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The Big Lebowski

Publié le par Rosalie210

Joel et Ethan Coen (1998)

The Big Lebowski

Cette relecture satirique de l'Amérique devenue culte avec le temps revisite tout un pan de son industrie hollywoodienne, principalement le film noir (nombreux parallèles avec le "Le Grand sommeil" (1946) par exemple), la comédie musicale ("Palmy Days" et ses chorégraphies de Busby BERKELEY), le buddy movie, les films de la contre-culture ou encore le western dans sa séquence d'introduction. Sauf que tous ces genres sont passés en mode dégradé quand ils ne sont tout simplement pas morts. Ainsi la séquence d'introduction qui suit un virevoltant (boule d'herbe séchée qui roule, une signature du western) du désert du Nevada jusqu'à l'océan Pacifique en passant par la ville de Los Angeles montre que l'Amérique des origines n'existe plus et que sa société se désagrège en communautés disparates qui ne communiquent pas entre elles. De même, le premier plan du Dude (Jeff BRIDGES) au supermarché dit tout du personnage: ex-contestataire (ce sera confirmé par la suite avec son premier rêve sur du Bob DYLAN) qui a renoncé à ses idéaux pour une existence de glandeur négligé sans perspectives autre que celle de la satisfaction de ses petits plaisirs tels que la fumette, le bowling et l'alcool. Tout le reste est à l'avenant: l'enquête policière s'annule d'elle-même lorsque l'on découvre que son objet (une mallette pleine d'argent) n'existe pas (sans parler de son piètre enquêteur décérébré par la fumette intensive). La comédie musicale devient une séquence de rêve surréaliste dont le producteur (joué par Ben GAZZARA) est spécialisé dans les films porno. Le buddy movie se compose de deux types qui se chamaillent tout le temps et ne s'écoutent jamais (le Dude et Walter joué par John GOODMAN) alors que celui qui harmonisait leur relation et leur permettait de tenir ensemble, l'effacé Donnie (Steve BUSCEMI) disparaît, comme le tapis du Dude qui semble dérisoire alors qu'il est essentiel. C'est donc, caché par le ton loufoque du film un portrait très sombre d'une Amérique décadente (pour ne pas dire dégénérée) que nous offrent les frères Joel Coen et Ethan Coen symbolisé par le choix de Maude (Julianne Moore) de faire du Dude le géniteur de son enfant. C'est pourquoi je ne suis jamais parvenue à adhérer complètement à ce film que je trouve trop désespérant pour être vraiment drôle. Le rire qui me comble est subversif mais aussi souvent progressiste. L'Amérique des Coen sent la fin de race et l'anti-héros qu'ils proposent n'offre aucune alternative à celui du self made man incarné par son homonyme.

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Madame Hyde

Publié le par Rosalie210

Serge Bozon (2017)

