Le tout premier film de Tim Burton contient toute son œuvre à venir. C'est aussi une autobiographie à peine déguisée dans laquelle il exprime sa différence et son malaise face aux codes culturels dominants de la société américaine, notamment ceux des studios Disney pour lesquels il travaillait. Alors que ceux-ci connaissaient un passage à vide tant créatif que commercial au début des années 80, ils refoulèrent "Vincent" au fond d'un tiroir avant que le succès de "L'étrange Noël de M. Jack" lui aussi mal assumé dans un premier temps ne l'en fasse sortir. "Vincent" qui recourt au même procédé d'animation en stop-motion et utilise un noir et blanc expressionniste raconte l'histoire d'un petit garçon lunaire à l'imaginaire gothique fasciné par les récits fantastiques et les films d'épouvante, plus précisément ceux de Roger Corman tirés de nouvelles d'Edgar Poe avec Vincent Price (d'où le prénom de l'enfant). Frankenweenie est déjà en germe dans "Vincent" tout comme Jack Skellington et Edward Scissorhands. Mais "Vincent" est aussi une mise en abyme puisque le personnage a l'apparence de Tim Burton mais ses pensées en vers s'expriment par le biais de la voix de Vincent Price à qui il s'identifie. Le résultat est absolument envoûtant. "Vincent" est un poème cinématographique lugubre et poignant d'une grande beauté qui fait écho dans les esprits de ma génération au tube d'un autre "E.T." de cette époque, Michael Jackson avec "Thriller" dont le clip sorti également en 1982 convoque le même imaginaire et a popularisé pour l'éternité la voix de basse si expressive de Vincent Price.
La solitude, le silence, les oiseaux lanceurs d'alerte, les gants blancs, le flegme et l'ascétisme, l'art "d'emprunter" les voitures, le code bushido en toile de fond et le flingue en bandoulière, nul doute on est dans un remake quelque peu évanescent du "Samouraï" de Jean-Pierre Melville. Soit dans les deux cas une culture ancestrale à forte teneur spirituelle et philosophique venant hanter une société égarée dans le pur matérialisme. "Ghost Dog" est le prolongement de "Dead Man" et préfigure "Only lovers left alive". Il s'attache aux pas errants d'une Ombre qui plane au-dessus de la ville et qui parfois, fond sur sa proie avec une redoutable efficacité en fonction des principes qui la guident (loyauté, fidélité, respect de la nature et des êtres vivants qui la peuplent). "Ghost Dog" est au film de gangsters et de sabre ("Rashomon" de Akira Kurosawa est également souvent cité) ce que "Dead Man" est au western, une relecture décalée, ironique (la mafia italienne réduite à un club d'abrutis du troisième âge), poétique, contemplative dans laquelle les héros sont des fantômes qui appartiennent pour la plupart aux minorités discriminées voire détruites par la société américaine WASP et qui portent en elles d'autres valeurs que l'appât du gain. Seuls quelques privilégiés peuvent les voir tels qu'un marchand de glace haïtien qui ne parle pas anglais mais lit dans les pensées et une fillette qui aime les livres (on retrouve cette relation homme-enfant dans "Paterson" avec son titre programme).
"Mignonnes" est le premier long-métrage de Maïmouna Doucouré qui s'était déjà fait remarquer dans le domaine du court-métrage. Elle s'est basée sur sa propre enfance et des témoignages d'autres jeunes filles pour bâtir le récit d'une pré-adolescente dont la personnalité en construction est prise entre le marteau (son milieu familial traditionaliste qui opprime les femmes dans le patriarcat) et l'enclume de la société occidentale consumériste qui transforme le corps féminin en objet sexuel dès le plus jeune âge. D'un côté le puritanisme religieux qui exige des femmes soumission et pudeur, de l'autre l'hypersexualisation de gamines à peine pubères qui reproduisent les chorégraphies obscènes qu'elles regardent sur les réseaux sociaux et adoptent des tenues et comportements provocants.
