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Le Grand Alibi (Stage Fright)

Publié le par Rosalie210

Alfred Hitchcock (1950)

Le Grand Alibi (Stage Fright)

Film méconnu, à tort, (comme la majorité de sa filmographie) de Alfred Hitchcock, "Le Grand Alibi" appartient avec "Les Amants du Capricorne" à sa parenthèse britannique avant qu'il ne retourne filmer pour Hollywood avec le succès que l'on sait. Ce retour aux sources lui permet de renouer avec la comédie policière et l'humour anglais de ses débuts tout en creusant des thèmes sous-jacents au reste de son oeuvre. C'est ainsi que "Le Grand Alibi" fait immédiatement penser (en mode plus léger) à "L'Ombre d'un doute": Eve (Jane Wyman) une jeune oie blanche attirée par un mal(e) aux atours séduisants dont elle ne soupçonne évidemment pas la vraie nature mène une (en)quête initiatique en eaux troubles qui l'amène tout droit dans le ventre du loup dont elle sort transformée ainsi que l'objet de son désir (qui s'est entretemps déplacé du criminel au justicier, le détective Smith, joué par Michael Wilding déjà présent sur "Les Amant du Capricorne"). A cette intrigue, se superpose une réflexion, récurrente chez Hitchcock sur les liens entre réalité et artifice. Le monde du théâtre auquel appartient Eve (on pense aussi au film au titre éponyme de Mankiewicz, forcément) l'amène à jouer un rôle d'habilleuse pour s'infiltrer dans l'intimité de Charlotte (Marlène Dietrich) alors que son amant, Jonathan (Richard Todd), le présumé meurtrier lui raconte sa version des faits à l'aide d'un faux flashback qui oblige le spectateur à s'interroger sur son rapport aux images. C'est d'ailleurs avec ce film que l'influence de Alfred Hitchcock dans les films de David Lynch m'est apparue la plus évidente. Que ce soit l'interpénétration de deux univers a priori étanches, l'un fait de lumière et l'autre d'ombre ("Blue Velvet") ou la réflexion méta sur fond d'images sujettes à caution ("Mulholland Drive").

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Molière ou la vie d'un honnête homme

Publié le par Rosalie210

Ariane Mnouchkine (1978)

Molière ou la vie d'un honnête homme

"Molière ou la vie d'un honnête homme" qui totalise quatre heures (en version cinéma avec deux époques de deux heures, il existe aussi une version en épisodes télévisés de cinq fois une heure) est l'équivalent cinématographique du haut-relief de l'Arc de Triomphe "La Marseillaise" de François Rude: ces deux monuments historiques avec leurs visages si expressifs saisis dans la pierre/le nitrate d'argent sont traversées par un souffle épique saisissant et intense sur lesquels le temps n'a pas de prise. D'ailleurs s'il y a une chose qui définit la fresque monumentale que Ariane Mnouchkine a consacrée au prince de la comédie à la fin des années 70 c'est paradoxalement sa légèreté et son dynamisme. Ce "Molière" est une ode au mouvement avec de nombreuses scènes d'itinérance utilisant une diagonale qui accentue la profondeur de champ dans des paysages superbes. Dans ces scènes en particulier, le vent joue un rôle essentiel. D'ailleurs, l'une de celles qui m'était le mieux resté en mémoire montre le théâtre de la troupe Dufresne jouant en plein air emporté par le vent, poursuivi par la troupe de Molière jusqu'au bord d'un précipice. Ce n'est pas non plus un hasard si le crasseux et obscurantiste maître d'école rejette les grands principes de la circulation qui venaient alors d'être découvert par Harvey à l'échelle de l'homme (la circulation sanguine) et par Galilée à l'échelle de l'univers (la rotation des planètes autour du soleil).