Madame Hyde

J'ai fait une très belle découverte avec ce "Madame Hyde" alors que je ne connaissais pas les films de Serge BOZON, que le monde de l'enseignement est souvent caricaturé dans le cinéma français donc les films sur ce sujet ne m'attirent pas et que les acteurs du film ne sont habituellement pas ma tasse de thé. Mais le fait qu'ils jouent tous à contre-emploi les sort de leur zone de confort et donne soudain du relief à leur personnalité et à leur jeu. Et ce dès le début. On voit d'abord la chevelure en gros plan de Isabelle HUPPERT qui nous tourne le dos et se tient devant son lycée technique. Face à elle et semblant la dominer de loin depuis son bureau, Romain DURIS dans le rôle du proviseur la fixe avec un sourire sardonique avant de fermer brusquement le store. Sans aucun dialogue, juste avec cette "mise en espace" et ces gros plans sur des détails saillants, Serge BOZON esquisse des personnalités et aussi des rapports de force au sein d'un établissement scolaire qui vont à l'encontre de l'image que l'on a de ces deux acteurs (la dominatrice tout en contrôle et le jeune rebelle). On a donc d'un côté Marie, une professeure de physique-chimie (dès que Isabelle HUPPERT joue Maris Curie, j'adore!) effacée qui ne cesse de se faire humilier. De l'autre ses "bourreaux" qui incarnent dans leur grande majorité divers types de mâles dominants (ou plutôt jouant à l'être) depuis le proviseur qui se prend pour un manager gérant une entreprise jusqu'aux élèves, des ados de cité issus de l'immigration qui rivalisent de vulgarité et la chahutent dans sa classe. Sauf que les apparences sont trompeuses et que la fixation sur la chevelure de feu de Isabelle HUPPERT (le même plan de dos est réitéré lorsqu'on la découvre en situation de cours) n'est absolument pas fortuite. Car le film qui se situe à la frontière de plusieurs genres offre une traversée des miroirs à travers une relecture très personnelle du roman de Stevenson, "L'étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde". Comme dans "Melancholia" (2011) sur lequel j'ai écrit un avis récemment, Marie "Géquil" (oui, c'est son nom-référence dans le film!) possède une puissance cachée qui réside dans sa connexion aux astres (en l'occurence, celle de la lune rousse of course!) et se révèle après qu'elle ait été frappée par la foudre. Ce feu qui court désormais sous sa peau et s'embrase la nuit, la transformant en torche vivante (et très dangereuse) lui permet peu à peu d'imposer sa vision du monde, en opposition frontale avec celle de ceux qui la dominaient jusque là et qui consiste à faire exploser les hiérarchies, les cases et les filières. Un élève en particulier qu'elle présentait d'emblée comme un double d'elle-même mais qui la rejetait devient son miroir, Malik qui cumule handicap social et handicap physique (son déambulateur symbolise à lui tout seul une petite cage). De cette rencontre, il sortira transformé (et marqué) à jamais! Le film est tout entier construit sur des dédoublements et des renversements de situation et de perspectives (y compris à travers des métaphores de géométrie) qui le rendent très intéressant. Ainsi pour sortir de leur cage, les élèves de la classe technologique sont invités à en construire une (de Faraday) afin de montrer qu'un "travail personnel encadré" n'est pas réservé qu'à une élite. Le proviseur est un personnage burlesque dont le discours est systématiquement ridiculisé et qui finit par avouer que son rêve secret est d'être homme au foyer, comme le mari de Marie Géquil. Car le dernier acteur à contre-emploi du film est José GARCIA qui joue un époux confiné dans l'espace domestique doux et tendre, tout entier dévoué à la réussite de sa femme (comme quoi, Isabelle HUPPERT n'est pas si à contre-emploi que cela finalement, en tout cas c'est plus subtil qu'une simple opposition binaire). Evidemment il s'appelle Pierre, en référence à Pierre Curie qui considérait sa femme comme son égale et avait oeuvré pour qu'elle reçoive le Nobel à ses côtés. Enfin, autre dédoublement et pas des moindres, Marie Géquil la scientifique se transforme la nuit en Madame Hyde la sorcière mais l'une n'est rien sans l'autre et il est intéressant de voir que ce qui habituellement se repousse (comme le positif et le négatif dont le film accro aux métaphores électriques est friand) peut se combiner. Même si l'expérience d'enseignement novatrice de Géquil/Hyde ne peut que déraper avec une fin en forme d'allusion à "Au revoir les enfants" (1987) qui peut aussi faire penser au "Le Cercle des poètes disparus" (1989).

