"La Nuit nous appartient" est le premier film de James GRAY que je vois auquel j'adhère pleinement. Peut-être parce que la tragédie shakespearienne sied bien à sa vision du monde faite d'appartenances étanches les unes aux autres et auxquelles il est impossible d'échapper (alors que dans la vie quotidienne, cette vision fataliste de l'existence m'exaspère). D'ailleurs son dernier film "Armageddon Time" (2021) met en pièces le mythe du melting pot new-yorkais à travers notamment la ségrégation scolaire révélant des fractures sociales et ethnico-religieuses que l'on retrouve également dans le pays ayant inspiré aux USA une partie de ses valeurs: le nôtre.
L'ouverture de "La Nuit nous appartient" est magistrale car programmatique. Elle est en effet fondée sur un hiatus cinématographique (fixité contre mouvement, noir et blanc contre couleurs, travail contre fête etc.) présentant deux camps que tout oppose entre lesquels le héros va devoir choisir. Le titre est d'ailleurs en soi signifiant. En étant la devise cousue sur les uniformes des policiers de la brigade anti-criminelle de New-York alors que l'on sait parfaitement que la nuit est le royaume des hors-la-loi, celle-ci devient l'enjeu d'une guerre de territoire, "eux" contre "nous". Tout est dit en quelques images avec une efficacité imparable. Mais bien que l'histoire s'inscrive dans un contexte historique (la guerre contre la drogue), c'est son volet intime qui intéresse James GRAY. A savoir le parcours de Bobby (Joaquin PHOENIX) prétendu roi de la nuit mais en réalité roi du "passing". En sociologie, le passing désigne la capacité d'une personne à être considérée comme membre d'un groupe social autre que celui auquel elle appartient réellement. Bobby s'est désaffilié au point de prendre le nom de sa mère et de se choisir un père de substitution en la personne du patron de la boîte dont il est le gérant. Evidemment pour que l'imposture fonctionne, le secret doit être bien gardé. En dehors de sa petite amie, Amada (Eva MENDES), personne ne sait qu'il est issu d'une famille de policiers et lui-même ne veut pas savoir ce qui se trame derrière les paillettes de sa vie d'hédoniste immature (en cela, son personnage préfigure celui de "Two Lovers") (2007). Sauf que lorsque l'heure de vérité sonne, c'est à dire lorsque les liens du sang sont mis en péril, la vie de Bobby bascule en un clin d'oeil exactement comme celle de Michael dans "Le Parrain" (1972) (modèle évident du film de James GRAY). Comme dans le film de Francis Ford COPPOLA, une scène initiatique scelle le destin du héros qui mue de "fils rebelle" à "héritier" qui doit prendre la tête d'une famille dont le père (Robert DUVALL) a disparu et dont le frère (Mark WAHLBERG) a été mis hors-jeu par sa blessure. Une mue douloureuse et payée au prix fort puisque les pertes jalonnent son parcours de plus en plus tumultueux (le point de vue subjectif de la séquence de course-poursuite sous la pluie est un must) et qu'il se retrouve seul à l'arrivée, emprisonné dans un destin qu'il avait fui et qui l'a rattrapé. James GRAY redonne ainsi au mot "lien" tout son sens, remettant en cause la réalité du libre-arbitre du héros au profit de forces qui le dépassent (ce qui est le sens de la tragédie). Et si la mafia russe qui se cache derrière les paillettes des night-clubs est montrée sans aucune complaisance, la police apparaît comme un monde dévitalisé, normatif et intolérant (la façon dont ils renvoient sa petite amie à son origine en la surnommant "la portoricaine" fait comprendre d'emblée qu'elle n'aura pas sa place dans ce monde-là).
