Documentaire retraçant la vie et la carrière de Jacques DEMY, le film de Florence PLATARETS et de son scénariste Frederic BONNAUD a pour principal atout la richesse de ses images d'archives dont certaines paraît-il sont inédites. Il faut dire que le film est produit par les enfants de Jacques DEMY et Agnes VARDA qui sont les dépositaires de l'héritage du couple de cinéastes. Beaucoup d'interviews d'époque du principal intéressé et de quelques uns de ses acteurs et actrices, Catherine DENEUVE, Jean MARAIS ou Marie-France PISIER. Mais une restitution chronologique, scolaire, qui ne propose pas de point de vue et se contente de jouer les chambres d'enregistrement. Il aurait été tellement plus intéressant d'avoir un plan thématique faisant ressortir les obsessions de Jacques DEMY mais aussi analysant les raisons de ses succès puis de ses échecs. Car le rose et le noir, ce n'est pas seulement l'amertume et la noirceur logées au coeur de ses films les plus féériques et joyeux, c'est une carrière dont on connaît les grands classiques des années 60 mais qui s'étiole après "Peau d'ane" (1970) faute de parvenir à se renouveler. Jacques DEMY est montré comme un homme intègre mais idéaliste, intransigeant et hors-sol ce qui le conduit à des impasses comme ses films produit à l'étranger et longtemps non distribués en France ou sa rupture avec le public français qui ne comprend plus ses films. Il n'est pas mentionné par exemple que le four de "Model shop" (1968) qui ne correspondait pas aux attentes des producteurs américains lui a fermé définitivement la possibilité d'une carrière aux USA en dépit d'une nouvelle tentative dix ans plus tard. Une catastrophe car c'était le seul pays qui aurait eu les moyens de lui permettre de réaliser ses rêves de grandeur. Ou le fait que des projets comme "Une chambre en ville" (1982) ou "Trois places pour le 26" (1988) sont restés dans les placards plusieurs dizaines d'années et n'ont pu se faire que grâce à la victoire de Mitterrand (pour le premier) et à Claude BERRI (pour le second). Mais ils n'ont pas évolué d'un iota ce qui en fait d'étranges objets un peu démodés avec par exemple un Yves MONTAND devenu trop âgé pour le rôle. Au moins a-t-on droit au cassage en règle de Francis HUSTER qu'il ne put empêcher de chanter dans "Parking" (1985) ce qui aboutit à un massacre! Notons enfin, contrairement à ce qui est annoncé des impasses, notamment sur la plupart de ses courts-métrages, son travail d'assistant auprès de Paul GRIMAULT ou son téléfilm, "La naissance du jour" (1980) consacré à Colette.
Biopic plutôt décevant, "Sarah Bernhardt" tend à regarder son sujet par le petit bout de la lorgnette. L'accent est mis sur les nombreuses liaisons de "La Divine", particulièrement celle avec Lucien Guitry (Laurent LAFITTE), même pas avérée et ses multiples excentricités alors que son travail d'actrice est quasiment passé sous silence. Sans doute parce qu'il est daté et n'aurait pas permis de comprendre ce qui fascinait chez elle. Je ne suis pas sûre que les propos vantant à tout bout de champ sa liberté et les quelques images léchées montrant ses frasques amoureuses, sexuelles, ses NAC et son fils naturel permettent de mieux comprendre cette fascination, surtout en étant aussi peu contextualisés. La mise en scène est académique et le scénario non seulement est d'une grande platitude mais il est confus avec des flashbacks inutiles tant les personnages, à l'exception du rôle titre ressemblent à des figures de cire qui défilent (une scène avec Mucha, deux ou trois avec Edmond Rostand, une avec Zola, une avec Freud, plusieurs avec Sacha Guitry, le fils de Lucien etc.) Le travail de vieillissement et de rajeunissement est tout à fait insuffisant, nous perdant encore davantage entre les époques. Reste une reconstitution historique vraiment réussie: décors, costumes, bijoux, maquillages et coiffures sont somptueux et donnent vie à la Belle Epoque et à son art nouveau. Idem pour l'insertion d'images d'archives au début et à la fin. Et Sandrine KIBERLAIN porte le film à bout de bras sur ses frêles épaules. Elle n'est pas forcément toujours juste tant elle cabotine mais elle met tant d'énergie dans le rôle qu'elle réussit quand même à nous y faire croire. Contrairement à la frivolité (pour ne pas dire la vacuité) qui se dégage du film, elle réussit une composition très incarnée de Sarah Bernhardt qui régale le grand monde de ses frasques mais se consume dans son corps. On regrette vraiment que le film n'ait pas cherché à développer un angle plus original sur un personnage aussi foisonnant. Son engagement par exemple envers la défense du capitaine Dreyfus est survolé alors qu'il aurait permis de donner du relief et de la substance au contexte entourant Sarah Bernhardt autant qu'aux zones d'ombre de sa personnalité.
