"Les Escargots" est le premier vrai dessin animé de René Laloux. Il se contentait de superviser "Les dents du singe" conçu et exécuté par des malades mentaux et "Les Temps morts" était surtout un mélange d'images documentaires et de dessins fixes.
Par bien des aspects, "Les Escargots" est le précurseur de "La planète sauvage", son premier long-métrage. C'est d'ailleurs le succès public et critique du premier, couronné de plusieurs prix, qui a rendu le second possible. "Les Escargots" est aussi sa deuxième collaboration avec Roland Topor, une collaboration qui se poursuivra avec "La planète sauvage", d'où la parenté de ces deux oeuvres.
On trouve ainsi dans "Les Escargots" le même renversement d'échelles que dans "La planète sauvage." Face aux escargots géants et carnivores tout droit sortis du cinéma fantastique des années 50, l'homme est réduit à l'état d'insecte obligé de fuir le redoutable prédateur pour ne pas se faire gober. On retrouve également le même contexte, celui de la guerre froide qui inspire des scénarios catastrophes plus apocalyptiques les uns que les autres. Les Escargots ne détruisent pas que les hommes mais également leur civilisation. Enfin la chute donne un ton philosophique à l'ensemble car visiblement la leçon n'a pas été retenue et l'homme est prêt à recommencer les mêmes erreurs.
Quand viendra l'heure du bilan (en tournant un film par an avec la régularité d'un métronome, il repousse toujours l'échéance mais il ne pourra pas le faire éternellement), il sera intéressant d'étudier les variations dans les génériques des films de Woody Allen. Ceux-ci sont connus pour leur identité immuable: lettres blanches sur fond noir, police Windsor depuis "Manhattan", casting dans l'ordre alphabétique (et non par ordre d'importance), fond musical classique ou jazz etc. Cependant, si le film le rend nécessaire, Woody Allen n'hésite pas à y insérer des images. On se souvient de la scène d'ouverture de "Harry dans tous ses états" répétée 4 fois en alternance avec le déroulement du générique. "Minuit à Paris" propose de commencer par une série de plans-clichés touristiques de la capitale au soleil et sous la pluie, de jour et de nuit. Le générique n'intervient qu'après alors que l'on entend le premier dialogue mettant en évidence la faille au sein du couple Gil (Owen Wilson) et Inez (Rachel McAdams). Le premier qui est écrivain trouve à Paris une aura particulière et aime marcher dans ses rues sous la pluie et pas la seconde dont les œillères californiennes l'empêchent d'apprécier le charme de la situation. La mésentente manifeste au sein de ce couple désaccordé permet à Woody Allen de creuser deux sillons.
Le premier, le volet diurne est satirique et très drôle. Il caricature Inez et ses parents, de riches américains républicains tendance Tea-Party (on dirait aujourd'hui pro-Trump) ignares, vulgaires et imbus d'eux-mêmes. Mais le summum de la fausse monnaie est atteint avec le personnage de Paul, un (pseudo)-intellectuel pédant qui pérore sans cesse et croit tout savoir mieux que tout le monde. Inez pour qui seules comptent les apparences n'a d'yeux que pour lui mais Allen s'amuse plus d'une fois à le mettre en boîte pour notre plus grande joie.
L'autre volet, nocturne fait la part belle à l'onirisme et à la poésie. Insatisfait par la médiocrité de sa vie présente avec Inez et ses futurs beaux-parents, Gil s'évade dans le passé artistique de la ville-lumière. Un voyage rendu possible par la magie du cinéma, thème allénien par excellence. Tous les soirs à minuit, un carrosse (ou plutôt une vieille Peugeot) l'emmène dans un monde de fantasmagories où il rencontre un club d'artistes internationaux parmi les plus brillants des années 20 de Picasso à Dali en passant par Fitzgerald et Hemingway. Il se sent revivre auprès d'eux mais Allen n'oublie pas de signaler au spectateur que cet échappatoire n'est qu'une illusion. Adriana, la muse et maîtresse de ces artistes (jouée par Marion Cotillard) rêve en effet de vivre au temps de la Belle Epoque. Lorsque Gil et elle y parviennent, ils rencontrent au autre club d'artistes (Toulouse-Lautrec, Gauguin, Degas...) qui eux rêvent de retourner au temps de la Renaissance. La mise en abyme montre qu'il s'agit d'une fuite en arrière. Reste pour Gil à explorer une troisième option: rompre avec Inez et vivre un autre présent, plus en conformité avec sa vraie personnalité.