Cette dichotomie entre deux extrêmes m'a paru bien simpliste et l'absence de réactivité face à la dérive de ces filles, invraisemblable. Certes, on comprend que leurs parents sont démissionnaires mais il est étonnant que personne ne s'offusque de leur tenue ou de leur comportement dans le collège qu'elles fréquentent. Il faut attendre la fin du film pour voir enfin des adultes choqués par le triste spectacle de ces quatre gosses paumées et intoxiquées par la culture du viol ambiante. C'est bien tard. On ne peut pas faire de toute une société, surtout à l'heure de #MeToo la complice unanime de ces dérives même si elles existent, bien évidemment. Autrement dit Maïmouna Doucouré me semble manquer de recul et de nuances sur son sujet. A cette immaturité assez flagrante (à moins qu'il ne s'agisse d'un calcul pour faire le buzz), il faut ajouter le manque de substance. Son film est plus un court-métrage étiré qu'un long-métrage avec beaucoup de scènes répétitives sans véritable progression dramatique. Et pour cause, les deux modèles proposés à Amy sont des impasses et la régression dans l'enfance n'est pas une solution. Pour densifier le propos, il aurait fallu développer les personnages des partenaires de danse de Amy qui sont à peine ébauchés. Leur donner aussi un peu plus d'humanité car telles quelles, elles nous sont montrées comme des coquilles vides suscitant plus le rejet que la sympathie. Elles ont beau former un groupe, ce sont de féroces individualistes qui se servent les unes des autres pour exister et ne connaissent que le rapport de forces comme mode de communication. La manière dont est traitée Yasmine, la seule fille ayant un corps non conforme par rapport à l'image sexy donnée par les clips de twerk dont le groupe s'inspire est éloquente. Pour Amy c'est pousse-toi de là que je m'y mette (à la limite du geste meurtrier bref no limit), pour les autres c'est une simple variable d'ajustement. J'ose espérer que la jeunesse est plus diverse que ce qu'en montre cette réalisatrice qui se veut féministe mais qui par son approche binaire est surtout maladroite et tombe dans les clichés qu'elle veut dénoncer.
"Tout simplement noir", vraiment? Le film aurait pu s'intituler "50 nuances de noir" ou bien "La communauté noire, combien de divisions?" ou bien encore "Qu'est ce que la négritude aujourd'hui en France?" et "comment est-elle représentée dans les médias?". Une question simple pour une réponse complexe. D'ailleurs le film pose plus de questions qu'il n'apporte de réponses. Fonctionnant sur le modèle du faux documentaire et du film à sketchs, patchwork inégal et souffrant de fréquentes baisses de rythme, le film est aussi un conte voltairien dans lequel JP, comédien aussi raté que candide (Jean-Pascal Zadi) qui veut organiser une marche de la fierté noire et un cynique (Fary) qui lui ouvre les portes du show biz découvrent que les noirs qu'ils rencontrent n'entrent pas dans la définition stéréotypée et restrictive que JP donne de "ce qui est noir" à savoir des critères physiques (peau foncée, cheveux crépus), de genre (être un homme) et généalogiques (descendre d'esclaves). Il se retrouve bien embêté face à l'ancien footballeur Vikash Dhorasoo qui est d'origine indienne et a les cheveux lisses puis face à Eric Judor qui est métis à la peau claire et met d'abord en avant ses origine autrichiennes. Évidemment les afro-féministes entrent rapidement en lice pour protester contre l'absence des "soeurs" à la fête. D'autres obstacles se dressent sur la route du grand dadais naïf aux dents proéminentes qui a l'art de se mettre tout le monde à dos: les intellos qui lui reprochent le choix de la date estimant qu'elle correspond à l'histoire des blancs, les autres minorités (arabes et juifs) qui veulent faire entendre leurs voix, ceux qui préfèrent être définis par leurs compétences plutôt que par la couleur de leur peau, ceux qui s'accusent mutuellement de faire des films de bounty c'est à dire trahissant la cause noire (désopilante séquence entre les réalisateurs Lucien Jean-Baptiste et Fabrice Eboué). Et puis il y à les clichés qui collent aux basques des noirs à qui on propose toujours les mêmes types de rôles. La palme va à la séquence très politiquement incorrecte où Mathieu Kassovitz qui cherche un "vrai noir" (sous entendu un sauvage africain et non un lascar des banlieues) va jusqu'à mesurer l'écartement des narines de JP, geste de sinistre mémoire. Zadi dégomme par l'absurde aussi bien l'essentialisation raciste que le communautarisme tout en faisant preuve ainsi que ses camarades people d'une bonne dose d'autodérision (Soprano qualifié de "rappeur des collèges", Fary et son opportuniste film "Black Love" pompé sur "Moonlight" (2016) etc.) Plus profondément encore, c'est la part noire de l'identité française, occultée par l'histoire officielle que restaure Jean-Pascal Zadi qui bâtit une œuvre bien plus civique que celle des programmes scolaires. On lui pardonne d'autant plus aisément les maladresses de forme de son film.
