Film peu connu du trio Ivory-Merchant-Jhabvala, "Les Bostoniennes" est l'adaptation d'un roman de Henry James qui aborde des sujets d'avant-garde pour son époque: le féminisme et plus discrètement mais de façon tout de même assez évidente pour un lecteur d'aujourd'hui, l'homosexualité féminine. Comme dans "Chaleur et poussière", deux camps se disputent le corps et la voix d'une jeune femme qui hélas s'avère être une marionnette du désir des autres (son père, sa mère, Olive, Basil) du début à la fin. Le fait que l'actrice qui l'interprète, Madeleine Potter soit assez fade n'est donc finalement pas si gênant que ça étant donné le manque de caractère du personnage. Quant aux leaders des deux camps qui se l'arrachent, ils sont inégalement intéressants. Basil (Christopher Reeves alias Superman) est un mâle tout ce qu'il y a de plus alpha. Les engagements militants de Verena et le chaperonnage d'Olive ne sont à ses yeux qu'un piment supplémentaire pour la conquérir. Que pèse le bla-bla féministe à côté de son sex-appeal irrésistible? A ses yeux, une femme est faite pour être une bonne épouse et une bonne mère et Verena correspond au profil. Ce n'est évidemment pas le cas d'Olive (Vanessa Redgrave), vieille fille coincée qui met toute son âme à défendre la cause des femmes mais qui ne s'estime pas suffisamment pour oser s'avancer sur le devant de la scène. La découverte de Verena et la passion qu'elle inspire à Olive donne des ailes à James Ivory qui n'est jamais meilleur que dans la description des désirs et des sentiments inavouables et donc refoulés dans les sociétés corsetées. Il y a comme une préfiguration du "Portrait de la jeune fille en feu" de Céline Sciamma dans les plans qui unissent ces deux femmes, notamment lorsqu'elles se laissent aller à des gestes de tendresse au bord de la mer. L'esthétisme très soigné de la reconstitution historique et l'étroite connexion établie entre les élans du coeur et ceux de la nature y sont aussi pour beaucoup. Vanessa Redgrave hérite donc du plus beau personnage du film, personnage dont elle retranscrit d'autant mieux les tourments intérieurs et la profonde tristesse que le moindre frémissement de son regard est capté par la caméra de James Ivory. Une souffrance qui n'est pas stérile car au terme du voyage, elle parvient à s'accomplir autrement mieux que la poupée dont elle s'était éprise et qui a préféré partir au bras du bellâtre de service.
"Pat Garrett et Billy the Kid" avait beaucoup d'atouts (entre autre son background historique, sa photographie, sa musique, une partie de son interprétation, de belles idées de mise en scène et de montage) pour être un grand film dans sa portée comme peut l'être par exemple la saga du Parrain qui transcende aussi bien l'époque de sa réalisation (les années 70 pour les deux premiers volets, 1990 pour le troisième) que son genre (gangsters) pour devenir une tragédie humaine intemporelle et universelle. On pourrait en dire autant de nombre de westerns classiques ou baroques comme théâtres des passions humaines à l'oeuvre. Mais "Pat Garrett et Billy the Kid" n'en fait pas partie. Il a selon moi au moins deux défauts assez rédhibitoires.