La ressortie en salles le 24 juin en version restaurée de "Daniel", film méconnu de Sidney LUMET frappe d'emblée par ses similitudes avec l'un de ses films les plus aboutis "A bout de course" (1988) réalisé cinq ans plus tard. Dans les deux cas, des parents activistes d'extrême-gauche compromettent l'avenir de leurs enfants qui subissent les terribles conséquences des choix de leurs parents. Si "Daniel" est resté dans l'ombre, c'est d'abord parce qu'il a été un gros échec au box-office et ensuite parce qu'il est porté par des acteurs peu connus bien que Amanda PLUMMER qui joue Susan, la soeur de Daniel ait par la suite acquis une certaine notoriété avec des films comme "Fisher King" (1991) et surtout "Pulp Fiction" (1994). On peut aussi ajouter qu'à la différence de "A bout de course", c'est la noirceur qui l'emporte en dépit des quelques touches d'espoir apportées par le personnage principal (joué par Timothy HUTTON).
"Daniel" est l'adaptation par E.L. Doctorow de son livre "The book of Daniel" qui s'inspire de l'affaire Rosenberg. Ceux-ci, un couple de juifs new-yorkais communistes avaient été accusés d'espionnage au profit de l'URSS en pleine chasse aux sorcières maccarthyste et exécutés en 1953. Dans le film de Lumet, Julius et Ethel Rosenberg sont renommés Paul et Rochelle Isaacson. Le film navigue entre plusieurs époques principalement celle des années cinquante lorsque les parents sont arrêtés, jugés et exécutés, laissant leurs deux enfants orphelins et celle de la fin des années soixante lorsque ceux-ci devenus adultes se confrontent à ce terrible héritage. Dès la première scène, on découvre que Susan et Daniel n'ont pas réagi de la même manière face au traumatisme qu'ils ont subi. Daniel s'est adapté et a reconstitué dès qu'il a pu une famille autour de lui alors que Susan qui n'est pas parvenu à tourner la page est une marginale révoltée qui s'abîme jusqu'à l'autodestruction dans son chagrin et sa colère. La déchéance de sa soeur pousse Daniel à se remémorer le passé et à tenter de découvrir la vérité au sujet de ses parents. Mais à l'image de l'affaire Rosenberg, Lumet et Doctorow conservent des zones d'ombre autour du couple afin de ne pas éluder leur part de responsabilité dans ce qu'ils ont infligé à leur progéniture, à la fois abandonnés et instrumentalisés (par les soutiens de leurs parents). En revanche, peu de films sont parvenus à dénoncer la peine de mort avec autant de force que celui-ci. Dès son premier film, "Douze hommes en colere" (1957), Sidney LUMET est apparu comme un cinéaste engagé mettant en lumière les dysfonctionnements des institutions américaines et particulièrement de sa justice. Le procès des Isaacson est montré comme joué d'avance, reposant sur des bases fragiles (un seul témoignage à charge). Leur exécution, filmée frontalement selon un rituel d'une froideur clinique fait penser à la distanciation par la technique des mises à mort nazies. Quant au traumatisme vécu par les enfants, deux scènes les condensent avec force: la dernière entrevue en prison où la lumière ambrée du passé devient celle, froide, du présent par la mise en scène d'un irréparable éclatement. Et la tentative vouée à l'échec des enfants de retourner dans leur ancien logis dont il ne reste plus rien.
Dommage que le film comporte certaines lourdeurs inutiles (les gros plans de Daniel racontant les différentes techniques de mise à mort selon les époques par exemple) et que l'enquête de ce dernier soit si peu développée en dehors d'une séquence forte avec le dénonciateur et sa fille.
