareil dilemme intérieur. Onirique et puissant.
Encore un grand classique que je n'avais jamais vu et qui m'a permis de corriger un peu l'image très sombre que j'avais jusqu'ici du cinéma de Henri-Georges CLOUZOT. Le premier titre du film était d'ailleurs "Joyeux noël", non sans raison. Pourtant "Quai des orfèvres" est un film complexe qui circule (dans sa mise en scène comme dans son scénario) entre genres et milieux. C'est à la fois un polar, un film musical, un drame de la jalousie, un documentaire sur le music-hall et la PJ. Et les personnages sont du même tonneau, ils ont tous un double-fond qui leur permet d'échapper aux stéréotypes en leur donnant une profondeur attachante. Ainsi la "vamp" de music-hall jouée par Suzy DELAIR qui rend fou de jalousie son mari, joué par Bernard BLIER s'avère n'être qu'une façade pour le show et le papier glacé. "Jenny Lamour" s'appelle en réalité Marguerite Chauffournier, c'est nettement moins glamour! Et si la femme derrière l'image ne manque pas d'ambition et d'aplomb, n'hésitant pas à s'arranger avec la vérité, elle possède une innocence qui met tout cet édifice en péril. Tout comme son mari qui en se laissant happer par ses pulsions (ah cette casserole "hitchcockienne" qui déborde!!) se retrouve pris dans un engrenage cauchemardesque ayant pour moteur l'assassinat d'un producteur particulièrement libidineux (Charles DULLIN). Maurice Martineau ferait un coupable d'autant plus idéal qu'il a des intentions meurtrières, cependant le spectateur le sait d'emblée, c'est un faux coupable (encore un thème cher à Alfred HITCHCOCK) qui ment mal. Heureusement, à la 37° minute arrive l'homme de la situation qui va faire toute la lumière sur une affaire tout en clair-obscur (là on sent l'influence de Fritz LANG), alias l'inspecteur Antoine (l'impérial Louis JOUVET) avec son oeil de lynx. Je pensais que la double focale (une variante du split-screen où l'on perçoit nettement deux plans d'images dont l'une devrait être floue) était une invention du nouvel Hollywood et pourtant, ce film l'utilise à plusieurs reprises quand l'inspecteur est présent, invitant le spectateur à le percevoir comme "extra-lucide". Et l'inspecteur Antoine a un double féminin, la photographe Dora Monnier (Simone RENANT) qui veille dans l'ombre sur le couple. D'ailleurs celui-ci lui rend un hommage vibrant à la fin du film quand il lui dit qu'elle est "un type dans son genre", obtenant en retour un regard plein de reconnaissance. Comme lui, c'est une observatrice avisée de la "comédie humaine", comme lui c'est une solitaire et puis comme lui, elle n'est pas dans les clous: peu à peu, on devine son homosexualité tandis que lui élève un enfant métis ramené des colonies. Bien évidemment on devine que Antoine et Dora, tous deux photographes, l'une professionnelle et l'autre amateur sont des reflets du réalisateur.
Vu dans une version restaurée en noir et blanc, le résultat est si bluffant qu'on a l'impression que le film a été réalisé hier. Il existe aussi dans une version colorisée tout aussi saisissante. On voit des enfants munis d'épuisettes pêcher des crevettes dans un chenal sur une plage d'Angleterre sous l'oeil attentif de leurs parents. Comme une sorte de "Mort a Venise" (1971) documentaire, les enfants peuvent se mouvoir avec naturel, les filles portant leurs jupes relevées, les garçons, des shorts ou des pantalons courts et tous ou presque étant pieds et jambes nus, à l'inverse des parents, habillés de pied en cap. La diagonale choisie pour le cadre du tableau animé permet de voir au loin. C'est le chef opérateur de Louis LUMIERE, Alexandre PROMIO qui a réalisé le film. Une merveille.
Bien que le livre de David Grann, "La Note américaine" ne puisse pas totalement, faute d'archives, documenter la totalité des faits relatifs aux meurtres des Osage dans l'entre-deux-guerres parallèlement à la naissance du FBI, son enquête exhume un pan sordide du passé des USA. Rien que le choix de porter à l'écran un tel livre montre s'il en était encore besoin l'engagement de Martin SCORSESE d'écrire cinématographiquement une autre histoire de l'Amérique que celle, officielle des vainqueurs.
