"Le Drôle de Noël de Scrooge" est la troisième adaptation du célèbre conte de Charles Dickens par les studios Disney après "Le Noël de Mickey" (1983) et "Noël chez les Muppets" (1992). C'est également la troisième film d'animation en motion capture de Robert ZEMECKIS après "Le Pôle Express" (2004) et "La Légende de Beowulf" (2007). La fascination de Robert ZEMECKIS pour les nouvelles technologies notamment en ce qui concerne la combinaison entre le réel et l'animation l'ont poussé à fonder le studio d'effets spéciaux numériques IMD (Image Movers Digital) qui a été ensuite racheté par Disney de 2007 à 2010. C'est durant cette période de collaboration qu'est né un film dont l'aspect expérimental, lugubre et effrayant l'emporte sur l'aspect édifiant et merveilleux. On retrouve en effet les thèmes chers du réalisateur tels que l'hybridité, l'envol (les séquences aériennes sont proprement vertigineuses), les voyages spatio-temporels ou le dédoublement (les acteurs prêtent leurs traits à plusieurs personnages, par exemple Jim CARREY joue les trois fantômes en plus de Scrooge). Certains passages du film utilisent les effets 3D pour flirter avec le film d'épouvante notamment la séquence cauchemardesque du fantôme des noëls futurs. Robert ZEMECKIS y expérimente avec brio le passage de la 2D à la 3D quand l'ombre de la main de la grande faucheuse prend du volume ce qui la rend autrement plus tangible et effrayante.
En dépit de tous ces aspects positifs, le film n'est pas une pleine réussite. Tout d'abord parce que la morale du conte est aujourd'hui frappée d'obsolescence. "L'esprit de noël" apparaît comme un moyen de s'acheter (ou se racheter) une bonne conscience à peu de frais. La fête en elle-même ressemble surtout à un moment social convenu où il est de règle selon la morale chrétienne d'être convivial, généreux et charitable (ce qui dispense de l'être le reste de l'année?). Scrooge a beau être un odieux personnage, on perçoit aujourd'hui que ce qui est stigmatisé dans son comportement ce n'est pas seulement son inhumanité mais également sa résistance à la norme. On ne peut pas expliquer autrement par exemple l'acharnement de son neveu à vouloir l'inviter chez lui alors que sa réaction naturelle aurait été de le fuir. Cette confusion explique que la rédemption morale de Scrooge passe par sa soumission aux règles du jeu social. La manière dont a lieu cette rédemption est d'ailleurs discutable tant elle semble motivée par la crainte de la damnation bien plus que par une conversion authentique. Il faut dire que la peur de l'enfer était un bon moyen pour l'Eglise d'établir son emprise sur les âmes. Mais le recul de son influence sur les sociétés européennes fait que les ficelles idéologiques du conte apparaissent plus visibles. Ensuite la technique d'animation en motion capture produit un résultat assez froid et artificiel. Les personnages en particulier ressemblent à des pantins sans substance, ni âme. Leurs visages manquent d'expressivité, leurs mouvements de fluidité et leurs corps de densité.
"Fantômes en fête" est une adaptation contemporaine du "Christmas carol" de Charles Dickens. L'histoire est transposée dans le New-York des années 80 qui se caractérise par l'insolente réussite de ses yuppies sur fond de grande misère sociale. Cette opposition brutale est symbolisée par la verticalité de l'urbanisme du central business district. Les riches vivent au sommet des tours et les pauvres végétent dans les bas-fonds ce qui confirme la justesse de la ségrégation socio-spatiale qu'avait imaginé un demi-siècle plus tôt Fritz LANG avec "Metropolis" (1926). Terry GILLIAM en a également proposé une illustration saisissante dans l'un de ses meilleurs films, "Fisher King" (1991).