Et on fermera les yeux sur le casting français outrageusement pistonné pour jouer dans le film, Carla Bruni et Léa Seydoux en tête.
Un court-métrage mêlant habilement le documentaire en noir et blanc et prise de vues réelles et le dessin à l'encre noire à peine animé. Le tout forme une satire au vitriol des pulsions meurtrières de l'être humain.
Dès les premières images, le ton antimilitariste du film est donné. On voit des gamins jouant à la bagarre et à la guerre pendant que le commentaire affirme de façon un peu provocante que "sur ce monde vivent des êtres pourvus de quatre membres. Deux pour avancer ou reculer, les inférieurs. Deux pour tuer, les supérieurs. Principale ressource de l'homme, la mort. Il en vit, il en meurt aussi." Les dessins surréalistes de Topor qui montrent une humanité fracassée, mutilée par la violence sont à la fois beaux et dérangeants. La séquence où Marianne, debout sur des cadavres embroche un innocent au bout de son épée s'inspire sans doute de la Une du journal satirique anticolonialiste du début du vingtième siècle "L'Assiette au beurre" montrant un soldat français tenant une épée avec deux enfants africains empalés dessus et son supérieur lui disant "Deux d'un coup! C'est superbe, tu auras la croix".
L'hypocrisie de la bonne société qui se nourrit de chair à canon est dénoncée. 40 avant la fameuse formule de Patrick Le Lay sur le temps de cerveau humain disponible pour manipuler ses comportements de consommateur dans une société capitaliste on est frappé par la similitude de cette phrase formulée dans un contexte de société belliciste: "Il reste toujours des vivants. Il en faut pour recommencer. Que faire pour ces cadavres du futur? Leur donner l'oubli donc des loisirs." Lesquels ("les temps morts") consistent à continuer le massacre sur d'autres victimes, les animaux par exemple ou bien la criminalité domestique. "L'homme pense, donc il vise bien!" (Quel détournement de la formule de Descartes "Je pense donc je suis"). Et le film de se terminer sur cette forme d'assassinat légal qu'est la peine de mort, sous toutes ses formes.
En 1960, René Laloux travaille en tant que moniteur d'activités artistiques au sein de la clinique psychiatrique de La Borde à Cour-Cheverny dans le Loir et Cher avec les docteurs en psychanalyse Jean Oury (également psychiatre) et Félix Guattari. C'est à cette occasion qu'il réalise son premier court-métrage d'animation, "Les dents du singe" avec l'aide d'une dizaine de malades mentaux qui écrivent l'histoire et se chargent des dessins en papiers découpés articulés.
Autant dire que la démarche thérapeutique de cette œuvre d'art saute aux yeux. On ressent dans ce film assez aride (sauf à la fin) toute la souffrance de leurs auteurs. Perdre ses dents en rêve est considéré comme un signe d'impuissance (le contraire de l'expression "mordre la vie à pleine dents"). Le dentiste qui les arrache pour les donner aux riches est à l'inverse tout-puissant. Il peut symboliser le monde médical qui règne parfois abusivement sur les malades (dans le film, leur charcutage est suggéré plus d'une fois). Cette autorité oppressive est également représentée par les policiers qui pourchassent le pauvre et s'infiltrent partout en avançant parfois masqués. Quant au singe, il peut représenter la nature animale qui reprend ses droits en restituant les dents volées et en provoquant la floraison des arbres.
L'atmosphère surréaliste qui se dégage de ce film tapa dans l'œil de Roland Topor avec lequel René Laloux allait entamer une collaboration fructueuse d'une dizaine d'années.
"La planète sauvage" est le fruit de trois créateurs visionnaires, Stephen Wul (auteur du roman dont est tiré le film), René Laloux (réalisateur) et Roland Topor (scénariste et animateur). A l'époque, il faisait figure d'OVNI cinématographique car il bousculait les catégories préétablies. Il s'agissait en effet de l'un des premiers films d'animation pour adulte (bien que Laloux ait toujours dit que c'étaient les enfants qui avaient le mieux compris son film). Il était également précurseur en tant que film d'animation de science-fiction alors que l'alliance des deux genres était jugée jusque là trop space pour le public.