D'une part une narration relâchée, presque "je m'en foutiste" qui fait traîner le film en longueur et rend ses enjeux presque absurdes. Les exemples abondent mais je n'en citerai qu'un, la scène où le Kid s'évade de prison, en prenant tout son temps, mais vraiment tout son temps, à croire que le Far west était un espace propice à la flânerie presque bucolique. Autre exemple de ce manque de rigueur, "l'amitié" entre Pat et Garrett n'est pas montrée de façon convaincante alors qu'elle est pourtant basée sur des faits réels. Ca n'aurait pas eu d'importance si l'idée la plus intéressante du film à savoir que la quête de Pat consiste en fait à tuer la partie libre et sauvage de lui-même pour rentrer dans le moule de la civilisation (corrompue) avait été incarnée avec plus de conviction. Mais elle ne l'est que par intermittences. Le plus beau plan de ce point de vue reste celui où après avoir tiré sur le Kid il tire sur son propre reflet dans le miroir. Enfin, cette narration brouillonne se remarque également dans le fait que le personnage joué par Bob DYLAN semble ne jamais trouver une place satisfaisante dans le récit. Tout le monde l'épargne alors que ça tire à qui mieux mieux dans tous les coins et on ne sait pas pourquoi, pas plus qu'on ne sait ce qu'il fabrique là, autrement que comme symbole.
Cela m'amène au deuxième défaut du film. Comme nombre de ceux qui ont été réalisés à cette époque, il porte l'empreinte des idéaux post soixante huitard, lesquels s'incarnent dans le personnage du Kid et de sa bande. Ils ne sont pas pacifiques certes mais ce sont des "bandits joyeux, insolents et drôles qui attendaient que la mort les frôle" pour reprendre la chanson de Bernard Lavilliers "On the road again". Bref, les motards de "Easy Rider" (1968) confrontés à la haine de "Ploucland" ne sont pas loin, d'ailleurs Pat (James COBURN) est montré comme un croque-mort qui veut enterrer ses idéaux de jeunesse pour comme il le dit "finir peinard". Sauf que ce plaquage forcé est très simpliste. Billy est joué par un beau gosse au sourire charmeur (Kris KRISTOFFERSON) à des milliards de lieues des trognes burinées de Sergio LEONE et son comportement hédoniste fait croire que les lois humaines sont celles de la jungle (plus exactement celles de la mafia) et qu'à l'inverse ce sont celles de la jungle qui sont humaines (même pas comme Robin des bois d'ailleurs car il est trop égoïste pour cela, ne pensant qu'à prendre du bon temps avec ses potes). Cela me fait d'autant plus rager que l'appropriation capitaliste du bien commun par le système des enclosures transplanté d'Angleterre est bien montré mais la critique est rendu inopérante par cette glorification du hors la loi, instrumentalisé au profit d'un discours contestataire bêta. Enfin, si le progressisme d'un film se mesure à la façon dont il traite la gent féminine, celui-ci est l'un des plus réacs que j'ai vu. je l'ai trouvé proprement imbuvable. Toutes (ou presque) sont des putes interchangeables servant d'objets de plaisir et réduites au silence de surcroît (mais avec le smile!!). La seule exception, la femme de Pat est une pisse-froid qui lui fait la morale et qu'il ne touche donc même plus, CQFD.
Avant de se focaliser dans les années quatre-vingts dix avec une finesse remarquable sur les moeurs exotiques de la société british d'avant-guerre dans ce qui constitue la partie de sa filmographie la plus connue et la plus primée, James IVORY a réalisé une importante oeuvre anglo-indienne sur une période allant du début des années soixante au début des années quatre-vingts. Il faut dire que James IVORY est indissociable de son producteur indien immigré à New-York Ismail MERCHANT passionné de cinéma et originaire de Mumbai, Mecque du cinéma bollywoodien ainsi que de l'écrivaine et scénariste Ruth PRAWER JHABVALA à l'identité encore plus complexe (allemande mais élevée en Angleterre et mariée à un indien). Les films issus de ce trio et de leur société de production, Merchant Ivory Productions (MIP) portent donc logiquement la marque de leur collaboration multiculturelle.