Les bons réalisateurs français de comédies sont des perles rares. Dans une veine sociale et humaniste, Emmanuel COURCOL prouvait déjà avec "Un Triomphe" (2020), son deuxième long-métrage qu'il avait trouvé son style, "une ligne de crête" comme il le dit lui-même entre le cinéma d'auteur, celui qui "fait souffrir le spectateur" (autre mot pour "exigeant") et le cinéma populaire, celui des "grosses ficelles". En essayant de tricoter le meilleur de chacun, on aboutit à un cinéma dont la finesse d'écriture déjouant la facilité n'a d'égale que l'envie de parler au plus grand nombre en levant les barrières, notamment culturelles. "Un Triomphe" comme "En Fanfare" célèbre l'art et plus précisément le pouvoir salvateur du spectacle vivant. Tiré d'une histoire vraie qui semble faite sur-mesure pour lui, il raconte l'aventure d'Etienne (Kad MERAD), un comédien en galère qui pour s'en sortir va donner des cours de théâtre en prison. Là où cela devient intéressant, c'est qu'il découvre des pépites d'acteurs chez ses élèves et décide de voir les choses en grand en faisant jouer à cinq d'entre eux "En attendant Godot" de Samuel Beckett. Une pièce tout à fait appropriée à leur situation, eux qui passent leur temps à "attendre" mais difficile, d'autant que Etienne veut les faire jouer dans un vrai théâtre dirigé par son ancien partenaire (avec lequel justement il avait interprété la pièce de Beckett). Etienne déploie une énergie considérable pour abattre les nombreux obstacles qui se dressent devant son projet et réussit son pari au-delà de toute espérance puisque la représentation unique se transforme en tournée mais c'est là que les vraies difficultés commencent nous dit Emmanuel COURCOL alors que nous en sommes qu'à la moitié du film. Etienne semble vivre un rêve par procuration alors que ses protégés, eux semblent entamer un processus de reconstruction personnelle, supportant de moins en moins bien la privation de liberté et d'être tiraillés entre l'adulation que le public leur porte et les humiliations redoublées de surveillants furieux de leur succès. Cette tension aboutit à un final tout à fait inattendu, aussi surprenant qu'émouvant.
PS, le film permet de comprendre la "private joke" de "En fanfare" (2023) quand Jimmy demande à Thibaut pourquoi il ne s'appelle pas Jordan. Or Jordan est le nom du personnage qu'il interprète dans "Un Triomphe" (2020).
C'est noël et ses nombreux rituels. Parmi ceux que j'aime, la diffusion de séries de la BBC adaptées de classique de la littérature et toujours gage de qualité. La preuve encore avec "Les Grandes espérances" de Charles Dickens déclinées sur trois épisodes de 54 minutes chacun. L'emballage est particulièrement soigné avec une attention toute particulière aux décors, costumes et maquillages de Miss Havisham (Gillian ANDERSON) et de son château qui tombe réellement en poussière au fil des épisodes. Il moisit, pourrit sur pied tout en dégageant un certain charme gothique et macabre, noyé dans la brume comme le veut le roman original. Le noircissement de la robe de mariée que porte perpétuellement Miss Havisham et sa mise de plus en plus négligée la font passer du statut de reine des neiges un peu givrée à celui de zombie. Ce personnage et ce lieu, centre de gravité du film a d'ailleurs sans nul doute inspiré le très beau générique où l'on assiste à l'éclosion d'un papillon blanc qui s'obscurcit jusqu'au noir intégral. L'autre aspect très réussi de la série est son scénario qui met l'accent sur les problèmes identitaires des personnages et leurs obscures filiations. A commencer par Pip (Douglas BOOTH), balloté entre deux mondes et qui en aspirant à rejoindre la haute par amour pour une étoile inaccessible risque de se brûler les ailes. Cela peut également être un autre sens du papillon noir qui se serait calciné au contact de Miss Havisham et de sa protégée, Estella (Vanessa KIRBY). Un coeur aveuglé par la honte sociale et donc injuste. Mais Estella, manipulée depuis l'enfance par une marâtre qui l'utilise comme un outil de vengeance n'est pas mieux lotie: elle se retrouve prisonnière dans une cage aux fauves qui menace de la dévorer. Au passage, je souligne l'élégance de la mise en scène à ce moment-là qui déplace la violence sur un cheval (tout en la suggérant pour sa maîtresse) et fait de celui-ci le protagoniste de la délivrance de l'héroïne. La nature est en effet montrée comme salvatrice face à une société toxique: l'une des scènes les plus inspirées de la série montrent Pip et Estella s'embrasser au milieu d'une rivière, les gambettes en contact avec l'eau et le sol. La plupart des seconds rôles sont soignés même si quelques uns sont un peu survolés. Petit bémol sur l'interprétation de Douglas BOOTH, un peu lisse.
