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J'ai perdu mon corps

Publié le par Rosalie210

Jérémy Clapin (2019)

J'ai perdu mon corps

Après plusieurs occasions ratées, j'ai enfin pu voir la sensation de l'année 2019 dans le domaine du cinéma d'animation à savoir "J'ai perdu mon corps". Il s'agit effectivement d'une oeuvre qui sort de l'ordinaire. Si j'ai une réserve sur le scénario qui aurait mérité un substrat plus solide et une narration plus rigoureuse, on participe à une expérience sensorielle de premier ordre avec un monde vu partiellement à la hauteur d'une main coupée. La référence à "L'Homme qui rétrécit" de Richard Matheson est pertinente dans le sens où cette amputation est à la fois une calamité et une chance, en permettant de voir le monde autrement. La main qui traverse la ville pour retrouver son propriétaire doit affronter de multiples dangers qui font l'objet de moments inventifs, aussi bien en terme esthétiques que de mise en scène*. La parcellisation du corps est d'ailleurs ce qui donne au film ses meilleures séquences à l'image de celle où Naoufel (le propriétaire de la main) rencontre Gabrielle par l'intermédiaire d'un interphone. Naoufel étant obsédé par les sons qu'il enregistre et répertorie un peu à la manière de l'ingénieur du son joué par John TRAVOLTA dans "Blow Out" (1981) de Brian DE PALMA, il est logique qu'il tombe amoureux d'une voix. Dommage que son mystère (et la poésie qui va avec) se dissipe un peu trop rapidement à mon goût alors que les maladresses de Naoufel qui cumule les handicaps (orphelin, déraciné, inadapté) auraient gagné à être traitées sur une plus grande variété de ton et approfondies**. Il s'agit donc d'un film perfectible mais prometteur.

* Evidemment la référence dans le domaine de l'animation en matière de traversée dangereuse pour cause d'échelle disproportionnée reste "Toy Story 2" (1999).

** La main coupée renvoie aussi bien à la chose de "La Famille Addams" (1992) qu'à la castration symbolique présente dans Star Wars.

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Frankenweenie

Publié le par Rosalie210

Tim Burton (2012)

Frankenweenie

"Frankenweenie" est le troisième long-métrage d'animation sur lequel a travaillé Tim Burton après "L'étrange noël de monsieur Jack" et "Les noces funèbres". Mais il n'avait pas réalisé le premier et n'avait pas sorti le second sous le label Disney (le premier non plus d'ailleurs, Touchstone étant une filiale de Disney destinée à produire des films plus adultes et Laïka étant le studio des productions de Genry Selick, réalisateur de "L'étrange noël de monsieur Jack" et de "Coraline".

Par ailleurs "Frankenweenie" est un remake du court-métrage live au titre éponyme que Tim Burton
 avait réalisé en 1984. Changement de format et de style oblige, l'histoire est bien plus développée et fait autant penser à "Vincent" qu'à "Edward aux mains d'argent" ou à "Ed Wood". Victor est un enfant différent comme Vincent, un solitaire à l'imagination débordante. Comme Ed, c'est un artiste qui réalise des films bricolés plein de créativité. Comme le "père" d'Edward, il joue les Prométhée pour donner naissance à une créature bien plus touchante et belle intérieurement que tout ce qui l'entoure et comme son nom de famille est Frankenstein, il convoque tout l'imaginaire (et l'atmosphère expressionniste) du film éponyme de James Whale (et de sa suite, la petite chienne dont Sparky est amoureux se dotant de la coiffure zébrée de la fameuse fiancée après son électrisation). Les efforts de Victor pour ressembler à un enfant WASP de la middle class lambda aboutissant à la mort de son chien adoré, il bascule dans une autre dimension aux apparences morbides mais qui l'est moins en réalité que celui dans lequel il vit. L'intolérance qui gangrène les banlieues pavillonnaires aboutit à l'excommunication du professeur de biologie lequel ne se prive pas par ailleurs de dire ce qu'il pense de la mentalité des parents. Et la fin prend la forme d'une chasse aux sorcières contre les monstres nés des expérimentations d'enfants tous plus bizarres les uns que les autres qui sèment la panique sur leur passage. On reconnaîtra toutes sortes de clins d'oeil à Godzilla, aux Gremlins, à la Momie, à Dracula alors que l'ensemble du casting de l'épouvante est représenté d'une manière ou d'une autre (Vincent Price, Christopher Lee, Boris Karloff...) Le résultat est moins horrifique que poétique et émouvant avec cette fragilité propre à l'animation en stop-motion qui fait de ce "Frankenweenie" une petite pépite.

