Après les adaptations live Canal + ("Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre" (2001)) et british-revu-et-corrigée par l'accent français ("Astérix et Obélix: Au service de sa Majesté" (2011)) voici venu le temps des adaptations "Kaamelott" (2004), la série qui a révélé au grand public le talent de Alexandre ASTIER. Après avoir co-réalisé et scénarisé un premier film d'animation des aventures du petit gaulois "Astérix : Le Domaine des Dieux" (2014), il récidive avec une suite, "La potion magique" et c'est plutôt une réussite. Contrairement aux précédents films, le scénario n'est pas à proprement parler une adaptation mais une histoire originale qui s'inspire de plusieurs albums tels que "Le Devin", "La Serpe d'or" ou encore "Le Tour de Gaule d'Astérix". Celui-ci n'a cependant rien de transcendant et se base sur une trame plutôt convenue avec la quête à travers la Gaule d'un jeune druide qui pourrait devenir le digne héritier de Panoramix, lequel ne se sent plus capable de faire le job après s'être cassé le pied en tombant d'un arbre. Sulfurix, un "vilain pas beau" qui rêve de connaître la recette de la potion magique s'en mêle ainsi que les romains, trop contents d'assiéger le village vidé de ses hommes et très rapidement de ses réserves de potion. Evidemment, comme dans les albums, les méchants sont neutralisés et cela se termine autour d'un plantureux banquet.
Cependant quand on y regarde d'un peu plus près, l'épisode n'est finalement pas si classique que ça. D'abord parce que les gags sont bien pensés. L'itinéraire à travers la Gaule est le prétexte à un festival de références ultra contemporaines. Les postulants druides s'appellent Selfix, Climatosceptix, les Quatre Fantastix ou encore les Fratellinix. Mais Alexandre ASTIER ne dédaigne pas ses classiques avec un druide tout droit sorti de la Bible et qui multiplie les petits pains. Quant au combat final, les fans des séries sentai et de leur avatars US, les Power Rangers adoreront le choc Sulfurix XXL versus Méga (ou Mécha) légionnaire romain fabriqué à partir de plusieurs formations tortue. Et puis surtout la fin n'est pas si convenue qu'elle le paraît. Car sans que cela ne soit surligné dans le scénario, la seule personne à qui finalement Panoramix confie le secret de la recette de la potion magique (c'est à dire désigne comme son successeur) c'est Pectine. Or Pectine est une petite fille même si elle se comporte en garçon manqué. La forêt des Cornutes (un avatar du mont Athos?) où se réunissent les druides est interdite aux femmes? Ce n'est pas grave puisqu'elle brûle au cours du film et on a envie de dire, bon débarras!
A noter que comme Roger Carel a pris sa retraite en 2014 c'est un autre habitué du personnage, Christian Clavier qui double Astérix.
Un court-métrage de D.W. GRIFFITH de 1909 qui prouve si besoin était que la prédation capitaliste et les problèmes qu'elle engendre ne date pas d'aujourd'hui. A l'aide du montage alterné qui est sa signature, D.W. GRIFFITH créé une œuvre typiquement populiste où les élites (les riches capitalistes) sont désignés comme étant les affameurs du peuple. En réalité c'est moins le capitalisme qui est visé que ses dérives sauvages au début du XX° siècle, celles qui reviennent en force avec la globalisation dérégulée aujourd'hui. Le "roi du blé" et sa clique financière s'enrichissent en spéculant sur le prix des grains (sans avoir l'intention de les acheter pour autant) jusqu'à obtention du monopole sur le marché du blé. Par conséquent le prix du pain flambe sous l'effet de cette fausse demande spéculative. Le drame est que les gens du peuple ne peuvent plus en acheter et les paysans qui ne peuvent plus vendre sont par conséquent ruinés. Ils réduisent leur production ce qui entraîne une pénurie enrayant les œuvres de secours populaire. Et lorsque la population tente de se révolter, on lui envoie les forces de l'ordre pour la réprimer. C'est donc l'économie réelle et le système social qui s'effondrent pour le profit d'un tout petit nombre complètement déconnectés d'une réalité qu'ils détruisent. Le fait que le roi du blé finisse englouti dans le silo comme s'il subissait un châtiment divin ne change rien à l'affaire car le problème émane d'un système et non d'un individu.
