Depuis le mauvais "Les Animaux fantastiques: Les Crimes de Grindelwald" (2018), je n'attends plus rien de cette préquelle dont le but est d'exploiter commercialement une franchise populaire à l'instar de Star Wars. J'ai d'ailleurs attendu sa sortie en VOD pour le regarder et je m'en suis félicité. Car si sur le plan technique, c'est toujours très bien fait, sur le plan du fond, désolé mais ça ne tient toujours pas la route. Certes, il est mieux structuré que le deuxième film qui partait dans tous les sens et nous perdait en chemin. Mais il a bien peu de choses à nous raconter. La plupart des secrets de Dumbledore (les circonstances de la mort de sa soeur ou la nature de son lien avec Grindelwald), on les connaît déjà. Tout au plus pourra-t-on porter au crédit d'un film aussi mainstream d'appeler enfin un chat un chat après douze ans à avoir tourné autour du pot (quinze si on compte depuis la parution du septième tome de la saga). Il n'y a qu'un seul scoop en fait qui est la révélation de la généalogie de Croyance. Mais comme le personnage n'est guère passionnant, pas plus que son père d'ailleurs, cela tombe à plat. Pour le reste, le film s'avère comme son prédécesseur extrêmement ennuyeux dans sa dimension politique (qui reste prédominante)*, ne sait toujours pas quoi faire de son quatuor du premier volet (Norbert, Jacob, Queenie et Tina que l'on ne voit presque pas) et donc multiplie les personnages "kleenex" ce qui est selon moi sa principale faiblesse. S'y ajoute un fan service persistant même si moins outré que dans le deuxième volet. Et une multitude d'incohérences liées à un scénario dont on sent qu'il s'écrit (comme pour certaines séries à rallonge) au fil de l'eau. L'une des plus grotesques concerne Croyance et Queenie qui semblent pouvoir changer de camp à leur guise et sans en subir la moindre conséquence. A ce rythme, le je-m'en-foutisme de Steve KLOVES et de J.K. ROWLING fera bientôt revenir des morts à la vie. Il est déjà acté que les acteurs (comme les personnages hormis ceux liés à la saga d'origine) sont interchangeables: on le voit avec le changement brutal d'interprète pour Grindelwald mais aussi pour Mac Gonagall (d'âgée, elle devient jeune suite aux critiques des fans après la sortie du deuxième volet).
*Le seul passage que j'ai trouvé vraiment réussi -celui de la prison dans laquelle Norbert (Eddie REDMAYNE toujours excellent mais hélas toujours sous-employé) imagine un moyen original de neutraliser l'agressivité des scorpions- me fait d'autant plus regretter le manque global de légèreté et de fantaisie de ce volet (comme du précédent).
Impossible en regardant "A nous la liberté" de ne pas penser à "Les Temps modernes" (1934) et même à "Le Roi et l'Oiseau" (1979). Non seulement pour sa critique du travail à la chaîne comme instrument d'un système politique coercitif mais aussi pour le primat de l'image et de la musique sur la parole, associée au monde mécanique. Ce n'est pas seulement un choix lié à la proximité de deux de ces oeuvres avec le cinéma muet. C'est aussi un acte politique alors que les années 30 voyaient se multiplier "le viol des foules par la propagande politique" pour reprendre le titre du livre de Tchakhotine. L'homme nouveau des régimes totalitaires n'était en effet rien d'autre qu'un outil standardisé fabriqué à la chaîne pour servir les désirs de grandeur de leurs chefs: soldat, ouvrier ou les deux. En cela "Le Roi et l'Oiseau" en est leur parfait héritier, transformant en conte universel et atemporel l'expérience de la déshumanisation provoquée par les révolutions industrielles du XIX° siècle et les régimes totalitaires du XX° siècle et faisant par contraste l'apologie de la liberté individuelle et de la résistance à l'oppression, y compris à travers les objets du monde industriel délivrés de leur servitude (une idée reprise ensuite par Hayao MIYAZAKI dans "Le Château dans le ciel") (1986).