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Vincent

Publié le par Rosalie210

Tim Burton (1982)

Vincent

Le tout premier film de Tim Burton contient toute son œuvre à venir. C'est aussi une autobiographie à peine déguisée dans laquelle il exprime sa différence et son malaise face aux codes culturels dominants de la société américaine, notamment ceux des studios Disney pour lesquels il travaillait. Alors que ceux-ci connaissaient un passage à vide tant créatif que commercial au début des années 80, ils refoulèrent "Vincent" au fond d'un tiroir avant que le succès de "L'étrange Noël de M. Jack" lui aussi mal assumé dans un premier temps ne l'en fasse sortir. "Vincent" qui recourt au même procédé d'animation en stop-motion et utilise un noir et blanc expressionniste raconte l'histoire d'un petit garçon lunaire à l'imaginaire gothique fasciné par les récits fantastiques et les films d'épouvante, plus précisément ceux de Roger Corman tirés de nouvelles d'Edgar Poe avec Vincent Price (d'où le prénom de l'enfant). Frankenweenie est déjà en germe dans "Vincent" tout comme Jack Skellington et Edward Scissorhands. Mais "Vincent" est aussi une mise en abyme puisque le personnage a l'apparence de Tim Burton mais ses pensées en vers s'expriment par le biais de la voix de Vincent Price à qui il s'identifie. Le résultat est absolument envoûtant. "Vincent" est un poème cinématographique lugubre et poignant d'une grande beauté qui fait écho dans les esprits de ma génération au tube d'un autre "E.T." de cette époque, Michael Jackson avec "Thriller" dont le clip sorti également en 1982 convoque le même imaginaire et a popularisé pour l'éternité la voix de basse si expressive de Vincent Price.

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Have a Nice Day

Publié le par Rosalie210

Liu Jian (2017)

Have a Nice Day

Une curiosité que ce film d'animation chinois, simple mais percutant qui rappelle beaucoup sur la forme le style pop de Quentin Tarantino: mélange de violence et d'humour noir, ballet de mafieux et d'aspirants mafieux autour d'un sac de billets dérobé à un malfrat (comme dans "Jackie Brown") et même plan iconique en contre-plongée d'ouverture du coffre d'une voiture dans lequel se trouve un type pas mal amoché. L'humour masque quand même la terrible vacuité de la petite société chinoise dépeinte complètement atomisée en individus transformés par l'appât du gain en bêtes féroces. Le film comporte un morceau de bravoure assez épatant: une vidéo détournant des affiches de propagande maoïste en version pop art capitaliste dans laquelle deux des personnages lancés à la course au fric rêvent de "lendemains qui chantent" dans un Shangri-la de pacotille. Ils n'iront pas plus loin que la chambre 301 d'un hôtel minable. Quant à la plupart des autres personnages après s'être entre-déchirés comme des fauves lâchés dans une arène, ils finiront leur course folle dans un grand carambolage. Laissons le mot de la fin à l'élément déclencheur de l'intrigue, Xiao Zhang, un jeune employé du BTP qui arrondit ses fins de mois en convoyant les fonds de son patron mafieux avant de s'enfuir avec la caisse. Il a besoin de cet argent pour payer en Corée l'opération de ravalement de façade de sa fiancée défigurée par une opération de chirurgie (in)esthétique qui a mal tourné en Chine. Par ailleurs il proclame son admiration au tueur à gages venu lui faire la peau. Bref, peu de substance sous la coquille et on appréciera aussi bien l'ironie du titre que du passage sur l'acquisition de la liberté en Chine qui se mesure à ce qu'il est possible ou non d'acheter selon le taux de remplissage de son portefeuille.

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Les Triplettes de Belleville

Publié le par Rosalie210

Sylvain Chomet (2003)

Les Triplettes de Belleville

Film d'animation brillant, "Les Triplettes de Belleville", le premier long-métrage de Sylvain Chomet commence par une séquence d'introduction ébouriffante à voir et à revoir sous le signe du music-hall et du cartoon des années 30 en noir et blanc* et se termine par un générique de fin en forme de jukebox nostalgique faisant se succéder trois styles différents: le swing à la Django Reinhardt (présent aussi dans l'introduction aux côtés de Fred Astaire, Joséphine Baker et Charles Trenet) accompagnant le thème principal des Triplettes "Rendez-vous", l'accordéon et enfin le rock and roll des années cinquante. Spectacle, musique, nostalgie. 

