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Elephant

Publié le par Rosalie210

Gus Van Sant (2003)

Elephant

Elephant est le deuxième film de ce que Gus Van Sant a appelé sa trilogie de la mort (ou tétralogie si on ajoute "Paranoïd Park (2007)". Un cinéma expérimental, sensoriel, consacré à l'errance d'une jeunesse déboussolée et qui s'inspire de faits réels. Elephant est ainsi une relecture élégiaque, mythologique, anthropologique et chorégraphique de la tuerie du lycée de Columbine à Littletown (Colorado) qui avait défrayé la chronique en 1999.

"Qui fait l'ange fait la bête." C'est l'expression qui vient tout de suite à l'esprit quand la caméra filme de face, de profil et encore plus de dos cet étrange bestiaire adolescent, somme d'êtres hybrides enfermés dans un aquarium géant. L'ange-taureau, c'est John, jeune garçon androgyne qui fait figure de minotaure serpentant dans les interminables couloirs labyrinthiques de son lycée. Mais sa présence n'est qu'un trompe-l'oeil, les véritables tueurs se prénommant Eric et Alex. Ce dernier joue du Beethoven, une référence appuyée à Kubrick et au héros d'Orange Mécanique (les déambulations dans les couloirs d'un lieu clos faisant penser elles à Shining). Fidèle au mythe des 7 jeunes gens et 7 jeunes filles livrées en pâture au monstre, Gus Van Sant dresse une série de portraits funéraires des derniers moments sur terre des principales victimes des tueurs. Chacun nous est présenté isolément comme enfermé dans sa bulle (y compris sonore) ou sa caverne même si les trajectoires de tous ces jeunes n'arrêtent pas de se croiser, d'autant que la distorsion du temps permise par le cinéma nous fait retourner en arrière pour filmer la même scène d'un autre point de vue. Cette mise en scène savante suggère que ces jeunes ont en commun un profond mal-être mais qu'ils ne parviennent pas à communiquer pour autant. C'est le regard d'une jeune fille qui fuit obstinément l'objectif, c'est la résistance d'une seconde à mettre un short, c'est le rituel boulimique-anorexique de trois autres qui s'enferment parallèlement mais séparément dans les toilettes pour se faire vomir après la cantine, c'est le harcèlement que subissent les plus faibles dans le silence le plus complet. Une violence qui appelle en retour la violence. Michelle, la jeune fille timide au physique ingrat moquée par les autres porte sur son sweat-shirt un tigre qui ne demande qu'à sauter à la gorge des autres. Alex qui est également un souffre-douleur souffre de surdité et comme son partenaire Eric, est un homosexuel refoulé dans une ambiance teinté d'homophobie.

A force de transparence, de géométrie rectiligne, de dimensions disproportionnées, de silence, le lycée où évoluent ces adolescents finit par incarner le tombeau mais aussi un vide abyssal: celui des adultes, les grands absents du film. Certains traversent de temps à autre le champ de la caméra mais ils ne sont que des figures fantomatiques d'arrière-plan. Les parents sont défaillants et/ou insignifiants, les professeurs indifférents... Et par conséquent on est guère surpris de voir ces jeunes sans repères confondre les jeux vidéos de tueries et la réalité, s'acheter des armes sur internet sans contrôle (l'une des significations du titre se rattache à l'Eléphant, mascotte du parti Républicain qui défend l'accès libre aux armes) et tuer sans état d'âme.

Le lycée filmé par Gus Van Sant a tout d'une arche de Noé (dysfonctionnelle) juste avant le déluge. La dimension sinon divine du moins cosmique du film est très forte. Le huis-clos du lycée est interrompu par des plans de verdure automnale (civilisation moribonde?) alors que les pulsions et souffrances refoulées s'accumulent dans le ciel sous forme de gros nuages noirs menaçants. L'orage qui éclate quand la violence se déchaîne est une autre interprétation possible du titre car l'Eléphant est la monture du dieu de la foudre indien Indra. Une fois purgé, le ciel retrouve sa sérénité habituelle.