"La planète sauvage" est un conte philosophique qui renverse le rapport qu'entretient l'homme à son environnement et suscite ainsi la réflexion. Le voilà réduit à la taille d'un insecte, traqué et exterminé comme un nuisible ou bien instrumentalisé comme un objet ou un animal de compagnie par des êtres qui se pensent supérieurs. Une supériorité fondée sur la taille et sur la technologie mais à qui il manque un élément fondamental: l'empathie. Autrement dit, les Draags sont des colosses aux pieds d'argile ce que confirmera la fin du film lorsque les Oms se seront appropriés leur savoir. Ce scénario est d'une telle intelligence et d'une telle pertinence que l'on peut y projeter aussi bien le colonialisme, l'esclavagisme, la shoah, la guerre froide (contexte de la réalisation du film) ou encore la question écologique.
Le film est également marquant par la richesse de son esthétique. L'animation se compose de dessins découpés en phases ce qui donne à la palette graphique une richesse de nuances impossible à rendre avec des cellulos. Et puis il y a l'imaginaire surréaliste de Roland Topor dont le style psychédélique fait penser à celui de Terry Gilliam à l'époque des Monty Pythons.
L'héroïne du film s'appelle Alice et sa sœur s'appelle Dorothy. Quelle entrée en matière! Il n'est pas difficile de comprendre que l'on va se promener dans ce film quelque part entre le pays des merveilles et le pays d'Oz. Pas au sens littéral du terme mais les herbes magiques du docteur Yang permettent à Alice une surprenante (et parfois jubilatoire) traversée du miroir.
Cette bourgeoise BCBG insatisfaite en dépit de son train de vie fastueux (montré avec force détails satiriques qui préfigurent "Match Point") voit son corps se révolter sous la forme d'un mal de dos chronique et de rêves d'adultère. Elle ose alors pousser la porte du bouge mal famé où officie l'omniscient docteur et c'est le début d'une aventure que seul le cinéma rend possible (d'où l'absence de Woody Allen à l'écran: c'est lui le docteur Yang! Et "Alice" préfigure de nombreux films où la magie joue un rôle important "Le Sortilège du Scorpion de Jade", "Scoop", "Magic in the Moonlight" etc.)
Qui n'a jamais rêvé de voir ses inhibitions tomber pour pouvoir réaliser ses désirs? Se rendre invisible pour savoir ce que l'on dit de soi ou surprendre son mari en flagrant délit d'infidélité? Revivre des moments heureux du passé avec les gens que l'on a aimé? S'envoler au-dessus de la ville avec le fantôme de son premier mari? Rencontrer sa muse pour réaliser ses aspirations artistiques? Mia Farrow s'en donne à cœur joie dans plusieurs registres, passant de la catho coincée à la nymphomane en un clin d'œil, le tout avec cette sensibilité qui donnent aux films de Woody Allen de cette époque leur aura particulière.
"Le Joueur d'échecs" réalisé en 1997 soit deux ans après le premier "Toy Story" est un moment décisif dans l'histoire des studios Pixar. Ceux-ci avaient abandonné les courts-métrages pour se consacrer au format long et à des projets publicitaires. La décision de relancer un programme de formats courts est liée à la nécessité de donner un nouvel élan aux créations Pixar en mettant le pied à l'étrier à de jeunes talents et en améliorant la technique de l'animation numérique.
C'est ainsi que Jan Pinkava se voit confier la réalisation du "Joueur d'échec" avec une seule contrainte mais de taille: la présence d'un personnage humain qui est alors le point faible de l'animation 3D et dont le studio veut améliorer le rendu. Jan Pinkava va faire bien plus que cela, il va donner une identité forte au studio en choisissant d'animer un vieil homme en lutte contre le temps qui passe symbolisé par un autre lui-même plus jeune et plus dynamique à qui il va pourtant damner le pion. Jan Pinkava s'est inspiré de son propre grand-père passionné d'échecs mais le choix d'un vieillard est également lié aux fait qu'il est plus facile de l'animer qu'un jeune homme. Physiquement, Geri n'est autre que réparateur de jouets de "Toy Story 2" et sa gestuelle préfigure celle de Karl, le héros de "Là-Haut". Son combat de 4 minutes dans un paysage d'automne contre la solitude, la vieillesse et la mort est un morceau de bravoure magistral, d'ailleurs couronné de plusieurs prix. Le tout dans un univers très français, une musique de bal musette et un jardin qui n'est pas sans rappeller celui des Tuileries. Un petit air de "Ratatouille" en somme...