"A nous la liberté", l'un des premiers films parlant de René CLAIR est à l'image de ses films muets. Un pied dans l'avant-garde, architecturale notamment (le style Bauhaus des décors de Lazare MEERSON), l'autre dans le rétroviseur et plus précisément dans le burlesque muet dont la mécanique propre, celle de la course-poursuite endiablée, vient dérégler celle de l'usine. Il est d'ailleurs amusant de souligner que René CLAIR et Charles CHAPLIN se sont rendus mutuellement un hommage bien plus qu'ils ne se sont copiés. Le premier en créant des personnages de vagabonds libertaires qui ne peuvent se conformer ni au système de la prison, ni à celui de l'usine (qui est montrée sur le fond et la forme comme une nouvelle prison, évoquant même de façon anticipée la célèbre devise nazie affichée au portail des camps de concentration "le travail rend libre" mais aussi et c'est moins connu au fronton des usines chimiques de sa société IG Farben dont une succursale était installée à Auschwitz) en préférant partir sur les routes, le plan de fin reprenant celui de "The Tramp" (1915). Le second en maximisant les potentialités comiques du dérèglement de la machine à rendement et en terminant son film en ajoutant au vagabond s'éloignant vers l'horizon un autre personnage, celui de sa compagne plutôt que de son compagnon. Car se manifeste dans le film parlant de René CLAIR comme dans ceux de la même époque de Julien DUVIVIER une défiance vis à vis des femmes typique du cinéma français des années 30. Autre différence essentielle: Charles Chaplin ne manifeste pas la même naïveté que René Clair vis à vis du progrès technique qui viendrait délivrer l'homme de son aliénation.
Le premier film de Yannick BELLON a pour titre un poème de Henri Michaux "Quelque part quelqu'un". Il est lui-même construit comme un poème avec des refrains et des couplets ou comme une partition musicale avec des choeurs et des solos. Les choeurs, ce sont d'innombrables plans de foule dans les rues de Paris parmi lesquels se détachent les quelques solistes qui vont faire vibrer les cordes de cette oeuvre profondément mélancolique sur la solitude des grandes villes en voie de deshumanisation accélérée. Les refrains, ce sont les tout aussi innombrables travellings faisant défiler les extérieurs et les intérieurs parisiens sur une musique funèbre de George DELERUE inspirée du requiem de Ligeti (que l'on peut entendre aussi sur "2001 : l odyssée de l espace") (1968). Il y a en effet du cauchemar dans cette succession de façades lépreuses parfois murées, parfois écroulées, dans les grands ensembles sans âme qui les remplacent, dans l'anonymat des foules noyées dans la mécanique des transports en commun ou les rangées de table de travail. Car le film de Yannick Bellon est aussi politique. En témoigne ce passage on ne peut plus prémonitoire sur le devenir des quartiers HLM: "voulez-vous que je vous dise comment tout cela va se terminer dans la réalité? Par un quartier sinistre, bien morne et tristement réglementaire. Avec de pauvres bougres parqués dans des surfaces minimales aux prises avec des moyens de transport hasardeux. Le tout pataugeant dans la bouillasse pendant des années de chantier (...) Un délabrement précoce guette l'ensemble, vu les matériaux utilisés (...) De toutes façons le concours est truqué (...) Soyons réalistes, tout ça se résume à un problème de rentabilité." "Quelque part quelqu'un" rejoint ainsi la liste des films de grands cinéastes des Trente Glorieuses pressentant les conséquences délétères de l'urbanisme moderne, de Jean-Luc GODARD à Jacques TATI en passant par Maurice PIALAT. Face à la catastrophe annoncée, certains se résignent comme le couple de petits vieux expropriés et faute de moyens financiers, obligé de s'exiler en banlieue. D'autres noient leur mal-être dans l'alcool à l'image de Vincent joué par un extraordinaire Roland DUBILLARD que sa compagne architecte (jouée par Loleh BELLON, la soeur de Yannick) tente d'aider. Le couple est inspiré de celui que formait Yannick Bellon avec Henry Magnan. Enfin d'autres décident de fuir le plus loin possible à l'image d'un étudiant en ethnologie à qui l'on offre la possibilité d'aller en Equateur. A travers les déambulations au milieu d'une brocante, au muséum d'histoire naturelle ou au jardin des plantes, la rencontre avec Claude Levi Strauss (dans son propre rôle) et la présence de Loleh Bellon, le film fait écho à un autre splendide poème cinématographique de la réalisatrice consacré aux transformations de Paris, "Jamais plus toujours" (1976).
