Des trois long-métrages qu'il tourna aux USA, Max Linder considérait que "l'Etroit mousquetaire" était son plus réussi et même le meilleur film de sa carrière. En effet c'est un petit bijou qui en prime est un film pionnier en tant que pastiche de romans historiques, chevaleresques ou de cape et d'épée très connus. Le film "Les trois mousquetaires" de Fred Niblo sorti exactement un an auparavant avec Douglas Fairbanks avait été un énorme succès. Max Linder propose de réaliser "l'envers" de ce film, son double parodique "The Three Must-Get-There". Ce qui est d'une logique implacable au vu de ses précédents films où la figure du double faisait surface à un moment ou à un autre, à travers le faux reflet d'un miroir par exemple.
C'est selon cette logique du reflet inversé passé au révélateur que les personnages du roman de Dumas sont renommés: Pauvre-lieu au lieu de Richelieu, Roquefort au lieu de Rochefort, Bouc qui Gagne au lieu de Buckingham, Ananas d'Autriche au lieu d'Anne d'Autriche, Bonne-aux-Fieux au lieu de Bonacieux (Connie en VO) et Lindertagnan au lieu de l'Artagnan.
Il souffle un vent de liberté dans ce film qui frappe par son énergie débridée et la richesse de ses trouvailles plus décalées voire surréalistes les unes que les autres. Linder réalise des cascades et acrobaties étourdissantes n'hésitant pas à transformer à l'occasion le film de cape et épée en spectacle de cirque ou en film de guerre. Il multiplie les anachronismes, à commencer par l'essayage de son costume où il s'auto-cite en revêtant brièvement un chapeau haut-de-forme. On voit également se succéder les poteaux et lignes électriques de la campagne de Gascogne, l'orchestre de jazz d'Ananas, une voiture à pneus et à porteurs, des téléphones, une moto, des allusions aux taxis, agences immobilières, traiteurs... Il cache souvent une partie de l'image pour créer une illusion de normalité et de logique qui devient nonsensique lorsqu'il la révèle en totalité. Il en est ainsi par exemple de la voile d'un bateau...qui surmonte son cheval avec lequel il traverse la Manche. Les noix de coco de "Monty Python, Sacré Graal" ne sont pas loin et on ne sera pas surpris d'apprendre que "L'Etroit Mousquetaire" a été une source d'inspiration directe pour ce qui s'avère être l'une des plus célèbres comédies parodiant une légende historique.
10 ans avant l'émergence des grands noms du cinéma burlesque américain, Max Linder invente le genre au cinéma, d'abord en France puis aux Etats-Unis. 7 ans de malheur est le premier des trois longs-métrage qu'il a tourné aux USA au début des années 20. C'est le seul des trois qui nous est parvenu sans altération ou mutilation majeure. Hélas, Max Linder est depuis tombé dans l'oubli et ce n'est qu'aujourd'hui qu'un lent et patient travail de restauration nous permet de le redécouvrir et de lui redonner sa place au panthéon du cinéma mondial.
Une superstition affirme que briser un miroir est de très mauvais augure: cela apporte 7 ans de malheur. Or le film commence par Max enterrant joyeusement sa vie de garçon. Une soirée très arrosée qui lui fait perdre tous ses repères. Lorsqu'il rentre chez lui passablement éméché, il confond le mur où se trouve son armoire avec celui d'en face où se trouve la fenêtre ce qui lui fait commettre bévue sur bévue. En bref, il est prêt à passer de l'autre côté du miroir où il a pu mirer un autre moi parfaitement symétrique et synchrone pendant de longues minutes. Une scène célèbre qui a directement inspirée celle de Soupe au canard où les Marx Brothers interrogent leurs rapports fraternels. Chez Linder, conjurer le sort du miroir cassé, c'est devenir cet autre moi social, animal et même racial qui se cache derrière le costume du dandy. La suite du film est un immense jeu mené à 100 à l'heure où Max entre deux courses-poursuites pratique avec maestria l'art de la dissimulation et du déguisement pour berner les autorités quand il ne rentre pas se réfugier dans une cage aux fauves, lesquels s'avèrent être ses meilleurs amis (la scène inspirera directement Chaplin pour le Cirque). Le dénouement qui se déroule 7 ans plus tard nous prouve que le sort est effectivement conjuré: Max et sa femme filent le parfait amour en compagnie de leurs 7 enfants et autant de chiens. Le 7 n'est plus un symbole de malheur mais d'harmonie cosmique et cyclique qui renvoie à la première image du film, une plongée sur une table circulaire qui évoque un mandala.