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Petit Paysan

Publié le par Rosalie210

Hubert Charuel (2017)

Petit Paysan

"Petit paysan" est le premier long-métrage, très remarqué et à juste titre de Hubert CHARUEL. Adoptant les codes du thriller, il réussit en même temps à réaliser un documentaire sur la fin du monde d'où il est issu, celui des petits exploitants agricoles familiaux attachés à leur terre, à leur pays, à leur troupeau, à leurs racines au profit de l'agrobusiness et sa gestion capitaliste de la question alimentaire. Mais pour autant le film n'est ni manichéen, ni démonstratif, ni désespéré malgré sa dureté. Au contraire, c'est sa force, il nous plonge dans la tête de Pierre (Swann ARLAUD) qui vit tellement en osmose avec ses vaches qu'il élève dans le domaine familial dont il a hérité (en réalité la ferme des parents du réalisateur) qu'il n'existe aucun espace pour quoi que ce soit d'autre dans sa vie. Jusqu'au jour où celle-ci bascule à la faveur d'une maladie bovine (fictive mais tout le monde comprend qu'il s'agit d'une allusion à la vache folle qui terrorisait les parents de Hubert CHARUEL quand il était enfant) qu'il va tenter de cacher coûte que coûte à sa soeur vétérinaire (Sara GIRAUDEAU), à ses parents, à ses amis, aux contrôleurs, bref à tous ceux qui approchent ses vaches d'assez près pour découvrir le pot aux roses. Les séquences de suspense s'enchaînent ainsi crescendo au fur et à mesure que la crise s'aggrave et que le film s'assombrit. Parallèlement, Hubert CHARUEL mélange fiction et réalité, comédiens professionnels et membres de sa propre famille (la mère de Pierre est jouée par Isabelle CANDELIER mais son père est joué par celui de Hubert CHARUEL et Swann ARLAUD a fait un stage de plusieurs semaines chez les Charuel pour apprendre les gestes techniques du métier et créer un lien de confiance avec les vaches) pour montrer un processus de contamination: celui des images de cinéma par celles des vidéos youtube (seul accès de Pierre au monde extérieur), celui de la confiance par la peur, celui d'un monde immuable par celui du changement, celui de l'organique (filmé au plus près de la peau des bêtes) par celui des machines, celui des petits noms affectueux par celui des numéros de série. Mais paradoxalement, cet arrachement à la terre, cette perte de ce qui semble être une partie de sa propre chair (celle de Pierre étant elle-même atteinte par des manifestations psychosomatiques semblables à celles bien réelles de ses bêtes, le gros plan sur leurs yeux respectifs les montrant comme des égaux) est aussi peut-être la fin d'une aliénation, le début d'une libération. Le film s'ouvre sur un cauchemar claustrophobique dans lequel les animaux ont envahi l'espace intime de l'homme et se termine sur une route dégagée en plein jour c'est à dire sur la perspective de nouveaux horizons.

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Un poisson nommé Wanda (A Fish called Wanda)

Publié le par Rosalie210

Charles Crichton (1988)

Un poisson nommé Wanda (A Fish called Wanda)

"Un poisson nommé Wanda" (vu, revu, re-re-vu et toujours aussi poilant) c'est la fusion réussie du meilleur de la comédie américaine et de la crème de l'humour british. Un personnage l'incarne mieux que tout autre: l'avocat joué par John CLEESE tout droit sorti des Monty Python s'appelle Archie Leach, soit le véritable nom de Cary GRANT. Celui-ci était certes d'origine britannique mais il s'est illustré dès les années 30 dans la screwball comédie US. Un genre fondé sur la guerre des sexes avec des hommes souvent ridiculisés et des femmes fortes. Or l'irrésistiblement sexy Wanda (Jamie Lee CURTIS, fille de Tony CURTIS et de Janet LEIGH: sacré hérédité!) croqueuse d'hommes et de diamants a pour complices une bande de bras cassés pas piqués des vers. Là encore, le casting est un mélange américano-britannique avec d'un côté Otto (Kevin KLINE) le psychopathe débile et maladivement jaloux et de l'autre Ken (Michael PALIN, autre membre de la bande des Monty Python qui a remplacé Graham CHAPMAN alors déjà très malade), bègue et ami des bêtes (contrairement au film qui n'est pas tendre avec elles). Il y a bien un chef de bande quelque part, George (Tom GEORGESON) mais il est l'un des dindons de la farce, cocufié et mis en cabane par Wanda et Otto donc pas top question crédibilité. Quant à John CLEESE (également co-auteur du scénario) il est le clou du spectacle, dans un rôle qui lui va comme un gant, celui du british coincé qui au contact de Wanda se lâche avec une jubilation communicative. Sa scène de strip-tease est passée à la postérité et rappelle une séquence de "Monty Python : Le Sens de la vie" (1982) dans laquelle il jouait le plus sérieusement du monde un professeur qui faisait un cours d'éducation sexuelle à ses élèves en leur faisant une démonstration live de la chose avec son épouse (en plus il y avait déjà un aquarium avec des poissons dans le film, ceux-ci ayant la tête des six de la bande, est-ce un hasard?)