"Wild man blues" est un documentaire sur Woody ALLEN sorti dans la foulée de "Harry dans tous ses états" (1996) à l'occasion de la première tournée européenne du cinéaste-clarinettiste et de son groupe de jazz "The New Orléans Jazz Band" dirigé par Eddy Davis. On reconnaît les sonorités indissociables des films du cinéaste dans le répertoire du groupe qui rappelle à notre bon souvenir la passion que Woody Allen voue au jazz depuis son enfance (comme expliqué dans le film, il l'écoutait à la radio, une époque à laquelle il a rendu hommage dans "Radio Days") (1986) au point qu'il a pris son surnom en hommage au clarinettiste Woody Herman.
Ce préambule établi, il faut tout de même souligner que s'il n'avait pas été un cinéaste majeur, son activité musicale serait restée cantonnée au domaine d'un passe-temps privé. On se doute que c'est ce qu'il représente bien plus que la qualité réelle de ses prestations musicales (sympathiques mais tout à fait anecdotiques) qui attire les foules dans les salles de concert où le groupe se produit. De fait, les séquences musicales du film sont assez longuettes et répétitives. Heureusement, il n'y a pas que cela. Ce que le film offre de plus intéressant, outre les traits d'humour, c'est la mise en évidence de l'importance que le déracinement joue chez un cinéaste intellectuel plus apprécié en Europe que "chez lui" (le film rappelle combien ses films introspectifs ont mieux marché sur le vieux continent) et qui se sent écartelé entre les deux mondes sans appartenir pleinement à aucun d'entre eux. On découvre également que ce déracinement est culturel et sociologique. Woody ALLEN tout comme sa femme, Soon-Yi* semblent inadaptés aux hôtels luxueux qu'ils fréquentent. Cela m'a rappelé une blague cruelle et douteuse (comme la plupart) de Laurent Gerra à propos de Céline Dion et de René Angelil dans leur palace en Floride "deux bouchers ayant gagné à la loterie". Mais c'est surtout la séquence de fin chez les parents de Woody Allen (très âgés mais encore en vie au moment du tournage) qui apporte un éclairage sur l'écartèlement identitaire d'un cinéaste "mondialisé" alors que sa mère aurait voulu qu'il épouse une juive et devienne pharmacien.
* Soon-Yi Prévin, d'origine sud-coréenne est la fille adoptive de Mia Farrow et André Prévin qui l'ont tous deux reniés (et réciproquement) après la révélation en 1992 de sa liaison avec Woody Allen alors le compagnon de Mia Farrow. La différence d'âge avec Woody Allen autant que leurs liens familiaux a créé le scandale, entretenu depuis par la guerre que se font les deux ex et leurs enfants autour d'accusations de maltraitance sur fond de climat incestueux.
Je ne suis pas très fan du style exubérant (pour ne pas dire hystérique) de Xavier DOLAN mais en lisant le pitch de "Matthias et Maxime", je me suis dit que cela allait être autre chose que le navrant "Do Not Disturb" (2011) de Yvan ATTAL (je n'ai pas vu le film original américain) qui bottait en touche et de ce fait ne dérangeait personne. Xavier Dolan -pour s'adresser au public le plus large possible et non comme les cinéastes gay du passé comme James WHALE ou Tod BROWNING par impossibilité de traiter le sujet frontalement- met beaucoup l'accent dans ses films sur la notion de différence et sur la difficulté à la vivre au sein d'une société conformiste. C'est particulièrement flagrant avec "Matthias et Maxime" qui brouille les frontières de l'orientation sexuelle à partir d'un postulat assez proche de "Do not Disturb": pour les besoins d'un film, deux amis d'enfance trentenaires -mais pas complètement adultes- qui se définissent comme hétéros sont amenés à s'embrasser ce qui a ensuite des répercussions sur l'ensemble de leur édifice identitaire. Le fait que le film soit réalisé par une fille beaucoup plus jeune qu'eux qui se définit comme "fluide sexuellement" (une fluidité qui se manifeste également dans son langage franglais assez coloré) joue un rôle important puisque c'est elle et son frère (qui héberge la bande de potes dont font partie les deux garçons dans son chalet et oblige, sans doute malicieusement, Matthias à la suite d'un gage à jouer dans le film de sa soeur) qui déclenchent la crise. Avec plus de retenue que dans les autres films que j'ai vu de lui (personnellement pour moi c'est une qualité), Xavier Dolan fait donc