"Fantômes en fête" repose en grande partie sur les épaules de sa star Bill MURRAY au point de rapidement tourner au one man show. Le titre en VF d'ailleurs est un clin d'œil appuyé à "S.O.S. fantômes" (1984) alors qu'en VO "Scrooged" est une référence au héros du conte de Dickens. Néanmoins le résultat est inégal en raison d'un scénario grossièrement manichéen. Aux grands méchants arrivistes tels que Frank Cross, le directeur de chaîne de TV cynique et cruel joué par Bill MURRAY il oppose les bons sentiments avec des personnages plus tire-larmes les uns que les autres: la veuve et l'orphelin mutique, le chômeur SDF vengeur, l'ex dévouée aux causes charitables mais qui dans le fond de son cœur n'attend que de retomber dans les bras du grand manitou, le héros lui-même lorsqu'il était un pauvre enfant négligé etc. Tant que le film reste centré sur les agissements odieux de Frank Cross, on s'amuse beaucoup car l'abattage de Bill MURRAY fait merveille. Mais à partir du moment où confronté à son passé, son présent et son futur (à l'aide de fantômes d'un goût discutable), il commence à s'amender, le film sombre dans la mièvrerie pour finir par une désolante scène de fin moralisatrice et hypocrite qui est à peu près du n'importe quoi filmé n'importe comment. Sur un canevas finalement pas si éloigné, Harold RAMIS réussira quelques années plus tard un chef-d'oeuvre de la comédie fantastique qui immortalisera Bill MURRAY, "Un jour sans fin" (1993).
Les liens entre la magie et le cinéma sont étroits. D'abord parce que le cinéma est une forme de magie qui repousse les limites du possible mais aussi parce que les premiers pas du cinématographe se sont accomplis pour une bonne part sur les planches des théâtres de music-hall. C’est là qu’ont débuté ses premières grandes stars telles que Charles CHAPLIN, Buster KEATON ou Roscoe ARBUCKLE. D’autre part le cinéma a été mis dès l'origine au service de l'illusionnisme. Le tout premier film utilisant un trucage fut "L'Exécution de Mary, Reine des Écossais" (1895) réalisé par Alfred CLARK. Evidemment on pense au père des effets spéciaux Georges MÉLIÈS dont le premier film truqué fut "Escamotage d'une Dame au Théâtre Robert-Houdin" (1896). Avec le célèbre transformiste Fregoli, lui aussi auteur de nombreux films à trucages, il a tourné "transformations éclair" où ce dernier opérait 20 transformations à vue en deux minutes.
« Character Studies » dont la date de tournage la plus vraisemblable est 1925 est un formidable hommage aux origines théâtrales et magiques du cinématographe. On y voit un acteur, Carter DeHAVEN accomplir 6 transformations en moins de 6 minutes. La scène est celle d’un théâtre, les accessoires sont ceux du magicien mais c’est le cinéma et le cinéma seul qui créé l’illusion à l’aide du montage. Car en fait il y a substitution à chaque fois entre Carter DeHAVEN et les véritables Buster KEATON, Harold LLOYD, Roscoe ARBUCKLE, Rudolph VALENTINO, Douglas FAIRBANKS et Jackie COOGAN. On se demande alors où se trouve Charles CHAPLIN tant son absence semble surprenante au vu des personnalités représentées. C'est qu'il est vraisemblablement à la place du spectateur, le film ayant été réalisé à son intention pour la sortie de la "La Ruée vers l'or" (1925) et diffusé lors d’une soirée donnée par Douglas FAIRBANKS et Mary PICKFORD à leur domicile. C’est du moins l’historique le plus vraisemblable d’un film dont le fait qu’il est parvenu jusqu’à nous tient du miracle.
Même dans les versions plus ou moins écourtées qu'il nous reste du troisième film de Erich von STROHEIM, ce dernier marque l'esprit. Il faut dire que Erich von STROHEIM qui une fois de plus est devant et derrière la caméra ainsi que l'auteur du scénario a vu les choses en grand: son film devait durer plus de six heures. Même à l'époque, cela ne passait pas auprès des studios avec lesquels il était en conflit. Dommage qu'il n'ait pas pu étendre son désir de contrôle à la production et distribution de ses films.