"Bronco Apache" avait-il 15 ans d'avance comme l'affirme son réalisateur Robert ALDRICH? Pas si sûr car son grand succès (le premier du réalisateur) est le fruit d'un compromis entre la radicalité révisionniste du réalisateur et le formatage du système hollywoodien conçu par et pour la civilisation dominante. De ce fait le film est pétri de contradictions voire ambigu. D'un côté "Bronco Apache" qui date de 1954 se situe dans la mouvance des westerns pro-indiens qui étaient minoritaires à l'époque. "La Flèche brisée" (1950) de Delmer DAVES et "La Porte du Diable (1950)" de Anthony MANN avaient ouvert la voie à une vision plus positive du peuple indien ainsi que les deux premiers volets de la trilogie de la cavalerie de John FORD. Plus original encore et propre à la personnalité de Robert ALDRICH, le fait de centrer l'intrigue sur un Apache insoumis menant des actions de guérilla, moins "bankable" que l'indien pacifique, assimilé ou victime. Cette rugosité est l'aspect le plus saisissant du film, lui conférant par moments des accents de véracité qui m'ont fait penser à "La Bataille d'Alger" (1965) de Gillo PONTECORVO. Je pense aux actions de guérilla terroristes ou bien au passage où Massaï (Burt LANCASTER) se retrouve pris à partie dans une ville du Far West, scène dans laquelle la haine raciste se déchaîne contre lui. Les divisions entre indiens sont également bien mises en lumière.
Mais de l'autre tout ce qui est proprement aldrichien dans le film est absorbé par la culture dominante. L'invisibilisation des minorités s'effectue par la censure financière qui conduit à mettre en avant des stars, lesquelles sont blanches à l'image de leur public. "Bronco Apache" est un parfait exemple de whitewashing. Quel que soit le charisme et les qualités physiques de Burt LANCASTER, le fait est que sa présence à l'écran est liée au fait qu'il a produit le film et que son nom pouvait fédérer un large public héritier des "blackfaces". Cette convention implicitement raciste consistant à faire interpréter un représentant des minorités par un blanc est particulièrement problématique. Pas seulement parce que le résultat grotesque (yeux bleus, couches de fond de teint apparentes) plombe quelque peu le propos du film mais parce que les minorités invisibilisées délégitiment aujourd'hui systématiquement tout film dans lequel un acteur mainstream s'empare d'un rôle "typé" (handicapé, transsexuel ou ethnique comme le montre l'exemple récent de Scarlett JOHANSSON dans "Ghost in the Shell") (2017)". Le décentrage culturel reste encore en effet largement un voeu pieux. Et puis que penser de la fin, imposée par les studios au réalisateur? La logique de Massaï était suicidaire mais cohérente, il se retrouve domestiqué et acculturé par la civilisation blanche au travers du rôle joué par sa femme, laquelle soit-dit en passant est interprétée par Jean PETERS. Le discours contestataire de Robert ALDRICH et la mascarade hollywoodienne ne font décidément pas bon ménage dans ce film.
Inspiré de la véritable histoire de Jerry et Mary Newport et scénarisé par Ronald BASS déjà à l'origine de celui de "Rain Man" (1988), "Crazy in love" est une comédie romantique entre deux personnages atteints du syndrome d'asperger, forme d'autisme sans déficience intellectuelle. Si la réalisation est brouillonne et l'intrigue peu originale, le principal intérêt de cette histoire est de montrer la diversité des formes que peuvent prendre les troubles autistiques. Donald (Josh HARTNETT) est un lointain cousin de Raymond Babbitt qui alimente le cliché de l'autiste génie des maths ultra minoritaire chez les aspies. Il est introverti, ne regarde pas dans les yeux etc. Isabelle (Radha MITCHELL vue à la même époque dans "Melinda et Melinda" (2005) de Woody ALLEN) est plus intéressante car elle offre une facette plus méconnue du syndrome. Ses troubles ne sont pas immédiatement visibles car elle est extravertie, voire un peu fofolle avec un degré d'empathie et de capacité à établir le contact supérieurs à ceux de Donald. Cependant ils se manifestent par des crises de panique en public et par des difficultés à décoder l'implicite des relations sociales. Le cas d'Isabelle permet d'aborder le fléau du viol qui touche en premier lieu les plus vulnérables dont les autistes font partie. D'autres personnages issus du groupe asperger créé par Donald pour briser sa solitude offrent d'autres aspects méconnus du syndrome. Une femme par exemple affiche une mine réjouie en total décalage avec l'humeur de circonstance qui devrait accompagner l'annonce d'une grave maladie. Cette discordance entre l'expression du visage et la teneur émotionnelle des événements fait partie des nombreuses difficultés d'identification des émotions et de communication des autistes.
