"I love you Phillip Morris" est à peu près le seul point d'ancrage de la vie rocambolesque et tapageuse de Steven Russell, un personnage d'escroc et d'imposteur mythomane haut en couleurs capable de se faire passer pour à peu près n'importe qui et de s'inventer 1000 vies (et qui a réellement existé). Sa véritable identité reste d'ailleurs un mystère puisque lui-même ne la connaît pas, ses parents biologiques l'ayant abandonné et refusant de lui communiquer la moindre information. Les réalisateurs, Glenn Fincarra et John Requa dont c'était le premier film s'amusent à jouer avec le spectateur qui tout comme Phillip (Ewan McGregor, mignon tout plein mais un peu transparent) ne sait jamais si ce que son amant lui raconte est du lard ou du cochon ce qui permet de multiples rebondissements jusqu'à la fin. L'ogre Jim Carrey est parfaitement taillé pour le rôle de cet homme insaisissable et son abattage fait merveille. Enfin en plus d'être une sorte de mise en abyme sur l'art du comédien (non plus "aux milles ruses" mais "aux mille visages"), le film est assez insolent, joyeusement carnavalesque (à défaut d'être véritablement subversif). On s'y moque de la religion, de la famille, de la loi, de la réussite et de toutes les valeurs morales de l'Amérique conservatrice. En revanche on y célèbre l'hédonisme, l'amour fou, l'homosexualité est montrée plus frontalement que dans "Le Secret de Brockeback Mountain" (2005) et les arnaques ingénieuses montées par Steven pour s'enrichir sont tout aussi jouissives que son talent houdinesque pour l'évasion. On comprend que le film ait eu du mal à trouver un distributeur aux USA même si comme je le disais plus haut, tout cela relève plus de la farce que du film véritablement engagé.
Après un premier volet inégal mais offrant des propositions intéressantes et un second volet abouti qui a fait date, Christopher Nolan se vautre complètement sur ce troisième et dernier volet qui doit de ne pas avoir été jeté aux poubelles de l'histoire uniquement à la qualité de ses deux prédécesseurs. Il n'y a plus en effet aucune ambition, tant esthétique que narrative dans ce blockbuster académique qu'il a sans doute réalisé pour remplir un cahier des charges. La panne d'inspiration est manifeste de même que le manque d'implication. Tout ce qui faisait l'originalité et l'intérêt des films précédents disparaît au profit d'un déluge de scènes d'action vues 100 fois ailleurs. De même que la nuit et l'invisibilité se sont dissipées au profit de plans fixes et poseurs tournés en plein jour, le scénario est décalqué sur celui de 80% des superproductions US dans lesquelles l'Amérique joue à se faire peur pour mieux réaffirmer ses valeurs conservatrices. On a donc le sempiternel héritier qui veut terminer l'œuvre de son méchant de père (Ra's Al Ghul of course, le Joker, trop dérangeant n'est même pas évoqué) à savoir détruire Gotham City. Pendant ce temps Bruce Wayne qui est en petite forme boude dans son manoir (on le comprend au vu du scénario) mais humilié par le méchant à deux balles, il relève la tête et endosse le rôle de super-héros (rôle qu'il refusait jusque là) pour jouer les sauveurs, christique tant qu'on y est. Délivré du fardeau du costume de Batman (car seule l'enveloppe explose avec la bombe nucléaire), il pourra alors couler des jours heureux auprès de Catwoman sous l'œil rassuré d'Alfred qui a lui aussi terminé sa mission de père de substitution (c'est le seul personnage qui s'en tire à peu près honorablement dans ce naufrage, toujours impeccablement joué par Michael Caine). Au passage, on a droit à un petit cours d'édification civique dans lequel on apprend aux masses à se méfier des dangereux révolutionnaires communistes assoiffés de scalps de riches et de figures d'autorité qui deviennent alors de pauvres victimes. Quant au casting qui recycle le catalogue de "Inception" (2009) il a également laissé sa marque, peu glorieuse, à savoir la palme de la mort la plus ridicule (et la plus parodiée) du cinéma contemporain décernée à Marion Cotillard qui s'est pris les pieds dans l'interprétation d'un personnage dont l'écriture est particulièrement grotesque.
