OK, Will n'est pas Gerry. Si Will avait été Gerry, il n'aurait pas rencontré le même succès. Pourtant, sous sa facture très classique, Gus Van Sant a réussi à injecter l'esprit de son futur formidable et expérimental "Gerry" dans "Will Hunting". Déjà il y a comme des similitudes dans scénario et le casting. "Gerry" a été co-écrit par Matt Damon et Casey Affleck qui jouent tous deux les seuls rôles du film, Gerry 1 et Gerry 2. "Will Hunting" a été scénarisé par Matt Damond et Ben Affleck, frère de Casey qui jouent tous deux dans le film, le premier dans le rôle principal et le second dans un rôle secondaire, celui du frère d'élection qui pousse le premier à transcender ses peurs et à prendre le large. Casey est présent aussi dans un plus petit rôle à leurs côtés. Mais la principale similitude que je vois dans les deux films, c'est qu'ils mettent au centre une relation-miroir. Les deux Gerry sont deux âmes errantes qui ne font plus qu'une à la fin de leur périple dans le désert. Will et son psy-mentor, Sean (Robin Williams dont la sensibilité à fleur de peau fait encore mouche) sont également deux âmes errantes, deux âmes en souffrance vivant dans les marges du monde. Deux âmes fulgurantes aussi. Le premier est un surdoué inadapté faisant le ménage au M.I.T alors qu'il sait résoudre de complexes problèmes mathématiques qui passent au-dessus de la tête des étudiants les mieux intégrés. Le second est la némésis du professeur de mathématiques Gérald Lambeau (Stellan Skarsgård), celui qui préfère s'intéresser à l'humain plutôt qu'à la course au prestige et aux médailles mais qui ne parvient plus à avancer depuis la mort de sa femme. La rencontre entre Will et Sean fait des étincelles. Et lors de la scène d'explosion cathartique, quand Sean martèle "ce n'est pas de ta faute", on peut penser qu'il se le dit autant qu'il le dit à Will. Les deux hommes ne forment alors plus qu'une seule entité, une seule âme et un seul corps. Ils savent qu'ils ne sont plus seuls ("il a volé ma réplique" en guise de formidable conclusion pour quelqu'un qui prend enfin le taureau par les cornes). Ils vont pouvoir enfin sortir de leurs déserts respectifs. La pauvreté, la délinquance, la peur de l'engagement (nourrie des souffrances de l'enfant abandonné et maltraité) pour le premier. Le naufrage solitaire dans la tempête façon "All is lost" pour le second (allusion au tableau qui le représente dans la pièce où Will consulte, peint par Gus Van Sant). Sauf que tout n'est pas perdu, quel que soit son âge et quelle que soit l'étendue de ses pertes.
"La Famille Tenenbaum" est le troisième film de Wes ANDERSON et c'est celui qui lui a permis d'accéder à une reconnaissance internationale il y a tout juste vingt ans. Il est caractéristique du style de ce cinéaste singulier qui aime filmer comme on si l'on regardait un album d'images. Découpé en huit chapitres, le film s'attache à l'un des thèmes favoris du cinéaste, la famille dysfonctionnelle avec ses trois enfants dépressifs et névrosés, ex-génies englués dans un marasme tel qu'ils retournent se réfugier dans la maison de leur enfance. Leur apparence figée dans une panoplie infantile souligne leur incapacité à évoluer. Chas l'aîné (Ben STILLER dans un rôle décalé par rapport à son emploi habituel), ancien as de la finance traumatisé par un accident d'avion qui a coûté la vie à sa femme vit dans un état d'alerte permanent qui le rend complètement paranoïaque et qu'il répercute sur ses fils, semblables à lui en tous points et sommés d'agir comme si leur vie était en jeu à chaque instant. Ironiquement c'est lorsqu'il baisse sa garde que ceux-ci vont échapper à la mort grâce à l'intervention du père, Royal (Gene HACKMAN) qui tente de racheter des années et des années d'abandon du foyer conjugal et familial en transmettant un peu de légèreté et de folie à ses petits-fils. Margot (Gwyneth PALTROW) la fille adoptive douée pour écrire des pièces de théâtre s'est enfermée dans un culte du secret qu'elle cultive si bien que personne dans son entourage ne connaît son épais dossier, à commencer par son vieux mari, Raleigh (Bill MURRAY). Enfin Richie (Luke WILSON) est un ex-champion de tennis qui a complètement craqué le jour où il a découvert que sa soeur dont il est secrètement et obsessionnellement amoureux s'est mariée. Son régression est telle qu'il va aller jusqu'à offrir sa chambre à son père pour aller se replier sous une tente dans le salon.