"Chaleur et Poussière" est le dernier film de cette mouvance anglo-indienne du cinéma d'Ivory. Le scénario est écrit par Ruth PRAWER JHABVALA qui adapte son propre roman au titre éponyme. Il n'est guère surprenant que l'histoire qui se déroule sur deux périodes distinctes (les années 20 quand l'Empire britannique était encore puissant et les années 80) se focalise sur deux femmes occidentales unies par un lien de parenté (la première est la grand-tante de la seconde) et une communauté de destin. Bien que les allers-retours entre les deux époques se fassent avec beaucoup de fluidité et d'élégance, c'est la partie coloniale que j'ai trouvé de loin la plus intéressante. Comme dans tous ses films historiques, James IVORY va au-delà de la reconstitution académique pour sonder la vérité profonde des êtres. L'insistance lourde avec laquelle Douglas (Christopher CAZENOVE), petit fonctionnaire en poste à Sitapur tente d'éloigner son épouse Olivia (Greta SCACCHI) avec la complicité de toute la communauté et la résistance de celle-ci montrent que ce n'est pas tant la chaleur du climat qui est le fond du problème mais plutôt celui du corps d'Olivia, attirée par le prince indien local (Shashi KAPOOR). Ce dernier utilise d'ailleurs lui-même ce corps comme moyen de résistance et outil de vengeance face à l'impérialisme britannique qui le démet peu à peu de ses pouvoirs et donc de sa virilité. Le politique et l'intime ne font ainsi plus qu'un, comme ce sera également le cas dans "Les Vestiges du jour" (1993). La partie moderne, plus apaisée ne contient pas de tels enjeux conflictuels politiques ou civilisationnels*. Elle est nettement plus individualiste, à l'image de l'évolution des sociétés. Néanmoins, la quête d'identité du personnage d'Anne (Julie CHRISTIE) qui suit les traces de son aïeule ne manque pas d'intérêt notamment parce qu'elle rencontre des gens comme elle, en quête de sens à leur existence pour qui l'Inde fait figure de Graal. Contrairement à sa grand-tante qui subit une "mise à mort sociale", Anne choisit de vivre en marge avec le fruit de son amour éphémère pour un indien.
* Le racisme anglo-saxon, fondé sur la biologie ou plutôt le fantasme de la pureté du sang exècre le métissage. Par conséquent, il n'est guère étonnant que l'obsession des colons tourne autour de la protection de leurs femmes car il est dit dans le film que les indiens ne rêvent que d'une chose "le faire" avec une blanche. Crainte que l'on retrouve à l'identique aux Etats-Unis à la même époque.
"Secret Sunshine" est la signification du nom coréen de la ville de Miryang dans laquelle vient s'installer au début du film l'héroïne, Sin-ae et son fils de neuf ans, Joon pour tenter de refaire leur vie après un deuil familial. J'ai d'ailleurs bien aimé le début prometteur de ce film (après tout le titre n'est pas porteur d'espoir?), disons la première demi-heure. J'ai bien aimé aussi la fin quand Sin-ae sort de sa posture de martyre pour exprimer enfin sa rage contre tout ce (et tout ceux) qui l'accablent pendant mais aussi bien en amont de l'histoire du film. Entre les deux cependant, il faut supporter un interminable calvaire doloriste, masochiste et nihiliste ponctué de crises d'hystérie assez insupportables. Le début déjà sentait la culpabilité à plein nez ("Pour me faire pardonner d'être veuve, je vais élever mon fils dans la ville natale de son père même si c'est un sacrifice") mais ce n'est rien à côté de la suite. Une soirée entre filles un peu arrosée où l'héroïne s'éclate? Pif, on