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Melancholia

Publié le par Rosalie210

Lars von Trier (2011)

Melancholia

Je n'ai vu à ce jour que deux films de Lars von TRIER ("Breaking the Waves" (1996) et "Mélancholia") et j'ai été frappée par leur trame similaire. Les deux films sont centrés sur une jeune femme que sa rupture sociale reconnecte à la nature. Elle devient alors surpuissante, provoquant miracles ou cataclysmes tout en s'autodétruisant. D'une certaine manière, Lars von TRIER fait revivre la figure tant redoutée de la sorcière, cette femme dont le savoir empirique fut éradiqué par la rationalité triomphante et si masculine de l'Humanisme du XVI° siècle (car contrairement aux idées reçues, les sorcières furent brûlées à la Renaissance et non au Moyen-Age). Cependant, la rationalité scientifique incarnée par John (Kiefer SUTHERLAND) ne peut rien contre la sombre dépression de Justine (Kirsten DUNST) qui semble attirer Melancholia comme un aimant. De même que toute sa fortune échoue lamentablement à réussir le mariage de celle-ci ou à la rendre heureuse. Le film qui comporte deux parties (comme il comporte deux planètes et deux soeurs) montre dans un premier temps l'échec de John en tant que patriarche à prendre le contrôle des femmes de sa belle-famille au travers du naufrage d'une cérémonie de mariage pourrie de l'intérieur. Puis la deuxième partie narre son échec en tant que scientifique à prendre le contrôle de la trajectoire de la planète Melancholia. Avec sa disparition, c'est tout un ordre du monde qui s'écroule. Ne restent plus que des femmes, des jouets d'enfant, une cabane faite de quelques branches, outils qui face à l'inéluctable apocalypse sont ramenés au même niveau que le télescope sophistiqué et l'immense et luxueux domaine tiré à quatre épingles de John et Claire (Charlotte GAINSBOURG) qui fait un peu penser par sa géométrie aux jardins du château de "L Année dernière à Marienbad" (1961). Le génie propre de Lars von TRIER réside dans ce travail mettant en relation les échelles macro et micro cosmiques, la société humaine et ce qui la dépasse (mais dont elle dépend). Dans "Melancholia" à défaut de créer l'éco-anxiété, il a créé la "cosmo-anxiété" au travers du personnage de Claire qui contrairement à Justine souhaite continuer à vivre notamment pour son fils. Enfin "Melancholia" se caractéristique par sa majestueuse beauté. Construit comme un opéra avec une introduction résumant le film et deux parties, il est baigné par la musique de "Tristan et Isolde" de Wagner et des images oniriques très picturales dont celle de son affiche qui représente Justine qui telle Ophélie flotte dans une rivière-tombeau baignée de fleurs ou bien tente en vain de s'arracher à des branches griffues qui l'empêchent d'avancer. Sous la surface de la pelouse et des arbres bien taillés grouille un psychisme humain insaisissable et potentiellement terrifiant.