Amoral "Les Ripoux"? Pas plus que "Jackie BROWN" qui prend des risques en subtilisant de l'argent sale pour s'offrir une place au soleil qui lui aurait été interdite si elle était restée dans les clous de la loi et de sa fonction d'hôtesse de l'air de seconde zone. René Boisrond (Philippe NOIRET) c'est un peu pareil. Lui n'appartient pas aux minorités discriminées mais provient à l'évidence de par son langage, ses codes et ses goûts d'un milieu populaire pastis-PMU. Il est assez évident que Boisrond comprend et se sent bien plus proche du terrain que des institutions. Et ce n'est pas sa fonction officielle dans la maison "poulaga" qui va lui permettre de s'offrir la place au soleil dont il rêve. Parmi les qualités du film de Claude ZIDI, il y a celle de nous offrir un instantané de la vie grouillante d'un quartier populaire, celui de Barbès au début des années 80 avec toute une série de personnages issus de la rue adepte du système double D (débrouille et délinquance). Un monde parallèle d'artisans et commerçants aux pratiques délictuelles, de petits voleurs, vendeurs à la sauvette, sans-papiers, prostituées dont Boisrond pratique le langage et avec lequel il s'arrange selon des règles parallèles qui arrangent tout le monde au final. Car s'il fallait appliquer la loi à la lettre, les prisons déjà trop pleines exploseraient. Boisrond est donc l'un de ces rouages inavouables dont le monde de la légalité a besoin pour que "ça tourne". Une crapule décomplexée mais attachante à l'image de son quartier plein de vie et si utile à la société. D'où un sentiment de véracité dans la compréhension du réel qui explique que sur le fond, le film n'ait pas vieilli. On manque aujourd'hui visiblement de Boisrond dans la police pour apprendre la vraie vie, celle de "l'école de la rue" à tous les Lesbuche (Thierry LHERMITTE) hors-sol raides comme la justice et n'appartenant visiblement pas au même monde. Derrière la dynamique comique imparable au cinéma du duo de flics mal assorti lorsqu'il est interprété à la perfection et derrière le récit initiatique, c'est à regarder le monde avec d'autres yeux qu'invite le film. Même le commissaire Bloret (Julien GUIOMAR) avec ses prises involontaires de drogue en devient amusant!
Contrairement à la majorité, j'avais aimé "Indiana Jones et le royaume du crane de cristal" (2007) qui tentait de faire évoluer la saga (et qui était réalisé par Steven SPIELBERG) alors que celui-ci recycle en grande partie les recettes qui ont fait le succès des trois premiers opus (ce qui est la marque de fabrique de Disney qui a racheté Lucasfilm en 2012). Les décors sont plutôt ceux de "les Aventuriers de l'Arche perdue" (1980), les ennemis sont à nouveau des nazis et le sidekick Sallah (John RHYS-DAVIES) est lui aussi de retour, le trio homme/femme/enfant fait penser à celui de "Indiana Jones et le temple maudit" (1984) de même que des scènes d'action "rollercoaster" (la poursuite en tuk-tuk), on y ajoute brièvement quelques sales bestioles dans une crypte, quelques créatures faisant penser à des serpents, des clins d'oeil en veux-tu en voilà mais pourtant ça n'a ni le charme ni l'exotisme des débuts. Il faut dire que le film n'est pas dénué de contradictions. D'un côté la nostalgie du passé et un héros vieux, fatigué, mélancolique et désormais has-been. De l'autre, des effets numériques trop visibles (rien que la séquence inaugurale avec le rajeunissement de Harrison FORD et de Mads MIKKELSEN pour impressionnante qu'elle soit se sent trop) et une filleule effrontée censé prendre la relève (le fils d'Indiana Jones n'ayant pas convaincu, il est passé par pertes et profits). Je n'ai pas aimé le personnage de Helena (Phoebe WALLER-BRIDGE) que j'ai trouvé bien trop caricaturale en "super-woman" sans parler du manque de feeling avec son partenaire (ça m'a fait penser au duo autrement plus réussi celui-là entre Harrison FORD et Emmanuelle SEIGNER dans "Frantic) (1988) et l'ado qui les accompagne, Teddy est lui aussi fort dispensable. A leur place, il aurait été tellement plus intéressant de voir l'interaction entre Harrison FORD et Antonio BANDERAS qui joue un ami d'Indiana mais que l'on ne voit que le temps d'une séquence à l'écran. On a donc un film brouillon, tiraillé de toutes parts, pour ne perdre aucun public? Il y a tout de même quelques scènes spectaculaires que j'ai trouvé réussies, notamment celle de la course-poursuite au milieu d'une parade qui aurait pu être davantage exploitée pour égratigner le patriotisme US, de même que la guerre du Vietnam, le mouvement hippie ou le recyclage d'anciens nazis au service du complexe militaro-industriel des USA qui sont à peine effleurés. Et puis il y a la fin qui est le seul moment du film qui a suscité chez moi de l'enthousiasme. Peut-être parce que j'aime la thématique des voyages dans le temps et que ça me parle que d'avoir envie de vivre dans une autre époque. Mais là encore, le film bégaie et au lieu d'une fin qui claque, il se termine sur quelque chose de beaucoup plus conventionnel.