Enfin le court-métrage contient des clins d'oeil qui deviendront récurrents chez Pixar, notamment la boîte à cigare contenant les échecs qui porte l'inscription suivante "Courts métrages artisanaux Pixar réalisés à Pont Richmond" (localité californienne où se trouvaient les studios à l'époque).
Mary Poppins, c'est le film perché de Disney. Toutes les œuvres dans lesquelles il s'est impliqué le sont, mais celle-ci l'est autant au sens littéral qu'au sens figuré. Mary vit dans les nuages, les voisins des Banks ont reconstitué un navire de guerre sur le toit et s'y croient tellement qu'ils tirent régulièrement au canon. L'oncle Albert en pleine crise de fou rire invite Mary, Bert et les enfants à prendre le thé au niveau du plafond (une allusion à la fête de non-anniversaire de "Alice au pays des merveilles"). Ces derniers se promènent sur les toits, Mary joue les derviches tourneur au-dessus des cheminées pendant que Bert et ses copains font un ballet acrobatique aérien. Et cette folie est contagieuse. La banque (allégorie de l'enfer) essaye bien de s'en prémunir en chassant l'employeur de Mary mais c'est l'inverse qui se produit: M. Banks est à son tour touché par le grain de folie qui s'est répandu dans sa maison, le doyen s'envole au plafond pour y mourir de rire et ses associés jouent au cerf-volant avec les enfants.
Bien entendu cet énorme délire est habilement enveloppé dans un enrobage de convenances. A l'image de Mary d'ailleurs qui commence toujours par s'offusquer quand on lui demande de pratiquer la magie avant d'en remettre une couche (de cirage noir après être passée par la cheminée). Mais quand on la compare aux autres nounous, il n'est pas difficile de voir en quoi elle est anticonformiste. Jeune, jolie, les yeux pétillants, des éléments de fantaisie dans sa tenue qui font très "hippie chic" (les fleurs sur son chapeau, son écharpe tricotée, son parapluie qui parle et lui sert aussi d'engin volant) et de la magie dans son sac sans fond (qui a vraisemblablement inspiré celui d'Hermione dans le tome 7 de Harry Potter), elle a tout pour venir secouer le train-train du foyer Banks. Lequel n'est pas très joyeux. Le père est affairé et coincé, la mère est égocentrique et distraite, aucun n'est disponible pour s'occuper des enfants.
Comme tous les Disney de la grande époque, le film est novateur ici par sa technique mélangeant les prises de vues réelles et le dessin animé pour les séquences dans le monde enchanté. L'auteure des livres, Pamela L. Travers refusait ce mélange (comme le raconte le film "Dans l'ombre de Mary" sorti en 2013) mais Disney sut habilement l'amadouer. Robert Zemeckis a rendu un hommage direct à la séquence des pingouins dans "Qui veut la peau de Roger Rabbit" qui s'inscrit dans cette filiation technique. Et puis il y a Julie Andrews, comédienne, chanteuse et danseuse accomplie qui illumine de tout son charme le film. Un film qui lui permit de prendre une belle revanche car jugée pas assez connue elle avait été écartée de l'adaptation cinématographique de "My Fair Lady" qu'elle interprétait pourtant au théâtre.
Enfin ce film permet de voir Jane Darwell (Ma Joad des "Raisins de la colère" de John Ford) dans son dernier rôle, celui de l'émouvante dame aux oiseaux.
Ce film m'a fait penser à la série documentaire de 2006 "L'hôpital des enfants" dans laquelle Gilles de Maistre s'immergeait dans le quotidien du personnel soignant et des patients de l'hôpital Robert Debré. La série de Gilles De Maistre alternait les séquences dans les services de soins aux enfants malades et celles dans la maternité. Qui pouvaient également être éprouvantes (accouchements difficiles, bébés prématurés ou morts-nés...) Le film en partie à cause de la différence de format est resserré sur cinq enfants, tous atteints de maladies graves. On les suit à l'hôpital Robert Debré mais aussi chez eux. Cela permet de constater qu'ils viennent de milieux très différents mais qu'ils ont beaucoup en commun. Ce sont les héros d'un film qui se place juste à leur hauteur.