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Shadows

Publié le par Rosalie210

John Cassavetes (1959)

Shadows

Même année de réalisation (1959), même envie de briser les règles d'un certain cinéma traditionnel, même sens du système D pour pallier les carences budgétaires et les approximations techniques, même goût pour les déambulations urbaines et les conversations chaotiques entre futilités et questions existentielles, même caméra en liberté filmant comme on respire... Shadows, premier film de Cassavetes qui marque la naissance du cinéma indépendant américain est une sorte de frère d'A bout de souffle, manifeste de la nouvelle vague du cinéma français.
" Le film que vous venez de voir est une improvisation." Ce carton inséré dans le générique de fin ne doit surtout pas être pris au pied de la lettre. Même si l'idée de Shadows est née lors d'une improvisation théâtrale, même si l'histoire s'est construite au fur et à mesure du tournage, une grande partie du film à été scénarisée et les dialogues écrits. L'impression de spontanéité, d'improvisation, de naturel qui émane du film n'est pas le fruit du hasard mais de choix de mise en scène comme celui qui consiste à enlever les marqueurs au sol pour donner plus de liberté de mouvement aux comédiens. La caméra est obligée pour ne pas les perdre de les coller au plus près, d'épouser leur rythme.
Il est beaucoup question de rythmes et de couleurs dans Shadows qui baigne dans la musique jazz et les battements de pouls du Manhattan nocturne des années 50 (cinémas, concerts, music-hall, pistes de danse, soirées privées intellos etc.) Il y est aussi beaucoup question d'identité. Hugh, Ben et Lelia qui sont frères et sœur et afro-américains ont bien des difficultés à trouver leur place dans la société. Hugh est un musicien de jazz en crise car sa musique ennuie les clients et on lui demande de s'entourer de chorus girls pour rebooster l'audience ce qu'il trouve humiliant. De plus sa négritude manifeste l'expose particulièrement au racisme et en retour le rend agressif et intolérant. Ben, son jeune frère métis est un paumé qui erre avec ses amis de bar en bar pour tenter de chiper les filles des autres ce qui lui vaut de rudes "recadrages" à coups de poing. Quant à Lelia, elle fait une expérience particulièrement douloureuse liée à son teint de peau très clair. Elle tombe en effet amoureuse de Tony, un petit blanc baratineur et lâche avec lequel elle va de désillusion en désillusion. Au plus près des visages et donc des émotions, Cassavetes nous livre quelques scènes magistrales: celle de la déception (voire du dégoût) du premier rapport sexuel très loin de ce qu'elle s'était imaginé et celle du racisme ordinaire où tout est dit en deux plans: celui du visage de Tony qui s'assombrit (sans jeu de mots) lorsqu'il découvre le frère de Lelia et comprend donc qu'elle est noire. Et celui du visage de Lelia qui lit celui de Tony et comprend que leur histoire est finie. L'absurdité de ce racisme est particulièrement bien mis en valeur par les lumières qui font souvent paraître Tony plus noir que Lelia.

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Le Tombeau des lucioles (Hotaru no haka)

Publié le par Rosalie210

Isao Takahata (1988)

Le Tombeau des lucioles (Hotaru no haka)

Le Tombeau des lucioles n'est pas un manga mais un anime. Les mangas désignent exclusivement les bandes dessinées japonaises. Les anime désignent les films d'animation japonais qu'ils soient adaptés de mangas ou de romans. Le Tombeau des lucioles est l'adaptation d'une nouvelle quasiment autobiographique d'Akiyuki Nosaka, La Tombe des lucioles, parue en 1967. Quasiment autobiographique car c'est pour exorciser la culpabilité d'avoir survécu à la mort de sa soeur que Nosaka s'est dépeint dans la peau de Seita qui meurt à la fin de la guerre un mois après sa petite soeur Setsuko. Mais le destin de l'auteur et du personnage se rejoignent car en un sens Nosaka est lui aussi mort le 21 septembre 1945.

De cette oeuvre poignante, Isao Takahata, cofondateur avec Miyazaki des studios Ghibli, fait un film tragique et bouleversant, à la fois réaliste et poétique. Réalisme documentaire dans la description de l'horreur des derniers mois de la guerre quand les grandes villes japonaises, livrées aux bombes incendiaires des B-29 étaient à feu et à sang. Réalisme dans la description du délitement des liens sociaux et familiaux à cause des nombreux morts, des privations mais aussi de la fanatisation des esprits. Ainsi la tante des deux enfants préfère réserver son riz à ceux qui "travaillent pour la nation" et reproche à la petite Setsuko de pleurer la nuit et de réveiller ceux qui supportent l'effort de guerre. Réalisme enfin dans le portrait des deux petits orphelins, particulièrement dans celui de la petite Setsuko. Tout l'art du réalisateur se concentre sur l'animation minutieuse de cette petite fille, criante de vérité dans ses petites joies comme dans ses bouderies et ses chagrins. Il nous fait ainsi ressentir l'injustice, l'inhumanité de la guerre au plus haut point. Il renvoie dos à dos américains et japonais, dénonce le militarisme et le nationalisme. Néanmoins parce que la guerre est vue à hauteur d'enfant, Takahata ménage des pauses empreintes de poésie dans cette longue descente aux enfers, en particulier autour des lucioles dont la portée symbolique apparaît évidente.