lui enlève son fils. Elle veut acheter un terrain? Paf, on lui prend tout son argent. Comme dans le tout aussi horripilant "Peppermint Candy", Lee Chang-Dong donne à son personnage principal la posture du flagellant sur qui s'abattent tous les malheurs du monde mais qui en rajoute des couches et des couches par son attitude extrêmement négative. Certes, Sin-ae n'est ni une tueuse, ni une tortionnaire mais elle n'attire guère la sympathie. D'abord parce qu'elle est extrêmement versatile, passant pour tenter de se reconstruire sans transition du piano à la religion pour la vilipender quand celle-ci ne répond pas à ses attentes. Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur la manière dont la foi chrétienne est montrée dans le film (un objet de consommation comme un autre qu'on prend et que l'on jette? Un moyen facile de s'acheter une bonne conscience? En tout cas ce n'est pas glorieux). Quant aux relations humaines, on ne peut pas dire que ce soit le point fort de Sin-ae, y compris envers le spectateur qui a bien du mal à s'intéresser à cette femme tellement occupée à s'abîmer dans sa douleur qu'elle ne regarde pas ce qui se trouve autour d'elle, notamment le garagiste serviable qui tente de l'accompagner maladroitement mais sincèrement. Kim Jong-Chan (Song Kang-ho, star coréenne des films de Bong Joon-ho) n'essuie tout au long du film en effet que mépris et rebuffades, non seulement de la part de Sin-ae mais aussi de son odieuse famille (bien que lorsque la belle-mère lui dit lors des funérailles qu'elle "pue la mort", elle n'a pas totalement tort). Bien que son obstination à suivre une femme qui le snobe ou se sert de lui relève là aussi du masochisme le plus total, la gentillesse de Jong-Chan tranche avec l'hypocrisie, la mesquinerie ou la haine des gens qui entourent Sin-ae et s'avère être peut-être le seul "soleil secret" de l'histoire.
Film culte offrant quelques scènes mémorables pour se bidonner à deux conditions néanmoins:
1: Aimer Jim CARREY lorsqu'il est en roue libre car si dans le scénario il prend la place de dieu, en tant qu'acteur, il a le rôle d'Atlas, le géant qui porte la terre (le film) entier sur ses épaules. Autant être prévu, c'est un "one Carrey show" comme les Ace Ventura ou "Menteur, menteur" (1997).
2: Fermer les yeux sur l'aspect moralisateur de la deuxième partie du film. Comme de nombreux moments sympathiques organisées par des Eglises ou des sectes (dîners, concerts etc.) la bonne tranche de rigolade sert d'appât pour subir ensuite des sermons où il faut montrer sa patte blanche, ou plutôt WASP (bon chrétien, bon époux, bon travailleur etc.)
Si l'on accepte ces conditions, on peut quand même bien se régaler devant les facéties de l'ex loser dont la "toute-puissance" se traduit de façon spontanée (donc avant que la religion ne vienne brider ses instincts) par la satisfaction de sa libido (voir l'explosion évocatrice de la bouche d'incendie sur le tube "I've got the power", la jupe de la fille qui se soulève à la façon de celle de Marilyn MONROE mais beaucoup plus haut, les regards salaces de la coprésentatrice du journal TV ou encore la mise en condition érotique de sa petite amie jouée par Jennifer ANISTON). Il s'offre par ailleurs des séquences tordantes de revanche sur les hommes qui l'ont humilié, la plus virtuose étant celle dans laquelle il met au tapis son rival joué par un Steve CARELL qui n'avait pas encore explosé le box-office avec ses propres comédies mais qui était déjà bien entendu savoureux.