Mais ce qui frappe l'esprit lorsqu'on regarde "Molière", c'est également l'importance de la terre (ou plus précisément de la boue) qui elle aussi est du voyage. En dépit de l'indéniable parfum de liberté et d'aventure picaresque qui accompagne la troupe mue également par une circulation du désir sur lesquels les dévots jettent l'opprobre faute de pouvoir le contrôler, la pénibilité, la dureté de cette époque ne nous est pas cachée. En parcourant les campagnes de France, les acteurs croisent des vagabonds mais aussi des paysans affamés qui mangent la viande crue de leurs chevaux. L'ombre de la grande faucheuse n'est jamais très loin, que ce soit au travers de la répression (morale et politique) d'un carnaval transformé en rébellion contre la religion et la pression fiscale (superbe morceau de bravoure là aussi) ou bien des maladies qui s'acharnent particulièrement sur les femmes et les enfants. Lorsque la troupe de Molière s'installe à Versailles et devient dépendante du roi, la sédentarisation s'accompagne elle aussi d'un paradoxe: c'est à la fois le temps de la gloire (les succès qui s'enchaînent) et le début de la fin avec la description de la mort au travail sur le corps de Molière qui se consume sous les différentes pressions dont il fait l'objet (haine des courtisans dont il raille les travers mais surtout des dévots redoutablement influents). Tout est prêt pour l'ultime scène-choc, celle de l'agonie de Molière après la quatrième représentation du "Malade imaginaire" sous l'égide du "King Arthur" de Purcell dans laquelle la troupe court encore mais n'avance plus: elle fait du sur-place, elle s'enlise alors que le maquillage de Molière se défait, non cette fois sous le poids de l'échec lorsqu'il essayait de se couler dans des habits qui n'étaient pas faits pour lui mais sous celui des fluides qui s'échappent de son corps et de sa mémoire qui rembobine les images marquantes de sa vie. Cette façon de travailler la matière organique comme de faire cohabiter harmonieusement les contraires d'une époque aussi glorieuse que miséreuse, aussi obscurantiste qu'éclairée est la marque des grands.

En effet "Molière", porté par la prestation très puissante de Philippe Caubère (qui ne s'est jamais tout à fait remis de son expérience avec Ariane Mnouchkine) est aussi un témoignage du génie de cette metteuse en scène et de son théâtre du Soleil dont les deux représentations que j'ai pu voir dans les années 90 (l'une d'Iphigénie d'Euripide dans un théâtre à l'antique construit en plein air au bord de la Garonne et l'autre du Tartuffe à la Cartoucherie transposé dans un pays oriental qui faisait alors référence à la guerre civile en Algérie et annonçait l'obscurantisme des islamistes radicaux) ont laissé en moi une empreinte ineffaçable.

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L'Etau (Topaz)

Publié le par Rosalie210

Alfred Hitchcock (1969)

L'Etau (Topaz)

Lève-toi et marche! (Ou plutôt vole!) Dans cet antépénultième film de Alfred Hitchcock (suivront "Frenzy" et "Complot de Famille"), on voit le réalisateur sortir d'une chaise roulante, métaphore de son physique handicapant dans un aéroport qui lui est la métaphore du cinéma-évasion*. Il faut dire que question dépaysement, "l'Etau", thriller d'espionnage adapté du roman de Leon Uris a de quoi combler les fans du genre: Moscou, Copenhague, Washington, New-York, Cuba, Paris... En revanche, question scénario, c'est plus laborieux. "L'Etau" se suit sans déplaisir mais est alourdi par sa construction en segments reliés par un fil ténu (un personnage d'espion joué par un acteur inexistant, Frederick Stafford) qui compartimentent les personnages, les intrigues et les genres aussi bien dans la romance que dans le suspens. Reste que le savoir-faire de Alfred Hitchcock acquis durant sa période muette est intact et donne lieu à des passages sans paroles extrêmement réussis mobilisant toute l'attention du spectateur: le début par exemple avec l'exfiltration d'un haut fonctionnaire soviétique qui veut passer à l'ouest avec sa famille, la mise au parfum (il utilise la couverture d'un magasin de fleurs ^^) puis les manoeuvres d'un agent martiniquais et journaliste pour approcher et corrompre le secrétaire d'un chef castriste possédant des documents confidentiels sur la teneur de l'aide militaire de l'URSS à Cuba ou la fin avec un Michel Piccoli qui, s'il avait été présent depuis le début aurait pu faire figure de nouveau docteur Mabuse (son rôle d'agent double français s'inspire de faits réels). Et un plan devenu à juste titre iconique, celui de la mort de Juanita (Karin Dor) dont la robe, filmée en plongée s'ouvre comme la corole d'une fleur quand elle s'effondre et évoque une mare de sang. Bref, s'il n'est pas un Hitchcock majeur, "l'Etau" me semble sous-estimé et mérite d'être redécouvert dans sa filmographie.