l'introspection des deux garçons, surtout de Matthias (Gabriel d'Almeida Freitas), le plus hétéronormé des deux. Maxime (qu'il interprète lui-même) avec sa tache de naissance sur le visage, ses origines modestes, son boulot de barman sans éclat et sa famille dysfonctionnelle, notamment sa mère dépressive qui le rejette et le manipule (jouée une énième fois par Anne DORVAL) est d'emblée présenté comme un "freak". Tout l'enjeu pour lui est de parvenir à quitter ce nid toxique dont Matthias fait partie. En effet, celui-ci est présenté avec sa mère Francine (Micheline BERNARD) et ses copines comme la famille d'adoption de Maxime mais le fait est que Matthias vient d'un milieu bien plus aisé et a bien réussi socialement et matériellement. Il est à l'orée d'une brillante carrière d'avocat d'affaires (comme son père) et a une compagne ainsi qu'un grand appartement. Donc il a beaucoup plus à perdre que Maxime qui n'a rien construit. Cela l'entraîne dans une véritable dérive (illustrée dans une scène de traversée à la nage d'un lac qui peut faire penser par exemple aux moyens qu'utilise Maurice dans le film de James IVORY pour refouler ses ardeurs) qui l'amène à se montrer de plus en plus absent, renfermé, agressif voire odieux, notamment vis à vis de son ancien ami qui l'obsède mais qu'il tente d'éviter le plus possible, puis qu'il rejette à plusieurs reprises, y compris après une scène d'intimité physique à laquelle il met fin de manière brutale. Comme il n'en est pas à une contradiction près, Matthias tente en même temps d'empêcher Maxime de partir. C'est pourquoi la fin, très ouverte, peut se prêter à toutes sortes d'interprétations même si l'on peut y voir "un nouveau départ" pour les deux garçons et une nouvelle inspiration pour une identité masculine sclérosée.
"Entr'acte" est le deuxième film réalisé par René CLAIR mais le premier à avoir été diffusé dans le cadre du ballet "Relâche" écrit et décoré par Francis PICABIA sur une musique composée par Erik Satie pour la compagnie des Ballets suédois dirigée par Rolf de Maré et dont le chorégraphe était Jean Börlin. La première eut lieu en décembre 1924 au Théâtre des Champs-Elysées et le film de René Clair en faisait l'ouverture ainsi que comme son titre l'indique, l'entracte entre les deux actes du ballet.
Le film est à l'image du ballet, une "folie burlesque habitée par l'esprit dadaïste". Ballet est d'ailleurs un mot impropre tant l'état d'esprit de celui-ci était plus proche du happening potache (d'où le terme "instantanéisme" pour qualifier le courant auquel il appartenait à une époque où le monde du spectacle n'était pas aussi anglicisé). La compagnie avait d'ailleurs représenté en 1921 la pièce de Jean COCTEAU, "Les Mariés de la tour Eiffel" écrite pour eux. Quand on connaît la fascination que René Clair avait pour ce monument, on peut dire qu'il était prédestiné à travailler pour les Ballets suédois.
Entr'acte est un film indispensable pour comprendre l'oeuvre de René Clair, surtout à ses débuts, sa fascination pour le mouvement et la géométrie en particulier. Il s'agit d'un film surréaliste plein de trucages (ralentis, accélérés, surimpressions) qui établit des associations d'images n'ayant a priori aucun rapport entre elles sinon la géométrie (un échiquier et la place de la Concorde par exemple) ou un élément (de l'eau tombe sur ce même échiquier et un bateau en papier se met à naviguer sur les toits de Paris dans les plans suivants). Parfois on est même dans l'illustration de la phrase culte des surréalistes "beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie" avec l'exemple du corbillard traîné par un chameau de cirque ou de la danseuse barbue ou encore des allumettes et de la chevelure. Néanmoins si l'affiliation de ce film à l'avant-garde est indéniable (outre Picabia et Satie qui font des bonds au ralenti autour d'un canon, les joueurs d'échecs ne sont autre que Man RAY et Marcel Duchamp), on y trouve comme dans "Paris qui dort" (1925) un hommage appuyé au cinéma de Georges MÉLIÈS, l'un des maîtres de René Clair: une scène d'escamotage dans la plus pure tradition du théâtre Robert Houdin, des ballons d'hélium représentant des têtes qui gonflent et se dégonflent comme dans "L Homme à la tête de caoutchouc" (1901) ou encore un final qui fait allusion à "Les Affiches en goguette" (1906).