Cette critique que l'on peut trouver manichéenne mais qui au vu de l'actualité s'avère d'une troublante pertinence se combine avec la beauté des images composées comme des tableaux vivants (une autre caractéristique de D.W. GRIFFITH). Celles de la paysannerie font penser indéniablement aux oeuvres picturales de Millet telles que "le Semeur".
C'est un film que j'ai découvert par fragments à l'occasion de conférences sur d'autres films qui lui sont intimement lié, "Blow Out" (1981) et "Psychose" (1960). "Blow Out (1981)", le film suivant de Brian De PALMA s'ouvre sur une scène identique à celle qui clôt "Pulsions". Un slasher s'approche des fenêtres d'une résidence puis y pénètre pour poignarder/taillader/égorger sa proie, une jeune femme nue en train de prendre sa douche. La scène est tournée en caméra subjective ce qui renvoie au caractère un peu bis du film matriciel de "Pulsions" et de "Blow Out" (1981) (et du genre slasher tout entier): "Psychose" (1960). Sans être un remake plan par plan comme le "Psycho" (1998) de Gus Van SANT, "Pulsions" est une relecture très fidèle au film de Alfred HITCHCOCK et à ses thèmes sous-jacents ici époque oblige mis au premier plan. Kate Miller (Angie DICKINSON) est la jumelle de Marion Crane. Comme elle, son apparence de femme domestiquée cache un volcan de désirs sexuels inassouvis qui la poussent à partir vers l'inconnu en transgressant la loi et la morale. Cette errance physique et psychique a comme retour de bâton un très fort sentiment de culpabilité matérialisé par le flic qui contrôle Marion sur la route et la petite fille aux yeux accusateurs qui fixe Kate dans l'ascenseur sans parler du fait qu'elle découvre que l'homme qui l'a satisfaite sexuellement est atteint d'une MST. Autre point commun, les deux femmes se confient intimement à un homme à l'apparence inoffensive (mais dont elles devraient davantage se méfier ^^). Puis arrive la scène de meurtre qui efface le personnage central du paysage au bout du premier tiers du film. Dans un cas comme dans l'autre, le meurtre a lieu dans un espace confiné à connotation érotique (l'ascenseur étant un substitut de la cabine de douche), le couteau et le rasoir étant des substituts phalliques d'hommes schizophrènes dont la personnalité féminine castratrice et dominatrice punit la libido masculine à chaque fois qu'elle se manifeste. La suite prend la forme dans les deux cas d'une enquête menée par la police et deux tiers (amant et sœur dans un cas, témoin et fils dans l'autre) avec force explications jusqu'à la résolution finale où forcé dans ses retranchements, le tueur se démasque travesti, couteau/rasoir à la main. Enfin "Pulsions" comme son modèle est une mise en abyme de la pulsion scopique, les nombreux voyeurs du film renvoyant au spectateur.
Néanmoins, tout en étant fidèle au matériau d'origine Brian De PALMA joue beaucoup plus sur le dédoublement et la démultiplication. Les reflets, les split-screens, les jeux d'échos ternaires (par exemple la douche, reprise trois fois si l'on inclut la scène d'ascenseur ou la femme blonde en imperméable, tantôt meurtrière, tantôt victime, tantôt flic) sont nombreux, mettant en lumière la personnalité fragmentée des principaux protagonistes. Le réalisateur ajoute également une très importante dimension onirique au film puisque une partie des scènes retranscrivent les fantasmes des personnages. La scène la plus admirable à cet égard est celle du musée, très largement inspirée d'un autre film de Alfred HITCHCOCK, "Vertigo" (1958). Brian De PALMA retranscrit le vertige du désir avec des travellings en steady-cam labyrinthiques où les tableaux et les visiteurs renvoient au désir sexuel de Kate, lequel s'incarne dans un bel inconnu pour qui elle laisse tomber un gant (métaphore sexuelle) avant qu'ils ne s'amusent à se perdre (préliminaires) et à se retrouver jusqu'au premier véritable orgasme de Kate dans le taxi. Enfin, le maniérisme du réalisateur se combine avec ses propres obsessions intimes, "Pulsions" n'étant pas en dépit des apparences un exercice de style. Le personnage de Peter (Keith GORDON) renvoie en effet (encore un reflet!) à Brian De PALMA lui-même lorsqu'il était adolescent. Il avait été en effet commandité par sa mère pour enquêter sur son propre père qu’elle soupçonnait d’infidélité à l'aide de ses talents de bidouilleur informatique. Avec les outils d'espionnage adéquat, il avait alors suivi son père à la trace jusqu'à le coincer avec sa maîtresse.