"Killers of the flower moon" est pourtant quelque peu différent d'autres grandes fresques de sa filmographie. Son traitement est classique, voire académique (mais certainement pas télévisuel comme j'ai pu le lire, rien que par sa durée, il n'entrerait pas dans la case du téléfilm!) et c'est à l'évidence un choix délibéré. Il faut donc chercher autre part les audaces stylistiques auxquelles le réalisateur nous a habituées, audaces mises au service de l'histoire. Encore que la petite musique ironique de la fin qui tourne en dérision le verdict du procès n'est pas sans rappeler la première bataille de "Gangs of New York" (2002) transformée en pugilat grotesque. Il y a d'abord le choix du personnage principal, Ernest Burkhart (Leonardo DiCAPRIO) qui est tout à fait atypique. L'acteur ne devait pas à l'origine incarner ce personnage mais plutôt l'enquêteur du FBI (un rôle purement fonctionnel) et il a bien fait de changer de rôle. Car cet Ernest est pour le moins dérangeant en tant que figure majeure du déni. Il incarne une Amérique que celle-ci ne veut pas voir et lui-même d'ailleurs refuse de se voir tel qu'il est et ce, jusqu'à la fin du film. Il se dépeint comme un américain type, bon mari et bon père dont les actions ont été guidées par le souci de protéger sa famille. Son pire aveuglement concerne sa femme qu'il croit sincèrement aimer alors que ses actes visent à la détruire, elle et sa famille. Car en réalité, il est guidé par sa cupidité et sa soumission à son oncle, William Hale (Robert De NIRO) qui est le cerveau du complot visant à éliminer les Osage pour prendre leurs richesses. Car le deuxième choix fort du film réside dans la centralité de ce personnage de grand manipulateur au sourire affable et dans la description du système mafieux et meurtrier qu'il a mis en place, rendu possible par l'écoeurante mise sous tutelle du peuple Osage, victime des préjugés racistes des dirigeants des USA. Si la justice fédérale n'en était qu'à ses balbutiements, en revanche pour envoyer des administrateurs gérer l'argent et les biens de ce peuple indien déplacé qui découvre que dans la réserve qu'on leur a attribuée l'or noir coule à flots, le gouvernement n'a pas perdu de temps. Comme dans "La Perle" de John Steinbeck, la richesse des Osage est en même temps une malédiction qui attire sur eux la convoitise et la haine dans un système dominé par les blancs et où les dés sont donc pipés dès le départ. Ceci étant, c'est parce qu'ils sont riches que les Osage peuvent tout de même agir jusqu'au sommet de l'Etat et qu'une enquête finit par voir le jour. Enquête qui révèle le plan diabolique de William Hale, comparable à celui de Mme de Villefort dans "Le Comte de Monte-Cristo" qui empoisonne un à un les membres de sa famille par alliance pour que l'héritage finisse entre les mains de son clan. Enfin, le troisième choix fort s'appelle Lily GLADSTONE. Le secret le mieux gardé du cinéma de Kelly REICHARDT a tapé dans l'oeil de Martin SCORSESE qui lui confie le rôle de Mollie, l'épouse d'Ernest qui voit mourir un par un les membres de sa famille avant d'être empoisonnée à petit feu. Le fait que les Oscar aient boudé le film et raté une occasion historique de couronner une actrice d'origine indigène est révélateur du déplaisir que celui-ci suscite et donc, que Martin SCORSESE a visé juste.
Une curiosité que cet "Alice au pays des merveilles" adapté pour la deuxième fois en version sonore (la première version muette connue date de 1903 et la première version parlante de 1931) par Norman Z. McLEOD, un habitué du cinéma surréaliste puisqu'il a réalisé deux films des Marx Brothers à l'époque où ils travaillaient pour la Paramount, "Monnaie de singe" (1931) et "Plumes de cheval" (1932). Cette version se distingue par son faste et son nombre élevé de stars au mètre carré, même si elles sont méconnaissables sous leur costume. La Paramount en avait fait un argument publicitaire avec un générique de trois minutes prenant la peine de montrer chacune d'elle avec le rôle correspondant qui s'est retourné contre elle car le film a été un échec. Les spectateurs n'ont pas apprécié de ne pouvoir reconnaître Gary COOPER, Cary GRANT ou encore W.C. FIELDS, même si on entend distinctement leur voix. Autre bémol, le film fusionne les deux livres de Lewis Carroll, "Alice au pays des merveilles" et "Alice de l'autre côté du miroir" ce qui encombre particulièrement le début de l'histoire. Enfin, le style du film qui se compose de petits tableaux juxtaposés les uns aux autres a vieilli. Mais il n'en reste pas moins qu'il est très fidèle à l'oeuvre d'origine et bénéficie d'un travail conséquent sur les décors, les costumes et les maquillages, travail qui a été une évidente source d'inspiration pour Walt DISNEY. Il contient d'ailleurs une séquence animée très réussie dans le style de l'époque, repris récemment dans le jeu vidéo "Cuphead".
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)