"Théorème", mon film préféré de Pier Paolo PASOLINI a gardé intact son pouvoir de fascination plus de cinquante ans après sa sortie. Son titre souligne sa rigueur mathématique implacable. Le film se compose de deux parties d'une durée équivalente. Dans la première partie, un jeune homme qui s'avère être l'incarnation divine vient "visiter" tour à tour les cinq membres d'une famille de la grande bourgeoisie milanaise. Puis il disparaît brusquement au milieu du film. La seconde partie explore le bouleversement que cette rencontre entraîne sur chaque membre de la famille. Elle fait exploser les faux-semblants et met chacun face à lui-même ou plutôt pour la plupart, face à un vide insupportable. C'est le père qui se dépouille de tous ses biens et part errer et crier dans le désert, c'est la mère qui d'étreinte en étreinte cherche en vain à retrouver le moment de plénitude qu'elle a vécu avec le visiteur, c'est la fille qui n'a plus goût à rien et sombre dans la catatonie et le fils qui tente d'exprimer ce qu'il a ressenti par la peinture sans y parvenir. Seule la bonne, retournée dans son village et réfugiée dans une pose méditative parvient à trouver Dieu en elle ce qui se manifeste par des interventions surnaturelles dans la plus pure tradition évangélique: elle opère des guérisons miraculeuses, elle lévite, elle fait jaillir une source de larmes.
Pier Paolo PASOLINI a réussi un film qui démontre que la vraie foi, la vraie spiritualité est incompatible avec les institutions, qu'il démolit méthodiquement. Logique pour quelqu'un qui se situait dans les marges du monde. De ces institutions (l'Eglise et ses dogmes castrateurs mais aussi le capitalisme et son culte de l'argent, la bourgeoisie et sa domination de classe), il en fait littéralement table rase, ne laissant plus à l'image que les étendues désertiques des pentes de l'Etna qui reflètent l'état réel de dénuement des membres de cette famille aisée (en plus de revenir aux sources du christianisme). Et il démontre de manière éloquente et provocante que l'acte sexuel lorsqu'il est don de soi ("ceci est mon sang [...] ceci est mon corps") est l'expérience mystique suprême là où l'Eglise catholique a décrété que la chair n'était que péché, divisant et coupant l'être de toute possibilité de transcendance. Voilà pourquoi un tel film put quasiment en même temps recevoir le grand prix de l'Office catholique et être condamné par le Vatican, faire scandale et porter encore aujourd'hui la mention (sur le DVD que j'ai emprunté à la médiathèque) "interdit aux moins de 18 ans"* alors que n'importe quelle grosse comédie familiale grand public bourrée d'obscénités passe crème.
* Au niveau des images, ce qu'on voit de plus scandaleux, ce sont des gros plans d'entrejambes d'hommes (vêtus) en posture "manspreading" servant à exprimer par l'image le désir sexuel que les membres de la famille ressentent pour le visiteur. Cette soudaine pudeur dans une société saturée de consommation sexuelle a quelque chose de pathétique, de risible. De plus, Pier Paolo PASOLINI alterne ces plans avec ceux des visages en gros plans, beaux comme des icônes. Que ce soit celui de Terence STAMP dans le rôle du messager de l'amour divin, de Silvana MANGANO dans le rôle de Lucia la mère, de Anne WIAZEMSKY dans celui de la fille Odetta ou encore de la sublime Laura BETTI dans celui d'Emilia la bonne, chacun s'est imprimé durablement sur ma rétine.