En dépit des mauvaises critiques, j'avais envie de voir comment Jim JARMUSCH avait traité le film de zombies, après avoir revisité le genre du western, du film noir, du film de sabre et plus récemment, du film de vampires. Et je dirais que les trois premiers quarts du film m'ont plutôt amusé. Le décalage entre les événements qui se déroulent à Centerville et qui se réfèrent à George A. ROMERO et le détachement avec lequel les habitants les vivent confèrent à l'ensemble un aspect irréel (sublimé par des mouvements de caméra toujours aussi admirables), mâtiné d'un humour noir qui fait parfois mouche, même s'il est un peu facile (on y récapépète beaucoup). Les acteurs de premier choix sont pour beaucoup dans le plaisir que l'on peut prendre à voir ces scènes car leur amusement est communicatif. Là où ça se gâte, c'est sur la fin qui devient, il faut le dire, grotesque. Entre une Tilda SWINTON tarantinesque qui s'avère être une extra-terrestre à la E.T. que sa soucoupe volante vient chercher, l'homme des bois joué par Tom WAITS qui se transforme en une sorte de prophète vengeur contre le consumérisme qui serait responsable de la transformation de Centerville en Zombiland* et Ronnie qui tout d'un coup devient son interprète, Adam DRIVER en train de raconter à son acolyte Bill MURRAY qu'il connaît la fin du film parce qu'il a lu le script de "Jim" (et nous spectateur, on est censé faire quoi? Applaudir des deux mains devant cette "transgression brechtienne"? Quoique ce n'était pas la première, il y avait déjà un clin d'oeil au début du film), Jim JARMUSCH ne sait plus où il va (je pense qu'en fait il s'en fiche) et termine donc dans le mur. "The Dead don't die" est un film nihiliste, tout simplement.
* Le dérèglement de la planète par l'action humaine est montré comme la cause de la catastrophe car le rejet que fait Jim JARMUSCH de la technologie en général et des appareils connectés en particulier revient de film en film. Cependant dans "The Dead don't die", il suggère qu'ils ont engendré une population de décérébrés ce qui est au-delà du caricatural. Aucun être humain ne peut être résumé à des addictions à l'alcool, aux bonbons ou au wifi. Pour le coup Jim JARMUSCH ne fait que confirmer que sur ses derniers films, il a tourné à l'aigri en rejetant la société actuelle, que ce soit pour cultiver son jardin (dans "Paterson" (2016) qui reste heureusement un très beau film), vivre en ermite dans les bois ou errer dans ses limbes.
Je suis ravie d'avoir vu ce film dont j'avais entendu des avis contrastés lors de sa remise du grand prix à Cannes. Dès les premières scènes, j'ai accroché car j'aime le mélange des genres et je l'ai ressenti immédiatement. En effet celles-ci montrent la colère de jeunes travailleurs africains exploités tout en les nimbant dans une échelle plus grande qui vibre dans chaque plan du film, celle des forces de la nature: poussière, vent, vagues, soleil rouge sang, nuit profonde. La colère gronde et s'apprête à déferler sur une banlieue populaire de Dakar en proie aux injustices quotidiennes: corruption, inégalités de classe, mariages arrangés, trafics humains etc.
Très vite on quitte les rivages du réalisme pour glisser insensiblement vers ceux du fantastique quand les fantômes des jeunes ouvriers disparus en mer alors qu'ils traversaient l'océan pour rejoindre l'Espagne reviennent posséder les vivants sans qu'ils n'en aient conscience. De mystérieux phénomènes surgissent alors: un lit de noces qui brûle, des fièvres qui s'emparent des amies de la mariée, les étranges malaises du commissaire chargé de mener l'enquête etc. Le film adopte en effet le point de vue des filles restées au pays, tiraillées entre les pressions sociales pour faire de beaux mariages et les décisions de leurs amis qui partent sans les prévenir. Certaines s'accomodent de la situation, deviennent cyniques, matérialistes et décident de se jouer des hommes pour se forger une belle situation. D'autres comme Ada, l'héroïne ne parviennent pas à s'y faire et souffrent en silence. Mais l'espèce d'énergie cosmique (symbolisée par un bar de plage qui la nuit venue scintille sous les rais de lumières) qui revient du large fait souffler un vent de révolte sur ces filles qui deviennent vengeresses ou tout simplement recherchent sans répit à retrouver l'être aimé pour communier avec lui. Bref Mati DIOP mérite amplement son prix pour un premier long-métrage qui ressemble à un coup de maître et est une cinéaste à suivre.