Film complètement délirant, décalé et surréaliste aux multiples niveaux de lecture, Ce jour là est une comédie macabre pleine de loufoquerie, d'inquiétante étrangeté et de poésie avec un arrière-plan politique.
Il y a du conte dans cette histoire. Elsa Zylberstein (Livia) fait penser à Blanche-Neige et les fous qui croisent sa route, aux sept nains. Ça tombe bien, comme elle est folle elle aussi, ils peuvent se comprendre. Si bien que lorsque le commanditaire du crime donne la pomme empoisonnée à l'un de ces fous furieux, Emil Pointpoirot, et l'envoie chez elle, il devient tout naturellement son prince charmant. Un drôle de chevalier servant cet Emil sans accent et sans e à qui Bernard Giraudeau prête sa douceur et sa fureur. Un tueur au comportement infantile qui lorsqu'il voit quelqu'un mourir devant lui s'exclame "Ça, c'est pas moi!" ou bien "Je n'y suis pour rien". Un tueur diabétique guéri par l'amour ou plutôt touché par la grâce. Car Livia croit aux anges et aux sciences occultes si bien que le combat du bien contre le mal devient celui du ciel contre les ténèbres. D'un côté dieu "qui décide" et de l'autre le diable avec en arbitre Emil, l'archange déchu luciférien à moins que ce ne soit son frère (ne vient-il pas de l'asile "San Michele"?) qui interprète au piano l'Ave Maria chanté par Livia que son innocence protège de la corruption du monde même lorsqu'elle porte une robe tachée de sang.
Mais qui en veut ainsi à cette noble princesse un peu/beaucoup perchée? Au lieu d'un miroir c'est tout un marigot social et politique qui en est responsable. Il apparaît très vite que Livia vit au milieu d'un panier de crabes bourgeois et qu'elle a été condamnée à mort par son propre père Harald (Michel Piccoli) avec le reste de la famille pour complice. Ce qui donne lieu à un jeu de massacre assez jubilatoire façon Chabrol où des acteurs typés comme Edith Scob (qui joue Léone la marâtre de Livia) ou Rufus (qui joue Hubus son oncle dont le prénom vient selon Livia de son genou qu'il faut entendre ainsi "je [dans le] nous" ou "je noue" histoire de souligner l'imbroglio familial) s'en donnent à cœur joie. Le motif est une sombre histoire d'héritage autour d'un marque à succès le "Sal Sox" un alicament miracle, si sombre qu'il s'avère d'ailleurs que la famille est elle-même manipulée par l'Etat suisse et ses sbires corrompus (Ce jour là se présente comme une "comédie helvétique" avec un gros coffre-fort en jeu!) Mais heureusement il y a aussi ceux qui restent intègres comme Treffle (Jean-François Balmer) qui face à son collaborateur et criminel de frère Warff (Féodor Atkine) dit qu'il ne sert que "Mademoiselle" (et non l'Etat). Et puis il y a les inénarrables flics Raufer et Ritter (Jean-Luc Bideau et Christian VADIM) qui choisissent "de ne rien faire". Une résistance passive aussi hilarante qu'absurde qui leur permet de cueillir Warff comme une fleur.
Il en est du cinéma burlesque comme du cinéma tout court: il a été popularisé par les américains (natifs ou d'adoption) mais il a été inventé par des français. Le premier film du genre est d'ailleurs un film des frères Lumière, L'arroseur arrosé. Max Linder que l'on peut considérer comme l'un des premiers grands maîtres du cinéma burlesque a influencé notamment Chaplin qui était le premier à reconnaître tout ce qu'il lui devait.