Superproduction commandée à Sergei M. EISENSTEIN pour le dixième anniversaire de la révolution bolchévique et film expérimental à l'impact visuel parfois ébouriffant, "Octobre" est un paradoxe vivant. En effet en tant que film de propagande, il manqua complètement son objectif. Il ne plut ni aux masses qui ne comprirent pas les métaphores visuelles du film, ni au régime qui était en train de tomber aux mains de Staline. Même si Sergei M. EISENSTEIN effaça la figure de Léon Trotsky dans un mouvement de falsification de l'histoire qui toucha tous les supports visuels prouvant son rôle dans la Révolution d'octobre, son film ne correspondait plus aux attentes d'un dictateur qui désirait édifier un culte à sa gloire et écraser toute création artistique personnelle (donc potentiellement dissidente). Au lieu de quoi, "Octobre", film puissamment lyrique et populiste célèbre "la puissance du peuple en marche" à l'aide de plans courts et rapprochés célébrant l'élan collectif ou de plans larges et éloignés permettant d'embrasser la multitude en mouvement. Son film célèbre également le pouvoir du cinéma comme source de métaphores visuelles pour traduire des idées abstraites. L'introduction avec le déboulonnage de la statue du Tsar est déjà puissamment évocatrice, jouant sur les échelles (au sens propre et figuré) avec la statue d'une taille démesurée semblant tenir le monde entre ses mains et les lilliputiens qui s'agitent sur elle mais qui finissent pourtant par l'abattre (le poids du nombre tant redouté par les classes dirigeantes). La menace de la réaction des russes blancs est traduite de façon tout aussi efficace par la reconstitution de cette même statue. Le cumul des pouvoirs par le chef du chef du gouvernement provisoire est symbolisé par le même homme qui gravit des escaliers sous des titres différents, son orgueil est traduit par une statue de paon qui fait la roue. La révolte des femmes est associée à une statue d'enfant en colère. Alors que la lutte des classes entre bourgeois et prolétaires est retranscrite dans une scène stupéfiante, celle de la levée des deux parties d'un pont lors de l'échec des soulèvements de juillet 1917 pour empêcher les ouvriers de rejoindre le centre-ville. On n'est pas près d'oublier le cadavre du cheval qui pendouille dans le vide ni celui d'une jeune femme aux longs cheveux que le pont ne semble jamais avoir fini d'engloutir.
De Julie BERTUCCELLI, je connaissais son documentaire "Dernières nouvelles du Cosmos" (2016) consacré à Hélène Nicolas dite "Babouillec", autiste sans paroles mais capable en alignant des lettres plastifiées non seulement de communiquer mais d'écrire des textes d'une beauté fulgurante. Deux ans auparavant, la réalisatrice avait planté sa caméra au sein d'une classe d'accueil pour élèves primo-arrivants allophones dans un collège du X° arrondissement de Paris. Une sorte de sas entre leur pays d'origine et l'intégration dans la scolarité classique, le temps pour eux de se mettre à niveau, de comprendre les règles de leur pays d'accueil et surtout, de maîtriser suffisamment la langue, point commun avec le documentaire consacré à Babouillec. On est frappé par la diversité des origines de ces élèves puisque pas moins de 22 nationalités différentes sont représentées dans une même classe. Une manière élégante de rappeler que la France est un vieux pays d'immigration ayant connu des vagues successives d'arrivants depuis deux siècles qui ont contribué à bâtir le pays. En dépit des restrictions posées à l'immigration depuis 1974, ceux-ci ont continué à venir soit comme demandeur d'asile (un jeune serbe raconte qu'il était persécuté à cause de ses origines juives) soit au travers du regroupement familial (pour fuir la guerre, la misère, les maltraitances, les traditions barbares telles que l'excision). Le temps d'une année, Julie BERTUCCELLI filme leurs progrès mais aussi leurs doutes et parfois leurs déceptions. La question de la maîtrise du langage n'est pas le seul aspect abordé. Se pose aussi bien sûr la question de la situation familiale qui est souvent marquée par la précarité (juridique, économique, sociale) ce qui perturbe la scolarité ainsi que les différences de culture notamment vis à vis de tout ce qui touche à la religion. La laïcité n'est qu'un rempart imparfait, on s'en compte face à la tentation du repli sur soi et la communauté. Mais c'est l'espoir qui l'emporte autour d'un projet commun et la plupart de ces jeunes frappent par leur courage et leur volonté de s'en sortir.