Tout le talent du cinéaste est de nous présenter cette histoire comme un conte de fée désenchanté teinté d'ironie. Avec son esthétique de maison de poupée, son fétichisme du vêtement et de l'accessoire vus comme des déguisements (le tennisman, le cow-boy etc.), son style-vignettes, tout renvoie au monde de l'enfance mais ce sont bien des adultes en souffrance qui sont dépeints. L'élégance visuelle et sonore (la BO est fantastique et choisie avec autant de méticulosité que le reste), les traits d'humour pince-sans-rire et les quelques moments de bonheur servent à camoufler le fait que les personnages sont profondément seuls. Seuls dans le cadre comme dans la vie, le manque de communication étant le dénominateur commun de tous les membres de la famille. Les remords tardifs du père qui permet enfin à sa femme (Anjelica HUSTON) de refaire sa vie peuvent peut-être amorcer un espoir de changement. On peut cependant reprocher à ce film son excès de retenue qui le rend un peu trop froid et distancié par moments, défaut corrigé dans les films ultérieurs.
J'avais envie depuis très longtemps de voir "Boule de feu" réalisé par Howard Hawks avec Billy Wilder au scénario, celui-ci n'ayant alors pas encore commencé sa propre carrière de réalisateur à Hollywood. Hélas le film est difficilement visible car non édité en DVD zone 2. Cela fait partie de ces aberrations d'édition des films de grands réalisateurs hollywoodiens en France, comme pour "Le gouffre aux chimères"... de Billy Wilder.
Avec "Boule de feu" on a donc deux cinéastes pour le prix d'un (même si le second n'avait alors réalisé qu'un seul film, en France ). On y reconnaît le genre de prédilection de Howard Hawks, la screwball comédie entre un professeur linguiste coincé genre grand dadais naïf, type de personnage dans lequel Gary Cooper excelle (il prolonge ses rôles chez Capra, en particulier Longfellow Deeds) et la gouailleuse et sexy Barbara Stanwyck en danseuse de cabaret gravitant dans l'orbite d'un groupe de gangsters et maniant l'argot avec beaucoup de pétulance. Deux mondes aussi opposés que possible qui n'auraient jamais dû se rencontrer. Mais au cinéma tout est possible et c'est bien la magie de cette rencontre qui en fait tout le sel avec pour anges gardiens les sept autres professeurs assimilés aux sept nains du conte des frères Grimm. Sugarpuss (surnom évocateur et qui fait penser à la future Sugar de "Certains l'aiment chaud") est cette boule de feu projetée dans la tour d'ivoire poussiéreuse des huit têtes pensantes pour le transformer en "dancefloor" et titiller les hormones du plus jeune, le professeur Potts qui sonne comme "empoté". Il faut dire qu'il était temps qu'elle arrive pour éclairer leur lanterne puisque dans leur travail de rédaction encyclopédique, ils bloquaient à la lettre S comme Slang (argot) mais aussi comme Sex. La découverte de l'amour par ces deux-là a quelque chose de magique et on est pas près d'oublier cette scène nocturne dans lequel Bertram se trompe de chambre et parle sans le savoir à une Sugarpuss plongée dans la pénombre dont on ne voit que le regard embué avant que cela ne se termine dans une étreinte passionnée en ombre chinoise. Délicieux, tendre, rythmé, remarquablement dialogué et interprété, ce film est un régal de tous les instants.