Soyez ma femme est le deuxième des trois long-métrages qu'il a réalisé aux Etats-Unis au début des années 20. Il ne fut longtemps accessible qu'à l'état de fragment. Sa restauration en 2011 permet de le voir aujourd'hui en intégralité et d'apprécier aussi bien le dynamisme que l'inventivité de Linder.
Linder joue beaucoup dans ce film sur le cinéma comme théâtre de l'illusion, les possibilités du septième art en plus. A l'aide de déguisements, d'ombres chinoises et de rideaux, il créé dans la première partie du film des séquences plus surprenantes et surréalistes les unes que les autres, se dédoublant littéralement lorsqu'il fait croire qu'un cambrioleur s'est introduit dans la maison de sa fiancée (le but étant de mettre en valeur son courage et par contraste, la lâcheté de son rival). La suite du film est un marivaudage qui se fonde sur une série de quiproquos avec notamment l'utilisation hilarante d'un mécanisme qui transforme un anodin salon d'essayage en pièce de rendez-vous galant. Le tout est frais, pétillant, extrêmement bien rythmé, plein de fantaisie. Le charme de Max, le jeune dandy interprété par Linder est irrésistible d'autant qu'il joue -comme Chaplin avec lequel il partage cette retranscription à l'écran de la complexité de la nature humaine- sur plusieurs registres. Comique bien entendu avec des effets cartoonesques (yeux exorbités, cheveux dressés sur la tête) mais également sentimental et séducteur. Max est à la fois un dandy, un homme du grand monde avec un costume et des manières impeccables et un gamin farceur qui joue comme il respire, avec le plus grand naturel comme si le monde de l'enfance ne l'avait jamais tout à fait quitté.
Suite aux films "Carmen" de Cecil B. DeMille et "Carmen" de Raoul Walsh tous deux sortis en 1915, Charlie Chaplin décida de faire sa propre adaptation de la nouvelle de Prosper Mérimée et de l'opéra de Bizet en parodiant la version de Cecil B. DeMille. Chaplin voulait faire un film en deux bobines, soit 30 minutes, mais les studios Essanay n'étaient pas d'accord. La version désirée par Chaplin sortit quand même le 18 décembre 1915, mais ce fut son dernier film pour la Essanay. Dès qu'il quitta les studios pour aller chez Mutual, ils s'empressèrent de tourner de nouvelles scènes avec Ben Turpin et de réintégrer des scènes écartées par Chaplin au montage. Au final ils obtinrent un film en 4 bobines de plus de 60 minutes qui ressortit le 22 avril 1916 et fut ensuite exploité dans cette version. Furieux, Chaplin qui n'avait pas été consulté intenta un procès contre Essanay, mais en vain. Il fallut attendre les années 1990 pour qu'une nouvelle version de 30 minutes proche de celle que voulait Chaplin voit le jour.
Le version reconstituée d'après les notes de tournage de Chaplin est assez inégale. Il y a des longueurs (même sur 30 minutes) mais aussi quelques passages burlesques très réussis comme le combat dans l'auberge et un final surprenant qui fait de cette version comique de "Carmen" le précurseur d'un film comme "La folie des grandeurs".
Si vous croyez que le cirque médiatique, la télé-réalité exploitant les plus bas instincts de la nature humaine, la presse de caniveau faisant ses choux gras de la misère d'autrui ("une bonne nouvelle ce n'est pas une nouvelle") la diffamation et les fake news sont une nouveauté détrompez-vous. Le Gouffre aux chimères réalisé en 1951 par Billy Wilder en fait la démonstration éclatante.