"The Dark Knight" pousse beaucoup plus loin les bonnes idées du premier volet en se débarrassant de la majeure partie des scories qui le plombaient. Tant et si bien que le super-héros Batman (Christian Bale) confine à l'abstraction, façon de dire subtilement qu'il s'agit d'une illusion (celle du "sauveur", marotte du cinéma américain attaché aux vigilante movies et autres justiciers hors la loi adeptes de l'autodéfense hérités du western). La dissolution du mythe Batman, définitivement fondu dans le décor ("dark knight" résonne comme "dark night") permet de donner une place prépondérante à des personnages bien plus denses, donnant au film une dimension de film noir tragique et post-apocalyptique dans laquelle plane l'ombre du 11 septembre. D'un côté, Harvey Dent (Aaron Eckart) surnommé le "chevalier blanc" parce qu'il veut nettoyer Gotham de sa pègre en s'appuyant sur la légalité et un discours intransigeant. Bien entendu cette figure de cire moraliste se dégonflera au premier assaut* et finira par tomber le masque (jusqu'à l'os pourrait-on dire) pour révéler sa propre monstruosité cachée. De l'autre, le Joker, surnommé le "maître du chaos" en raison de son nihilisme et de son anarchisme fou furieux. "Why so serious?" en effet quand plus rien n'a de sens et que l'état physique et mental est dégradé au point de considérer la société et ses valeurs comme une vaste blague dont il faut s'amuser avant de tout faire sauter. Alors qu'il y a encore un peu trop (par moments) de blabla inconsistant, Heath Ledger donne du poids à chaque mot qu'il prononce, rendant glaçant, terrifiant son personnage de clown psychopathe à l'intelligence supérieure avec son corps désarticulé et son maquillage baveux et défait. Ayant toujours un coup d'avance, s'infiltrant partout et manipulant tout le monde, le Joker apparaît comme l'ombre de Batman, la projection dévoyée de son désir de toute-puissance. Entre ces deux entités monstrueuses, Jim Gordon le flic intègre et modeste joué par Gary Oldman tente de sauver comme il le peut l'humanité de Gotham à défaut de sa démocratie, la première étant rudement mise à l'épreuve (la scène des Ferries) et la seconde gangrenée de toutes parts.
* L'insignifiance de sa petite amie Rachel (Maggie Gyllenhaal, aussi transparente que Katie Holmes dans le premier volet), sacrifiée par Batman et Gordon au nom de l'espoir qu'il représente pour sauver Gotham donne encore davantage cette impression d'ensemble vide envahi par la haine et le désespoir.
Alors que l'on ne parle plus que du rôle de sauveur du cinéma en salles gravement affecté par la pandémie du Covid-19 que doit jouer le dernier opus de Christopher Nolan, "Tenet" (2020), j'ai eu envie de revoir sa trilogie Batman. Autant le dire tout de suite, j'ai beaucoup de mal avec l'univers des super-héros de comics tant sur la forme que sur le fond au point de confondre encore récemment ceux de DC et ceux de Marvel (mais je me suis fait reprendre par un puriste lors d'une exposition des oeuvres de Nathan Sawaya qui leur était consacrée et depuis j'arrive à les distinguer). Evidemment quand le film est réflexif comme "Incassable" (2000) ou "Les Indestructibles" (2004), ça passe mieux. J'avais le souvenir de m'être ennuyée devant "Batman Begins" et fort heureusement, je l'ai davantage apprécié au deuxième visionnage. J'aime tout particulièrement trois choses: le soin apporté aux décors de Gotham City, très fortement inspirés du "Blade Runner" (1982) de Ridley Scott. Le caractère théâtral du personnage de Batman, véritable fantôme d'un grandiose opéra urbain que la mise en scène rend aussi insaisissable que l'éther. Et enfin l'humanité qui se dégage de ses pères de substitution, Alfred le majordome (Michael Caine), le sergent puis lieutenant Gordon (Gary Oldman) et enfin Lucius Fox (Moirgan Freeman) qui travaille dans l'entreprise Wayne. Cela permet de supporter un scénario très "premier degré" c'est à dire sans zones d'ombre où les motivations de Bruce Wayne (Christian Bale) sont assez grossièrement surlignées à la manière de nombreux biopics. Vous saurez tout sur ses traumas d'enfance d'autant que "ça" explique le personnage qui paradoxalement ne possède plus une seule zone d'ombre alors que le charisme repose sur le mystère (mais le mystère dérange). Quant à la séquence initiatique en Asie, elle fait terriblement cliché d'autant que la présence de Liam Neeson me fait aussitôt penser à son personnage conventionnel de mentor dans la deuxième (ou première selon le critère retenu) trilogie Star Wars. Alors certes, Ducard est double mais qu'est ce qu'on s'en balance! (Tout comme la simpliste dualité du héros en fait). Rien à voir avec le vilain inoubliable du deuxième volet incarné par Heath Ledger.