"Lucky Strike" est un film puzzle découpé en chapitres dans lesquels des personnages qui a priori n'ont rien à voir les uns avec les autres se croisent autour d'un sac Vuitton rempli de billets qui passe de mains en mains: un douanier et son pote, une hôtesse victime de violences conjugales, l'employé d'un sauna, un usurier mafieux et son homme de main, un flic et une une tenancière de bar. Tous ou presque ont des problèmes d'argent qu'ils espèrent résoudre grâce au contenu du sac. Mais il n'y en a qu'un et les candidats au gros lot sont nombreux. On devine assez rapidement qu'on est tombé dans un panier de crabes qui vont se manger le nez (au sens propre) pour empocher le magot même si certains sont plus cruels que d'autres. Yeon-Hee la tenancière surendettée décroche sans conteste la palme du gore grâce à son requin tatoué sur la cuisse. C'est par ailleurs un personnage très habilement amené dans la narration puisqu'on en entend parler bien avant qu'elle ne se matérialise et lorsqu'elle le fait, on ne se rend pas tout de suite compte de son identité ce qui créé un effet de surprise bienvenu car elle fait le lien entre plusieurs personnages et permet ainsi au spectateur de rassembler les pièces du puzzle. Grâce à cette narration astucieuse, une ambiance visuelle nocturne assez hypnotique, une bonne dose d'humour noir et quelques passages hémoglobinés juste comme il faut (ça reste tout à fait supportable) "Lucky Strike" s'impose comme un thriller assez jouissif et bien ficelé. Néanmoins il ne transcende pas son genre comme le font les plus grands films de Quentin Tarantino auquel on l'a comparé. C'est un divertissement de qualité mais sans réelle profondeur.
Avant de voir La Vie privée de Sherlock Holmes" (1970) de Billy WILDER, je ne m'intéressais pas au célèbre détective du 221b Baker Street et à toute la mythologie qu'il traînait avec lui. Voir quelqu'un résoudre des enquêtes grâce à des pouvoirs cérébraux supérieurs à la moyenne, ça ne me fascinait pas du tout. En revanche enquêter sur l'homme, ça me passionne et c'est exactement ce qu'a fait Billy WILDER et son complice scénariste I.A.L. DIAMOND en humanisant le personnage créé par Arthur Conan Doyle en 1887. Le film de Billy Wilder est à la fois un hommage à l'auteur et au héros qui a bercé sa jeunesse et une transgression pleine d'irrévérence.
Or "La Vie privée de Sherlock Holmes" (1970) est le film préféré de Mark GATISS, co-créateur de la série "Sherlock" avec Steven MOFFAT. Tous deux ont donc conservé l'état d'esprit de la Wilder/Diamond's touch (tant sur le plan de l'hommage à Doyle, de l'iconoclasme que dans celui de l'art de la suggestion plutôt que de la démonstration) tout en modernisant le style (quitte à être dans la surcharge dans le rythme et les informations qui s'affichent à l'écran mais cela va avec l'état d'esprit du héros) et surtout en transposant personnages et intrigue de nos jours. L'état d'esprit, c'est donc de faire passer les enjeux humains avant les enquêtes pour raconter sur quatre saisons de trois épisodes d'une heure trente chacun (si on ajoute l'épisode spécial cela représente l'équivalent de treize films!) la métamorphose d'une machine à penser en être humain revenu des Enfers grâce une chaîne d'amour et de solidarité qui s'établit autour de lui et dont la pièce maîtresse est son colocataire, ami et frère de substitution John Watson (Martin FREEMAN) qui prend la place de son frère biologique étouffant, Mycroft (joué par Mark GATISS lui-même qui lui donne une ampleur remarquable). La complexité des personnages dont aucun n'est négligé, qu'ils soient hommes ou femmes donne beaucoup de profondeur à cette série redoutablement intelligente dans son caractère méta. C'est à dire qu'elle introduit une bonne dose de réflexivité qui oblige le spectateur à être actif en permanence pour déchiffrer des images-métaphores souvent énigmatiques, établir des liens entre elles et l'obliger à l'image du héros à en tirer des déductions (y compris sur sa position de spectateur ou de fan qui se projette, qui écrit ses propres scénarios). Le casting de haut vol rehausse encore le niveau avec des prestations remarquables, notamment de Benedict CUMBERBATCH (Sherlock) et Andrew SCOTT qui joue sa némésis, Moriarty.