"Paris qui dort" est le premier film réalisé par René CLAIR même s'il n'est sorti faute de distributeur qu'après la diffusion de "Entr acte" (1924) au Théâtre des Champs-Elysées. Les deux films sont de toutes façons aujourd'hui réunis sur un même DVD ce qui est logique car ils ont de profondes affinités. Par ailleurs, les copies originales de "Paris qui dort" (il y aurait eu deux versions du film circulant conjointement, l'une française et l'autre anglaise) ayant été perdues, le DVD propose deux restitutions différentes. La plus réussie selon moi est la plus récente, celle de 2018 réalisée par la fondation Jérôme Seydoux-Pathé à partir de la copie anglaise du film conservée au British Film Institute. Il s'agit d'une version teintée qui offre des images d'une précision incomparable par rapport à l'autre version (dans laquelle les monuments semblent réduits à des silhouettes prises à contre-jour) et surtout qui ajoute des plans inédits (dont je vais reparler) sur la fin insufflant une puissance fantastique, poétique et cinématographique au métrage bien moins présente dans l'autre version.
"Paris qui dort" comme "Entr'acte" témoigne des deux sources d'inspiration majeures du cinéaste à ses débuts: l'avant-garde expérimentale et surréaliste (dans la lignée d'un Jean EPSTEIN par exemple) et le cinéma primitif, celui de Georges MÉLIÈS en particulier, les deux courants ayant l'onirisme pour trait commun. Un oeil dans le rétroviseur et l'autre tourné vers l'avenir en quelque sorte (ce qui s'accorde bien avec son pseudonyme "clairvoyant", son véritable nom étant René Chomette). S'y ajoute dans "Paris qui dort" une fascination pour la tour Eiffel et sa dentelle de métal aux formes géométriques que l'on retrouve dans son court-métrage ultérieur "La Tour" (1928) (que l'on peut voir en bonus sur le DVD ou gratuitement sur la plateforme de streaming de la Cinémathèque HENRI).
"Paris qui dort" n'est pas un film parfait (il y a quelques longueurs au milieu du film en dépit de sa courte durée), néanmoins c'est un film incontournable pour tous les amoureux du cinéma. Le début et la fin (grâce aux plans rajoutés dans la restauration la plus récente) sont d'une immense poésie rétrofuturiste. On y voit le gardien de la tour Eiffel qui en descendant de son perchoir découvre que toute la ville a été mystérieusement pétrifiée à 3h25 du matin. Le sous-titre du film "Le Rayon diabolique" nous laisse deviner par quoi et de fait, ce fameux rayon s'actionne dans un dispositif qui fait penser à celui de "Metropolis" (1927), film rétrofuturiste qui lui est contemporain. On a donc une assez saisissante définition visuelle de ce qu'est le cinéma: un art du mouvement dans l'espace et le temps qui est aussi l'enfermement dans un cadre et la suspension du temps. Le cinéma fabrique de l'éternité en capturant l'instant comme le fait la photographie mais recréé l'illusion du mouvement naturel ce que dissipe René Clair en créant des arrêts sur image à volonté à l'intérieur de son film ou bien au contraire en accélérant leur défilement. Très loin de l'image méprisante que plus tard la nouvelle vague a donné de lui (le fameux "cinéma de papa" destiné aux "vieilles dames" pour reprendre des expressions de François TRUFFAUT), René CLAIR s'avère avoir été un esprit pionnier et un poète de l'image aux visions pas si éloignées de celles d'un Terry GILLIAM (l'influence du rétrofuturisme et de Georges MÉLIÈS est très forte dans leurs deux univers).