Je suis plus que partagée sur "Red Rocket". D'un côté je lui trouve des qualités esthétiques et documentaires et un attrait pour le sordide maquillé en rose bonbon qui fait la spécificité de ce réalisateur. On a donc d'un côté un panel de marginaux avec une prédilection pour le white trash (même s'il y a aussi dans l'histoire une famille matriarcale haute en couleurs de dealers afro-américains) et de l'autre une imagerie lollipop au travers du personnage bien surnommé de Strawberry dans sa boutique de donuts ainsi que des panoramas photographiques grandioses sur les cheminées fumantes de la raffinerie sur fond de coucher de soleil. Tout cela est "diablement" séduisant. Oui mais d'un autre côté, le personnage que l'on suit, Mikey (Simon REX, ex-star du porno gay) est tellement à gerber que cela devient pénible à la longue de se sentir manipulé par une telle crapule. Certes il a pour lui l'assurance, le bagout, certains diront le charisme (bof), certes ses mésaventures et sa mythomanie peuvent faire sourire tant qu'il ne passe que pour un pique-assiette à la Jean-Claude Dusse sous testostérone mais la fin du film nous dévoile qu'il s'agit d'un prédateur de type pervers narcissique de la pire espèce. C'est embêtant de sentir une certaine sympathie de la part du réalisateur envers ce personnage sous prétexte qu'il rame comme un malade pour s'en sortir. Comme je l'ai déjà dit, tant qu'on en reste à des combines foireuses ou à des petits mensonges, aucun problème mais le film garde le même ton mi-goguenard, mi-complice quand Mikey se met à exploiter les autres sans vergogne, faisant taire son jeune voisin sur sa complicité dans un carambolage ce qui lui fait échapper à toute poursuite ou détournant une mineure dans le but de la prostituer dans le milieu du cinéma porno d'Hollywood et ainsi de se refaire une santé financière en tant que proxénète. Il est impossible de supporter la satisfaction indécente d'un tel personnage face à de tels actes et la complaisance que manifeste le réalisateur à son endroit invalide le film pour une très large part.
Reconnaissance tardive. C'est en 2022 avec la consécration de "Jeanne Dielman 23, Quai du Commerce 1080, Bruxelles" (1975) comme le meilleur film de tous les temps que j'ai entendu parler pour la première fois de Chantal AKERMAN. C'est d'ailleurs également par cet événement que s'ouvre le documentaire qui analyse une petite partie de son oeuvre (son premier film, "Saute ma ville" (1968), sa comédie musicale "Golden Eighties" (1986), son documentaire, "D'Est" (1993), son travail d'artiste plasticienne et Jeanne Dielman bien sûr) au miroir de sa vie. Faisant intervenir des amis et collaborateurs (notamment l'acteur qui joue Sylvain, le fils de Jeanne Dielman, la productrice Marylin WATELET etc.) au milieu des extraits et des images d'archives, le film brasse les thèmes du féminisme, du judaïsme, du rapport à la mère et à la mémoire mais n'évoque pas du tout l'homosexualité féminine. En revanche il y a un documentaire dans le documentaire: celui de la ville de Bruxelles qui à la suite de la reconnaissance de "Jeanne Dielman 23, Quai du Commerce 1080, Bruxelles" (1975) a inauguré en 2023 une fresque murale et une allée au coeur du Quai du commerce ainsi qu'une plaque posée devant l'immeuble où a été tourné "Jeanne Dielman". La cinémathèque de la ville a par ailleurs exhumé ses premiers courts-métrages qui restaient inédits à ce jour. Une reconnaissance qui s'inscrit dans une redécouverte des réalisatrices (comme Alice GUY en France) et dans un mouvement de féminisation des espaces publics. Tout cela trop tardivement pour que la cinéaste puisse en profiter, elle qui a mis fin à ses jours en 2015 à l'âge de 65 ans après avoir travaillé toute sa vie (comme nombre de ses consoeurs) en marge du système et en quête permanente de financements.