"Brooklyn Boogie" est un prolongement de "Smoke" (1994), il a d'ailleurs été tourné dans la foulée. Il se compose d'une série de sketches se déroulant dans ou près de la boutique d'Auggie (Harvey KEITEL) plus que jamais LE spot incontournable du quartier, "the best place to be" pour refaire le monde, discuter avec des amis, faire un boeuf, se taper des délires etc. Visiblement Wayne WANG et Paul AUSTER ont eu envie de faire durer le plaisir. Sauf qu'au lieu d'inviter des personnages de fiction, ils ont cette fois ouvert les portes de la boutique à des habitants anonymes du quartier qui témoignent de sa diversité ethnique et culturelle mais aussi à leurs potes célèbres. Avec un bonheur inégal. L'aspect documentaire n'est qu'une toile de fond assez peu exploitée alors qu'en revanche les séquences plus ou moins improvisées avec les VIP se taillent la part du lion. Si les monologues (fumeux) face caméra de Lou REED m'ont plutôt amusée et que l'on voit naître l'esquisse de "Coffee and cigarettes" (2004) avec l'échange sur "la der et der" (cigarette ^^^^) que Jim JARMUSCH a décidé de fumer chez Auggie, j'ai trouvé certains passages lourds voire vulgaires. Tout ce qui concerne les femmes est raté mais ce n'était déjà pas le point fort de "Smoke" (1994). Cependant, celui-ci évitait le mauvais goût. Dans "Brooklyn Boogie", il s'y vautre en faisant de Auggie un irrésistible étalon (Harvey KEITEL a certes beaucoup de charme mais à 55 ans quand même, il n'était déjà plus de la première fraîcheur) que rêvent de "monter" les femmes du quartier, des "chaudasses" prêtes à enlever le haut (Mel GORHAM en roue libre) ou le bas (MADONNA dans une apparition éclair singeant le télégramme chantant de "Brazil" (1985)), ou les deux (Roseanne BARR qui fait des propositions indécentes à Auggie). Mais le passage avec Michael J. FOX nous apporte une grande révélation avec des questions aussi pertinentes à Giancarlo ESPOSITO que: "est-ce que tu regardes l'intérieur de la cuvette avant de tirer la chasse?" ou "Est-ce que tu es content de la taille de ton zizi?" Bref, les moments sympas entre amis tournent quelque peu au vinaigre phallocrate et la boutique de cigares finit par sentir la testostérone avariée, brisant la chaleureuse convivialité qui prévalait jusque-là.
Je me demandais ce que je ressentirais en revoyant "Smoke" 25 ans après sa sortie en salles. Aurait-il fané ou bien conservé son charme intact? J'avais gardé le souvenir d'un film chaleureux, un film humain, un film qui faisait du bien à une époque où on ne vendait pas encore le concept de "feel good movie". J'ai retrouvé un film chaleureux, un film humain, un film qui fait du bien comme s'il n'avait pas pris une seule ride. Les personnages de "Smoke" sont tous un peu fêlés, tous un peu éclopés, tous un peu bluffeurs. Ils se tiennent chaud et tiennent chaud au spectateur. Il faut dire qu'ils ont une sacré paire d'anges gardiens qui veillent sur eux. Tout d'abord Auggie (Harvey KEITEL) qui tient un petit bureau de tabac à Brooklyn tantôt transformé en café du commerce, tantôt en bureau des pleurs. Auggie semble bourru en surface mais en fait il est plutôt du genre à tendre la main à tous les paumés qui passent le pas de sa porte. Ensuite son ami, l'écrivain dépressif Paul Benjamin (William HURT) inspiré de Paul AUSTER qui a écrit le scénario du film. D'ailleurs Paul finit par écrire l'histoire que Auggie lui raconte puis le réalisateur Wayne WANG la filme. Auggie n'est d'ailleurs pas seulement conteur, il est aussi photographe et enregistre jour après jour la mémoire de son petit bout de quartier. Toutes ces histoires filmées, racontées, photographiées ou écrites ne finissent plus qu'en former une seule tout comme l'ensemble hétéroclite de personnages devient harmonieux en tissant des liens de filiation élective basés sur un "roman familial" imaginaire bien plus que sur la réalité biologique. Ainsi Thomas (Harold PERRINEAU) sauve la vie de Paul, s'incruste chez lui puis finit par se présenter sous son nom à son véritable père (Forest WHITAKER). Auggie s'invite chez une vieille dame en se faisant passer pour son petit fils. Ruby, une ex d'Auggie (Stockard CHANNING) lui fait croire qu'il a une fille prénommée Félicity qui va elle-même avoir un bébé. Et ainsi de suite jusqu'à ce qu'une solidarité se tisse entre tous ces êtres qui pourtant se sont rencontrés sur des mensonges, de même que les objets et l'argent au départ volés circulent de main en main jusqu'à trouver un heureux propriétaire qui en fera bon usage. "Smoke" est un petit concentré d'humanité qui fait chaud au coeur.