Néanmoins, le film manque de recul critique et je dirais même d'une véritable contextualisation politique. Car la cure austéritaire post-crise 2008 n'a pas épargné l'école et les choix gouvernementaux sont allés vers la réduction voire l'extinction de ces dispositifs jugés coûteux surtout pour un public considéré comme indésirable (et dont une partie n'a pas vocation à s'installer forcément durablement). Cet aspect là est totalement occulté ce qui biaise un peu le propos.
"Rocco et ses frères" est sorti la même année que "Plein soleil" (1960). Deux films très différents mais qui ont en commun leur fascination pour la gueule d'ange de Alain DELON avec un sous-texte homosexuel implicite mais plus qu'évident. Dans "Rocco et ses frères", tout est dit par le regard caméra qui s'attarde longuement sur le visage en gros plan de la star montante mais aussi sur son corps et ceux de ses frères, filmés nus d'ailleurs lors d'une scène de douche évocatrice. Et le rôle joué par Alain DELON dans le film a aussi quelque chose à voir avec les héros pasoliniens, beaux comme les dieux de l'Olympe, surtout quand ils sont voués au sacrifice.
"Rocco et ses frères" est un film puissant qui par moment prend aux tripes. Mêlant avec réussite néoréalisme italien d'après-guerre et tragédie opératique rejouant l'histoire de Abel et Caïn, il narre le parcours d'une famille du Mezzogiorno composée d'une matriarche et de ses cinq fils venus tenter leur chance à Milan. Luchino VISCONTI voulaient qu'ils soient cinq, unis comme les doigts de la main. Et pourtant, ce qu'il raconte, comme dans beaucoup de ses films, c'est une désagrégation familiale sous le poids des changements historiques. L'unité des Parondi ne survivra pas à l'épreuve de la ville. Ce sont les fractures qui la scindent en dépit des efforts de la mère pour maintenir l'entité familiale qu'observe Luchino VISCONTI. D'un côté il y a ceux qui s'intègrent. L'aîné, Vincenzo (Spiros FOCÁS) qui est déjà dans la place avant l'arrivée des autres, est fiancé à Ginetta (Claudia CARDINALE) et se forge un destin de petit-bourgeois. Ciro (Max CARTIER) trouve un travail d'ouvrier spécialisé dans une usine Alfa Romeo et se fiance également. Surtout, il est "le traître", celui qui refuse la loi archaïque du clan faite d'omerta et de sacrifice de soi en dénonçant la brebis galeuse, Simone (Renato SALVATORI). Son geste fait de lui un nouveau guide pour Luca, le plus jeune des frères (Rocco Vidolazzi). Simone est conçu comme le miroir inversé de Rocco (Alain DELON). Boxeur, comme lui. Instable, comme lui. Attiré par Nadia (Annie GIRARDOT), comme lui. Mais Simone est une brute épaisse gouverné par ses pires instincts ce qui le conduit à sa perte. A l'inverse, Rocco le "saint" est un modèle de masochisme qui accepte de se sacrifier pour tenter de sauver son frère, y compris quand celui-ci par jalousie lui inflige la pire des humiliations. Ces deux figures archétypales surgies du fond des temps n'ont aucune place dans la petite vie étriquée de l'Italie du nord industrielle et capitaliste. Elles doivent donc disparaître, ainsi que l'objet de leur folie, Nadia, fille perdue que leur fratricide condamne au même supplice que Rocco.
"Voyage à Yoshino" m'a fait penser à un remake de "La Forêt de Mogari" (2007) avec Juliette BINOCHE qui s'était alors embarquée dans un trip avec les cinéastes japonais du festival de Cannes (encore que "La Vérité" (2019) de Hirokazu KORE-EDA se déroule à Paris). Il m'a également fait penser par son ésotérisme à "Still the Water" (2014) l'un des précédents films de la cinéaste.