"Folies de femmes" est un film incroyablement moderne de par les thèmes traités mais aussi la manière de les traiter. Erich von STROHEIM est un moraliste (et non un moralisateur) dont le regard caustique est aussi réjouissant que percutant. Il rend visible les stigmates de l'après-guerre que ce soit la crise sociale ou les anciens combattants infirmes pour mieux souligner la facticité et le parasitisme du petit milieu mondain qu'il dépeint (Monte-Carlo, un paradis fiscal, rien de neuf sous le soleil). Un milieu oisif, corrompu et décadent obsédé par l'argent et le sexe. Erich von STROHEIM dans l'un des rôles les plus mémorables de sa carrière interprète Karamzin, faux comte russe ayant vraisemblablement usurpé ses décorations militaires mais vrai escroc et surtout redoutable prédateur sexuel. Dans le film, il court trois lièvres à la fois. Son oeil-caméra nous offre des plans voyeuristes saisissants des pieds et jambes de ses victimes (un fétichisme assumé que l'on retrouve de film en film) mais aussi du buste maté sournoisement à l'aide d'un miroir. La lâcheté du personnage n'a d'égale que sa perversion. Il n'attaque que des proies d'un statut social inférieur au sien ou bien handicapées (les premières victimes de viol encore de nos jours) ou endormies et isolées. Cette lâcheté combinée à son hypocrisie le rendent ridicule et pitoyable, sauf aux yeux de ses victimes qui se laissent prendre à ses larmes de crocodile (ou plutôt des gouttes de thé s'écoulant d'un bout de mouchoir caché dans sa main). Car le regard moraliste de Erich von STROHEIM trouve des relais dans le film auprès d'autres regards: celui du moine qui le prend en flagrant délit de tentative de viol et le tient en respect tout au long de la nuit, celui du soldat infirme et celui du faux monnayeur qui le remet à sa vraie place: dans l'égout.
Pour les japonais animistes, les arbres sont tellement sacrés qu'ils préfèrent les intégrer à leur urbanisme plutôt que de les couper. Il n'est donc pas rare d'observer leur présence au beau milieu d'une gare, d'une route ou comme dans le film qui nous occupe, d'une maison. Car bien qu'étant issue de l'esprit de son père architecte, la maison de Kun, le héros du dernier film de Mamoru HOSODA est construite en marches d'escaliers (comme si elle épousait une pente naturelle) avec en son coeur, une cour intérieure abritant un arbre. Or cet arbre "généalomagique" contient en lui toute l'histoire familiale. C'est grâce à lui que la crise déclenchée par l'arrivée de Miraï la petite soeur de Kun (qui signifie "avenir") va pouvoir se dénouer. S'ensuit un formidable voyage temporel entre passé, présent et futur, réalité et imaginaire qui permet à Mamoru HOSODA de développer ses thèmes de prédilection: les voyages dans le temps ("La Traversée du temps" (2007)), l'évolution de la famille et les relations entre l'homme, la nature et les esprits ("Summer Wars (2009)", "Les Enfants Loups, Ame & Yuki" (2012), "Le Garçon et la Bête") (2015). Dans tous les cas, l'enjeu est de grandir et de trouver sa place aussi bien dans sa famille et dans le monde. Kun âgé de quatre ans à l'arrivée de sa soeur est particulièrement égocentrique et capricieux, une véritable "tête à claques" comme il se qualifie lui-même une fois devenu adolescent. L'arrivée de Miraï dans la famille déclenche donc en lui une jalousie incontrôlable parce qu'il n'est plus au centre du monde (comme le montre particulièrement bien la scène des photographies). La douleur et la colère le poussent à faire des bêtises, à tourmenter sa soeur voire à se mettre en danger. Sa rencontre avec des membres de sa famille à divers âges de leur vie ainsi qu'avec son chien Yukko métamorphosable en homme sont des jalons essentiels pour l'apaiser et lui permettre de donner du sens à son vécu. La plasticité spatio-temporelle et rêve-réel n'empêche pas le récit d'être limpide. En effet, l'arbre est toujours le déclencheur des événements fantastiques tandis que l'album photo familial permet de replacer chaque voyage dans l'histoire de la famille et de s'interroger sur la part de hasard et de destin dans sa construction. On remarque également que les garçons de la famille ont tous une fragilité entre un grand-père estropié, un père gringalet et un fils en proie à la furie furieuse. Le fait que le père garde les enfants à la maison pendant que la mère travaille dans une configuration semblable à celle des "Les Indestructibles 2" (2018) montre que l'évolution des rôles sexués touche aussi le Japon. Enfin signalons une scène onirique magnifique dans la gare de Tokyo utilisant la technique du papier découpé. Les trains dont raffole Kun sont les principaux véhicules de rêve et d'aventure mais ils peuvent aussi à l'occasion se transformer en cauchemar.