Orson WELLES et Shakespeare: une fructueuse collaboration d'où émergèrent trois chefs-d'oeuvre: "Macbeth" (1947), "Othello" (1951) et "Falstaff" (1966). L'introduction de "Othello" et son grandiose expressionnisme géométrique (repris par Francis Ford COPPOLA pour "Dracula") (1992) annonce la couleur d'un film en noir et blanc tout en clairs obscurs, où les décors monumentaux de Alexandre TRAUNER réduits à des ossatures ou des silhouettes écrasent et enferment les personnages. Un art de l'épure qui s'applique également au texte, réduit à l'os pour ce qui ressemble à un engrenage infernal entre Othello et Iago, la descente aux enfers de l'un se nourrissant de la manipulation experte de l'autre, les deux ayant en commun les tourments de la jalousie avec en toile de fond, des "pions", Desdémone, Cassio et Roderigo (une image qui me vient du fait que la stylisation, les contrastes et la symbolique me font penser à certaines images de "Le Septième sceau") (1957). "Othello" est un film indépendant dont Orson WELLES eut la totale maîtrise mais il eut aussi de grandes difficultés à boucler son budget, devant (comme John CASSAVETES) tourner des films comme acteur pour pouvoir injecter ses cachets dans celui de sa réalisation dont le tournage s'étira sur deux ans entre Maroc et Italie ce qui rendit particulièrement délicat l'assemblage. Le résultat est quasiment hallucinatoire, le patchwork d'influences (l'expressionnisme allemand mais également le cinéma de Sergei EISENSTEIN) s'harmonisant comme par miracle.
"Un vrai crime d'amour" m'a fait penser à deux autres films sur le monde prolétarien: "Les Camarades" (1963) de Mario MONICELLI qui racontait le soulèvement d'ouvriers turinois contre l'usine qui les exploitait jusqu'à la mort à la fin du XIX° siècle et "Elise ou la vraie vie" (1970) dans lequel une jeune ouvrière s'éprenait d'un immigré algérien OS dans une usine automobile de la région parisienne pendant la guerre d'Algérie. L'usine de "Un vrai crime d'amour" située dans la même région que celle de "Les Camarades" (1963) lui ressemble en tous points alors que près d'un siècle est censé séparer les événements racontés dans les deux films. Les ouvriers travaillant à la chaîne y sont tout aussi exploités à ceci près que la maltraitance dans "Un crime d'amour" est plus insidieuse et plus actuelle. Le réalisateur, Luigi COMENCINI met en effet l'accent sur l'oppression des femmes et de la nature qui s'incarnent dans le corps de Carmela (Stefania SANDRELLI). Celle-ci d'origine sicilienne vit dans un taudis qui n'est pas sans rappeler celui de "Affreux, sales et méchants" (1976). "Les Camarades" montraient déjà que les siciliens étaient des parias, rejetés par les italiens du nord se considérant comme plus civilisés. Dans "Un vrai crime d'amour", ils sont qualifiés de "bouseux" vivant dans la crasse et la misère. Bien que Carmela soit sous l'emprise du catholicisme et du patriarcat de son milieu d'origine, elle est attirée justement par un italien du nord, Nullo (Giuliano GEMMA) qui est ouvrier dans la même usine mais athée, anarchiste et dont la famille vit dans un appartement moderne dans un grand ensemble, à l'image de ce qui se passait à la même époque en France où les ouvriers de souche étaient logés décemment les premiers alors que les immigrés les plus récents n'avaient pu quitter les bidonvilles qu'à la fin des années 70. Leur histoire d'amour, clandestine et compliquée en raison des tiraillements intérieurs de Carmela (symbolisés notamment par ses multiples couches de vêtements qui font obstacle à son amour pour Nullo à la manière de "Le Déshabillage impossible") (1900) mais aussi par le machisme ambiant (des regards libidineux sur son corps dans un monde extérieur régi par les hommes) s'inscrit dans un monde sinistré socialement et écologiquement. Dans une scène frappante, les deux amoureux se déchirent au bord d'une rivière affreusement polluée et dont les berges sont transformées en décharge publique. La toxicité de l'ensemble ne fait aucun doute lorsque le réalisateur s'attarde sur de nombreux petits oiseaux morts à une époque où personne ou presque ne s'en préoccupait*. Mais la scène a aussi une portée symbolique. En se privant du lait distribué par l'usine afin de le donner à ses petits frères, Carmela expose dangereusement son corps aux substances nocives alors même que la mort des fleurs entourant l'usine annonce le pire. L'ironie de l'histoire est qu'il faudra en arriver à la tragédie (comme dans "Romeo et Juliette") pour que les deux familles se rencontrent et que l'amour de Nullo et Carmela puisse se révéler au grand jour. Une tragédie annoncée dès les premiers plans qui reviennent à la fin, inscrivant la trajectoire individuelle dans un drame collectif annonciateur de lendemains rouge sang.