Le début de "L'incroyable destin de Harold Crick" est mordant et intriguant. Nous suivons un personnage dont l'existence réglée comme du papier à musique est anti-romanesque au possible. Harold est une sorte de mécanique humaine qui a chargé sa montre de vivre à sa place ce qui donne au film son magnifique incipit: "Harold Crick était féru de nombres infinis, de calculs sans fin, et étonnamment avare de mots, et sa montre-bracelet était encore moins loquace. Chaque jour ouvrable depuis douze ans, Harold brossait chacune de ses trente-deux dents soixante-seize fois, trente-huit fois de gauche à droite, trente-huit fois de bas en haut. Chaque jour ouvrable depuis douze ans, Harold faisait un nœud demi-windsor à sa cravate et non un double, gagnant ainsi jusqu'à quarante-trois secondes. Sa montre-bracelet trouvait que le demi-windsor lui grossissait le cou, mais elle ne pipait mot. Chaque jour ouvrable depuis douze ans, Harold faisait environ cinquante-sept pas de course par bloc sur six blocs, attrapant de justesse le bus de 8h17, terminus Kronecker. Sa montre-bracelet se délectait de l'air tonique qui lui balayait le cadran."
Voilà une ouverture diablement littéraire pour une histoire aussi peu romanesque. C'est qu'en réalité, le film est construit sur une mise en abyme. Harold Crick (Will FERRELL) est le personnage d'un roman qu'est en train d'écrire Karen Eiffel (Emma THOMPSON). Sauf que l'espèce de non-vie dans laquelle s'est enfermé Harold Crick depuis 12 ans est une forme de dépression qui reflète celle de Karen Eiffel qui n'a plus rien écrit depuis une décennie. S'ensuit le moment où Harold comprend qu'il est le jouet d'un deus ex machina qui a pour particularité de faire mourir tous ses personnages à la fin de ses romans. Mais Harold a un tempérament de clown blanc qui s'ignore (le personnage, pas l'acteur qui avait déjà officié dans le film de Woody ALLEN "Melinda et Melinda" en 2005 qui reposait lui aussi sur des versions différentes d'une même histoire) et le fait d'apprendre sa mort prochaine va paradoxalement l'aider à retrouver son libre-arbitre. Un bulldozer défonce son appartement (le carcan dans lequel il s'est enfermé) et un contrôle fiscal le met aux prises avec une pétillante pâtissière anarchiste (Maggie GYLLENHAAL) qui réveille ses papilles et son désir tandis qu'il redécouvre sa fibre artistique.
L'originalité du scénario, quelques bonnes idées de mise en scène et l'interprétation font le sel de ce film qui comporte cependant des scories avec quelques personnages inutiles (la secrétaire de Karen jouée par Queen LATIFAH et le professeur de littérature Jules Hilbert interprété par Dustin HOFFMAN) ainsi que des partis pris dans lesquels le réalisateur s'emmêle les pinceaux (entre le je de Harold et le il de la narratrice dont la voix et la présence ne sont qu'intermittentes) et qui donnent une impression de confusion. Enfin la fin est quelque peu convenue.
Le premier film de Steven SPIELBERG est entré dans l'histoire et ce n'est pas un hasard. Avec des ingrédients basiques: un camion, une voiture, une route, Spielberg réussit à nous tenir en haleine et même à flirter avec le fantastique et la métaphysique rien que par son talent à manier l'outil cinématographique. Et bien qu'en apparence extrêmement simple, "Duel" s'avère être d'une extrême richesse.