N'étant guère sensible aux comédies romantiques (sauf exception!) j'ai eu envie de regarder ce film pour deux raisons: son casting plutôt alléchant et son duo de réalisateurs dont j'avais aimé le précédent film "I love you, Phillip Morris", hilarant et culotté. Autant le dire tout de suite, si l'on voit bien que "Crazy, Stupid, Love" n'est pas réalisé par des manchots avec une certaine élégance dans le choix des cadrages, des décors, des costumes, de la photographie qui le rend agréable à regarder, il n'en reste pas moins que le contenu est bancal. L'intrigue est pourtant prometteuse avec pour moteur le désir qui vient mettre la pagaille dans l'idéologie familiale américaine en bouleversant les repères générationnels. Le père, Cal (Steve Carell dans son rôle habituel) trompé par sa femme Emily (Julianne Moore) se retrouve dans une sorte de "supermarché du sexe" pour cadres sup et bobos branchés dans lequel il prend des leçons de séduction auprès d'un tombeur quelque peu dandy, Jacob (Ryan Gosling, un peu plus fringant qu'à l'ordinaire) qui pourrait être son fils. Pendant que Cal s'invente une seconde jeunesse plus aventureuse que celle, très plan-plan qu'il a vécu, la baby-sitter de 17 ans tombe amoureuse de lui. Elle-même est l'objet des fantasmes du fils de Cal âgé de 13 ans. Bref cela aurait pu prendre des allures d'un "American Beauty" inversé ou bien d'une screwball comedie moderne dans laquelle les hommes et les femmes auraient échangé les rôles. Rien de tout cela n'advient et la montagne accouche d'une souris. Après une scène drôlissime de règlements de compte entre hommes, chacun reprend sagement sa place. Cal retourne auprès de sa femme, Jacob se range et devient le gendre idéal et Robbie "comprend" qu'il doit attendre d'être un homme (comme Papa?) avant de pouvoir sérieusement prétendre à courtiser Jessica. Tout rendre donc dans l'ordre au final sur fond de discours bien-pensant destiné au public que les audaces de départ auraient pu effrayer. C'est sous-estimer le pouvoir du rire à faire accepter la subversion et c'est donc bien dommage.