* Comme Hayao Miyazaki qui a compensé toute sa vie sa myopie l'ayant empêché de devenir pilote par l'obsession des engins volants dans ses films.

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Pleure, ô pays bien-aimé (Cry, The Beloved Country)

Publié le par Rosalie210

Zoltan Korda (1952)

Pleure, ô pays bien-aimé (Cry, The Beloved Country)

Film sobre et poignant à la fois, "Pleure, ô mon pays bien-aimé" a été produit et scénarisé par Alan Paton d'après son roman éponyme, fruit de son expérience vécue lors des premières années de l'Apartheid en Afrique du sud. Deux personnages au moins ont hérité d'une part de lui-même: le directeur de la maison de redressement pour jeunes délinquants, poste qu'il occupait dans les années 30 et Arthur Jarvis, fils d'un propriétaire terrien travaillant au rapprochement entre noirs et blancs. Tout dans le film (dont la réalisation par Zoltan Korda, réalisateur d'origine hongroise est au service de l'histoire) respire la véracité. Les scènes dans les townships sont d'ailleurs proches du documentaire.

Contrairement aux attentes qu'un spectateur occidental peut avoir sur un tel sujet, le film n'évoque pas frontalement l'Apartheid. Il en montre plutôt les ravages sur la communauté noire qui comme dans la plupart des autres pays colonisés par les occidentaux a vu son mode de vie traditionnel dévasté. Avec les mêmes conséquences avilissantes un peu partout liées à la dissolution des liens tribaux et familiaux: l'alcool, la drogue, la délinquance, la criminalité, la prostitution, la misère etc. Stephen Kumalo, vieux pasteur ("umfundisi" en zoulou) très respecté parti à Johannesburg tenter de retrouver sa soeur, son frère et son fils ne peut que constater, impuissant, leur déchéance morale et aller de souffrance en souffrance. L'autre axe majeur du film est de montrer l'absurdité de la ségrégation. Un terrible événement va rapprocher le pasteur de James Jarvis, propriétaire terrien qui dans leur campagne éloignée ne s'étaient jamais adressés la parole. Jarvis et Kumalo ne seront d'ailleurs jamais aussi proches de leurs fils qu'en éprouvant la douleur de leur perte. Enfin, bien que peuplé d'hommes d'église, le film n'est ni larmoyant, ni édifiant. Bien que profondément humaniste, il dresse un constat parfaitement lucide sur la médiocrité ordinaire des comportements humains, notamment au travers du portrait de John Kumalo, le frère de Stephen, un homme égoïste et amoral agissant dans son seul intérêt.

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Laurence Anyways

Publié le par Rosalie210

Xavier Dolan (2012)

Laurence Anyways

Le troisième film de Xavier Dolan est le premier que j'ai vu. Et à l'époque, je l'avais trouvé "too much". Trop long, trop hystérique, trop baroque, trop clipesque, et d'autant plus fatiguant à suivre qu'une partie des acteurs s'y exprime avec l'accent et les expressions québécoises. Il m'avait lessivé, littéralement. Dix ans plus tard, j'ai révisé ce jugement. Je trouve toujours que le film déborde de partout, à l'image du discours-fleuve que Xavier Dolan a écrit pour rendre hommage à Gaspard Ulliel. Mais ce caractère excessif fait aussi sa force. "Laurence Anyways" est un film puissant sur la question transgenre, un voyage au long cours (10 ans) d'un homme vers l'affirmation de sa véritable identité et le prix qu'il doit payer pour y parvenir puisque cette métamorphose entraîne un changement radical de vie. La marginalisation sociale du personnage est bien retranscrite à travers le poids des regards qui se posent sur lui en train de devenir elle au sein d'une institution hypocrite qui par souci de respectabilité le licencie. Son passage à tabac achève de le projeter dans un autre cercle social, celui d'un groupe d'artistes bohèmes semblables à lui en qui il va trouver une seconde famille (il fête noël avec eux, se fait soigner par eux etc.)