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L'Homme qui tua Don Quichotte (The Man Who Killed Don Quixote)

Publié le par Rosalie210

Terry Gilliam (2018)

L'Homme qui tua Don Quichotte (The Man Who Killed Don Quixote)

"L'Homme qui tua Don Quichotte" c'est l'oeuvre d'une vie en tout cas d'un quart de siècle de vie. On ne peut mettre en effet de côté ce contexte, de toutes façons celui-ci est rappelé au début et à la fin avec l'hommage au premier Don Quichotte choisi par Terry GILLIAM, Jean ROCHEFORT ainsi qu'à un autre acteur ayant participé au projet et décédé entre temps, John HURT. C'est le film maudit d'un cinéaste qui lors de sa première tentative de le réaliser au début des années 2000 subit toutes les catastrophes possibles et imaginables jusqu'à l'abandon pur et simple du film dont ne subsista que le passionnant documentaire "Lost in la Mancha" (Doc.) (2003). Quinze ans plus tard, Terry GILLIAM parvint à ses fins avec un nouveau casting bien que là encore, des embrouilles juridiques avec le producteur Paulo BRANCO ne mette son tournage et sa sortie en péril.

Malgré ses mises en abyme permanentes et sa mise en scène baroque caractéristique, j'ai trouvé le film de Terry GILLIAM bien moins confus que beaucoup d'autres réalisés ces vingt dernières années. Terry GILLIAM est un cinéaste visionnaire, à l'imaginaire puissant et dont l'esthétique foisonnante se nourrit de multiples références picturales et architecturales notamment mais qui a besoin d'une aide extérieure pour canaliser ce débordement d'images délirantes. C'est pourquoi ses meilleurs films sont des adaptations très personnelles d'oeuvres préexistantes dans lesquelles il se retrouve: "1984" de George Orwell, "Les aventures du baron de Munchausen" de Rudolph Erich Raspe, le scénario de Richard LaGRAVENESE à l'origine de "Fisher King" (1991), "La Jetée" (1963) de Chris MARKER ou encore le livre de Hunter S. Thompson. Dans les deux premiers exemples cités ("Brazil" (1985) et "Fisher King") (1991), l'ombre de Don Quichotte planait déjà. Jonathan PRYCE reprend d'ailleurs le rôle du nobody qui s'échappe dans un monde fantasmatique où il devient un chevalier sans peur et sans reproches qu'il jouait déjà en 1985. Simplement dans "Brazil" (1985) le combat de Terry GILLIAM contre l'industrie cinématographique était maquillé en lutte contre le totalitarisme. Dans "Fisher King" (1991) on en avait une belle variante avec l'amitié entre le clochard-chevalier Parry (Robin WILLIAMS) et le producteur de radio cynique en quête de rédemption Jack Lucas (Jeff BRIDGES). Le personnage de Toby joué par Adam DRIVER est une sorte de cousin de Jack Lucas, réalisateur de publicités cynique qui en découvrant les ravages qu'il a fait autour de lui en renonçant à ses rêves de jeunesse va tenter de se racheter (auprès de lui-même et de ceux à qui il a fait du mal). En ce sens, la trame du film est limpide et rend le film particulièrement émouvant.

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Le Sommet des dieux

Publié le par Rosalie210

Patrick Imbert (2021)