Cela faisait des lustres que je n'avais pas vu un film de Spike LEE. En effet il était très actif lors de ma première grande période cinéphilique au début des années 90 car il rencontrait alors beaucoup de succès. Puis il a disparu des radars avec des films plus confidentiels ou qui ont été des flops commerciaux avant de faire un fracassant comeback avec son réjouissant pamphlet contre le poison du suprémacisme blanc qui hier comme aujourd'hui gangrène les USA. C'est avec beaucoup d'intelligence que Spike LEE relie le passé à travers une histoire vraie située dans les années 70 militantes impeccablement reconstituées et un présent encore gangrené par la haine raciale ravivée lors du mandat de Donald Trump. En effet le sujet étant assez lourd comme ça, il choisit une voie carrément jubilatoire, celle d'une comédie policière fondée sur des faits réels dans laquelle Ron Stallworth un policier noir (John David WASHINGTON, fils de Denzel WASHINGTON qui s'avère excellent) va infiltrer par téléphone interposé le Ku Klux Klan autant pour se payer leurs têtes encagoulés de crétins décérébrés que pour neutraliser le danger qu'ils représentent. Pour mener à bien sa mission, il se trouve une doublure en la personne d'un collègue, Flip Zimmerman (Adam DRIVER) qui endosse son identité quand il doit les rencontrer en présentiel (comme on dirait aujourd'hui) tout en cachant ses origines juives, sujettes à une haine presque aussi viscérale que celle qui touche les afro-américains. Le duo fonctionne à merveille et à travers lui, c'est Spike LEE qui infiltre l'histoire américaine dans ce qu'elle a de plus nauséabond ainsi que les représentations des noirs dans le cinéma US avec notamment un grand morceau de bravoure: la réappropriation de "Naissance d'une Nation" (1915) de D.W. GRIFFITH dont il reprend les techniques pour souligner qu'il s'agit non du film fondateur de la nation américaine qu'il prétend être (sans parler de son encombrant statut de film matriciel de la grammaire cinématographique) mais bien d'un appel à la guerre civile, celle qui sous Donald Trump a couvé lors des émeutes de Charlottesville et des mouvements "Black Lives Matter".
Oeuvre de commande et de propagande destinée à fêter les vingt ans de la révolution russe de 1905 qui préfigura celle de 1917, il y a belle lurette que "Le Cuirassé Potemkine", second film de Sergei M. EISENSTEIN s'est extrait du contexte historique et idéologique qui lui donna naissance pour devenir l'un des trésors du cinéma mondial. Bien que le film (très court au demeurant, 1h et 11 minutes) soit intéressant de bout en bout, c'est la stupéfiante séquence de six minutes consacrée au massacre des civils dans les escaliers d'Odessa qui en a fait un film matriciel. Véritable machine de guerre cinématographique à l'impact visuel foudroyant, cette séquence qui alterne avec un rythme frénétique (pour l'époque) les gros plans sur les visages martyrisés et les plans larges sur les escaliers que semble dévaler sans fin une foule prise en étau entre une armée qui avance mécaniquement comme une machine à broyer et les cosaques qui les attendent en bas pour les écraser comme des punaises ne se réduit pas seulement aux images devenues iconiques d'un landau qui a continué de dévaler les marches bien après le film, jusqu'à "Brazil" (1985) et à "Les Incorruptibles" (1987). Il montre s'il en était encore besoin la puissance d'un art cinématographique épique qui humanise de façon inoubliable un mouvement révolutionnaire réprimé dans le sang. Car les marins du Cuirassé ont beau venger les martyrs d'Odessa en détruisant les symboles du tsarisme au canon, il n'en reste pas moins qu'il s'agit d'un monde d'hommes surarmés alors que les civils sans défense qui ont payé de leur vie le fait de les avoir soutenus en leur donnant des victuailles étaient des femmes, des enfants et des vieillards. En cela, le film d'Sergei M. EISENSTEIN s'avère prophétique sur la nature des conflits qui jalonneront le XX° siècle.