Mais la dimension la plus importante du film réside bien entendu dans les répercussions que la décision de Laurence de changer de sexe (Melvil Poupaud, un peu trop lisse pour le rôle à mon goût) va avoir sur son couple. C'est le grand mérite de Xavier Dolan d'avoir créé un personnage féminin fort, porté par la tornade Suzanne Clément (même si ça continue de me gêner de ne pas comprendre tout ce qu'elle dit) qui parvient à exister à ses côtés et à affirmer sa propre personnalité, laquelle s'avère incompatible avec ce qu'il est en train de devenir en dépit des sentiments très forts qu'elle a pour lui (et réciproquement). Derrière l'outrance tape-à-l'oeil de certains passages (je ne suis toujours pas fan de l'abus des ralentis et du "Fade to grey" du groupe Visage qui me fait penser à un clip Dior pour le château de Versailles), l'analyse de cette discordance qui entraîne Laurence et Fred toujours plus loin l'un de l'autre en dépit de quelques moments partagés hors du temps est vraiment bien vue car universelle. L'amour que se portent Laurence et Fred qui est de l'ordre de l'absolu est inconciliable avec le quotidien et appartient à la catégorie des amours impossibles. Pour en donner un équivalent, je citerait la trilogie de Frison-Roche ("Premier de Cordée", "La Grande Crevasse" et "Retour à la montagne") qui raconte l'histoire d'amour tragique d'un guide de montagne issu d'un milieu paysan et d'une bourgeoise, tous deux passionnés d'alpinisme. Comme Laurence et Fred s'offrant une parenthèse enchantée sur l'île au noir sous les vêtements libres de toute entrave volant au vent (une des plus belles séquences du film), Brigitte et Zian fusionnent lorsqu'ils se libèrent du carcan social, en haute altitude. Mais dès qu'ils redescendent dans la vallée, ils détruisent leur couple, le mode de vie de l'un excluant de facto l'autre. Le début du film repose ainsi sur des faux-semblants avec une Fred qui a imposé son mode de vie et dont la logorrhée ne laisse aucun espace d'expression à son compagnon jusqu'à ce que son cri primal lui coupe le sifflet lors d'une scène particulièrement puissante. Laurence croit ensuite qu'il va pouvoir garder Fred auprès de lui mais celle-ci ne trouve pas sa place dans son cheminement et s'étiole inexorablement, jusqu'à aller satisfaire ses désirs avec un autre, qu'elle n'aime pourtant pas. Cruauté que cette difficulté à concilier la tête, le coeur, le corps, les désirs, les sentiments, les besoins, l'éducation, le mode de vie, les aspirations qui fait la complexité et le tourment de l'âme humaine.

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Joies Matrimoniales (Mr. et Mrs. Smith)

Publié le par Rosalie210

Alfred Hitchcock (1941)

Joies Matrimoniales (Mr. et Mrs. Smith)

Dire que "Joies matrimoniales" est la seule comédie réalisée par Alfred Hitchcock comme on peut le lire un peu partout est inexact. "Mais qui a tué Harry?" ou bien "Complot de famille" sont des comédies policières et nombre d'autres thrillers d'Alfred Hitchcock comportent des passages relevant de la comédie (ce qui explique en partie que Cary Grant, acteur fétiche du genre y soit comme un poisson dans l'eau). Néanmoins, "Joies matrimoniales" est le seul film de sa filmographie appartenant à la catégorie de la screwball comédie subversive héritée du slapstick muet, fondée sur la contestation du mariage traditionnel, une guerre des sexes et un remariage final avec des rapports plus égalitaires entre hommes et femmes. 

Au vu du rapport plutôt fétichiste que Alfred Hitchcock entretenait avec ces dames, il n'est guère étonnant qu'il se soit senti mal à l'aise dans un genre plutôt fait pour tailler en pièces que pour mettre sur un piédestal. Si "Joies matrimoniales" est par moments franchement drôle lorsque son couple phare (excellement interprété) se retrouve en raison d'un imbroglio administratif "démarié" à l'époque du rigide code Hays, il n'a rien de subversif, bien au contraire, il aboutit à un renforcement des stéréotypes de genre. Ainsi tous les efforts de l'immature Ann (Carole Lombard) pour grandir et s'émanciper (trouver un travail, fréquenter un autre homme etc.) sont court-circuités par le très jaloux et possessif David (Robert Montgomery) qui la présente de surcroît comme "une excellente ménagère" et finit par (métaphoriquement) lui briser les ailes. On peut être certain que les scènes vues au début du film (disputes, procrastination puis réconciliation sur l'oreiller) attendent le couple une fois leur problème administratif réglé.