* Il y a quand même un film important qui tirait déjà la sonnette d'alarme à cette époque et que l'on redécouvre aujourd'hui: "Soleil vert" (1973).
"Sibyl" (2018) comme les autres films de Justine TRIET nage dans la confusion et le chaos. Entre les personnages qu'on a du mal à identifier de prime abord comme la soeur de Sibyl jouée par Laure CALAMY, les changements de temporalité avec des flashbacks abrupts, les allers-retours entre le réel et la fiction (écriture d'un livre et tournage d'un film à l'intérieur du film),les changements de pied et d'état permanents de Sibyl, psychanalyste à côté de qui le docteur Dayan de "En Thérapie" (2020) est un modèle de rationalité et d'éthique, il est difficile pour le spectateur de s'y retrouver. C'est d'ailleurs le but recherché je pense: nous plonger dans le cerveau de Sibyl et nous montrer comment elle se noie dans un déferlement de pulsions, d'addictions et d'émotions qu'elle cherche à mettre à distance sans y parvenir puisque c'est de ce déferlement qu'elle tire sa force créatrice. C'est pourquoi alors qu'elle a décidé d'en finir avec son cabinet pour se remettre à l'écriture, elle ne peut résister à l'appel de Margot (Adèle EXARCHOPOULOS) jeune actrice en détresse dont la situation rejoue celle qu'elle vécut au même âge et qui l'entraîne sur un lieu de tournage ultra-référencé, celui du "Stromboli" (1949) de Roberto ROSSELLINI, un déferlement de feu se rajoutant à celui de l'eau qui achève de brouiller ses repères. Dans "La Nuit américaine" (1973) de François TRUFFAUT, la femme du régisseur disait "Qu'est-ce que c'est que ce métier où tout le monde couche avec tout le monde ? Où tout le monde se tutoie, où tout le monde ment." C'est exactement ce que montre le film à travers le personnage de l'acteur principal, Igor (Gaspard ULLIEL) qui se partage entre la réalisatrice, l'actrice principale et Sybil qui passe d'un rôle à l'autre et en nourrit son oeuvre.
Mais si le film s'en tenait au seul aspect des affres de la création, même du point de vue d'une femme, il ne se démarquerait pas d'autres films traitant du même sujet (j'en ai cité un plus haut) et respirerait juste l'entre soi bourgeois bohème. Je comprends d'ailleurs que cela passe au-dessus de la tête de beaucoup de gens. Ce qui m'a paru le plus intéressant et original dans le film, c'est son aspect intimiste. En s'identifiant à une femme plus jeune confrontée à une décision difficile, Sibyl revisite son passé et ses propres choix de vie un peu comme le faisait Gena ROWLANDS dans "Une autre femme" (1988). A ceci près que contrairement au personnage de Marion et également de Margot, Sibyl a choisi de "faire un bébé toute seule" et se sent poursuivie par le regard de sa fille (souligné par des plans assez saisissants) désireux de comprendre les origines de sa naissance. D'où une séquence finale apaisée et lumineuse comme celle de "Victoria" et des scènes de sexe qui pour une fois montrent le cheminement de l'excitation et de la jouissance féminine encore largement tabou dans la représentation de la sexualité à l'écran. D'ailleurs le partenaire de Sybil qui est également celui de Virginie EFIRA à la ville, Niels SCHNEIDER est nettement plus jeune qu'elle et à cela également, on est pas habitué. Rien que pour cela et pour la mise en scène inspiré, cela vaut la peine de dépasser ses préjugés.