" La majorité des hommes ont une vie désespérée. Pourquoi cette frénésie de réussir? Si un homme tranche sur ses semblables, peut-être entend-il un autre son. Laissons-le à cette musique, quelle qu'elle soit." (Walden ou la vie dans les bois, Henry David Thoreau).
L'homme des bois de Henry David Thoreau, on le rencontre aussi chez D.H. Lawrence, d'ailleurs Constance Chatterley somatise son désir réprimé exactement comme le fait Cary Scott (Jane Wyman) dans "Tout ce que le ciel permet". Le désir féminin, étroitement connecté à la nature doit être domestiqué, contrôlé. Toute la société occidentale s'y emploie en l'enfermant dans le devoir conjugal et familial, en l'étouffant sous les conventions sociales, en le transformant en addiction consumériste. Et en veillant à ce que "l'homme des bois" ne vienne jamais le réveiller. Parce que sinon, il explose tout. D'ailleurs ce désir à l'état brut, ce désir solaire et coloré si magnifiquement retranscrit par la lumière du film de Douglas Sirk (le droit d'aimer un homme jeune, beau, libre comme l'air sans considération d'âge ou de condition sociale) a particulièrement infusé dans les filmographies de cinéastes masculins homosexuels. On voit en effet beaucoup de cerfs et de grandes baies vitrées dans les films de François Ozon. On voit une télévision défoncée à coups de pieds par un enfant furieux de voir sa mère amoureuse d'un immigré marocain plus jeune qu'elle dans "Tous les autres s'appellent Ali" de Rainer Werner Fassbinder. Les couleurs flamboyantes du mélodrame qui se transcende lui-même est la marque de fabrique du grand Pedro Almodovar. Une épouse et mère de famille modèle s'éprend de son jardinier noir dans "Loin du paradis" de Todd Haynes.
"Tout ce que le ciel permet" oppose en effet la médiocrité de l'american way of life, son univers étriqué et gris de pisse-froids cancaneurs à un monde enchanté situé en marge où tout vibre, où tout vit. Un monde d'or et d'argent sans or et sans argent dans lequel les couleurs sont plus éclatantes que la normale. Cary Scott qui est veuve et a besoin d'aimer à nouveau aspire à le rejoindre. Mais la part conformiste d'elle-même le refuse. Moins finalement par peur du regard des autres que de ce qui est tapi en elle-même et que comme je le disais plus haut toute l'éducation occidentale concourt à diaboliser. Alida Anderson résume parfaitement ce qui différencie Ron des autres et le rend inassimilable et donc irréductiblement libre: sa sécurité intérieure là où tous les autres, éduqués dans la peur de leur propre nature passent leur vie à chercher des béquilles sur lesquelles s'appuyer pour trouver le sentiment de sécurité qui leur fait tant défaut. Le fait que ce soit Rock Hudson qui joue Ron ajoute un sens supplémentaire au film puisqu'il était finalement semblable à Cary, cachant sa vraie nature dans le placard.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)