J'aime décidément beaucoup Sébastien LIFSHITZ, la pertinence de ses questionnements, sa finesse et sa délicatesse d'approche de l'humain, son absence de jugement. Il est sans doute l'un des portraitistes les plus doués de sa génération. "Adolescentes" est au documentaire ce que "Boyhood" (2014) est à la fiction. L'accompagnement sur le temps long d'êtres en devenir avec en arrière-plan, un environnement qui s'obscurcit de plus en plus.
Les deux jeunes filles que filme Sébastien LIFSHITZ de la fin du collège jusqu'au bac sont deux amies d'enfance qui en réalité n'ont pas grand-chose en commun. Dès les premières séquences, on saisit à la faveur du montage tout ce qui les sépare et tout ce qui rend leur divergence d'orientation inéluctable. Emma, belle jeune fille brune filiforme suit des cours au conservatoire, est coaché par sa mère pour tout ce qui touche à ses études, a droit à des soins dentaires, part en vacances bref, tout en elle dénote le milieu aisé. Alors qu'Anaïs, beaucoup plus rondelette est issue d'un milieu défavorisé avec une famille qui cumule les handicaps sociaux, physiques et mentaux. Une famille de "sans dents", de "derniers de cordées" qui aurait été regardée avec mépris par un cinéaste moins sensible à la différence. Mais la finesse du regard de Sébastien LIFSHITZ fait que le portrait de ces jeunes filles dépasse leur caractérisation sociale. Anaïs est une battante et une grande gueule qui prend très tôt son destin en main au point que c'est sa mère qui apparaît la plus dépendante des deux. De plus, elle a une conscience politique qui lui fait très tôt percevoir les dangers de la radicalisation (d'extrême-droite) de son milieu qui nourrit en réaction l'élection de Macron dont elle perçoit qu'il est l'ennemi des classes populaires. Alors que Emma subit l'enfer d'un foyer dysfonctionnel avec un père toujours absent et une mère étouffante, exigeante, toujours insatisfaite et dépréciative. Une mère-coach typique des milieux sociaux aisés obsédés par la stratégie de réussite sociale de leurs enfants. Parce que Emma a une forte personnalité, elle résiste aux injonctions de sa mère mais au prix d'une épuisante tension nerveuse à force d'être toujours en conflit avec elle.
Bien entendu, le film ne se contente pas d'explorer la relation de ces deux jeunes femmes en construction avec leur famille et leur milieu social ainsi que leur parcours scolaire, il évoque aussi leur découverte de l'amour et de la sexualité mais de façon très pudique. Surtout, il filme une expérience universelle: comment une amitié née sur les bancs d'une école symbolisant l'égalitarisme républicain est appelée à se déliter lorsque les déterminismes sociaux reprennent le dessus. Il est assez clair que sans le réalisateur, les deux jeunes filles qui ne fréquentent pas le même lycée se seraient perdues de vue bien avant leurs 18 ans. Le tournage du film ne fait que retarder l'inéluctable.
Tchoupi Choum, voilà un film d'animation absolument adorable qui raconte l'histoire d'un bébé chouette tombé du nid dans le bayou à la suite d'une tempête et qui se retrouve plongé au coeur d'un vaste monde inconnu plein de surprises mais aussi de dangers. Pour corser le tout, il égare son petit frère tombé avec lui et qui n'est pas encore sorti de sa coquille. Les deux orphelins doivent se retrouver mais aussi partir en quête d'une maman d'adoption.