C'est à l'occasion d'une soirée-débat avec l'équipe du film au cinéma Chaplin Saint-Lambert que j'ai découvert "L'Homme debout" (2021) sorti le 17 mai 2023 mais peu médiatisé et mal distribué ce qui explique qu'il soit largement passé sous les radars.
"L'Homme debout" est le premier film de Florence VIGNON connue principalement pour ses collaborations avec Stéphane BRIZÉ en tant qu'actrice et surtout scénariste (notamment sur "Mademoiselle Chambon" (2009) et "Quelques heures de printemps") (2011). Et on reconnaît une sensibilité proche, tant sur la question de la deshumanisation du monde du travail que sur celle des sentiments, abordés de façon plutôt pudiques. Le sujet du film, adapté du roman de Thierry Beinstingel, "Ils désertent" m'a fait penser à la fois à "La Question humaine" (2007) et à l'affaire France Telecom relatée notamment dans le livre "Orange stressée" de Ivan Du Roy. Il est avant tout question d'une rencontre: celle de Clémence (Zita HANROT), nouvellement embauchée à l'essai comme RH dans une entreprise de papiers peints et de Henri (Jacques GAMBLIN), co-fondateur de la boîte qui refuse de prendre sa retraite alors que ses méthodes de vente sont jugées d'un autre âge par le nouveau directeur, lui-même sous pression de sa hiérarchie qui veut le voir faire du chiffre. Clémence est donc missionnée pour pousser Henri vers la sortie par tous les moyens avec chantage au CDI à la clé.
La progression dramatique est le gros point faible du film car Florence VIGNON a du mal à relier harmonieusement la critique du fonctionnement de l'entreprise et le parcours intime de ses personnages. La valse-hésitation de Clémence entre sa rage de s'en sortir en faisant ses preuves et la tâche indigne qu'on lui confie se suffisait à elle-même. Il n'y avait pas besoin d'y ajouter d'emblée une relation d'ordre filial avec Henri. Celui-ci aurait été un parfait salaud ou un parfait inconnu, le travail confié à la jeune femme serait resté méprisable par nature, l'avilissant en tant que personne. En revanche, même si c'est maladroitement amené, le fait qu'elle assimile cet homme lui-même désaffilié à son père défunt devient intéressant à partir du moment où l'on découvre que celui-ci était un indien Mapuche du Chili réfugié en France sous la dictature de Pinochet (soutenu par le capitalisme occidental). Comment sa fille pourrait-elle continuer à se regarder dans la glace en le trahissant de cette façon? (Ce que sa soeur Louisa, personnage marginal et dérangé essaye de lui dire). Arrive alors la plus belle partie du film, celle où Clémence se met à errer dans une ambiance nocturne à la Edward Hopper et "ramène à la vie" son père de substitution en lui faisant écouter de la musique chilienne, les écouteurs jouant le rôle de cordon ombilical. Père de substitution qui certes s'accroche à une identité par le travail qui l'a éloigné de sa famille mais qui donne à ce même travail de représentant de commerce qu'il pratique à l'ancienne, c'est à dire en prenant le temps de rencontrer les gens un visage humain. D'ailleurs lui aussi "ramène à la vie" Clémence dans un effet miroir en lui faisant goûter des vins, regarder et toucher des textures, écouter et lire de la poésie (celle de Rimbaud plus précisément qui donne son titre au film car Henri s'identifie à l'homme aux semelles de vent et ses deux vies, poète puis voyageur de commerce). L'approche sensorielle est en effet présentée comme une façon de se reconnecter à soi-même. Comme on le voit, le film offre une réflexion très riche sur le travail et l'identité en plus de ses qualités esthétiques et d'interprétation qui l'élève largement au-dessus du tout-venant en dépit de ses imperfections scénaristiques.