"Un mauvais fils" est le film qui marque une rupture dans la filmographie de Claude SAUTET. Rupture par rapport à ses films des années 70 en ce qu'il se centre sur la génération des trentenaires et non plus des quinquagénaires (la sienne) dont il sonde avec l'hypersensibilité et la finesse qui le caractérise le mal de vivre. Il trouve logiquement en Patrick DEWAERE tout juste sorti de "Série noire" (1979) l'interprète idéal. Claude SAUTET savait sonder (et révéler) l'âme de ses acteurs et il est le premier à véritablement faire tomber le masque de Patrick Dewaere puisque c'est pour ce rôle qu'il a rasé sa moustache et livré un jeu sobre, dénué de tout artifice.
"Un mauvais fils" raconte la relation conflictuelle entre René, un père "Ducon Lajoie" aigri, rancunier et incapable de communiquer (joué par Yves ROBERT) et Bruno, un fils fragile qui après avoir passé plusieurs années en prison tente de se sortir de l'enfer de la drogue et de se réinsérer. Tâche d'autant plus difficile que la période minutieusement décrite en toile de fond n'est pas propice, la France traversant alors une crise économique et sociale profonde. Mais le film n'est pas misérabiliste car en dépit de ses maladresses, Bruno révèle peu à peu ses qualités humaines dans l'adversité: sa détermination, sa persévérance, son endurance et son aspiration à aimer et à être aimé. Il trouve aussi un père de substitution en la personne de Adrien Dussart (Jacques DUFILHO dont Claude Sautet révèle là aussi une facette inattendue) mélomane efféminé amoureux des lettres qui est l'antithèse du rugueux René et qui le prend sous son aile. C'est par son intermédiaire qu'il rencontre Catherine (Brigitte FOSSEY) autre jeune toxicomane en rupture de père, bref une alter ego dont il s'éprend en dépit de sa froideur apparente. La scène des aveux, tout en retenue est particulièrement belle. Mais le retour à la vie (aux émotions) est délicat à gérer pour des personnes souffrant d'addictions. C'est sur cette délicate ligne de crête qu'évolue Bruno alors qu'en dépit des apparences, le lien avec son père biologique n'est pas coupé et se manifeste par des désordres physiologiques (vomissements, chute accidentelle) qui peuvent faire espérer un retour à l'équilibre. Le message du film est donc porteur d'espoir sur une possible réconciliation entre les générations, celle des durs à cuire des 30 glorieuses et celle des enfants perdus de la crise.
"Broken Flowers" n'est pas le plus célèbre, ni le plus populaire ni le plus flamboyant des films de Jim JARMUSCH mais c'est l'un de ses films les plus intimistes et à mes yeux, l'un des plus attachants. Il s'agit d'un road movie mélancolique dans lequel un séducteur sur le retour mène des investigations sur son passé afin de découvrir laquelle de ses anciennes conquêtes prétend avoir eu un fils de lui. "Mène" est d'ailleurs un bien grand mot tant Don Johnston (on appréciera les références à Don Juan et Don JOHNSON alias "Deux flics à Miami") (1984) ce tombeur soi-disant infatigable apparaît fatigué voire neurasthénique. Et très seul. Pourtant sous l'impulsion de son double inversé*, Winston (Jeffrey WRIGHT) alias Sam Spade, alias Sherlock ^^, il accepte de remonter le cours du temps pour voir s'il a encore un avenir. Au menu, quatre portraits de femmes très différentes et quatre époques. Laura (Sharon STONE) l'accueille à bras ouverts mais Don ne peut détourner ses pensées de son allumeuse de fille, justement prénommée Lolita (clin d'œil évident à Stanley KUBRICK, les cœurs pendant aux oreilles plutôt que sur des verres de lunettes). La seconde Dora (Frances CONROY), émue mais plus distante est une ex-hippie qui s'est embourgeoisée. La troisième, Carmen (Jessica LANGE) a renoncé au barreau pour se reconvertir dans les thérapies new-âge en tant que communicatrice animalière ce qui donne lieu à des moments cocasses. C'est également la première à refuser les fleurs de Don, signifiant ainsi son rejet des hommes au profit de sa secrétaire jouée par la sulfureuse Chloë SEVIGNY. Enfin Don s'enfonce en territoire tout à fait hostile quand il retrouve Penny (Tilda SWINTON), une mégère marginale qui vit entourée de molosses, lesquels se chargent de refaire le portrait de Don. Chou blanc donc pour Don qui n'est pas plus avancé qu'au départ, ses ex ayant des filles, aucun enfant ou refusant de lui répondre (ou bien de lui dire la vérité). Et le film de se conclure sur le fait que seul le présent compte. Une fin en trompe-l'oeil quand par une mise en abîme vertigineuse un jeune homme apparaît derrière celui que Don a fait fuir en tentant de l'apprivoiser. Jeune homme qui fixe longuement le regard de son père avant de disparaître. Non pas Don mais l'immense acteur qui se cache (?) derrière, Bill MURRAY dont le film dresse dans le fond un subtil et émouvant autoportrait.