"La Femme d'à côté" est l'avant-dernier film de François Truffaut. Il aurait pu s'intituler comme celui d'Alain Resnais réalisé à la même époque "L'amour à mort" (avec Fanny Ardant également mais dans un rôle secondaire). Ou bien "Une chambre en ville", comme le film contemporain de son compatriote Jacques Demy. François Truffaut voulait raconter une histoire d'amour qui fait peur. De celles qui foudroient et dont on ne se relève pas. De fait lorsque Mathilde (Fanny Ardant) revoit Bernard (Gérard Depardieu) pour la première fois après leur rupture, elle le fusille du regard. Truffaut connaissait visiblement intimement la relation entre Éros et Thanatos et c'est l'une des raisons qui expliquait son admiration pour Alfred Hitchcock. Le maître du suspense filmait les scènes d'amour comme des scènes de meurtre et vice versa. La passion destructrice de Mathilde et Bernard a en effet quelque chose d'hitchcockien mais sans le glamour. C'est la pulsion morbide qui prime dans le film que ce soit l'incapacité manifeste des amants à communiquer (voir la scène symbolique du téléphone où ils ne parviennent pas à se joindre tout en agissant de façon gémellaire), les tentatives de fuite ou de riposte de Bernard face à la toxicité de sa relation avec Mathilde ou la descente de celle-ci dans les affres de la dépression. Un mal-être profond, nourri de haine de soi qui s'exprime par la confession au psychanalyste bien impuissant à la soulager. S'il y a donc un romantisme indéniable dans leur histoire, celle-ci est montrée comme une addiction, une maladie incurable et létale, n'offrant pas d'alternative à la conjugalité terne dans laquelle les deux amants ont cherché refuge. En vain, leur incapacité à construire une relation comme à concevoir un enfant ensemble tout en ne parvenant pas davantage à couper le cordon et à tourner la page ("ni avec toi ni sans toi", "comment tourner la page quand elle pèse 100 kilos") signant leur arrêt de mort. Dans cette tragédie existentielle le chœur antique est incarné par Mme Jouve, une rescapée restée infirme après une tentative de suicide qui se fait le témoin compatissant des tourments qui se déploient sous ses yeux.
"Okja" comme "Roma" ou "The Irishman" fait partie des films signés par de grands réalisateurs mais produits par Netflix et qui de ce fait a été accusé de participer à la mort du cinéma en salles. Mais la réalité est que Netflix permet à des films originaux de voir le jour et d'être vus, films qui n'auraient peut-être pas été financés et distribués dans les circuits traditionnels. De plus il faut bien admettre que le public des cinémas est vieillissant, la jeune génération préférant se tourner vers les plateformes de streaming. Le covid a accéléré le processus comme le montre la décision de Disney de sortir leur version live de "Mulan" directement sur Disney +. Ce n'est peut-être pas la mort du cinéma tel qu'on le connaissait mais la diversification de ses supports est il me semble quant à elle irréversible, notamment pour les films grand public. Et n'a pas que des aspects négatifs comme le montre la chute du nabab Harvey Weinstein.
Ce préalable posé, il serait temps de s'intéresser à "Okja" pour lui-même et non pour ce qu'il représente. C'est un film puissant, à mi chemin entre "Snowpiercer" et "The Host", deux des meilleurs crus de Bong Joon-ho. L'influence américaine sur la Corée du Sud est une nouvelle fois critiquée. Sauf qu'il ne s'agit plus de rejets toxiques dans les rivières mais de manipulations génétiques issues des laboratoires de la FTN Mirando, allusion transparente à Monsanto. La bébête obtenue n'est cette fois plus un monstre mais une victime de la cupidité de la mondialisation néolibérale (sous couvert d'hypocrites préoccupations sociales et environnementales). Seule Mija (Ahn Seo-Hyun), une adolescente vivant en symbiose avec la créature dans les montagnes depuis sa toute petite enfance ose se dresser contre cet ordre qui veut exploiter médiatiquement sa belle histoire pour embellir l'image de la firme (ça c'est le versant marketing incarné par Lucy Mirando) avant de transformer le cochon géant en chair à pâté (ça c'est le versant productiviste incarné par Nancy, la jumelle de Lucy, Tilda Swinton incarnant les deux rôles façon "bonnet blanc et blanc bonnet").