Sorti en France 8 ans après le Japon, Le Tombeau des lucioles a contribué à changer le regard des occidentaux sur l'animation japonaise et l'animation en général.

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Charlot soldat (Shoulder Arms)

Publié le par Rosalie210

Charles Chaplin (1918)

Charlot soldat (Shoulder Arms)

Au départ Charlot Soldat, sorti quelques jours avant l'armistice de 1918 aurait dû être un long-métrage mais Chaplin a dû se contenter du format moyen. Le film se divise clairement en deux parties distinctes. La première est une satire de la vie dans les tranchées qui vaut son pesant de cacahuètes. Chaplin tourne en dérision les conditions de vie extrêmes des poilus : inondation de la casemate où ils dorment à cause des torrents de pluie et de boue, tir nourri de l'ennemi qui permet à Charlot de sabrer sa bouteille ou d'allumer sa cigarette en l'élevant au-dessus de lui de quelques centimètres, faim qui tenaille (l'occasion d'un hilarant lâcher de camembert coulant sur l'ennemi façon tarte à la crème), froid mordant. La deuxième partie est une mission périlleuse où Charlot déguisé en arbre puis en officier allemand se montre ingénieux et héroïque, parvenant avec l'aide d'un camarade sergent (Sydney Chaplin) et d'une jolie française (Edna Purviance) à capturer le kaiser et les principaux chefs de guerre allemands, tous plus ridicules les uns que les autres. Mais le twist final remet en question l'apparente célébration patriotique tout comme le début montre que Charlot ne parviendra jamais à marcher au pas.
NB: On voit Chaplin signer son film lors du générique pour freiner les copies pirates qui se multipliaient.

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Warriors: l'impossible mission (Warriors)

Publié le par Rosalie210

Peter Kosminski (1999)

Warriors: l'impossible mission (Warriors)

Inspiré de témoignages réels de soldats revenus traumatisés de l'enfer bosniaque, Warriors réalisé en 1999 pour la BBC est un téléfilm en 2 parties d'une force exceptionnelle, sorti depuis en DVD (et disponible également sur Youtube). C'est LA référence absolue sur la guerre ethnique qui déchira l'ex-Yougoslavie au début des années 90, l'équivalent d'un Voyage au bout de l'enfer dans les Balkans construit selon le triptyque avant/pendant/après. Le film suit le parcours de quatre jeunes britanniques dont la vie semble des plus ordinaires: ils vont en boîte, supportent leur équipe de foot favorite, s'apprêtent à convoler pour l'un d'entre eux. Mais en réalité, ces hommes ne sont pas si ordinaires. Tous sont des casques bleus de l'ONU en permission brusquement arrachés à leur vie quotidienne pour aller remplir une mission de "maintien de la paix" en Bosnie. Ils se retrouvent au coeur d'une guerre civile barbare entre serbes orthodoxes, croates catholiques et bosniaques musulmans (tous identiques sur le plan anthropologique, seule la religion liée à des facteurs historiques les différencie), une guerre à laquelle ils ne comprennent rien. Plus le film avance, plus il gagne en horreur et en complexité. On passe des expulsions et déportations aux massacres et aux charniers. Chaque village subit une épuration ethnique dont les principales victimes sont les bosniaques musulmans. Mais le plus grand traumatisme des soldats est lié à la nature de leur mandat: ils n'ont pas le droit d'intervenir dans le conflit (car ils ont un devoir de neutralité) et doivent donc assister aux tueries de civils sans pouvoir bouger le petit doigt pour pouvoir les sauver. Cette contradiction entre leurs élans humains (sans parler des liens affectifs qui se créent avec des habitants) et leur mission qui les contraint à l'impuissance les rend fous. Ce sont des hommes brisés, hantés qui rentrent chez eux. La deuxième partie explore longuement leur impossibilité à se réadapter à une vie normale, à reprendre leur vie d'avant comme si de rien n'était (d'autant qu'ils ne sont pas tous revenus vivants). Certains sont sidérés, d'autres font des cauchemars, d'autres se défoulent dans la violence ou ont des envies de suicide. Tous ont un profond sentiment de culpabilité. L'exploration des dégâts post-traumatiques montre que la guerre continue ses ravages bien après l'arrêt des combats. L'ONU semble être un rempart bien fragile face à la barbarie humaine et aux calculs politiques même si le constat est nuancé. La présence des soldats a attiré les médias, leurs témoignages recueillis auprès du tribunal pénal international a pu contribuer à l'arrestation des criminels et ils ont pu parfois adoucir le sort des populations déplacées, blessées...sans parler du fait que certains n'ont pas hésité à déplacer des civils pour leur sauver la vie en désobéissant à leur hiérarchie.