J'avais déjà vu "Sur mes lèvres", le troisième film de Jacques AUDIARD il y a une quinzaine d'années mais je l'ai beaucoup plus apprécié cette fois-ci. En dépit de quelques maladresses (la sous-intrigue inutile avec Masson, le contrôleur judiciaire), Jacques AUDIARD réussit un film résolument original tant sur la forme que sur le fond. Sur le fond, il réussit déjà, avant "De battre mon coeur s'est arrete" (2005) et "Emilia Perez" (2024) à jouer harmonieusement avec les touches noires et blanches du piano c'est à dire à mêler un univers associé au masculin, celui du film de gangsters et un univers associé davantage au féminin, celui du mélodrame social. Il ne s'agit pas encore d'un personnage tiraillé entre deux identités mais d'une rencontre entre deux marginaux: Carla (Emmanuelle DEVOS), une femme handicapée, solitaire, complexée et méprisée par ses collègues de travail et Paul (Vincent CASSEL), ex-taulard fruste en quête de réinsertion mais plombé par la dette qu'il doit à un malfrat (Olivier GOURMET) qui l'oblige à travailler pour lui. Paul devient le stagiaire de Carla qui tente de se l'attacher alors que lui souhaite l'enrôler pour voler son patron en découvrant sa capacité à lire sur les lèvres. Chacun est donc tenté d'utiliser l'autre jusqu'à ce qu'ils convergent vers un but commun au goût de revanche, le thriller venant s'ajouter aux autres genres. Sur le plan de la forme, Jacques AUDIARD nous plonge en immersion dans les perceptions de Clara dont les difficultés d'audition débouchent soit sur une hypo soit sur une hyperacousie selon qu'elle met ou non ses appareils et qui a aiguisé d'autres sens, notamment l'odorat, la vue, le toucher, le sens de l'orientation qui vont se révéler déterminants pour l'issue de l'intrigue, le handicap devenant dans le contexte du thriller un super-pouvoir capable de la révéler à elle-même comme une femme puissante et sensuelle. La scène où elle déchiffre à distance le plan de Paul s'apparente ainsi à un acte sexuel dans lequel elle atteint l'orgasme et ce, avant que l'attirance longtemps mêlée de gêne et de malentendus ne se concrétise. Ainsi, même si "Sur mes lèvres" baigne dans un univers très masculin, il en émerge un superbe portrait de femme, remarquablement interprété par Emmanuelle DEVOS qui n'a pas volé son César.
