J'avais beaucoup aimé "Le Ciel rouge" (2023), le précédent film de Christian PETZOLD qui m'avait fait découvrir ce réalisateur allemand et retrouver deux acteurs de sa "troupe" que j'aime beaucoup: Paula BEER sa "muse" et Matthias BRANDT, le fils de Willy, chancelier de la RFA au début des années 1970 à l'origine de "l'Ostpolitik" ou politique de rapprochement entre la RFA et la RDA. "Miroirs n°3" titre de son nouveau film est une référence musicale à l'une des cinq pièces pour piano composée par Maurice Ravel, "Une barque sur l'océan" (un compositeur qui décidemment inspire les cinéastes) et se raccorde je pense à la philosophie dans laquelle a été composée cette oeuvre, résumée par cette citation extraite du Jules César de Shakespeare "La vue ne se connaît pas elle-même avant d'avoir voyagé et rencontré un miroir où elle peut se reconnaître".
De fait, "Miroirs n°3" a des résonances avec l'oeuvre de Ravel et la citation de Shakespeare. Il s'agit en effet d'une histoire de reconnaissance quand Laura qui étudie le piano à Berlin (Paula BEER) croise sur une route de campagne le regard de Betty (Barbara AUER dont c'est la septième collaboration avec Christian PETZOLD), une sexagénaire esseulée. Le film vient de commencer, on ne sait à peu près rien, sinon que Laura est dépressive (voire suicidaire, l'ouverture le suggère), désaccordée de son compagnon qui comme par hasard disparaît du paysage juste après que le regard des deux femmes se soient croisés. Sorcellerie? En tout cas il y a du registre du conte dans le film quand Betty recueille Laura en état de choc sous son toit qui souhaite également rester. Celle-ci se moule dans le vide laissé par quelqu'un d'autre (pianiste évidemment) sans chercher à savoir qui est le fantôme qui habite la maison, elle fait revenir le mari et le fils de Betty qui s'étaient éloignés, bref une sorte de magie s'installe jusqu'à ce qu'en une seule scène, le charme ne soit rompu. Mais de cette expérience semble sortir un renouveau tant pour Laura que pour Betty et sa famille: de la reconnaissance émerge une renaissance.
J'ai beaucoup aimé les films que j'ai vu de Christian PETZOLD jusqu'à présent mais force est de constater que celui-ci est un beau ratage. D'ailleurs et c'est éloquent, Arte le diffuse mais ne le met pas en tête de gondole, contrairement à l'excellent "Barbara" (2012). Christian PETZOLD a fait un pari audacieux: transposer de nos jours le roman de Anna Seghers publié en 1944 et décrivant la situation de tous ceux qui fuyaient le nazisme et s'étaient réfugiés à Marseille en attente d'un hypothétique embarquement avant que les nazis n'envahissent la zone libre. Christian PETZOLD s'est sans doute dit que la problématique était intemporelle et que le lieu de l'histoire pourrait faire penser aujourd'hui à la situation des migrants clandestins. Sauf que les persécutés actuels ne sont pas européens, ne parlent pas l'allemand, pour la plupart ne font pas la queue au consulat en attente d'une autorisation d'embarquer, ne parlent pas d'"occupation", de "fascistes", de "camps de concentration", de "rafles". Bref il aurait fallu un minimum adapter le vocabulaire et les origines au contexte d'aujourd'hui. Ou alors assumer de faire de la science-fiction à la manière de Alfonso CUARON dans son remarquable "Les Fils de l'homme" (2006). Car en ne choisissant pas clairement le cadre de son histoire, il accouche d'un film abstrait, un film conceptuel, dénué de contexte historique et donc de tout aspect tangible. Si le début fait illusion avec des scènes de traque, de planque et de fuite en train, la suite à Marseille n'est qu'une longue attente dénuée d'enjeux. Les personnages sont tout aussi désincarnés que le récit et les tentatives de Christian PETZOLD d'ancrer l'histoire dans le réel ne font que le brouiller un peu plus. Ce qui ressort finalement, c'est l'aspect factice de cette construction avec une multiplicité d'incohérences. Par exemple le fait que le personnage joué par Paula BEER qui a obtenu un visa d'embarquement descend du bateau pour rechercher son mari alors même qu'elle a un amant et bientôt un deuxième. Tout cela alors que l'invasion de Marseille par les "fascistes" est annoncée comme imminente et est censé être fatale aux réfugiés. Mais pas la moindre trace de stress, ni d'une quelconque émotion d'ailleurs dans ce personnage qui prend tout son temps pour batifoler à l'hôtel. Il en va de même des autres et d'ailleurs, l'échec de l'entreprise se mesure au fait qu'à une ou deux reprises, Christian PETZOLD doit montrer une arrestation dans les cris et les larmes et un suicide pour qu'on se rappelle qu'on est censé suivre des gens traqués et en danger de mort.