Il y a d'abord le scénario de Richard Matheson, auteur de "Je suis une légende" et "L'homme qui rétrécit". Des récits où l'horreur surgit du quotidien et menace d'anéantissement un individu isolé dont les efforts pour rester humain s'avèrent dérisoirement vains. C'est exactement le sort qui attend David Mann (man signifiant homme). Alors qu'il est sur la route, il croise un camion ou plutôt un monstre carnassier (ce sont les "Les Dents de la mer" (1975)" avant l'heure ou plutôt les dents de la route) qui le prend en chasse dans un duel à mort au cœur d'un environnement hostile. Pas seulement parce que la course-poursuite se déroule dans le désert mais parce que David ne trouve aucun secours auprès des rares humains qu'il croise.
L'atmosphère du film est en effet très proche des films de SF des années cinquante, transposée à la télévision dans la décennie suivante (n'oublions pas que "Duel" était à l'origine un téléfilm). Des films marqués par la crainte du "péril rouge" lié à la guerre froide. Je pense en particulier au film de Don SIEGEL, "L'Invasion des profanateurs de sépultures" (1956) notamment quand David (Dennis WEAVER) tente d'arrêter des automobilistes mais que ceux-ci fuient, effrayés. Les êtres que croise David paraissent d'autant plus lâches, indifférents ou hostiles que la vision de ce dernier est déformée par sa paranoïa. Une double paranoïa d'ailleurs car l'expérience d'isolement de David au sein d'une société hostile est aussi celle du peuple juif en tant que minorité persécutée. Comme le conducteur du camion reste invisible, il n'est personne c'est à dire tout le monde. A moins qu'il ne soit un mutant, la machine ayant absorbé l'homme dont les seules parties du corps discernables sont un bras et deux jambes. L'incapacité de David à l'identifier est un élément majeur du basculement du film dans la "La Quatrième dimension" (1959) une série que Richard Matheson a contribué à scénariser.
Une autre référence fondamentale du film est le thriller hitchcockien. "La Mort aux trousses" (1959) évidemment avec son quidam sans histoires embarqué malgré lui dans une machination qui le dépasse. Lui aussi doit se mesurer dans un duel à mort dans un lieu désertique avec un avion dont le pilote est tout aussi invisible que le conducteur du camion du film de Steven SPIELBERG. La scène où le camion attaque la cabine téléphonique où s'est réfugié David fait quant à elle penser au film "Les Oiseaux" (1962). Enfin celle où le camion attaque sa voiture pour la pousser sur les rails au passage d'un train rappelle les coups de couteau répétés de la scène de douche de "Psychose" (1960) alors que la musique prend des accents herrmannien.
Car ce que raconte "Duel" relève de la pulsion (très) primaire du combat de coqs, la route étant une arène particulièrement propice au déchaînement de testostérone. Il n'est pas exact de dire que le camion attaque David sans raison. Il l'attaque parce qu'il l'a doublé. Cet acte est perçu par le camion comme une offense à sa virilité, l'équivalent du gant jeté même si de la part de David c'est totalement involontaire. Il marque le début du duel qui ne peut se terminer que par la mort de l'un des protagonistes dans un cadre qui rappelle le western. Le déséquilibre des forces en présence est une allusion au combat de David et de Goliath. Le camion-Goliath n'a d'autre but que de soumettre David c'est à dire de le forcer à accélérer quand il est devant et de le ralentir quand il est derrière. Il l'humilie encore davantage dans la scène où il pousse le bus scolaire alors que David a échoué (manière de souligner sa puissance face à l'impuissance présumée de David, lequel est caractérisé comme un homme faible qui ne parvient pas à incarner sa fonction sociale de chef de famille). L'assimilation de David au monde féminin est frappante dans le plan où celui-ci se retrouve enfermé dans le cercle d'un couvercle de machine à laver avec le symbole de masculinité du camion en arrière-plan. Quant à l'assaut répété du camion sur la voiture au bord des rails, il ressemble de façon troublante à un viol (la dévoration étant un substitut de cet acte). La victoire biblique finale de David par la ruse et à l'arraché n'en est que plus forte.