Contrairement à "Astérix: Le secret de la potion magique (2018)" qui s'appuie sur un scénario original, "Le Domaine des Dieux", la première réalisation des aventures d'Astérix par Alexandre ASTIER et Louis CLICHY est l'adaptation fidèle du dix-septième album de Uderzo et Goscinny sorti en 1971. Force est de constater la pertinence de ce choix tant la fable satirique de Goscinny s'avère plus que jamais d'actualité. C'est là une différence fondamentale avec le film de Alain CHABAT, drôlissime mais léger sur le fond. Ceux de Alexandre ASTIER sont plus engagés et permettent de penser notre monde de façon critique sous couvert de divertissement. Une démarche proche de celle des studios Pixar ce qui n'est guère surprenant vu que Louis CLICHY a participé au sein de leurs rangs à la création de "Wall-E" (2008) et "Là-haut" (2008) qui traitent de la résistance aux effets délétères du capitalisme. La perfection de la technique d'animation en 3D s'allie donc à ce qui est plus précieux que tout par les temps qui courent : la liberté d'esprit et la clairvoyance.
"Le Domaine des Dieux" est une satire des ravages du capitalisme mondialisé sur l'environnement local. S'y ajoute une critique du (post) colonialisme et du centralisme autoritaire de la V° République. Le "Je vous ai compris" de Abraracourcix résonne d'autant plus savoureusement que l'Algérie a été une colonie romaine (le chef des esclaves est d'ailleurs censé être un numide). Face à l'échec du hard power (l'offensive armée), César change de stratégie et choisit de vaincre les gaulois par le soft power de l'acculturation. La rhétorique de la mission civilisatrice des romains qui dompte la sauvagerie de la Gaule chevelue fait ressurgir l'histoire coloniale de la France et ce qui s'y est depuis substitué: l'aménagement du territoire décidé d'en haut contre le peuple d'en bas et contre la nature qu'un État technocrate décide de mettre au pas pour au final les détruire. Et tout cela au nom du dieu profit maquillé en "travailler plus pour gagner plus". Car le Domaine des Dieux n'est pas qu'une question de domination, c'est aussi une juteuse opération immobilière soutenue par une intense propagande publicitaire. La colonisation des corps (par le grignotage de l'espace vital) va de pair avec celle des cerveaux (par la corruption et la démagogie). Le village gaulois doit être détruit de l'extérieur et de l'intérieur. Il est significatif que seule une minorité garde sa lucidité face à un tel rouleau compresseur, les glands du renouveau puisant à la même source magique que ceux des Totoros de Hayao MIYAZAKI.
Ceux qui croient encore que la frontière entre tragédie et comédie est étanche devraient se jeter sans plus attendre (contrairement au ciel ^^) sur le chef-d'œuvre de Ernst LUBITSCH afin de prendre une bonne leçon de "politesse du désespoir" pour reprendre la définition de Chris MARKER. Car tout comme le "Le Dictateur" (1940) de Charles CHAPLIN, "To be or not to be" a été réalisé pendant la seconde guerre mondiale. Dans un film en forme de mise en abyme où le simulacre est roi (des acteurs interprètent des acteurs qui interprètent des nazis) la frontière entre "Hamlet" la tragédie et "Gestapo" la comédie qu'interprète alternativement la troupe (du moins avant la censure), réalité et représentation, mensonge et vérité s'efface. En résulte un brillant jeu de dupes et de massacre qui n'épargne ni les nazis, ni des acteurs qui "ont fait subir à Shakespeare ce que les nazis ont fait subir à la Pologne" ^^. Il est jubilatoire de voir les premiers se faire berner par les seconds mais en arrière-plan, tout aussi jubilatoire de voir les égos hypertrophiés des interprètes au talent plus ou moins discutable se dégonfler à l'épreuve du réel. Le personnage clé de ce point de vue est Joseph Tura (Jack BENNY). Il se rêve en Hamlet et se réveille en potentiel cornard, sa femme Maria (Carole LOMBARD) recevant en coulisses les faveurs de fringants jeunes militaires pendant qu'il déclame le célèbre monologue du héros de Shakespeare. La tragédie se mue