J'ai beaucoup aimé ce film qui m'a peu à peu séduite par sa cohérence et sa subtilité jusqu'au final que j'ai trouvé limpide. Il démontre en particulier que la liberté ne se trouve pas où on le croit en évitant tout manichéisme pour au contraire mettre en avant l'ambiguïté. L'héroïne tout d'abord, Barbara (Nina HOSS) qui se protège en affichant une impassibilité de façade ne suscite guère la sympathie. Cependant, plus le film avance et plus le personnage s'ouvre et s'avère tiraillé entre son empathie pour ses patients plus victimes encore qu'elle du système et son désir de fuite. Le "système" n'est pas montré de la manière habituelle non plus. Le lieu où se déroule l'histoire, une petite ville au bord de la Baltique offre une nature luxuriante, enchanteresse, bien peu conforme à l'image sinistre que l'on se fait de l'ex-RDA communiste. En revanche le climat de peur et de paranoïa imprègne l'histoire avec un espionnage et une délation généralisée, un camp de concentration tout proche et une Stasi omniprésente qui flique l'héroïne soupçonnée de vouloir passer à l'ouest avec des méthodes brutales, humiliantes et intrusives qui expliquent pour une bonne partie l'apparence froide et fermée de la jeune femme. Mais là où le film devient vraiment passionnant, c'est dans la description des deux hommes entre lesquels est tiraillée Barbara. D'une part Jörg, son amant de l'ouest qui utilise sa richesse et son pouvoir pour séduire les allemandes de l'est en leur faisant miroiter une vie de princesse à l'ouest où il prendrait tout en charge. Est-ce vraiment cette vie-là, complètement vide de sens que veut Barbara? De l'autre, le médecin-chef de Barbara, André qui est chargé par la Stasi de sa surveillance. C'est pourquoi Barbara se montre envers lui particulièrement distante, refusant ses prévenances et ses attentions. Sauf qu'il est bien autre chose, lui-même lui faisant comprendre qu'il peut se jouer du rôle que l'on veut lui faire jouer. Surtout, il s'avère que André est aussi passionné et impliqué dans son métier que Barbara et que tout comme elle, il a une âme d'artiste lui permettant de sublimer un quotidien difficile. Bref, une intimité finit par s'installer entre eux en dépit des hésitations voire des volte-face brutales de Barbara. Tant et si bien que plus le film avance, plus les repères se brouillent, l'amour et la politique semblant désaccordés jusqu'à cette résolution inattendue mais comme je le disais au début, d'une logique imparable.
es Ondines sont des nymphes de la mythologie germanique dont le milieu naturel est l'eau douce, principalement les lacs, les rivières, les fontaines ou encore les cascades. S'y ajoute une nouvelle allemande du XIX° aux allures de conte retravaillé au XX° siècle par Jean Giraudoux selon laquelle l'homme dont Ondine tombera amoureuse mourra s'il la trompe et Ondine retournera à sa condition première sous les eaux ce qui fait bien évidemment penser au conte d'Andersen "La petite sirène" (êtres surnaturels aquatiques marins à queue de poisson à la différence des Ondines).