Le film n'est pas une comédie, c'est une farce macabre, une satire grinçante et très sombre de la société américaine au temps des 30 glorieuses. Pas d'hommes dans ce désert du nouveau Mexique mais une chasse aux "crotales" et la montagne des sept "Vautours". Les crotales et les vautours se bousculent en effet pour alimenter ce "Grand carnaval" (titre alternatif du film). Le premier est le "héros" bien involontaire de cette mascarade, Léo Minosa, un pilleur de tombes indiennes situées dans une montagne sacrée qui à la suite d'un éboulement (une vengeance divine?) se retrouve coincé au fond d'un trou. Il accepte de se prêter naïvement au "jeu" sans le comprendre, le personnage se caractérisant autant par sa stupidité que par sa cupidité. Le deuxième est un journaliste local arriviste et suffisant qui ronge son frein depuis un an à Albuquerque, Charles Tatum (Kirk Douglas). Il voit dans cet événement tragique une occasion inespérée de redorer son CV terni par 11 licenciements de journaux prestigieux à cause de ses démêlés sentimentaux, de son alcoolisme et de ses "petits arrangements" avec la vérité et la morale. Léo devient pour lui une vache à lait ou pour reprendre le titre du film en VO "l'as dans le trou" ("Ace in the hole"). Pour cela il va mettre en scène un sauvetage spectaculaire, digne des meilleurs spectacles hollywoodiens quitte à s'arranger une fois de plus avec la vérité et la morale. Car pour alimenter le show et se réserver l'exclusivité du reportage, il réussit à corrompre l'entourage de Léo Minosa. L'épouse vénale de Léo, Lorraine qui rêve de quitter le trou perdu où l'a conduit son mariage accepte de jouer les épouses éplorées car le tiroir-caisse de son café-restaurant se remplit brusquement avec les centaines et centaines de rapaces qui viennent chaque jour par la route ou dans un train "spécial Léo Minosa" assister au spectacle. Les affaires sont bonnes à en juger par l'augmentation du prix du parking (25 cents au début puis 50 cents puis 1 dollar), l'installation d'une fête foraine sur place, de campeurs faisant de la publicité pour leurs activités, d'une tente de presse, de chansons à la gloire de Léo etc. Le tout étant supervisé par le shérif local, un homme véreux à qui Tatum a promis grâce à ses articles une réélection clé en main (le slogan s'affiche d'ailleurs à flanc de montagne) en échange du maintien des autres journalistes à distance. Plus grave encore, Tatum et le shérif empêchent les secours de sortir Léo par des moyens rapides, leur voracité n'ayant pas de limites.
Mais arrive un moment où la machine trop bien huilée s'enraye et échappe au contrôle de son instigateur. Celui-ci pour parfaire son "storytelling" n'envisage pas une autre fin qu'heureuse. Un film américain sans happy end, ce n'est pas vendeur. Mais on ne peut pas avoir le beurre (laisser un homme enterré vivant pendant sept jours) et l'argent du beurre (espérer qu'il s'en sortira). Alors Tatum devra payer son crime au prix fort (contrairement à ce que son acolyte affirmait plus tôt "on est la presse, on ne paie jamais") alors que l'on démonte le grand barnum et que l'on rend l'endroit à sa nature aride comme s'il ne s'était rien passé.
Je précise enfin qu'en dépit de sa férocité, le film n'est pas qu'une satire moraliste ou une caricature au vitriol. Il s'agit aussi d'une comédie humaine alimentée par son auteur (qui a été journaliste dans une autre vie). La rage et les frustrations de Tatum sont clairement montrées comme étant à l'origine de son comportement et l'interprétation de Kirk Douglas lui donne une vraie épaisseur. De même Wilder étudie les mécanismes psychologiques de la domination machiste à travers la relation brutale et trouble entre Tatum et Lorraine.
Charcuterie et poésie au menu tout est dit. Mais quel film, quelle pépite que ce premier long-métrage de Jeunet et Caro que je ne me lasse pas de voir et de revoir. C'est comme si Brazil de Terry Gillam avait rencontré Le Jour se lève de Marcel Carné dans les vignettes BD d'un Métal Hurlant. Et ce qui enchante c'est cette créativité débridée alliée à une précision millimétrée, le tout baignant dans une image aux teintes jaune-orangée signée Darius Khondji.