Dans la mémoire collective, "Charlotte" peut renvoyer à Charlotte Corday, la militante révolutionnaire pro-Girondins qui a assassiné Marat ou bien éventuellement à Charlotte Delbo, résistante rescapée du camp d'Auschwitz et de Ravensbrück. En aucun cas à Charlotte Salomon qui n'est connue que des seuls milieux artistiques spécialisés. Comme Alice GUY, elle a été effacée de l'histoire alors qu'elle a été une pionnière en son domaine: le roman graphique ou plus exactement l'autobiographie graphique dont une descendante directe pourrait être Marjane SATRAPI. Entre 1941 et 1943, pressentant qu'il lui restait peu de temps à vivre, elle a peint et réuni plus de 700 gouaches narrant sa vie sous le titre "Vie? Ou théâtre?" avant de les confier à un ami peu de temps avant d'être déportée à Auschwitz où elle est gazée à son arrivée à l'âge de 26 ans. Mais le pressentiment de Charlotte Salomon quant à la proximité de sa mort n'était pas tant lié à la Shoah qu'à une lourde problématique familiale. Son geste créateur fut sans doute une réaction à la révélation par son grand-père en 1940 suite au suicide de son épouse (la grand-mère de Charlotte) du fait que ses deux filles (la mère et la tante de Charlotte portant le même prénom) s'étaient également suicidées ainsi que d'autres femmes de la lignée maternelle. Hantée par la crainte de sombrer également dans la folie suicidaire, Charlotte pensa que s'adonner à son art pourrait la maintenir à flot. D'autres éléments semblent montrer un climat malsain voire incestueux autour de Charlotte. D'abord sa relation toxique avec son grand-père, un odieux tyran ne supportant pas qu'elle regarde d'autres hommes, la réduisant au rôle de boniche (à son service personnel) et la maltraitant jusqu'à la pousser à utiliser du poison (une scène à suspense puisque on ne sait pas durant plusieurs minutes à qui elle va l'administrer). Ensuite sa propension à former des triangles amoureux avec des hommes ayant une liaison (plus ou moins secrète) avec une de ses bienfaitrices-mère de substitution: d'abord sa belle-mère cantatrice, Paula puis sa mécène, l'américaine Ottilie Moore. Tout cela semble avoir joué un rôle bien plus important que le nazisme, dont elle a évidemment beaucoup souffert mais auquel elle aurait pu échapper de par ses origines aisées et un réseau important lui ayant offert sa protection et la possibilité d'émigrer. Mais son refus de quitter Nice (où elle avait rejoint ses grands-parents depuis Berlin au début de la guerre) pour les USA ainsi que le fait d'aller se déclarer aux autorités après que les nazis aient pris le contrôle de l'Italie en 1943* laisse penser qu'elle aurait agi de façon suicidaire comme le fait le personnage joué par Ludivine SAGNIER dans "Un secret" (2007) lorsqu'elle montre ses papiers tamponnés avec la mention juif.
Une personnalité et une oeuvre (conservée au musée juif d'Amsterdam) passionnantes donc mais l'adaptation, très fonctionnelle, ne se hisse pas à la hauteur de son sujet. Le fait que des voix célèbres doublent les personnages n'apporte pas de plus-value (du moins en VF), l'animation est conventionnelle (sauf quand on se plonge dans les oeuvres de la jeune artiste mais il aurait fallu le faire en permanence!), la mise en scène est sans relief. Cela s'explique sans doute par le fait qu'il s'agit d'une production internationale (avec pour producteurs exécutifs Xavier DOLAN, Keira KNIGHTLEY et Marion COTILLARD, les deux dernières doublant Charlotte dans la version en VO et en VF) dans laquelle les réalisateurs et scénaristes (qui d'ailleurs ont été pour la majorité changés entre le projet initial et sa réalisation) ne semblent être que des exécutants. C'est dommage.
* Jusqu'en 1943, Nice est un refuge sûr pour les juifs car la région est occupée par l'Italie de Mussolini. Mais sa chute précipite l'occupation de la péninsule par les allemands qui déportent alors les juifs qui s'y trouvent, incluant ceux du comté de Nice (comme Simone Veil, déportée en 1944).