alors en vaudeville d'autant plus tordant que Ernst LUBITSCH y va au bazooka avec les métaphores sexuelles guerrières ce que n'oublieront ni Stanley KUBRICK et son "Docteur Folamour" (1963) ni Steven SPIELBERG dans son "1941" (1979) où on s'envoie joyeusement en l'air dans un avion capable de lâcher "3 tonnes de bombes toutes les deux minutes" (voir également le film de Alain RESNAIS "Les Herbes Folles" (2008) pour un trip aérien toute braguette ouverte). Mazette, quel exploit! Heureusement Joseph a l'occasion d'échapper au rôle peu enviable du mari cocu pour celui du redoutable "camp de concentration Ehrhardt" dont un passage documentariste du film nous montre sans filtre comique l'étendue de la tyrannie. Mais Joseph Tura qui a montré ses limites en Hamlet est incapable d'incarner le rôle et se fait démasquer aussitôt par l'agent des nazis, Siletski (Stanley RIDGES). Un moment qui marque l'irruption d'un réel dramatique au milieu de ce théâtre bouffon maquillé en QG de la Gestapo. Et le fait que Siletski soit presque aussitôt tué par l'aviateur Sobinski (Robert STACK) incarnation de la puissance virile de la Résistance enfonce le clou. C'est donc seulement après avoir vécu cette épreuve que Joseph Tura parvient enfin à être convaincant dans un autre rôle que le sien, celui de Siletski dans le registre de la comédie d'espionnage puisqu'il réussit un numéro d'illusionnisme digne du gang des postiches ^^. Au tour des nazis d'être ridicules, le véritable Ehrhardt (Sig RUMAN) s'avérant très doué dans le registre.
De ses origines boulevardières, "Mélo" a gardé un dispositif théâtral (livret, rideau rouge, décor extérieur factice) et son titre qui fait référence au drame populaire. Mais Alain RESNAIS a transformé la pièce vaudevillesque de Henri Bernstein en tragédie dans le prolongement de "L Amour à mort" (1984). Il est courant d'opposer les deux films mais ce que je vois, c'est surtout la continuité. Pas seulement parce que Alain RESNAIS réemploie le même quatuor de comédiens mais parce que les thèmes abordés et surtout la manière de les mettre en scène sont fondamentalement les mêmes. La passion amoureuse symbolisée par le bouquet de roses rouges débouche sur le suicide de Romaine, l'héroïne (Sabine AZÉMA). Se consumant dans l'adultère, elle fait l'objet d'un interdit qui en accroît l'intensité tout comme le caractère mortifère. De plus à l'exception de Christiane joué par Fanny ARDANT (mais que l'on voit peu), les personnages ont des caractères infantiles assez marqués. Romaine ressent le besoin d'échapper à son époux Pierre (Pierre ARDITI) qui ressemble à un petit garçon aux besoins tyranniques mais elle-même se comporte de façon capricieuse et puérile. On comprend d'emblée pourquoi le couple ne peut avoir d'enfant puisqu'ils en sont encore à faire des "piou-piou", "culbutes" et autres "poum-poum" en guise de jeux (?) Leur ami Marcel (André DUSSOLLIER) n'est pas en reste en terme d'immaturité. Son addiction aux amours malheureuses cache un féroce narcissisme que Resnais révèle lors du monologue où il prend ses états d'âme pour objet mais surtout lorsqu'il formule ses exigences envers Romaine qu'il contribue ainsi à pousser au suicide. Tous rêvent de fusion et ont une peur bleue de la séparation comme s'ils n'avaient jamais coupé le cordon.
C'est dans ce film que je me suis rendue compte à quel point Alain RESNAIS avait un talent incroyable pour filmer les voix des acteurs. Le monologue de 10 minutes de André DUSSOLLIER est d'autant plus prenant que la caméra le serre et l'isole, mettant en valeur aussi bien les expressions de son visage que les moindres nuances de sa voix dont il fait ressortir la musicalité particulière. De quoi faire vibrer le spectateur à l'unisson du visage fasciné de Romaine. Dans le même esprit je recommande la déclaration d'amour de Lionel à Célia dans "Smoking" (1992) où la caméra s'envole vers le ciel en osmose avec le lyrisme de la voix de Pierre ARDITI: frissons garantis. Car la passion amoureuse, c'est peut-être puéril mais c'est beau à en mourir.