Le meilleur film de Bruce Lee, le plus emblématique en tout cas. C'est LO Wei qui dirige le film (il joue également un rôle, celui de l'inspecteur de police) avec beaucoup plus de moyens que pour le film précédent "Big Boss (1971)" et une technique (découpage, ralentis) qui met en valeur la précision des chorégraphies de Bruce LEE. Ce dernier concentre en lui une énergie phénoménale qui lorsqu'elle explose dévaste tout sur son passage. Si la "La Fureur de vaincre" est culte c'est d'abord en tant que symbole de résistance à l'oppression (avec une forte connotation nationaliste). Le film se déroule à l'époque de l'occupation japonaise de la concession internationale de Shanghai durant la seconde guerre mondiale. Bruce LEE revêt la défroque de Chen Zhen, un personnage ayant réellement existé, disciple d'un célèbre maître de kung fu, Huo Yuanjia (1869-1910) mort empoisonné à l'issue d'une ultime victoire contre l'école japonaise. Les actes d'insoumission de Chen Zhen pour venger son maître restaurent la fierté humiliée de tout un peuple. Chen Zhen est un bloc de rage tout entier tourné vers la vengeance même s'il s'offre une pause romantique et quelques passages comiques où il revêt divers déguisements (ridicules) pour mieux espionner ou neutraliser ses adversaires. Il y a le passage culte où il affronte et vainc un dojo tout entier au cri de "non, les chinois ne sont pas les malades de l'Asie orientale" avant de faire manger des morceaux de l'insulte calligraphiée à deux de leurs auteurs . Il y a la scène où il détruit une pancarte interdisant aux chinois et aux chiens de se promener dans un parc (une telle pancarte n'a jamais existé mais il y a une assimilation un peu forcée entre le sort des chinois et celui des juifs pendant la guerre). Et puis il y a le célébrissime arrêt sur image qui clôt le film, ce cri de fureur et cet élan héroïque qui refuse de retomber devant le peloton d'exécution. Car c'est l'autre raison qui explique le statut iconique du film. Le mythe Bruce Lee, l'intensité et la brièveté de son parcours ainsi que sa mort tragique et prématurée est contenu tout entier dans ce plan.
Les historiens du cinéma ont tendance à estimer que la carrière de Buster KEATON a périclité à partir du moment où il a signé à la MGM et perdu le contrôle de ses films. C'est inexact. "Le Caméraman/L Opérateur" (1928) est un chef-d'oeuvre et le film suivant "Le Figurant" (1929) est tout aussi excellent. Le réalisateur officiel a beau être Edward SEDGWICK, la patte de Buster KEATON est parfaitement reconnaissable que ce soit par la réflexion sur le cinéma dans "Le Caméraman" ou l'utilisation de l'espace du bateau dans "Le Figurant". En même temps il bénéficie de moyens techniques supérieurs à ses autres films, notamment en ce qui concerne la photographie vraiment superbe de Reggie LANNING qui donne un cachet années trente à ces deux comédies à la fois dramatiques et burlesques. L'utilisation d'effets sonores (superflus) dans "Le Figurant" est aussi un important marqueur temporel car il nous rappelle son avènement imminent, avènement qui sera fatal à Buster KEATON.