Et ils ont beaucoup à nous dire. Non seulement ils sont plus matures que les enfants de leur âge mais ils sont bien plus courageux que la plupart des adultes qui fuient devant la maladie et la mort. Plus courageux, plus altruistes, plus philosophes, bref de meilleures personnes. Il y a Imad qui souffre entre autre d'insuffisance rénale et a dû quitter l'Algérie pour se faire soigner en France. Tugdual qui souffre d'un cancer. Ambre qui souffre de problèmes cardiaques et pulmonaires et doit porter sur elle une pompe reliée à son cœur et cachée dans un sac à dos. Charles, atteint d'une maladie génétique de la peau qui la rend très fragile et doit porter d'importants pansements sur une grande partie du corps. Et enfin Camille qui a un cancer.
On suit chacun d'eux dans son parcours de soin mais aussi dans sa vie d'enfant. Celle-ci est perturbée par la maladie (aucun ne peut suivre une scolarité normale par exemple) mais chacun parvient à préserver l'essentiel, ce qui rend la vie digne d'être vécue. Ambre est passionnée de théâtre et adore porter des robes de princesse, Tugdual qui vit à la campagne fait du piano et se ressource en jardinant, Imad rêve d'être pompier, Charles s'est trouvé un copain plus fragile moralement que lui et qu'il soutient (la partie de dobble où il le laisse gagner témoigne de cette solidarité enfantine), enfin Camille passionné de foot a cette phrase prémonitoire "Quand je serai mort, je ne serai plus malade."
Dans un tel contexte la chanson de Renaud prend un relief particulier, surtout la fin "Il faut aimer la vie/Et l'aimer même si/Le temps est assassin et emporte avec lui le rire des enfants/Et les mistrals gagnants."
C'est l'un des films les plus déconstruits de Woody Allen, le titre en VO s'intitule d'ailleurs "Deconstructing Harry" (en référence également au courant philosophique du déconstructionnisme qui traque les significations sous-jacentes des textes, à l'insu de leur propre auteur). Le montage est haché avec des jump-cuts très fréquents. Le générique donne le ton. Sur fond noir comme tous les Allen mais entrecoupé d'une séquence (Judy Davis sortant furieuse d'un taxi) qui se répète 4 fois! La narration éclatée est elliptique et digressive et on navigue sans arrêt entre deux niveaux de fiction: celle du personnage principal, Harry et celle des personnages et histoires qu'il réinvente à partir de sa vie. Parfois il s'agit d'un copier-collé des événements vécus (on les voit donc deux fois avec des acteurs différents). Parfois il s'agit de la traduction de ses fantasmes qui les font évoluer vers le fantastique (l'apparition de la grande faucheuse comme dans le "Septième sceau" de Bergman, la séquence en enfer.) Tout cela étant aussi une mise en abyme de la personnalité du réalisateur (qui joue Harry, évidemment): son rapport à la création, aux femmes, au judaïsme, à la mort. La narration déstructurée et le personnage en panne se rapprochent de "8 1/2" de Fellini mais avec un fil directeur sorti tout droit des "Fraises sauvages" d'Ingmar Bergman (le voyage pour recevoir un hommage).
En dépit de ses qualités, le film, trop nihiliste et trop sec ne fait pas partie de mes préférés de Woody Allen. On a l'impression que la sophistication du récit lui sert surtout à déverser sa détestation du genre humain. Toutes les femmes y sont hystériques, déloyales ou vénales. Lui-même se dépeint sous les contours d'un personnage médiocre qui ne sait pas ce qu'il veut et sème la pagaille sur son passage. C'est d'ailleurs pour faire le point qu'Harry tente de transformer sa vie en création. Sauf qu'il a du mal à y parvenir comme le montre son personnage-acteur "flou" (joué par Robin Williams). Lui-même étant un personnage de fiction, il devient flou à son tour jusqu'à ce que la pute au grand coeur (bonjour les clichés) ne le ramène sur terre.
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