Nous sommes dans un univers rétrofuturiste situé quelque part entre la seconde guerre mondiale et un futur post apocalyptique. Une sorte de décor steampunk à la sauce Front populaire avec un panel de "gueules" d'ordinaire reléguées aux rôles de troisième couteaux mais qui ici dévorent l'image d'autant plus qu'elles sont filmées très souvent en courte focale. Toutes sont affublées de métiers surréalistes. C'est Jean-Claude Dreyfus le boucher spécialiste du découpage d'humains en rondelles, Ticky Holgado en M. Tapioca recycleur d'objets loufoques, Rufus en frère Kube fabricant de boîtes à meuh!, Howard Vernon en M.Potin éleveur d'escargots, le tordant couple bourgeois Interligator (Sylvie Laguna et Jean-François Perrier) dont l'épouse invente des dispositifs plus complexes les uns que les autres pour tenter de se suicider et enfin l'homme à tout faire en sursis, Louison (Dominique PINON) un ancien clown qui enchante tout ce qu'il touche à commencer par Julie (Marie-Laure Dougnac), la douce fille de l'ogre Dreyfus. A cet inventaire déjà fourni viennent s'ajouter les troglodistes, espèce de résistants végétariens vivants dans les égouts et leur pire ennemi, le facteur (Chick Ortega), un fasciste à grosses bottes et révolver mis KO par deux enfants farceurs (quelle belle idée!)
Le film est un quasi huis-clos, se concentrant sur sa micro-société répartie dans les différents étages de l'immeuble. Un immeuble qui est bien plus qu'un décor. Comme chez Terry Gillam, l'obsession pour les conduits et les tuyaux en fait un organisme vivant. De même que les nombreux objets qui grincent, couinent, crient en parfaite synchronisation. L'immeuble fonctionne comme une souricière mais il est si délabré qu'il suffit d'une salle de bains remplie d'eau (qui fait penser au Testament du Dr Mabuse de Fritz Lang) pour provoquer le déluge salvateur.
A night in the show est un film original parmi ceux que Chaplin a tourné pour la Essanay. Non par ses gags burlesques, très classiques (jet de tomates, tartes à la crème, chutes, arrosage général de l'assemblée à la lance à incendie) mais par le fait que Chaplin pour une fois ne joue pas son personnage de Vagabond. Il le remplace par un double rôle, deux facettes de sa personnalité qui apparaissaient déjà à la Keystone et qu'il reprendra dans nombre de ses films ultérieurs. D'un côté "M. Pest" (le fâcheux en VF) le dandy éméché caractériel qui sème la zizanie dans le parterre et les loges réservés aux riches ainsi que sur la scène et de l'autre "M. Rowdy" (le chahuteur en VF) l'ouvrier en salopette et chapeau rond encore plus ivre que M. Pest et qui sème la pagaille d'abord au balcon où il se trouve avec les pauvres puis dans les autres espaces du music-hall sans parler du fait qu'il manque tomber à chaque fois qu'il veut féliciter les artistes. L'absence de scénario ne pose pas de problème tant le film s'apparente à un jeu de massacre burlesque où chaque numéro est l'occasion d'une surenchère dans le défoulement. Et en renvoyant dos à dos son ouvrier malappris et son dandy infréquentable, Chaplin montre que derrière le vernis du smoking et du haut de forme, les pulsions et la grossièreté sont les mêmes lorsque l'alcool produit son effet désinhibant.