Rythmé par des rebondissements permanents, le film qui a obtenu de nombreux prix se met à la hauteur des petits volatiles pour explorer le monde à leur échelle, que ce soit l'environnement naturel du bayou dans lequel ils sont nés ou la station balnéaire toute proche qui suite à la tempête leur envoie ses "spores" les plus inattendus dont une grande roue détachée de son socle qui n'est pas sans rappeler celle du déjanté "1941" (1979) de Steven SPIELBERG. Mais les messages portés par le film sont à la fois écologiques et humanistes. Non seulement les hommes n'ont pas à s'approprier les animaux mais ceux-ci n'ont pas besoin d'eux pour retrouver leur chemin. Et face à l'adversité ils peuvent former tout naturellement des familles recomposées d'espèces différentes alors que le pays dans lequel ils vivent -particulièrement le vieux sud- est marqué par une idéologie raciste phobique du métissage (même si on remarque que leur famille d'accueil humaine est métissée). Quant à son style graphique duveteux et pastel il est enchanteur.
"Théorème", mon film préféré de Pier Paolo PASOLINI a gardé intact son pouvoir de fascination plus de cinquante ans après sa sortie. Son titre souligne sa rigueur mathématique implacable. Le film se compose de deux parties d'une durée équivalente. Dans la première partie, un jeune homme qui s'avère être l'incarnation divine vient "visiter" tour à tour les cinq membres d'une famille de la grande bourgeoisie milanaise. Puis il disparaît brusquement au milieu du film. La seconde partie explore le bouleversement que cette rencontre entraîne sur chaque membre de la famille. Elle fait exploser les faux-semblants et met chacun face à lui-même ou plutôt pour la plupart, face à un vide insupportable. C'est le père qui se dépouille de tous ses biens et part errer et crier dans le désert, c'est la mère qui d'étreinte en étreinte cherche en vain à retrouver le moment de plénitude qu'elle a vécu avec le visiteur, c'est la fille qui n'a plus goût à rien et sombre dans la catatonie et le fils qui tente d'exprimer ce qu'il a ressenti par la peinture sans y parvenir. Seule la bonne, retournée dans son village et réfugiée dans une pose méditative parvient à trouver Dieu en elle ce qui se manifeste par des interventions surnaturelles dans la plus pure tradition évangélique: elle opère des guérisons miraculeuses, elle lévite, elle fait jaillir une source de larmes.
Pier Paolo PASOLINI a réussi un film qui démontre que la vraie foi, la vraie spiritualité est incompatible avec les institutions, qu'il démolit méthodiquement. Logique pour quelqu'un qui se situait dans les marges du monde. De ces institutions (l'Eglise et ses dogmes castrateurs mais aussi le capitalisme et son culte de l'argent, la bourgeoisie et sa domination de classe), il en fait littéralement table rase, ne laissant plus à l'image que les étendues désertiques des pentes de l'Etna qui reflètent l'état réel de dénuement des membres de cette famille aisée (en plus de revenir aux sources du christianisme). Et il démontre de manière éloquente et provocante que l'acte sexuel lorsqu'il est don de soi ("ceci est mon sang [...] ceci est mon corps") est l'expérience mystique suprême là où l'Eglise catholique a décrété que la chair n'était que péché, divisant et coupant l'être de toute possibilité de transcendance. Voilà pourquoi un tel film put quasiment en même temps recevoir le grand prix de l'Office catholique et être condamné par le Vatican, faire scandale et porter encore aujourd'hui la mention (sur le DVD que j'ai emprunté à la médiathèque) "interdit aux moins de 18 ans"* alors que n'importe quelle grosse comédie familiale grand public bourrée d'obscénités passe crème.
* Au niveau des images, ce qu'on voit de plus scandaleux, ce sont des gros plans d'entrejambes d'hommes (vêtus) en posture "manspreading" servant à exprimer par l'image le désir sexuel que les membres de la famille ressentent pour le visiteur. Cette soudaine pudeur dans une société saturée de consommation sexuelle a quelque chose de pathétique, de risible. De plus, Pier Paolo PASOLINI alterne ces plans avec ceux des visages en gros plans, beaux comme des icônes. Que ce soit celui de Terence STAMP dans le rôle du messager de l'amour divin, de Silvana MANGANO dans le rôle de Lucia la mère, de Anne WIAZEMSKY dans celui de la fille Odetta ou encore de la sublime Laura BETTI dans celui d'Emilia la bonne, chacun s'est imprimé durablement sur ma rétine.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)