A l'image de son affiche, "The Substance" joue à fond des contrastes tels que le clinique et l'organique. Mais aussi le propre et le sale, le noir et le blanc, le vieux et le jeune, la laideur et la beauté ou bien les trois couleurs primaires: jaune de l'oeuf (sur lequel est expérimenté la substance), de l'activator du dédoublement et du manteau d'Elisabeth ("la matrice" de son double jeune), rouge du sang et des organes et le "rêve bleu" des chimères, la robe de princesse des contes et du sommet des dieux hollywoodiens. Tous ces pôles de contrastes sont reliés entre eux par un cordon ombilical serpentin (repris sur le motif du peignoir d'Elisabeth) ou par de longs corridors qui ont un caractère de révélateur de la vraie nature de ce qui est relié, comme les deux facettes d'une même pièce. Pour ne donner qu'un exemple, le click and collect dans lequel Elisabeth vient récupérer son kit et ses recharges est, à l'image de sa salle de bain, d'une blancheur éblouissante alors que cette dernière dissimule un cadavre dans le placard et que pour accéder aux casiers il faut traverser un garage désaffecté et jonché de détritus. Cette esthétique de l'agencement des contraires par le montage, Coralie FARGEAT l'a puisé dans le cinéma de David LYNCH et Stanley KUBRICK dont elle se réapproprie les labyrinthes mentaux de "2001 : l'odyssee de l'espace" (1968) et de "Shining" (1980). Mais, et c'est ce qui rend son film jouissif, elle se les réapproprie avec beaucoup d'ironie. Dans cette réinvention féministe de "Le Portrait de Dorian Gray" (1944) croisée avec le syndrome de Frankenstein, "Ainsi parlait Zarathoustra" n'annonce pas la venue d'un être supérieur mais accouche au contraire d'un monstre qui n'est pas sans rappeler "Elephant Man" (1980). Le personnage d'Elisabeth est une coquille vide qui ne vit que de des souvenirs de son ancienne gloire (comme dans "Boulevard du crepuscule") (1950) et d'images, celles que lui renvoie le monde patriarcal dans lequel elle vit, obsédé par le jeunisme et le corps parfait. Lorsque son âge la prive de la dernière émission qu'elle présentait (un show matinal d'aérobic à la Jane FONDA) par la décision d'un producteur masculiniste grotesque (Dennis QUAID) ayant décrété que 50 ans était une date de péremption, elle a l'impression de ne plus exister car elle n'a plus rien à quoi se raccrocher. La scène où elle tente sans succès de sortir de son isolement en se heurtant sans cesse à un miroir lui renvoyant un reflet haï souligne cet enfermement mortifère dans l'apparence. L'expérience de dissociation à laquelle elle se livre entre un moi jeune (idéalisé*) et un moi vieux (haï) tourne donc à l'autodestruction et non à la collaboration comme le présuppose un protocole médical qui semble avoir été produit par une IA plutôt que par un humain. Mais elle en fait également profiter la société du spectacle dont elle est le produit ce qui nous gratifie de quelques séquences hautement jubilatoires digne de la fin de "Carrie au bal du diable" (1976) croisé avec la mutation de "Akira" (1988) et de "La Mouche" (1986). Demi MOORE est exceptionnelle, n'ayant peur de rien et surtout pas des transformations physiques les plus audacieuses ce qui donne lieu, là encore à des séquences désopilantes faisant penser à la vieille sorcière de Blanche-Neige.
* Les séquences avec Margaret QUALLEY filmées avec un male gaze appuyé sont là encore un summum d'ironie, montrant que Elisabeth n'a généré qu'une version ancienne d'elle-même, poupée gonflable objet des fantasmes masculins n'ayant aucune existence propre. Elisabeth s'avère incapable de la moindre forme de détachement de cette aliénation au regard masculin concupiscent, lequel est tourné en ridicule de façon jouissive.
"Tout le monde voudrait être Cary Grant. Moi aussi, je veux être Cary Grant !". C'est dire si l'icône hollywoodienne reflétait imparfaitement celui qui la projetait. Et ce d'autant plus qu'il a passé une bonne partie de sa vie englué dans un profond trouble identitaire. L'image pleine d'assurance du séducteur dandy au charme absolument irrésistible ne pouvait pas être plus éloignée d'un homme né anglais sous le nom de Archibald Leach dans un milieu modeste. Encore que cet écart a été réduit par Charles CRICHTON dans "Un poisson nomme Wanda" (1988) puisque le personnage joué par John CLEESE se nomme Archie Leach. En attendant, seul un film méconnu "Rien qu'un coeur solitaire" sorti en 1944 (et évoqué dans le documentaire) fait ressortir le prolétaire des bas-fonds de Londres (bien que Cary Grant soit originaire de Bristol) à l'accent cockney sous le smoking de