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Jour de paye (Pay Day)

Publié le par Rosalie210

Charles Chaplin (1922)

Jour de paye (Pay Day)

Jour de paye est l'un des derniers courts-métrages de Chaplin. Après avoir réalisé son premier long-métrage (Le Kid en 1921), il devait encore trois courts-métrages à la First National. Jour de paye est l'un de ces trois films (les deux autres sont Charlot et le masque de fer et Le Pèlerin). Peut-être parce que Chaplin le considérait comme son court-métrage favori, Jour de paye a la réputation d'être le meilleur court-métrage qu'il ait réalisé. C'est pourtant loin d'être le cas car le film est inégal. L'histoire est celle d'un ouvrier exploité sur un chantier de construction qui échappe à la surveillance de son dragon d'épouse pour dépenser sa paye dans un bar. Il a ensuite le plus grand mal à rentrer chez lui passablement éméché. Il y a d'excellents gags parfaitement rythmés dans la première partie. On pense au célèbre numéro de Chaplin avec les briques qui s'apparente à du jonglage ou au va et vient d'un monte-charge qui apporte un repas providentiel à un Charlot au ventre creux. La deuxième moitié du film est beaucoup plus poussive même si la séquence du tramway témoigne d'une grande maîtrise technique. Derrière l'humour, on perçoit une certaine forme de critique sociale. L'ouvrier est sous-payé pour ses heures supplémentaires, n'a pas de quoi manger, n'a que la boisson pour loisir, n'arrive pas à prendre le tramway qui est surchargé... Une vie loin d'être idéale.

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Une idylle aux champs (Sunnyside)

Publié le par Rosalie210

Charles Chaplin (1919)

Une idylle aux champs (Sunnyside)

Une idylle aux champs court-métrage réalisé pour la First National en 1919 constitue une régression dans la carrière de Chaplin. A partir d'une idée de départ (ici Charlot dans un décor champêtre), Chaplin développait une histoire en improvisant. Parfois cela aboutissait au meilleur mais ce n'est pas le cas ici. Le manque d'inspiration du réalisateur se fait sentir dans les gags très slapstick qui rappellent la période Essanay, un montage décousu de scènes ayant peu de rapport les unes avec les autres et un final tiré par les cheveux. Le passage le plus connu du film, celui où Charlot danse avec quatre nymphes est un hommage au ballet L'après-midi d'un faune et au danseur Vaslav Nijinsky qui en était le chorégraphe et l'interprète principal. Prise isolément, la séquence a un certain charme mais elle dessert le film en constituant une digression inutile qui nous fait perdre le fil de l'histoire. De plus son caractère poétique est bien trop appuyé pour convaincre.

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Charlot et le masque de fer (The Idle Class)

Publié le par Rosalie210

Charles Chaplin (1921)

Charlot et le masque de fer (The Idle Class)

Un des trois derniers courts-métrages de Chaplin pour la First National où celui-ci s'offre un double rôle (comme il le fera plus tard dans Le Dictateur): celui du vagabond et celui d'un grand bourgeois distrait et alcoolique (un trait récurrent lorsque celui-ci interprète ce genre de personnage). Comme dans le roman du Prince et du pauvre, leur ressemblance va donner lieu à d'amusants quiproquos quand lors d'une soirée déguisée le bourgeois coincé dans son masque de fer voit avec impuissance son sosie prendre sa place. L'occasion encore une fois d'égratigner la upper class ou plutôt la "classe oisive", titre en VO du film. Ce dernier est inégal mais il offre quelques moments franchement hilarants comme celui où le bourgeois découvre qu'il a oublié d'enfiler son pantalon où encore plus drôle, celui où on le croit secoué de sanglots alors qu'il secoue en fait un shaker à cocktails!