Le Sommet des dieux

"Le Sommet des dieux" est l'un des mangas de Jiro Taniguchi que je préfère. Un chef-d'oeuvre mystique et grandiose adapté d'un roman de Baku Yumemakura (pas encore traduit en français mais la sortie du film va peut-être changer la donne comme pour "Le château de Hurle" qui a servi de base au "Château ambulant"). Au Japon, "Le Sommet des dieux" a bénéficié d'une adaptation en prises de vues réelles en 2016. Le film d'animation est en revanche d'origine française. Il y avait déjà eu des précédents mais en prises de vues réelles: "Quartier lointain" (2008) et "Un Ciel Radieux" (2016). Jiro Taniguchi est en effet particulièrement apprécié en France et bénéficie d'un lectorat plus large que celui des habitués des mangas en raison notamment de la profondeur de ses histoires et de son style très européen. Cependant, oser l'adapter en animation reste un défi, le genre étant loin d'être aussi banalisé auprès des adultes qu'au Japon. C'est le deuxième film d'animation de Patrick IMBERT après le très remarqué "Le Grand Méchant Renard et Autres Contes (2016). Et le résultat est à la hauteur: absolument magnifique. Au niveau de l'histoire d'abord qui est tellement intelligemment condensée qu'on ne voit pas la différence entre les cinq tomes du manga et les 1h30 du film. Au niveau du graphisme et de la bande-son qui donnent vie à ce terrible duel entre l'homme et les forces de la nature avec un réalisme confondant. Au niveau de son questionnement philosophique enfin. Les alpinistes du manga de Taniguchi sont tous des êtres épris d'absolu, brûlés de l'intérieur par leur désir de conquêtes d'espaces vierges, une quête passionnée, obsessionnelle qui ressemble à une drogue dure. De celles dont on ne revient pas. Suprême paradoxe: c'est en défiant (ou venant chercher) la mort que ces hommes parviennent à se sentir vivants et à donner un sens à leur existence. Entre eux aussi c'est le paradoxe: ils sont en rivalité, font semblant de s'ignorer mais pourtant sont reliés les uns aux autres par un fil à la fois matériel et spirituel. Le film évoque autant leurs épreuves physiques que leurs tourments psychiques avec des scènes oniriques particulièrement impressionnantes.

 

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Drive

Publié le par Rosalie210

Nicolas Winding Refn (2011)

Drive

Il m'aura fallu 10 ans pour apprécier "Drive" à sa juste valeur. Parce que je l'avais vu au cinéma à sa sortie et que je ne l'avais pas plus aimé que ça. Je trouvais (entre autres) la musique envahissante, les scènes de violence gratuites (celle de l'ascenseur m'avait déconcerté) et les personnages, invraisemblables (et leurs motivations, incompréhensibles). Mais en le revoyant, j'ai eu le sentiment que le film nous plongeait dans un rêve éveillé et que c'est cela qui lui donnait sa cohérence. L'importance des ralentis, des variations de lumière, des travellings aériens ou au contraire au ras du sol, l'ambiance nocturne prédominante et la musique participent de cette ambiance onirique. Film immersif, hypnotique, "Drive" fait surgir du néant une sorte de héros charismatique, mutique, ambivalent (douceur/violence) et sans attaches qui accomplit une mission de justicier (protéger la veuve et l'orphelin, littéralement) avant de retourner dans sa nuit. Et ce type de héros, on le reconnaît. Il provient du western crépusculaire ("L'homme sans nom" de la trilogie du dollar, cow-boy solitaire sans identité) et du film noir. Je pense plus précisément au "Le Samouraï" (1967) de Jean-Pierre MELVILLE avec son tueur à gages froid, méthodique, hiératique, impassible et dépourvu de toute vie personnelle mais charismatique à mort car mutique, mystérieux et revêtu d'un costume qui en jette ("l'homme portemanteau"). L'énorme scorpion jaune qui orne le blouson du conducteur définit sa personnalité comme la veste en peau de serpent de Sailor dans "Sailor & Lula" (1990) elle-même inspirée du film "L Homme à la peau de serpent" (1961) dans lequel jouait Marlon BRANDO dont le magnétisme animal se rapproche de celui que dégage Ryan GOSLING. Je ne suis pas fan de cet acteur mais dans "Drive" force est de constater que le rôle lui colle vraiment à la peau (sans jeu de mots!).