La trame du "Figurant" est plus subtile qu'il n'y paraît. D'ailleurs ce n'est pas le qualificatif qui convient le mieux à Elmer, le personnage joué par Buster KEATON. Celui-ci est davantage un remplaçant ou une doublure qu'un figurant. J'irai même plus loin, c'est une ombre (au sens de l'inconscient), il représente l'autre côté du miroir. Je pense en particulier à la manière dont Buster KEATON revisite "Carolina", la pièce de théâtre sur la guerre de Sécession dans laquelle joue l'actrice dont il est fou amoureux, Trilby Drew (Dorothy SEBASTIAN). Avant son intervention, c'est un mélodrame larmoyant et manichéen taillé pour le bellâtre dont Trilby est amoureuse, Lionel Benmore (Edward EARLE). La participation d'Elmer qui multiplie les gaffes dynamite la pièce (au sens figuré et au sens propre) qui devient alors hautement comique. Trilby est elle-même duale selon qu'elle est dans son état normal ou bien en proie à l'ivresse. Elle fait penser au personnage du millionnaire du film de Charles CHAPLIN, "Les Lumières de la ville" (1931) qui est snob lorsqu'il est sobre et généreux quand il a bu. Trilby dans son état normal n'aurait jamais regardé Elmer et ne l'aurait jamais épousé. La jalousie lui fait commettre des actes irrationnels. C'est lorsqu'elle est dans un état second (dans la pièce "Carolina" comme en dehors) que Elmer peut l'approcher de très près comme dans une très belle scène où il la couche inconsciente sous l'effet de l'alcool dans son lit et veut la déshabiller mais ne sait pas comment s'y prendre. Ce sont leurs retrouvailles à bord d'un bateau et les épreuves de vérité qu'ils devront y affronter qui leur permettront de se rejoindre.
A la fin du film, Shukishi Hirayama (Chishû RYû) offre à sa belle-fille Noriko (Setsuko HARA) la montre de sa femme Tomi (Chieko HIGASHIYAMA) qui vient de décéder. Pour la remercier de son accueil envers eux durant leur séjour à Tokyo, il lui enjoint de reprendre le cours de sa vie, de faire le deuil de leur fils (son époux tué à la guerre huit ans auparavant) et d'accepter de les "trahir" en se remariant. Avec la montre, il lui offre le temps, ce temps auquel nul n'échappe, qui confronte les humains à la douleur de la perte et à la mélancolie. Mais se soustraire au temps c'est en quelque sorte passer à côté de sa vie.
"Voyage à Tokyo", le film qui a fait connaître le cinéma humaniste de Yasujiro OZU en France est une œuvre délicate, bouleversante et profonde sur les changements que le temps fait subir aux relations entre les parents qui vieillissent et leurs enfants qui grandissent et s'éloignent. La modernisation du Japon dans le cadre du deuxième miracle économique durant les années 50 et 60 contribue également à agrandir la distance entre les générations. C'est ainsi que par petites touches discrètes et en étant au plus près de ses personnages grâce à son regard caméra particulier, Yasujiro OZU dépeint la mise à l'écart des parents par leurs propres enfants qui n'ont plus de temps à leur consacrer, leur énergie étant entièrement dévolue à construire l'avenir économique du pays. Il y a une dimension certainement critique dans la description de cette modernité pour laquelle on sacrifie les relations humaines pour s'élever socialement et s'enrichir, la fille aînée se montrant de surcroît pingre et mesquine au point de ne penser qu'à récupérer les affaires de sa mère une fois celle-ci morte. Néanmoins Ozu est tout sauf manichéen et rappelle que couper le cordon et manifester un certain égoïsme est le prix à payer pour assumer une vie propre. Noriko qui vit dans le passé et pour qui en quelque sorte le temps s'est arrêté n'est pas heureuse. Si elle se sent si proche de ses beaux-parents c'est parce que comme eux elle se sent mise à l'écart et abandonnée. Mais elle est encore jeune si bien que cette attitude passive, ce refus d'évoluer a quelque chose d'infantile et de mortifère. C'est par amour pour elle que son beau-père lui enjoint de rejoindre le flux de ceux qui vivent même si cela signifie s'éloigner de lui "Quand on perd ses enfants, on est malheureux. Mais quand ils vivent, ils deviennent lointains. Il n'y a pas de solution au problème."
Au premier visionnage en 2012, je n'avais pas aimé ce film tout en reconnaissant sa virtuosité technique. Le personnage d'Anders (Anders Danielsen LIE) m'avait paru être un gosse de riches plaintif, un intellectuel "fin de siècle" se regardant le nombril et se complaisant dans sa vacuité. La découverte des origines de "Oslo 31 août" à savoir "Le Feu Follet" de Drieu la Rochelle adapté au cinéma par Louis MALLE en 1963 m'a aidé à mieux l'apprécier.