Mais le film n'est pas pour autant un face à face manichéen entre David et Goliath (clin d'oeil à Spielberg auquel on pense beaucoup, la relation viscérale entre Mija et Okja devant beaucoup à Elliott et E.T.) Car il y a un troisième protagoniste dans l'histoire, les activistes de la FLA (front de libération des animaux) qui comme dans la dystopie de Terry Gilliam "L'armée des 12 singes" sont assimilés à des terroristes alors qu'ils se veulent altermondialistes et non violents. Leur cause est noble puisqu'ils luttent pour informer le monde des mensonges de Mirando et de leur cruauté envers les animaux. Mais le problème est qu'ils utilisent les mêmes méthodes que leurs adversaires, le mensonge et la manipulation pour arriver à leurs fins. Ils bafouent ainsi le souhait de Mija de ramener Okja à la maison, préférant livrer cette dernière à ses bourreaux au nom de leur cause. Néanmoins des dissensions et des contradictions se font jour entre eux et en eux ce qui rend certains d'entre eux passionnants, tout particulièrement leur leader, Jay* (Paul Dano, remarquable une fois de plus) qui a quelque chose du prince Ashitaka face à Mija en princesse Mononoké. Car l'hommage à Hayao Miyazaki ne se réduit pas à la scène édénique dans laquelle Mija et Okja jouent à "Mon voisin Totoro" mais il est présent en filigrane dans tout le film.
Il y a cependant un personnage en trop, celui du très fatiguant docteur Johnny Wilcox, mi bateleur de foire façon "Hunger Games" mi tortionnaire néo-nazi (la fin du film est d'ailleurs une métaphore de la Shoah). Les deux aspects ne font pas bon ménage ou bien est-ce le jeu ultra cabotin (et uniforme) de Jake Gyllenhaal, toujours est-il que j'ai trouvé que les passages dans lesquels il intervenait étaient pénibles, passant à côté de l'effet burlesque cartoon recherché.
* Personnage toujours en contradiction avec lui-même, Jay possède une dimension chevaleresque alliant courage, abnégation et fidélité à de nobles principes qui par moments le font déraper du côté du dictateur gourou dogmatique. De même, la douceur exquise et sincère dont il fait preuve avec Mija qu'il veut protéger de la violence qui les entoure au péril de sa vie (le passage à tabac du groupe par la police-milice de Mirando est d'une brûlante actualité) est contredite par ses propres accès de sauvagerie, au point que c'est Mija qui doit arrêter son bras prêt à frapper Okja devenue folle après les mauvais traitements subis. C'est donc ironiquement cette innocente démunie (d'armes et d'idéologie) qui sans le vouloir le protège de lui-même en l'empêchant de basculer dans la négation de ce qu'il représente (le défenseur non-violent de la cause animale). Dans un même personnage cohabitent ainsi Bob Dylan, Alex de "Orange Mécanique" (la correction musclée d'un camarade "déviant") et Che Guevara (ne pas rater la postface de trois minutes qui succède au générique de fin).
"Le dernier métro", l'un des plus grand succès de François Truffaut sorti au début des années 80 est ce qu'on peut appeler un film-paravent, un film double fonctionnant sur une mise en abyme entre la réalité et sa représentation dont les frontières sont d'autant plus floues que la période de l'occupation est propice au mensonge et à la dissimulation. François Truffaut s'inscrit dans la filiation de Jean Renoir avec la présence d'une Paulette Dubost qui nous renvoie immédiatement à la "La Règle du jeu" et d'Ernst Lubitsch avec son "To be or not to be" dans lequel le théâtre mystifie (et subvertit) le nazisme. Mais la dualité du film de Truffaut, mi chronique minutieusement reconstituée des années noires, mi théâtre de l'intime doit aussi beaucoup à Alfred Hitchcock. "Il y a deux femmes en vous" ou bien "vous aimer est une joie et une souffrance" pourrait parfaitement trouver sa place dans "Vertigo" alors que Catherine Deneuve en blonde (faussement) glaciale semble l'héritière de Grace Kelly. Beau personnage partagé entre le dévouement à son mari metteur en scène caché dans les sous-sols du théâtre et traqué par les collaborationnistes qui rêvent de débusquer "Le fantôme juif de l'Opéra" et la passion pour son partenaire à la scène, Bernard Granger (Gérard Depardieu) qui court après toutes les femmes sauf elle à cause de son apparence intimidante. Un triangle amoureux qui n'est pas sans rappeler d'autres films de Truffaut, à commencer par "Jules et Jim". Mais Bernard n'est peut-être pas un homme aussi léger qu'il le paraît comme en témoigne son attitude sans compromis(sion) vis à vis des pro-nazis. Le metteur en scène suppléant, Jean-Loup (Jean Poiret) qui est aussi acteur compense en revanche par son caractère comique l'aspect peu reluisant de son attitude très flexible face aux autorités (inspirée de Sacha Guitry). De façon plus générale tous les personnages ont (au minimun) un cadavre dans le placard, y compris Truffaut qui a dissimulé dans le film des allusions autobiographiques à son propre secret de famille (un père biologique juif dont il a découvert tardivement l'existence).