Jusqu'en 2018, les studios Pixar proposaient à chaque sortie de leur dernier long-métrage un court-métrage en première partie. Mais les années Covid et la politique du groupe Disney consistant à sortir les nouveautés Pixar directement sur leur plateforme de streaming à partir de 2020 semblait avoir tué cette tradition. La décision de revenir à la salle de cinéma avec "Buzz l'éclair" (2022) puis "Elementaire" (2023) a entraîné également un changement vis à vis des autres contenus produits par le studio à la lampe. Ainsi à l'origine, "Le rendez-vous galant de Carl" faisait partie d'une série dérivée de "Là-haut" (2008), "Bienvenue chez Doug" (2021) qu'il devait clôturer et devait sortir sur Disney + pour la Saint-Valentin ce qui explique son sujet.
Que dire de ce court-métrage présenté avant "Elementaire" (2023)? Qu'il suscite la sympathie, forcément puisqu'on y retrouve Carl et Doug qui l'aide à se préparer à un rendez-vous galant qu'il a pris sans s'en rendre compte. Le sujet de fond qui traverse toute l'oeuvre de Pixar et qui est le deuil est abordé mais pas creusé au profit du potentiel comique un peu facile généré par les conseils en drague "canine" de Doug et les efforts de Carl pour paraître plus jeune (parfum, teinture). Quant on sait ce que représente Ellie pour Carl dans "Là-haut" (2008), on a du mal à croire qu'il se décide sur un simple malentendu à tenter de tourner la page. On ne retrouve pas le caractère renfrogné du personnage d'origine. Et en plus le film qui se résume presque entièrement à un tête à tête dans une pièce s'arrête avant que l'on ne voit le résultat de ses efforts. Oubliable.
"Astéroid city", le dernier film de Wes ANDERSON comblera les afficionados du cinéaste. Ceux qui détestent son cinéma ne risquent pas de changer d'avis. Pour moi qui suis entre les deux, l'orientation prise depuis "The French Dispatch" (2018) me désole. Si son style, reconnaissable entre mille n'a quasiment pas évolué depuis ses débuts, ses premiers films assez inégaux comportaient cependant leurs moments réussis de fantaisie ou de poésie et une intrigue lisible. A partir de "A bord du Darjeeling Limited" (2007) et surtout de "Moonrise Kingdom" (2012), les mécaniques huilées de ses films déraillaient à un moment ou à un autre du récit pour laisser entrer l'imprévu que ce soit les débordements naturels ou ceux de l'émotion. Il parvenait même à partir de "The Grand Budapest Hotel" (2013) à donner une portée politique à ses films et offrait en prime un grand rôle à Ralph FIENNES qui comme Gene HACKMAN s'émancipait du cadre dans lequel il était construit. Mais depuis "The French Dispatch", non seulement on en revient aux belles mécaniques des débuts où rien ne dépasse mais en plus, Wes ANDERSON multiplie à l'intérieur de chacune d'elle les ramifications et imbrications scénaristiques qui les rendent illisibles en plus d'une inflation de stars de plus en plus indigeste. Ainsi "Astéroïd City" est construit sur une mise en abyme sans intérêt. La partie méta en noir et blanc qui dévoile les dessous de la pièce en train de se dérouler sous nos yeux est parfaitement inutile. Wes ANDERSON n'a pas inventé les relations entre théâtre et cinéma et cela a été fait tellement mieux ailleurs! Quant à la pièce elle-même, on ne sait pas très bien ce qu'elle veut nous dire tant elle est décousue. Plusieurs intrigues sont amorcées, aucune n'est véritablement explorée. Il y aurait eu en fait de quoi faire plusieurs films mais pour cela il aurait fallu choisir et c'est ce que semble ne pas avoir su ou voulu faire Wes ANDERSON. Le résultat est un défilement ininterrompu de personnages et de situations qui submerge le spectateur. Revenir à plus de simplicité et épurer le propos me semble être devenu une urgence sinon Wes Anderson va finir écrasé sous le poids non d'un astéroïde mais de ses propres films. Et perdre définitivement une partie de ses spectateurs, lassé de ces manifestations d'ego surdimensionné.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)