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Sexe, mensonges et vidéos (Sex, Lies, and Videotape)

Publié le par Rosalie210

Steven Soderbergh (1989)

Sexe, mensonges et vidéos  (Sex, Lies, and Videotape)

Écrit en moins de deux semaines et tourné avec un budget dérisoire, le premier film de Steven Soderbergh qui obtint la palme d'or à Cannes reste à mes yeux son meilleur film, le plus intimiste, le plus profond, le plus vrai. Notamment parce qu'il fait la part belle au désir féminin, rarement représenté au cinéma avec cette justesse et cette sensibilité délicate.

Depuis la (pseudo) libération sexuelle des années 70, les scènes de sexe ont envahi les écrans de cinéma comme une sorte de passage obligé pour faire le buzz, attirer le public, faire moderne, faire jeune mais la sexualité, elle, est restée taboue. Soderbergh fait l'inverse de cette pornographie ambiante: il laisse les scènes de sexe hors-champ tout en verbalisant, analysant et interrogeant la sexualité et ses faux-semblants à l'aide de brillants dialogues mais aussi de plans de coupe qui mettent en relation le conscient et l'inconscient. Et lorsque l'image semble sur le point de basculer, Graham (le catalyseur de l'histoire) coupe la caméra ce qui agit comme une mise en abyme puisque le mari d'Ann regarde la séquence à la TV et nous, derrière l'écran. Son film aurait pu s'intituler "malaise dans la sexualité" (en référence au livre de Freud "malaise dans la civilisation") tant il met en lumière les facteurs qui font obstacle à son épanouissement dans la société américaine des années 80. Le film tourne autour d'un couple américain upper middle class qui affiche des signes extérieurs de réussite tout en étant rongé par le mal-être. John (Peter Gallagher, odieux macho ténébreux) est avocat, menteur comme un arracheur de dents et fier de son alliance qui lui permet de faire tomber toutes les femmes à ses pieds. Sa femme Ann (Andie MacDowell, pleine de douceur et de détermination), femme au foyer névrosée astique l'intérieur de leur superbe demeure (dont il est le seul propriétaire comme elle le rappelle) avec une obsession de la propreté qui n'a d'égal que son ennui abyssal et ses pulsions refoulées ("vous êtes obsédée par les choses négatives que vous ne pouvez pas contrôler" lui dit son psy). Entre eux, il y a un gouffre insondable. John se console dans les bras de Cynthia (Laetitia San Giacomo), la sœur nymphomane d'Ann, une tenancière de bar qui n'a trouvé que ce moyen pervers pour se venger de celle dont elle jalouse la réussite et les allures de petite femme parfaite. John conçoit la virilité comme une compétition, une course à la performance où il faut écraser les rivaux et collectionner des conquêtes. Ce jeu de massacre a fait au moins une victime: le mystérieux Graham à la troublante beauté androgyne (le "choc" James Spader, fantasmatique pour l'amatrice de shojo manga que j'étais à l'époque avec ses allures bishonen d'adolescent angélique et éthéré). Soi-disant ancien grand ami/double de John, Graham est un perdant meurtri, un homme aux ailes brisées qui s'est retiré de la compétition et du monde. Complètement paumé, il a renoncé à avoir une vie amoureuse (et une vie tout court d'ailleurs), n'a aucune attache, nul lieu où se réfugier. Quant à sa vie sexuelle, elle se limite au visionnage des enregistrements de confessions intimes de femmes rencontrées durant son errance, la caméra tenant lieu de phallus super puissant contre lequel même un John ne peut que se casser les dents (ce qui donne lieu à quelques scènes de revanche bien jouissives).