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Carmen

Publié le par Rosalie210

Ernst Lubitsch (1918)

Carmen

Oeuvre de jeunesse de Ernst LUBITSCH tournée durant la période où il travaillait pour la UFA*, "Carmen" qui a bénéficié d'une belle restauration vaut surtout pour sa reconstitution soignée**, son rythme enlevé et l'interprétation de l'héroïne par la charismatique Pola NEGRI (actrice récurrente de Ernst LUBITSCH durant sa période allemande). Sa Carmen est particulièrement insolente et provocante. Les autres personnages sont en revanche bien falots, à commencer par le pathétique José (Harry LIEDTKE), espèce de chiffe molle (dans le film) qui reste complètement léthargique devant sa propre déchéance. On comprend que Carmen lui préfère le toréador Escamillo mais celui-ci n'est introduit que dans les dix dernières minutes du film ce qui est particulièrement décevant car le dénouement est bâclé. Quant à la réalisation, elle est professionnelle mais quelque peu impersonnelle. Elle ne porte pas encore la signature qui fera de Ernst LUBITSCH un des grands réalisateurs du cinéma mondial.

*Ernst LUBITSCH a réalisé une quarantaine de films en Allemagne entre 1915 et 1922 qui lui ont permis d'acquérir une certaine notoriété. "Carmen" y a d'ailleurs contribué (on voit d'ailleurs son visage au début du film en même temps que la présentation des acteurs principaux). Il a pu ensuite débuter sa carrière hollywoodienne à partir de 1923 avec le succès que l'on sait puisque ses films américains ont éclipsé le reste de sa filmographie.

** Le choix d'une oeuvre célèbre déjà plusieurs fois adaptée sur grand écran par des cinéastes américains et l'opulence des décors font comprendre que la UFA visait à l'époque à concurrencer les studios hollywoodiens avec des superproductions historiques (ou opératiques).

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Jenny

Publié le par Rosalie210

Marcel Carné (1936)

Jenny

"Jenny" est le premier long-métrage de Marcel CARNÉ. C'est aussi sa première collaboration avec Jacques PRÉVERT: un duo légendaire du cinéma français était né. Bien que moins connu que les films du tandem qui suivirent, "Jenny" est déjà rempli de qualités:

- Un panel de comédiens remarquables dont certains deviendront récurrents dans le cinéma de Marcel CARNÉ comme Robert LE VIGAN et surtout Jean-Louis BARRAULT dans l'un de ces rôles secondaires savoureux dont le film abonde. On reconnaît aussi dans le rôle principal, celui de Jenny Françoise ROSAY, l'épouse de Jacques FEYDER dont Marcel CARNÉ avait été l'assistant.

- Ub style original: l'intrigue principale est conventionnelle mais rehaussée par une galerie de personnages pittoresques. Par ailleurs ces personnages sont pour la plupart des marginaux et des solitaires dont certains cachent une partie de leur vie ou de leurs activités peu recommandables selon les conventions de l'époque* (ce qui fait penser à Marcel CARNÉ lui-même). Par conséquent le film a une tonalité mélancolique voire amère en dépit de sa fin heureuse. Cette hybridité ("réalisme poétique"; "fantastique social") se retrouve au niveau des lieux, en particulier dans les scènes d'extérieur. Par exemple une scène d'amour est paradoxalement filmée dans un décor d'usines et d'entrepôts autour du canal de l'Ourcq dans un petit matin blafard. L'envie d'évasion n'en est que plus grande, notamment pour Lucien (Albert PRÉJEAN) qui préfigure Raymond dans "Hôtel du Nord" (1938).

- Enfin les dialogues écrits par Jacques PRÉVERT qui font mouche et dont on retrouve des variantes dans des films ultérieurs. Par exemple lorsque Florence (Sylvia BATAILLE) dit à l'Albinos (Robert LE VIGAN) un client fortuné du club affamé de chair fraîche " Vous avez les poches pleines et le coeur vide, on ne peut pas tout avoir" on entend déjà Garance dire au Comte dans "Les Enfants du paradis" (1943) "Vous êtes riche et vous voudriez être aimé comme un pauvre. Et les pauvres on ne peut quand même pas tout leur prendre aux pauvres!"

* Jenny cache à sa fille Danièle (Lisette Lanvin) que son club est en réalité un tripot et une maison de passe. De même, Lucien cache à Danièle que la source de ses revenus n'est autre que Jenny dont il est le gigolo. Et Lucien ignore le lien de filiation entre les deux femmes.

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