Bilan: Les images sont sublimes mais la narration est confuse. Quant à histoire de deuil et de renaissance par le ressourcement dans la nature, elle est bien mieux traitée dans "La Forêt de Mogari" (2007). Pourquoi? Parce qu'il en émanait une fraîcheur et une simplicité dont celui-ci est dépourvu à force de surcharger la barque spatio-temporelle. Il n'y avait pas non plus une célèbre actrice occidentale dans le film qui semble plaquée artificiellement sans parler du fait que la manière dont elle est introduite est d'une insigne maladresse. Elle est présentée comme une touriste alors qu'elle est censé avoir tout un passé douloureux dans cette forêt et posséder des connaissances shintoïstes pointues. De plus elle est accompagnée par Hana, une jeune guide japonaise qui disparaît brutalement du récit sans que cela n'entrave en rien la communication entre elle et son hôte -et bientôt amant- Tomo (Masatoshi NAGASE). Mais ce qui vaut pour Hana, vaut en fait pour tous les personnages du film. Flottants à l'extrême, ils apparaissent et disparaissent du champ pour philosopher, se mettre en situation de transe chamanique (ou amoureuse) ou bien chasser et tuer ou encore mourir et renaître (tout est toujours cyclique chez Naomi KAWASE). Tout cela donne une impression éthérée qui finit par contredire la sensualité véhiculée par les images tant les personnages et leurs relations sont opaques et le dispositif autour, fumeux. Et finalement la montagne accouche d'une souris car cet écran de fumée lorsqu'il se dissipe enfin révèle un dénouement d'une platitude totale.
J'ai tendance à fuir les films de Ken LOACH parce que je les trouve souvent pesants voire déprimants et pas toujours subtils à force de tout voir par le prisme binaire de la lutte des classes. Avec la "La part des anges", il change de registre sans renoncer à son identité de cinéaste. La comédie est en effet atypique dans sa filmographie mais elle n'en reste pas moins ancrée dans un lourd atavisme social. En témoigne l'ouverture avec ses jeunes délinquants aux gueules cassées qui défilent à la barre en comparution immédiate. Parmi eux, Robbie qui traîne de lourdes casseroles tant sur le plan de l'hérédité que sur celui de l'environnement sans parler de l'acte irréparable qu'il a commis et qui a brisé une vie innocente. L'horizon apparaît donc bouché de tous les côtés malgré la lueur d'espoir que lui donne sa compagne Léonie qui vient d'accoucher et qui lui vaut d'effectuer des TIG plutôt que de retourner en prison. Le fait est que Robbie est poursuivi par ses démons et son passé et que de quelque côté qu'il se tourne, il n'entrevoit pas d'issue. Jusqu'à ce qu'il fasse une bonne rencontre. Un petit coup de pouce du destin que certains trouvent invraisemblable mais on est au cinéma et pour une fois Ken LOACH assume la célèbre phrase de Alfred HITCHCOCK. A savoir qu'il s'agit de nous présenter non une tranche de vie mais une tranche de gâteau ou plutôt un bon verre de whisky millésimé plutôt que l'amère potion de la vie réelle. Certains trouvent que ça jure avec le réalisme social, moi pas, je trouve ça plutôt réjouissant et il vaut mieux pour une comédie. Alors voilà que Robbie et ses compagnons d'infortune, tous plus abrutis les uns que les autres (bon en fait il y en a un qui est plus abruti que les autres, c'est Albert dont la crétinerie nous vaut une scène d'introduction mémorable!) se retrouvent dans une distillerie de whisky puis dans une séance de dégustation et que Robbie se découvre (miraculeusement là aussi) un "nez" qui va le mener, lui et les autres, métamorphosés par le kilt au passage jusque dans les Highlands. Très belle idée d'avoir fait prendre l'air à ces jeunes et de les avoir transplantés dans les grands espaces à l'horizon ouvert. Là encore, le scénario offre des opportunités à Robbie pour transformer son larcin en success story avec l'idée sous-jacente qu'il vaut mieux que cela profite à des petits jeunes sans le sou qu'à de très gros bonnets-voyous à l'apparence respectable. Ca c'est le côté "Robin des bois" de Ken LOACH qui revient au galop sans trop de finesse mais qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse et de ce point de vue "La part des anges" est une comédie rondement menée, savoureusement dialoguée et très drôle par moments.