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All Is True

Publié le par Rosalie210

Kenneth Branagh (2018)

All Is True

A force d'adapter les pièces de son idole, William Shakespeare à l'écran, il était inéluctable que Kenneth Branagh en vienne à interpréter le dramaturge lui-même dans ce qui est une biographie romancée (forcément au vu du peu d'éléments dont on dispose sur cet écrivain dont certains discutent encore aujourd'hui la paternité des oeuvres) et crépusculaire (rien à voir avec le très léger "Shakespeare in love", grand succès public made in Harvey Weinstein de la fin des années 90).

"All is true" qui fait partie des films de Kenneth Branagh jamais sortis sur les écrans français mais qui est maintenant disponible sur Netflix est esthétiquement d'une grande beauté, que ce soit dans le travail sur les couleurs dans les scènes d'extérieur ou sur la lumière dans celles d'intérieur (inspirées de la peinture hollandaise). Sur le plan du contenu, c'est un peu plus faible. Kenneth Branagh a choisi d'évoquer les dernières années de la vie de Shakespeare, mis en retraite forcée après l'incendie du théâtre du Globe à Londres en 1613. Il retrouve à Stratford-Upon-Avon la famille qu'il a délaissée, sa femme Anne, plus âgée que lui (Judi Dench) et ses deux filles adultes qu'il connaît mal, ainsi que le fantôme de son fils mort à l'âge de 11 ans dont il n'a pas fait le deuil. Si l'intrigue est un peu répétitive et le jeu des acteurs un peu trop contenu, le fait est que son développement est intéressant. A une époque où (on nous le rappelle) les hommes interprétaient sur les planches tous les rôles puisque les femmes étaient interdites de scène, la famille de Shakespeare l'oblige à se soucier de leur sort. Et il n'est guère reluisant. Anne est analphabète (un comble pour l'épouse de celui qui est devenue le symbole de la langue anglaise), Susanna est mal mariée à un puritain qui la néglige et l'étouffe en même temps et qu'elle est accusée de tromper. Judith est une célibataire aigrie qui culpabilise d'avoir survécu à son jumeau, mis sur un piédestal par son père avant même sa mort. Comme dans la société grecque antique, hommes et femmes menaient des vies séparées et étaient étrangers les uns aux autres. Conséquence logique, dans ces conditions, l'éclosion des sentiments amoureux était favorisé par la proximité entre personnes du même sexe. Ainsi lorsque le comte de Southampton (Ian McKellen), muse de Shakespeare vient lui rendre visite, celui-ci lui déclare sa flamme, littéralement, à se demander si ce n'est pas ça qui a mis le feu au Globe ^^.

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Evolution

Publié le par Rosalie210

Kornél Mundruczó et  Kata Wéber (2021)