Pain, tulipes et comédie" est un récit d'émancipation qui m'a fait penser (les couleurs pop en plus) à un film français bien postérieur "Lulu femme nue" (2013). Dans les deux cas, les personnages principaux sont des femmes au foyer d'une quarantaine d'années opprimées par le patriarcat qui peu à peu se libèrent de leur mari goujat (et plus largement des injonctions sociales liées à la bonne épouse-bonne mère) en multipliant les actes manqués. Lulu ratait son train et perdait son alliance. Rosalba rate son car de tourisme, son train, fait tomber des objets dans les WC et casse un bibelot. Par conséquent ces femmes désormais sans foyer passent un moment de transition à l'hôtel et font de nouvelles rencontres avant de se créer un nouveau foyer bohème temporaire qui répond mieux à leurs aspirations. Dans le cas de Lulu il s'agissait d'une caravane. Dans celui de Rosalba (Licia MAGLIETTA) qui sur une impulsion soudaine fait une virée à Venise (la ville du cliché romantique où elle n'est jamais allé, tout un symbole), c'est une pièce dans un logement occupé par Fernando (Bruno GANZ) qu'elle a rencontré dans un restaurant où il faisait le service. Rosalba se trouve également rapidement un travail en tant qu'assistante d'un fleuriste anar, se lie d'amitié avec Grazia (Marina MASSIRONI), une masseuse holistique (!) et sort du placard un accordéon qui s'accorde avec la personnalité de Fernando, lequel n'a pas seulement des talents de cuisinier mais aussi de chanteur. Mais avant de pouvoir s'exprimer, il doit lui aussi se libérer des boulets qu'il a au pied. Léger et pétillant, le film est extrêmement plaisant à regarder en dépit d'une fin très prévisible. Les seconds rôles très proches de la bouffonnerie apportent leur lot d'humour*. Le film s'avère émouvant aussi quand on le regarde aujourd'hui. Car pour rendre hommage à cet acteur hors-normes qu'était Bruno Ganz**, sa tombe a été fleurie avec des centaines de tulipes comme on peut le voir dans le documentaire "Bruno Ganz, les Révolutions d'un Comédien" (2021).
* Le titre français se réfère également à la culture italienne, plus exactement à des comédies antérieures "Pain, amour et fantaisie" (1953) et "Pain, amour et jalousie" (1954).
** Bruno Ganz était polyglotte (il parlait couramment cinq langues) notamment en raison de ses origines: un père allemand, une mère italienne et une enfance en Suisse. Mais sa manière de parler l'italien, comme le français était plus littéraire que naturelle. Aussi le scénario en fait un... islandais!
Film-culte que j'ai découvert (comme beaucoup) grâce à son remake musical des années 80 réalisé par Frank OZ. On voit tout de suite que c'est une production fauchée transcendée par son état d'esprit déjanté et sans limites (vis à vis du bon goût notamment). J'ai pensé aux films des Monty Python ou plus récemment à "Le Daim" (2019) ou encore à " Coupez !" (2021). Le film de Roger CORMAN est en effet un agrégat de contraintes liées au caractère cheap et bricolé du film (tournage dans le décor de studio recyclé d'une production préexistante avant qu'il ne soit détruit et donc dans l'urgence, ajout de scènes extérieures réalisées avec tout ce qui tombait sous la main). Cependant, si les limites techniques sont évidentes, elles sont compensées par un scénario malin et une mise en scène maîtrisée (quoique foutraque en apparence). Le film est une petite mécanique d'horlogerie fondée sur le comique de répétition et d'accumulation ainsi que sur un ballet de personnages plus loufoques les uns que les autres. De plus, le potentiel comique des personnages est mis en valeur par un certain art du contraste qui accentue l'humour noir du film: le mangeur de fleurs et la plante carnivore (en réalité un monstroplante ^^ moins proche de "Jayce et les Conquérants de la Lumière" (1985) que de "Alien, le huitième passager" (1979) mais en carton-pâte et animé de façon très basique), le dentiste sadique et son patient masochiste (Jack NICHOLSON alors tout jeune s'en donne à coeur joie dans un rôle qui sera ensuite repris tout aussi génialement par Bill MURRAY dans le remake), l'employé naïf et maladroit qui devient assassin presque malgré lui (Jonathan HAZE, un habitué des films de Corman tout comme Mel WELLES et Dick MILLER, le Murray Futterman de "Gremlins" (1984) qui partage avec le film de Corman l'idée d'une créature inoffensive qui devient monstrueuse) ou encore des personnages qui prennent avec une légèreté déstabilisante la mort de leurs proches.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)