Christian PETZOLD propose donc une relecture contemporaine de ce mythe, premier volet d'une trilogie sur les éléments dont le deuxième vient de sortir ("Le Ciel rouge") (2023). Il n'y a pas à proprement parler d'élément fantastique dans "Ondine", celle-ci (jouée par l'actrice fétiche du cinéaste Paula BEER) apparaît comme un être humain ordinaire à ceci près qu'elle est sans attaches et qu'elle menace de mort Johannes (Jacob MATSCHENZ), l'homme qui veut la quitter dès les premières images comme si c'était inscrit dans le marbre du temps. Mais ce n'est que le point de départ d'une variation de l'histoire qui lui fait rencontrer une sorte d'alter ego en la personne d'un soudeur scaphandrier (Franz ROGOWSKI) avec lequel elle entame une grande histoire d'amour sous le signe de l'eau mais aussi de la mort. Si l'arc narratif avec Johannes suit donc de près le mythe, celui avec Christoph emprunte des chemins plus inattendus, proches du chamanisme et du mysticisme (la guérison de l'un passe par le sacrifice de l'autre comme dans un "Breaking the Waves" (1996) dénué de perversité). S'y ajoute une dimension historique avec le métier d'Ondine qui fait des conférences sur l'évolution de l'urbanisme berlinois profondément marqué par un passé qui ne peut être si facilement rayé de la carte. Christian PETZOLD établit ainsi des correspondances poétiques entre les personnages, les lieux, la légende, l'histoire, le passé, le présent, la surface et la profondeur. Son film bien qu'imparfait est étrange et beau, mélancolique et romantique.
Huis-clos ou presque entre quatre jeunes qui séjournent dans une maison de vacances située entre montagne et mer Baltique, "Le Ciel rouge" se rattache au genre du film d'été tel qu'on a pu le voir chez Jacques ROZIER ("Du cote d'Orouet") (1971) et surtout chez Eric ROHMER, référence revendiquée du réalisateur allemand Christian PETZOLD. Cependant, c'est moins à "La Collectionneuse" (1967) ou à "Pauline a la plage" (1983) que j'ai pensé qu'à "Le Rayon vert" (1986). Il se trouve qu'il s'agit de l'un de mes films préférés de Eric ROHMER et que l'on y retrouve tout ce que j'ai aimé dans le bien nommé "Le Ciel rouge" (il y est question de couleur et de phénomène naturel dans les deux cas, cela ne peut pas être un hasard!) Au coeur de l'histoire, un "coeur en hiver", personnage mal-aimé et mal-aimable, renfrogné, intranquille, mal dans sa peau, discordant avec son environnement. Dans "Le Ciel rouge", c'est Léon (Thomas SCHUBERT) qui respire le mal-être par tous les pores de sa peau ce qu'il dissimule (mal) sous ses prétentions littéraires. Sous prétexte d'écrire un livre qui ne le passionne guère (et pour cause, il est aussi vide que sa vie), il fuit les trois jeunes avec lesquels il cohabite et qui au contraire s'entendent comme larrons en foire. Les scènes se succèdent selon un schéma identique: Félix, l'ami de Léon (Langston UIBEL), Nadja (Paula BEER, l'actrice de "Frantz") (2015), la nièce d'une collègue de la mère de Félix (à qui appartient la maison) et Devid (Enno TREBS) son petit ami sauveteur prennent du bon temps dont Léon s'exclue systématiquement sous prétexte "que le travail ne le permet pas" mais comme il ne vit pas, il n'a rien à écrire et n'a plus qu'à se maudire lui-même. Cette incapacité à agir, nourrie de complexes et de frustrations (il ne conduit pas, il est gros et donc ne se montre jamais en maillot de bain, il ne trouve jamais les bons mots au bon moment, il entend la bruyante sexualité de ses amis alors qu'il n'y a pas accès) le tire inéluctablement vers le bas, vers l'échec, vers le dégoût de soi et le rejet des autres, vers l'inaction et l'impuissance. Pourtant les apparences sont trompeuses. Ses amis ne sont pas aussi sûrs d'eux-mêmes qu'ils le montrent (la chute de vélo de Nadja ou la panne de voiture de Félix en sont autant d'exemples). Ils sont coincés dans une vie qui ne leur convient pas forcément. Et c'est dans ce contexte que la menace environnementale sous-jacente au film lorsqu'elle devient catastrophe rebat les cartes, transformant brusquement la comédie légère en tragédie et mettant chacun à nu, à l'image de la révélation du secret intime de l'éditeur de Léon (Matthias BRANDT).
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)