Evolution

"Evolution" est d'abord un tour de force technique: trois plans-séquence d'environ 30 minutes chacun pour suivre le parcours de trois générations d'une même famille juive germano-hongroise (inspirée de l'histoire de celle de la co-réalisatrice, Kata Wéber qui a également écrit le scénario d'après sa propre pièce de théâtre) victime puis hantée par la Shoah. La première partie est éprouvante et sidérante puisqu'elle se déroule dans le huis-clos d'une chambre à gaz au moment de la libération de Birkenau par les soviétiques. Elle n'est pas réaliste puisque les nazis les avaient détruites avant de prendre la fuite afin d'effacer les preuves les plus évidentes de leurs crimes. Elle montre -métaphoriquement- comment en dépit des efforts de nettoyage du site (entendez par là, d'effacement de la mémoire), celle-ci ressurgit au travers de vestiges humains incrustés dans des murs friables, enfouis dans un sol qui se dérobe et finit par révéler une enfant survivante, Eva. Enfant qui dans le deuxième volet est devenue une vieille femme sénile écrasée par le poids des souvenirs, enfermée dans son appartement de Budapest avec sa fille Léna qui ne supporte plus le fardeau familial et souhaite refaire sa vie à Berlin en faisant jouer le privilège que confère désormais le fait d'être juif puisqu'il permet d'accéder à l'entraide communautaire. Mais encore faut-il le prouver et quand on a passé sa vie à falsifier ses origines pour survivre, ce n'est pas simple. Le règlement de compte mère-fille passe par un déluge de paroles conçu pour faire éprouver au spectateur un sentiment d'étouffement faisant écho à la première séquence jusqu'à ce que celui-ci ne devienne, dans une nouvelle saillie surréaliste, un déluge d'eau. Enfin la dernière partie qui se déroule une dizaine d'années plus tard a pour personnage principal Jonas, le fils de Léna devenu un adolescent berlinois bien décidé à se construire librement, c'est à dire en dehors de l'héritage familial et trouve pour cela une âme soeur qui refuse tout comme lui les assignations culturelles et religieuses. Grâce au naturel de ce jeune couple, on échappe à la lourdeur de la démonstration qui semblait poindre (le retour de l'antisémitisme en relation avec les conflits du Moyen-Orient).

La démarche du film n'est pas sans faire penser à "Maus" qui essayait également de faire comprendre le poids que représente le fait d'être un enfant de survivant. Si selon moi le film ne parvient pas tout à fait à atteindre ses objectifs (j'ai trouvé que la deuxième séquence était un peu brouillonne et longuette et que la troisième frôlait la démonstration sans heureusement y tomber comme je l'ai dit), ce cinéma très dynamique, sensoriel et imagé mérite d'être découvert.

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L'Ange Blond De Visconti - Björn Andresen, De L'Ephèbe à L'Acteur

Publié le par Rosalie210

 Kristina LINDSTRÖM, Kristian PETRI (2020)

L'Ange Blond De Visconti - Björn Andresen, De L'Ephèbe à L'Acteur

A l'heure où Sylvia Stucchi, professeure de lettres classiques à l'université de Milan publie "La dame au ruban bleu: cinquante années avec Oscar", je me replonge dans ma propre adolescence passée dans ma passion pour "Lady Oscar" dont je ne connaissais alors même pas l'auteur puisque les seuls crédits mentionnés au générique étaient ceux des distributeurs français, "Bruno-René Huchez, Caroline Guicheux et cie." ce qui en disait long sur le mépris et le chauvinisme (pour ne pas dire le racisme) alors en vigueur dans l'hexagone vis à vis des séries animées japonaises. Vers 17-18 ans, j'ai eu accès à une première source de vraie documentation, un fanzine italien du nom de Yamato avec un auteur, Francesco Prandoni qui lisait le japonais (et avait donc lu le manga, à l'époque non traduit en Europe) et était capable de faire des analyses de fond. Il y critiquait (à raison) l'actrice du film de Jacques DEMY (que je n'ai pu voir qu'en 1997 car lui non plus n'était pas sorti en France), disant que Oscar était une figure irréelle, inadaptable au cinéma.

Mais à lui aussi il manquait des informations. Le documentaire que Arte a mis en ligne il y a quelques mois (et jusqu'en 2024) sur Björn ANDRESEN, le jeune acteur devenu une icône à la suite de sa prestation dans le rôle de Tadzio dans le film de Luchino VISCONTI "Mort à Venise" (1971) a permis de combler cette lacune. On y voit en effet dans ce documentaire aussi saisissant que douloureux, un Björn ANDRESEN mal remis de cette expérience qui contribua à le plonger dans la dépression et les addictions revenir au Japon cinquante ans après y avoir connu un succès foudroyant suite au film de Visconti et discuter avec ceux qui "volèrent son image" ce qui lui donna ensuite l'impression d'être emprisonné à vie dans le rôle (bien que le premier d'entre eux ait été Visconti lui-même et son équipe dont l'attitude envers le très jeune garçon qu'il était alors s'est avérée indélicate et ce dès le casting, très gênant). Et parmi eux, il y a Riyoko IKEDA, l'auteure du manga "La Rose de Versailles" (le vrai titre de "Lady Oscar") qui explique que tous ses personnages androgynes ont été inspirés par le visage de Björn Andresen. Comble de l'ironie, celui-ci qui est sexagénaire est aujourd'hui le sosie parfait d'un autre personnage de manga qui est culte pour moi: Otcho dans "20th Century Boys" de Naoki Urasawa.