* Je connais d'ailleurs une association "Seuil" de réinsertion des jeunes délinquants qui fonctionne exactement sur ce principe. Les sortir de leur environnement habituel pour les faire marcher, seuls avec un accompagnateur dans les grands espaces afin de leur permettre de réfléchir à leur avenir.
Réalisé en 1973, "Le Chien mélomane", sorte de "Docteur Folamour" (1963) animé se situe dans la continuité du précédent court-métrage de Paul GRIMAULT, "Le Diamant" (1970). On retrouve dans cette nouvelle fable antimilitariste au dessin stylisé le personnage du professeur Savantas non plus cette fois en colonisateur mais en marchand d'armes. L'allusion à la guerre froide est transparente lorsqu'on le voit vendre le même instrument de destruction (qui ironiquement se trouve être un instrument à cordes) à deux pays ennemis jumeaux qui l'utilisent pour s'entretuer. Dans son immense usine de guerre prénommée "Pax" s'accumulent les ogives nucléaires du même nom (allusion sans doute à Orwell et aussi au fait que la dissuasion nucléaire était présentée comme le meilleur moyen de neutraliser le conflit en faisant courir des dangers insensés à la planète). De fait, comme dans le célèbre bijou d'humour noir de Stanley KUBRICK, la pacification aboutit à l'apocalypse nucléaire. Le présence de Jacques PRÉVERT au scénario se fait ressentir non par les dialogues (le film est muet, comme "Le Diamant") (1970) mais par le clin d'oeil à "Les Temps modernes" (1936) de Charles CHAPLIN. Non par le travail à la chaîne comme dans "Le Roi et l Oiseau" (1979) mais par une machine qui traduit le langage du chien en langage humain, seule source de parole du film. Chien qui par ailleurs fait dérailler la machine bien huilée jusqu'à l'irréparable.
"Le Diamant" et "Le Chien mélomane" sont des oeuvres tardives de Paul GRIMAULT car réalisées dans les années 70 alors que ses autres courts-métrages datent des années 40. Le changement de style n'en est que plus frappant. Alors que les films des années 40 évoquaient l'univers des contes, Walt DISNEY ou Tex AVERY, ceux des années 70, plus stylisés et évoluant dans un univers de science-fiction dystopique font penser à René LALOUX ou à Roland TOPOR. Sur le fond, les charges anti militaristes sont également plus frontales car au lieu d'être intemporelles elles font directement allusion à l'actualité de l'époque. "Le Diamant" par exemple était projeté en complément de "L'Aveu" (1970) de COSTA-GAVRAS. Il relie deux lieux opposés: une sorte de prison située d'après le costume des gardiens dans une dictature latino-américaine et une île coupée du monde jonchée de diamants dans laquelle vivent des autochtones qui ont choisi le plus gros pour orner leur totem. A l'aide d'un vaisseau qui semble carburer au sang des victimes de la prison (une métaphore limpide!), le professeur Savantas, sinistre personnage qui ressemble à un squelette (et que l'on retrouve dans "Le Chien mélomane", parfaitement complémentaire de "Le Diamant") s'en va voler la pierre en ne se privant pas de laisser derrière lui un champ de ruines causé par les rafales de sa mitraillette-parapluie. Mais le diamant étant trop lourd pour son vaisseau, il finit par tomber dans une immense étendue stérile. Paul GRIMAULT montre à travers ce film que les dernières oasis de liberté dans lesquelles l'homme vit en harmonie avec la nature dans un monde animiste sont détruites par la convoitise d'un capitalisme insatiable qui supporte des régimes de terreur et d'oppression et stérilise tout ce qu'il touche.