"Asperger's Are Us" est un documentaire Netflix portant sur la résilience par rapport à l'handicap de l'autisme grâce à l'art. Les américains étant beaucoup plus avancés que les français sur cette question, il est logique que l'offre culturelle le soit aussi que ce soit en matière de films, séries ou comme ici, théâtre. "Asperger's Are Us" est en effet le nom de la première troupe de comédiens entièrement composée de personnes atteintes du syndrome d'asperger. Elle se compose de quatre jeunes hommes qui se sont rencontrés lors d'un camp d'été réservés aux autistes dans le Massachussetts en 2010. Après avoir obtenu leur diplôme, Jack, Ethan, New Michael (qui préfère "new" à "junior", son père s'appelant également Michael) et leur animateur plus âgé Noah décident d'écrire des sketchs à l'humour décalé et de les interpréter dans de nombreuses villes du Massachussetts, suscitant l'intérêt des médias. Leur démarche pionnière les amènent à se comparer aux "Beatles" dans leur domaine. Le documentaire suit les préparatifs de leur dernière représentation avant la séparation du groupe. Il permet de se familiariser avec chacun des membres qui a droit à un portrait individuel ainsi qu'avec leur humour absurde et parfois morbide. C'est aussi bien sûr un moyen de montrer comment ces garçons surmontent leurs difficultés ("I don't want your pity" peut-on lire sur le t-shirt de Noah) pour parvenir à interagir avec les autres membres et le reste de la société et aussi comment cette expérience a pu les aider pour ensuite poursuivre des études et s'intégrer. La pensée positive à l'américaine peut agacer parfois mais ici, le handicap n'est pas édulcoré et si l'humour est un formidable moyen de se faire apprécier et accepter, il n'est pas consensuel ce qui est logique, les aspies étant des gens plutôt intègre. L'un des garçons dit d'ailleurs très justement que le jogging est étranger au fonctionnement aspie qui soit marche ou soit court en se donnant à fond.
"Gosses de Tokyo" est le vingt-quatrième et dernier film muet réalisé par Yasujiro Ozu en 1932. Contrairement aux films muets occidentaux, il n'y a pas d'accompagnement musical pour briser le silence ce qui peut être déconcertant pour un néophyte. D'ailleurs lors des projections, les spectateurs bénéficiaient des commentaires d'un bonimenteur qui animait la séance.
"Gosses de Tokyo" frappe par ses qualités d'observation et la précision de sa mise en scène qui restitue dans les moindres détails aussi bien la rigidité des codes sociaux japonais que le naturel désarmant de gamins qui singent leurs aînés tout en se rebellant contre eux. Le film oppose ainsi le monde des enfants à celui des adultes en étant centré sur deux frères qui font les "Quatre cent coups" parce qu'ils rejettent le modèle paternel. Le regard de Ozu, bienveillant avec les enfants s'avère cruel pour leur père. Quelques plans burlesques suffisent à déboulonner la statue patriarcale, l'homme important s'avérant être le ridicule pantin servile d'une comédie sociale dont Ozu montre les ficelles comme le faisait à la même époque Jean Renoir dans "La Règle du jeu". Mais le style Ozu est beaucoup plus proche du néoréalisme et de la nouvelle Vague que de la théâtralité du film de Renoir. Son aspect sociologique déborde d'ailleurs l'étude des rapports hiérarchiques au travail ou dans la famille (la mère est un modèle de soumission comme il se doit) pour montrer l'étalement urbain au travers d'un paysage de banlieue encore très campagnard colonisé par les pavillons et parcouru par une voie ferrée, les passages des trains ponctuant le récit.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)