Le premier long-métrage des aventures de Ethan Hunt vaut mieux à mon avis que la mention "film moyen". Pour au moins trois raisons :
- Un film moyen est un film qui ne se démarque pas de la masse et que l'on oublie vite. Or, j'ai découvert ce film à travers la scène culte du vol des données au siège de la CIA. Celle-ci s'est en effet infiltrée dans d'innombrables autres films. Autrement dit, cette scène a marqué le cinéma mondial de son empreinte comme le bullet time de la saga "Matrix" (1998), le raccord os-engin spatial de "2001, l odyssée de l espace" (1968) ou la douche de "Psychose" (1960).
- Car ce "Mission: Impossible" est réalisé par Brian De PALMA. L'influence hitchcockienne se fait donc ressentir dans le film. Massacre de la quasi-totalité de l'équipe de IMF dès la première demi-heure de film, traque d'un faux coupable en la personne de Ethan Hunt, espionne écartelée entre son allégeance et ses sentiments, scène dans un train s'engouffrant dans un tunnel.
- Enfin si ce qui allait devenir le premier opus d'une saga a pour principal ressort la trahison et la mort de Jim Phelps, le héros de la série culte des années 60-70 et fin des années 80 c'est pour instaurer une filiation. Il s'agit de "tuer le père" afin que son "fils" symbolique Ethan puisse prendre la relève. Car film après film, Tom CRUISE créé un suspense haletant autour de son héros casse-cou, véritable défi lancé au vieillissement et aux limites physiques qu'il cherche toujours à dépasser en prenant des risques insensés. Jusqu'à quand?
S'il y a un bémol à apporter à ce film, il porte sur le choix des acteurs français. Emmanuelle BÉART est tellement à côté de la plaque qu'il a fallu couper au montage la plupart de ses scènes avec Tom CRUISE. Et Jean RENO, monolithique comme toujours n'est pas un choix plus heureux.
"Maris aveugles" est le premier film réalisé par Erich von STROHEIM. Il est également l'auteur du scénario et l'un des acteurs principaux. Ainsi dès ce coup d'essai, il se révèle l'auteur complet de ses films avec une volonté de contrôle et des ambitions démesurées qui ne pouvaient qu'entraîner des conflits avec les studios. Heureusement pour ce coup d'essai encore relativement modeste, la seule concession qu'a dû faire Stroheim est de changer le titre initial "The Pinnacle" en "Maris aveugles", plus vaudevillesque mais prêtant moins à confusion (en anglais le mot pinacle a des sonorités proches du jeu de pinochle).
Le résultat est en tout cas remarquable. Ce qui frappe le plus, c'est la modernité du film, tant sur la forme que dans le fond. Billy WILDER avait dit à Erich von STROHEIM sur le tournage de "Boulevard du crépuscule" (1950) qu'il était en avance sur son temps. Au lieu de chercher à compenser la contrainte du muet par un jeu et des effets outranciers, Erich von STROHEIM utilise au contraire la force expressive du silence en mettant en valeur visuellement des acteurs au jeu dépouillé d'artifices. L'effet obtenu est puissant car les personnages deviennent extraordinairement expressifs avec une telle économie de moyens. La même logique est appliquée au décor, de plus en plus minéral et minimaliste au fur et à mesure qu'on se rapproche du fameux Pinacle.
Tout est donc en place pour une tragédie se jouant à huis-clos entre quatre personnages. Un couple désaccordé par l'attitude fuyante du mari qui visiblement a peur de l'intimité avec sa femme. Celle-ci se sent par conséquent délaissée. Un trouble-fête en la personne de von Steuben, officier autrichien arrogant et séducteur mi-Don Juan, mi-Valmont qui s'engouffre dans la brèche. Et enfin aux antipodes, Sepp le guide de montagne, ange gardien du couple et force de la nature dont les rares paroles viennent frapper au coin du bon sens les âmes égarées.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)