l'homme distingué au sourire craquant, à l'agilité phénoménale (fruit de son ancienne activité d'acrobate) et à la langue bien pendue. C'est d'ailleurs son rôle le plus sombre et le plus tourmenté. Pour le reste, la véritable personnalité de Cary Grant, il fallait la décoder. Ainsi l'aisance physique et verbale n'est pas la seule raison de son talent pour les screwball comédies, l'ambiguïté sexuelle et le travestissement y sont des leitmotiv majeurs. Bien que le documentaire ne s'y attarde que très brièvement, préférant évoquer les cinq mariages de Cary Grant, la bisexualité de ce dernier est maintenant bien connue (elle est évoquée d'ailleurs dans "Le Prenom") (2011). Le morceau de choix pour comprendre l'homme derrière l'artiste reste cependant les films tournés par Alfred HITCHCOCK qui sont longuement analysés. Anglais lui-même, Alfred HITCHCOCK était également passionné par la psychanalyse tandis que Cary GRANT grâce notamment à sa troisième femme avait entamé une thérapie au LSD (alors en vogue en Californie dans les années 50) avec un psychiatre qui lui a permis de faire un travail fructueux sur lui-même. Les films de Alfred HITCHCOCK avec Cary GRANT mettent en scène un homme tourmenté, à l'identité incertaine (le quiproquo de "La Mort aux trousses" mais aussi l'ambiguïté de "Soupcons") (1941) (1959) et se méfiant des femmes ("Soupcons" (1941) là encore mais surtout ce chef-d'oeuvre qu'est "Les Enchaines") (1945). La relation contrariée de Grant avec sa mère puis sa disparition qu'il crut longtemps être un abandon avant de découvrir qu'elle avait été internée par son père puis la distance qu'il conserva vis à vis d'elle ont structuré sa personnalité fuyante qui sur le tard réussit à se rassembler. Dommage que le documentaire, par ailleurs très bien documenté et passionnant ne cite pas la fin de "Charade" (1963) dans lequel Audrey HEPBURN cite tour à tour tous les pseudo dont s'est affublé le personnage joué par Cary GRANT, comme pour mieux les exorciser.
L'affrontement idéologique entre islamisme et laïcité auprès de la jeunesse des pays déchirés entre plusieurs identités a quitté depuis peu les reportages d'actualité et les documentaires pour s'inviter dans la fiction. Pas vraiment en France où pourtant ce sont les contradictions entre les injonctions familiales et communautaires d'un côté et celles de l'école laïque de l'autre qui sont à l'origine des "pétages de plomb" de jeunes radicalisés comme l'a démontré dans ses livres et conférences la politologue Anne-Clémentine Larroque. Mais la Belgique a offert un éclairage saisissant avec "Amal, Un esprit libre" (2023) et également la Turquie à travers "Yurt" qui évoque la situation du pays à la fin des années 90 tiraillé entre l'héritage laïc du kémalisme et l'islamisme d'Erdogan. Le film est centré sur Ahmet, un adolescent de 14 ans issu d'un milieu privilégié. Il est inscrit dans un lycée privé mixte, élitiste et nationaliste dans lequel il apprend l'anglais et les chants à la gloire d'Atatürk mais son père, récemment converti à un islam rigoriste l'a mis en pension dans un Yurt c'est à dire un pensionnat religieux fréquenté par des garçons d'origine modeste. La propagande ne s'y limite pas aux discours mais passe par toutes sortes de brimades dont Ahmet fait les frais parce qu'il apparaît comme un intrus: riche parmi les pauvres et rebelle parmi les soumis. Il est victime de brimades aussi dans son lycée friqué, pas très bienveillant envers sa double vie. C'est ainsi que le film enrichit son approche. Il ne se contente pas de placer Ahmet au coeur d'un affrontement idéologique, il se retrouve également pris insidieusement dans une lutte des classes qui recoupe ses propres questionnements identitaires. En effet, Ahmet est avant tout un adolescent en construction dont la quête d'émancipation se heurte à l'autoritarisme du père et à l'obscurantisme du Yurt. Mais aucune répression ne peut empêcher la puberté et ses manifestations physiques alors que Ahmet connaît ses premiers émois amoureux et sexuels auprès d'une fille de sa classe du lycée privé mais aussi auprès de Hakan, l'un des pensionnaires du Yurt. Cette partition est un peu trop systématique et schématique (c'est peut-être le résultat d'un premier film plein comme un oeuf), néanmoins le moment où le film bascule du noir et blanc à la couleur quand Ahmet semble enfin prendre la tangente pour suivre ses propres désirs au lieu de ceux du père et de la société est superbe: une bouffée de liberté qui n'est pas sans rappeler "Mommy" (2014) de Xavier DOLAN.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)