La première réussite de Blade Runner, c'est l'œuvre dont elle s'inspire, le roman de SF Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? de Philip K. Dick sorti en 1966. Le film lui est d'ailleurs dédicacé, K. Dick ayant disparu peu avant sa sortie. Si le film par bien des aspects s'écarte du livre, il en conserve l'esprit. Dans les deux cas, nous sommes plongés dans une cité labyrinthique post-apocalyptique (San Francisco dans le livre, Los Angeles dans le film) où le vivant s'est considérablement raréfié à cause des radiations et de l'émigration sur d'autres planètes. Ceux qui restent sont des dégénérés isolés qui n'ont pas le droit d'émigrer (John R. Isidore dans le livre, J.H Sebastian dans le film) ou des gens qui comme Deckard ont choisi de rester en dépit de l'atmosphère inhospitalière. Ils font figure de derniers retranchés dans un monde qui se meurt. Le livre comme le film jouent beaucoup sur le brouillage des frontières entre le vivant et la réplique artificielle. Si la lutte contre la disparition de la faune naturelle est beaucoup plus développée dans le livre que dans le film, l'angoisse du remplacement des humains par des androïdes est au cœur des deux œuvres. D'où la mission quelque peu désespérée des Blade Runner: les empêcher de venir sur terre pour s'y infiltrer et se substituer à eux. D'autant que derrière cette mission se profile une autre question qui est l'interrogation sur ce qu'est l'humanité et quelle est sa différence avec des androïdes (réplicants dans le film) dont le degré de perfectionnement oblige pour les distinguer à faire des tests sophistiqués sur les capacités d'empathie mesurables par l'élévation de la température de la peau ou la dilatation de l'iris. Le film va d'ailleurs encore beaucoup plus loin que le livre qui maintenait une différence ontologique entre humains et androïdes et empêchait l'empathie d'advenir entre eux. Le comportement de Deckart dans le film (Harrison Ford dans l'un de ses meilleurs rôles) est si désabusé et cynique, sa vie est si vide d'humanité qu'il n'est pas difficile de jeter le trouble sur sa véritable identité (au fil des remaniements du film, les doutes sur la véritable nature du Blade Runner n'ont d'ailleurs cessé de grandir). Par conséquent sa relation avec Rachel, l'androïde qui s'ignore et qui possède une mémoire implantée s'en trouve considérablement modifiée. Il n'est pas interdit de penser que Rachel est le double féminin de Deckart (la licorne de son rêve possiblement implanté?)
Outre ce scénario de grande qualité, l'autre atout majeur qui a fait de Blade Runner un film incontournable de l'histoire du cinéma est sa totale réussite visuelle qui continue de fasciner et d'inspirer les cinéastes plus de 30 ans après sa sortie. A mi chemin entre la démesure d'un décor à la Metropolis et l'atmosphère oppressante d'un film noir des années 40, Blade Runner impose comme une évidence la cohérence d'une architecture rétrofuturiste qui n'a rien d'évident, mélange de mégapole asiatique, de pyramides mayas, de puits pétroliers en feu, d'aquarium géants, d'immeubles de différentes époques. Cet empilement a pour but de montrer que dans une planète abandonnée on ne créé plus, on recycle au milieu des ordures. Mais son aspect hétéroclite est harmonisé par une atmosphère hypnotique incroyable se composant d'une dualité parfaitement équilibrée. D'un côté l'impression de baigner en permanence dans un cloaque nocturne et pluvieux, de l'autre d'être au ceour d'un ballet de lumières faites de néons, de spots publicitaires géants et de faisceaux trouant la nuit.
En anglais, le verbe « to shanghai » qui donne son titre au film en VO est un terme de marine qui signifie "enivrer ou endormir un homme pour l’embarquer sur un navire qui est à court d’équipage." Or c'est exactement ce qui arrive à Charlot. Il se retrouve coincé sur un navire qui est une bombe à retardement puisque l'armateur a demandé à son capitaine de faire couler le bateau en mer pour toucher la prime d'assurances. Evidemment les gaffes de Charlot vont compromettre ce plan. A cette intrigue principale s'en ajoute une autre, plus sentimentale. Charlot est amoureux de la fille de l'armateur (Edna Purviance) mais ce dernier s'oppose à leur union. Bravant son père, Edna s'embarque clandestinement déguisée en marin à bord du bateau. Celui-ci lorsqu'il le découvre part se porter à son secours.
Le film est inégal et un peu décousu. Il y a des longueurs, surtout au début. Puis à partir du moment où l'on voit Charlot dans les cuisines du navire, les scènes deviennent plus intéressantes. Chaplin utilise un décor sur rondins (comme dans l'Emigrant) pour faire croire au tangage du navire, danse avec un os de gigot, a le mal de mer et accomplit sous nos yeux des acrobaties assez impressionnantes avec un plateau dans les mains.
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