Mais la caméra agit aussi comme un puissant révélateur. Tel un confesseur, Graham aide ces femmes à accoucher d'elles-mêmes tout en recherchant sans s'en rendre compte sa propre vérité intime, en dehors du système phallocrate. L'éveil d'Ann est la clé du film. N'ayant jamais trouvé elle non plus sa place dans la phallocratie, elle n'a pu accéder au plaisir et en a conclu que le sexe n'était pas pour elle. N'ayant pas été éveillée au désir et à la conscience des besoins de son corps, elle finit par ne plus supporter que son mari la touche et se réfugie dans l'abstinence...et chez le psychanalyste. Jusqu'à ce qu'elle rencontre Graham dont le comportement hors-norme lui ouvre un large espace d'expérimentation permettant d'exprimer sa vraie personnalité. Leur relation est fondée sur une attirance réciproque immédiate et sur une compatibilité sexuelle évidente mais refoulée (cf la scène où Ann observe Graham faire semblant de dormir, celle où elle caresse sensuellement son verre en l'écoutant évoquer son impuissance révélant ainsi son plaisir sexuel à dominer et lui à être dominé etc.) mais elle est entravée par leurs complexes, ignorances, tabous respectifs bref par leur absence de repères. Jusqu'au jour où avec l'aide involontaire de sa soeur (que l'enregistrement de ses confessions pour Graham métamorphose subtilement elle aussi), elle ouvre les yeux sur le naufrage de son mariage, la vacuité de son existence et ses frustrations sexuelles. Elle décide alors de prendre son destin en main (en divorçant et en prenant un emploi), d'assumer son désir pour Graham et de l'obliger à s'ouvrir à elle ("je peux vous aider à résoudre votre problème"). La scène où elle s'empare de la caméra pour la braquer sur Graham, l'empêchant de se dérober malgré sa panique et où elle le met en demeure de s'impliquer ("vous avez changé ma vie" (...) "je quitte mon mari maintenant au moins en partie à cause de vous") marque le début de leur libération (y compris de l'intellectualisation, leur conversation changeant radicalement de nature après leur déblocage sexuel).

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Eternel sunshine of the spotless mind

Publié le par Rosalie210

Michel Gondry (2004)

Eternel sunshine of the spotless mind

Le début du film est en trompe-l'oeil. Ce que l'on croit être une première rencontre est en fait un "éternel retour" cher à Nietzsche (cité explicitement dans le film tout comme le poème d'Alexander Pope d'où est extrait le titre du film.) Eternel sunshine of the spotless mind est un éternel recommencement et l'autopsie d'une relation amoureuse entre deux personnages qui ne peuvent ni s'aimer, ni se séparer. L'attachement entre eux est aussi viscéral que la communication est impossible. Leurs premières rencontres matérialisent leur sentiment commun d'étrangeté. Leur solitude les condamne à se rapprocher que ce soit au bord d'une plage désolée ou bien sur un étang gelé. Et en même temps, la mise en scène souligne leur incapacité à se comprendre au travers de tensions, de silences, de barrières infranchissables (rampe d'escalier, sièges de wagon, rayonnages de bibliothèque etc.) L'idée d'avoir fait jouer à contre-emploi deux acteurs au profil typé est particulièrement brillante. Kate Winslet est l'élément explosif, spontané, déluré, instable du couple. Elle change de couleur de cheveux aussi souvent que ses variations d'humeur. Jim Carrey est à l'inverse un homme triste et introverti voire dépressif car incapable de gérer les conflits (autrement qu'en se défoulant sur les objets). Tous deux crèvent l'écran et forment un couple aussi détonnant qu'attachant.

En guise de (fausse) solution à leur problème de couple, un élément fantastique est introduit dans le film, celui qui consiste à se faire effacer la mémoire. Une tentation très humaine, celle de ne plus souffrir et dont la réalisation s'avère pire que le mal. Outre le fait que l'anesthésie de leurs sentiments prive les personnages de leur humanité elle les prive aussi de leur identité ce qui bénéficie à la société Lacuna dont les pratiques manquent singulièrement d'éthique. Patrick, l'un des employés joué par Elijah Wood vole l'identité de Joël pour devenir le nouveau petit ami de Clémentine, deux autres, Stan et Mary (Mark Ruffalo et Kirsten Dunst) font la nouba chez lui sans se soucier de son existence, Howard le gérant (Tom Wilkinson) s'offre en cadeau bonus Mary avant de lui faire effacer la mémoire etc. C'est pourquoi le film, passionnant de bout en bout, prend la forme originale d'une succession de souvenirs déstructurés engloutis les uns après les autres. Comprenant trop tard la manipulation dont il est l'objet, Joël tente de s'opposer à cet anéantissement avec ses faibles moyens et son combat prend la forme d'une lutte de l'individu contre la machine. A ce jeu là, Gondry est très fort et son cinéma inventif permet de se déplacer aux 4 coins du cerveau de Joël, en reconstituant ses souvenirs de façon très onirique: visages effacés, pans entiers d'images qui s'écroulent, changement brusque de personnage, scènes d'enfance où Gondry joue sur les âges et les échelles (tantôt on a un enfant sous la table, tantôt un Jim Carrey se comportant en enfant entouré de meubles gigantesques, tantôt Kate est une petite fille et tantôt la baby-sitter...)

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