* Winston est noir, marié et père d'une tribu de 6 enfants (soit le nombre exact d'enfants de Bill MURRAY), enchaîne trois boulots et assure toute la logistique du voyage de Don. Il est donc son Ombre, son envers, la partie cachée de lui-même, celle qui n'a pas renoncé, celle qui veut savoir.
Les Inrocks ont raison de comparer le premier film de Judd APATOW dont le titre peu engageant dissimule la nature véritable et "La Party" (1968) de Blake EDWARDS. Car dans les deux cas un candide burlesque génial vient détraquer une machinerie sociale bien huilée et en révéler les rouages fondés sur le jeu de pouvoir. Deux éléments diffèrent cependant. Le style de "40 ans, toujours puceau" emprunte les codes du teen-movie potache et trash à la manière des frères Farrelly et l'époque beaucoup plus conservatrice débouche sur une fin convenue et donc décevante. Mais Steve CARELL qui a été révélé par le film dont il a trouvé l'idée originale et co-signé le scénario est bien l'héritier d'un Peter SELLERS, sans le côté transformiste mais avec une aura d'enfance irréductible dans un corps d'adulte. Un candide qui méconnaît les jeux de pouvoir au profit du plaisir de jouer de l'enfance avec laquelle il est sur la même longueur d'ondes. Une adolescente de 16 ans en revanche regarde déjà avec condescendance cet impuissant potentiel qui ne sait conduire qu'un vélo. Son comportement décalé et asexué dérange la société patriarcale qui veut l'assimiler à tout prix (le faire entrer dans l'âge adulte de la sainte trinité power, money and sex). Pour intégrer le monde des hommes virils et être adoubé comme un partenaire sexuel et social acceptable par une femme, il lui faut se séparer de ses jouets de collection pour embrasser la carrière d'un self made man ambitieux qui investit sa thune plutôt que la dépenser dans des hobbies jugés infantiles (et surtout improductifs, le plaisir gratuit qui se dit "free" en anglais étant banni). Mais si Andy abdique et rentre dans le rang, Steve CARELL fait de la résistance que ce soit dans son rôle d'homo dépressif de "Little miss Sunshine" (2005) où c'est toute une famille qui navigue dans la marginalité ou bien dans celui de "Bienvenue à Marwen" (2018) où il (re)joue avec des poupées chaussé de talons hauts, encaissant la solitude et le harcèlement qui en résultent. Finies les compromissions.
Une comédie burlesque et romantique qui lorgne du côté de Judd APATOW avec la collaboration de l'un de ses scénaristes fétiche, Nicholas STOLLER. Le résultat se suit sans déplaisir mais ne vole pas très haut que ce soit au niveau de l'humour qui tombe parfois à plat ou de la morale franchement manichéenne qui consiste à passer du noir au blanc en prônant le oui comme remède miracle alors que savoir dire non est fondamental dans l'affirmation de soi et qu'à l'inverse les gens incapables de le faire sont plutôt mal dans leur peau. Certes, on peut y voir une critique des séminaires de développement personnel avec son gourou (interprété par Terence STAMP) et ses solutions simplistes mais si c'est le cas, cette critique est très timide voire ambiguë. Le film démontre en effet que son postulat de départ (dire oui à tout) fonctionne aussi bien pour trouver l'amour que pour progresser dans sa carrière. Les quelques accrocs sont anecdotiques au final (sauf peut-être le non à son ex mais qui n'est pas assez mis en valeur. Bref les chantres de la pensée positive (et binaire: oui contre non, blanc contre noir, winer contre loser) sont portés aux nues au détriment de la recherche d'un équilibre. Reste le show Jim CARREY qui est très drôle par moments même s'il a fait bien mieux ailleurs tant dans le domaine comique que dans le domaine dramatique ("I Love You Phillip Morris3 (2009) par exemple).
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)