Parmi les scènes remarquables du film, on peut citer un jeu d'échos particulièrement subtil entre trois scènes:
- La scène d'ouverture qui rend hommage au matériau littéraire d'origine avec une adaptation des fragments du "Je me souviens" de Georges Perec. On entend des voix d'hommes et de femmes évoquer des souvenirs d'un Oslo à visage humain qui n'est plus (les habitations ayant été remplacées par des bureaux ou des parkings).
- La scène du café où Anders écoute les conversations autour de lui sans y participer comme s'il ne faisait déjà plus partie de ce monde. On pense à une référence aux "Les Ailes du désir" (1987) sauf qu'au lieu d'être un ange qui aspire à l'humanité, Anders est un humain qui aspire à rejoindre le monde des anges. A un moment donné, il entend une fille faire une longue listes de désirs un peu sur le mode du jeu de cartes de Lynn Gordon "52 choses à faire dans sa vie avant de mourir". Or le drame de Anders est justement de ne plus rien ressentir, comme s'il était déjà mort intérieurement.
-La scène de fin, une succession de plans à rebours des lieux visités par Anders tout au long du film. Des plans désormais vides de présence humaine qui soulignent cruellement l'absence du protagoniste principal. Mais avant d'en arriver à cet effacement total, on remarque tout au long du film combien Anders a fait le vide autour de lui entre sa copine qui ne répond pas au téléphone, sa soeur qui refuse de le voir, ses parents partis en voyage et qui ont vendu la maison ou son ami Thomas (Hans Olav BRENNER) qui l'invite à une soirée où lui-même ne vient pas.
Ultime remarque, la première tentative de suicide de Anders dans le lac fait penser à "L'Intendant Sanshô" (1954) de Kenji MIZOGUCHI.
"Aucun des quelques films interprétés par Bruce LEE n’est un chef-d’œuvre, mais Bruce LEE est un chef-d’œuvre dans chacun de ses films" disait Olivier Père sur le site d'Arte en 2010. Ce qui est vrai pour des films comme "La Fureur du Dragon" (1972) ou "Le Jeu de la Mort" (1978) où il n'y a que les combats du petit dragon à sauver l'est à un degré moindre pour celui-ci. Il est plus réussi dans son ensemble mais sans sa tête d'affiche il aurait été oublié depuis longtemps. Surtout c'est celui qui a fait de Bruce LEE une star en occident, hélas à titre posthume puisque celui-ci était déjà décédé quand le film est sorti.
"Opération dragon" est la première collaboration cinématographique entre les USA et la Chine. C'est une évolution dans la manière dont l'industrie hollywoodienne traite les minorités, teintée d'opportunisme devant le succès de Bruce LEE à Hong-Kong. En effet bien que né à San Francisco, Bruce LEE s'est heurté durant les années 60 au rejet raciste de l'industrie hollywoodienne et de la télévision qui comme pour les afro-américains préférait embaucher des acteurs blancs et les grimer qu'employer d'authentiques asiatiques. Cependant au début des années 70, les mouvements contestataires de jeunesse et pour les droits civiques ont quelque peu changé la donne. Il n'est d'ailleurs pas innocent qu'un acteur de la blaxploitation, Jim KELLY joue aux côtés de Bruce LEE dans le film. Quitte à élargir le public, autant faire d'une pierre deux coups!
"Opération dragon" est ainsi une tentative réussie de mélange d'influences occidentales et orientales. Bruce Lee endosse un rôle à la James Bond avec île mystérieuse et base secrète à infiltrer et méchant à la Dr. No à neutraliser. Sauf que l'ambiance est orientalisante et que le kung-fu remplace les flingues. Bruce LEE a en effet obtenu carte blanche pour orchestrer les combats et chorégraphies du film et ses mouvements félins et ultra-rapides ont été magnifiés par les plans larges du réalisateur Robert CLOUSE. Ultime coup de génie, la scène finale, tournée dans une pièce dotée de 8000 miroirs qui démultiplie à l'infini l'image du petit dragon fait penser à "La Dame de Shanghai" (1947) de Orson WELLES.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)