Il y a eu au début des années 2000 la mode des fictions biographiques sur des auteurs de grands classiques dont on savait peu de choses et qui ont été (platement) réinventés à l'aune de leurs oeuvres les plus populaires, ou du moins ce qu'en avait retenu le cinéma hollywoodien à savoir les plus grandes facilités. Puis est arrivé la mode des biopics, une autre forme de recyclage, beaucoup plus vaste car le catalogue des célébrités à traiter est sans fin. Comme pour les franchises ou les remakes de classiques, le biopic est une recette au succès prévisible sinon toujours assuré et à la recette sinon immuable, du moins assez standardisée. Celle de "Judy" ne déroge pas à la règle. On pouvait espérer un traitement plus fouillé et moins insipide concernant une "huge star maison" voire une réflexion du système sur les ambivalences monstrueuses qu'il a engendré. En se focalisant sur la dernière année de la vie de Judy Garland, morte prématurément usée à 47 ans on voit surtout les aspects les plus pénibles (et misérabilistes) de sa vie, la déchéance, l'instabilité, les addictions multiples, les dérèglements de l'alimentation et du sommeil, la souffrance, le tout expliqué à l'aide de petits flashbacks par le dressage subi à la MGM dans son adolescence. Cette image de Garland-victime est au-delà de la simplification. Elle ne s'accorde ni avec la star de cinéma ni avec la bête de scène qu'elle a été. Si le rapport de Garland avec l'oralité avait été creusé davantage, on aurait vu qu'elle était tout autant vampire que vampirisée. Il faut dire que Renée ZELLWEGER en dépit de sa bouche rougie pour l'occasion n'a pas un charisme suffisant pour porter l'aura écrasante d'une telle star et que tout ce qui l'entoure est survolé voire parfois biaisé comme souvent dans les biopics.
"Radioactive" n'est pas le premier film consacré à Marie Curie, il y avait déjà eu "Les Palmes de M. Schutz" (1996), adaptation d'une pièce de théâtre par Claude PINOTEAU avec un beau casting (Isabelle HUPPERT, Charles BERLING et Philippe NOIRET). Le film était modeste mais m'avait paru vivant, joyeux, sympathique. La version de Marjane SATRAPI est évidemment beaucoup plus ambitieuse car elle ne joue pas dans la même catégorie que le réalisateur de "La Boum" (1980) mais paradoxalement elle se plante en beauté. Comme quoi la modestie voire la légèreté a du bon quand on veut narrer la vie et l'oeuvre de figures aussi écrasantes que celles des époux Curie. Parce que "Radioactive" allie lourdeur, prétention et inconsistance. Le scénario est aussi scolaire que celui de n'importe quel biopic lambda avec tous les passages obligés racontés dans l'ordre. L'écriture des personnages ne brille pas non plus par sa finesse. Par exemple Marie Curie est présentée sous un angle antipathique de femme arrogante et égocentrique ce qui fait déjà cliché (faut-il être une virago pour réussir dans un monde patriarcal?) mais ce n'est même pas cohérent avec ce qu'elle devient ensuite, une sorte de martyre de la cause scientifique (elle devient une veuve éplorée qui crache du sang) et féministe (elle subit l'opprobre pour avoir eu une liaison et avoir parlé publiquement de plaisir féminin). Mais ce qui m'a le plus consterné, c'est la juxtaposition de l'histoire d'une femme d'exception racontée sous un angle voyeuriste extrêmement irrespectueux (pour ne pas dire putassier) et de flashs grandiloquents sur la postérité apocalyptique de ses découvertes. Comme si Marie Curie était responsable d'Hiroshima et de Tchernobyl! Alors pour tenter de rattraper le coup, on glisse un élément positif sur le traitement du cancer (avec un enfant dans le rôle du cancéreux of course), c'est dire à quel point tout cela est grotesque. Je préfère définitivement le "petit" film de Claude PINOTEAU à ce gros barnum parfaitement obscène.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)