Bien que le mal-être de Björn ANDRESEN ne s'explique pas seulement par le film qui le révéla autant qu'il le crucifia (le terrain familial a joué un rôle déterminant en ne le protégeant pas face aux prédateurs qui se nourrirent de lui), le documentaire fait réfléchir sur cette énième variante de l'exploitation des enfants par les adultes, surtout lorsqu'il s'agit de créer un fantasme sur pattes qui ensuite poursuivra tel un fantôme encombrant celui qui en a été le vecteur.

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Le Redoutable

Publié le par Rosalie210

Michel Hazanavicius (2016)

Le Redoutable

En regardant "Le Redoutable", j'ai réalisé queMichel HAZANAVICIUS aimait prendre pour héros des personnages détestables, reflétant souvent leur époque, époque sur le point de connaître un basculement. C'est George Valentin, star du muet foudroyé par l'arrivée du parlant ou OSS 117, coincé dans la France de René Coty et dépassé par les mutations politiques, économiques et sociales des 30 Glorieuses (décolonisation, émancipation des femmes, mouvement hippie etc.) "Le Redoutable" qui d'ailleurs fait allusion au premier sous-marin nucléaire français (pièce indispensable du puzzle de la grandeur de la France voulue par De Gaulle) n'échappe pas à ce prisme. On y voit un des réalisateurs majeurs de la nouvelle vague (que l'on aime ou pas Jean-Luc GODARD, on ne peut lui enlever son génie créatif et tout ce qu'il a apporté au cinéma hexagonal et mondial) chercher à surfer en 1967-1968 sur une vague contestataire qu'il finit par se prendre de plein fouet ("le plus con des suisses pro-chinois"). Si l'homme a été avant-gardiste dans le domaine du cinéma, le temps l'a rattrapé et il s'est pris les pieds dans d'insurmontables contradictions concernant la politique et les rapports avec ses semblables. Bien sûr, il faut bien avoir en tête que le portrait du cinéaste qui nous est offert est tout sauf objectif puisqu'il est le fruit de l'adaptation du roman de son ex-femme, la comédienne Anne WIAZEMSKY "Un an après". Celle-ci semble régler son compte à un homme décrit comme péremptoire (il s'exprime à coup de slogans), donneur de leçons, méprisant, condescendant, rabat-joie, jaloux et misogyne. Mais le film de Michel HAZANAVICIUS et l'interprétation convaincante de Louis GARREL apportent des nuances. Sans édulcorer ce que l'homme pouvait avoir d'odieux, Godard apparaît aussi comme un personnage burlesque (le running gag des lunettes) ce qui souligne son inadaptation croissante au monde qui l'entoure. Un homme tourmenté, insatisfait, qui ne supporte pas de se voir vieillir (et de ne plus être donc à l'avant-garde) et préfère pratiquer la politique de la terre brûlée plutôt que de devenir "un con de bourgeois has-been". Michel Hazanavicius ne se contente pas de reconstituer l'époque et l'esthétique des films de Godard avec le savoir-faire pasticheur qu'on lui connaît*, il met sa mise en scène au service de ce récit de disparition programmée. Ainsi l'une des premières scènes du film montre Godard, sa femme Anne (jouée par Stacy MARTIN que j'ai trouvé un peu monolithique) et un couple d'amis manger joyeusement dans un restaurant chinois dont le nom est "au pays du sourire". Plus tard dans le film, Anne et Godard croisent ce même couple avec lequel Godard s'est fâché (comme il s'applique à le faire avec tous ses amis) devant ce même restaurant. Après quelques mots de convenance teintés de compassion pour Anne, ils se séparent et c'est seulement alors que la caméra filme la devanture du restaurant et nous fait mesurer le gâchis humain qu'a provoqué l'attitude de Godard.

* Sa reconstitution de mai 68 est d'ailleurs bien meilleure que celle, figée et superficielle de Wes ANDERSON dans "The French Dispatch" (2020).

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