Comme dans son film suivant "L'Illusionniste", Sylvain Chomet s'est beaucoup inspiré de l'univers de Jacques Tati pour réaliser le film, plus particulièrement de "Jour de fête" dont on peut voir un extrait, la reprise de quelques gags (la girouette) et aussi son court-métrage associé "L'école des facteurs" dont est issue l'idée des cyclistes qui pédalent sur des vélos fixes.  L'affiche des "Vacances de M. Hulot" apparaît également. Il y a aussi le thème de la France éternelle, celle des cuisses de grenouilles, de l'accordéon d'Yvette Horner, du béret-pinard et de la petite reine du tour de France brusquement bousculée par la modernité des trente Glorieuses (le train, la TV) et "l'idée d'Amérique" laquelle s'invite par le biais de son cinéma. Celui des films noirs mais aussi au niveau du style graphique et de la palette de couleurs, celui des films Disney de la période Wolfgang Reitherman. Néanmoins par rapport à Tati, Chomet est beaucoup plus satirique, montrant avec une récurrence qui frise l'obsession l'obésité qui frappe une bonne part de la population du pays, son sens de la démesure (Belleville est un improbable mélange de Paris et de New-York) et ses à côtés sordides (l'immeuble de prostituées où les Triplettes logent). Enfin "Les Triplettes de Belleville" est un film où comme chez Tati les dialogues sont quasi absents mais où la bande son est extrêmement travaillée que ce soit au niveau des bruitages ou de la musique.

* Revival également perceptible dans le jeu vidéo avec le formidable Cuphead qui mêle le style des studios Fleischer (Betty Boop) et celui des premiers Disney (Mickey) avec la même imitation des imperfections d'une vieille pellicule rayée.

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Train de nuit dans la voie lactée (Ginga-tetsudô no yoru)

Publié le par Rosalie210

Gisaburô Sugii et Arlen Tarlofsky (1985)

Train de nuit dans la voie lactée (Ginga-tetsudô no yoru)

Un titre aussi poétique que "Train de nuit dans la voie lactée" ne pouvait que me donner envie de découvrir le film, adapté d'une nouvelle de Kenji Miyazawa de 1927, auteur également de Goshu le violoncelliste, récit connu pour son adaptation pré-Ghibli par Isao Takahata. Poétique, le film l'est assurément mais il est surtout métaphysique et une référence culturelle incontournable de la culture japonaise. "Train de nuit dans la voir lactée" est par exemple à l'origine de la saga SF rétro-futuriste et nostalgique de Leiji Matsumoto "Galaxy Express 999" et joue également un rôle important dans "L'île de Giovanni" de Mizuho Nishikubo. Elle a été également déclinée au théâtre et sous forme de conte musical.

Le film est d'essence contemplative (cela peut rebuter, il ne se passe pas grand-chose) et l'animation qui date des années 80 est certes minimaliste mais empreinte de visions surréalistes saisissantes. Le caractère philosophique du film est cependant porté par une histoire très simple*. Giovanni, un enfant ostracisé par ses camarades parce qu'il est pauvre, que son père est absent et sa mère malade prend un train dans lequel il retrouve son seul ami, Campanella. Le train a plus ou moins la même fonction que la barque des égyptiens de l'antiquité, elle convoie ses passagers dans l'au-delà. Chaque station est l'occasion d'une rencontre avec des voyageurs en transit (un homme aveugle, un chasseur de hérons qu'il transforme en biscuits, des passagers du Titanic) et d'une élévation spirituelle. On y évoque le ciel, la croix du sud ce qui se rapporte au christianisme (sans doute en relation avec le fait que les personnages ont des noms italiens) mais celui-ci est croisé avec une philosophie bouddhiste. Peu à peu, on comprend que Giovanni effectue ce voyage au pays des morts pour affronter la douloureuse épreuve d'un deuil qui le laissera tout à fait seul. Il est en effet le seul passager du train à disposer d'un billet aller-retour.

"Train de nuit pour la voie lactée" peut être considéré comme le film le plus triste de l'histoire de l'animation japonaise, à égalité avec "Le Tombeau des Lucioles". On peut aussi le voir comme un trip sous acide à cause de ses flashs visuels oniriques abstraits (des points, des sphères, des triangles lumineux dans l'espace) accompagné d'une musique assez hypnotique. Le fait que les enfants soient représentés sous la forme de chats anthropomorphes accentue cette tendance.

* De même que "Le Voyage de Chihiro" a été souvent comparé à "Alice au pays des merveilles", la parenté entre "Train de nuit dans la voie lactée" et "Le Petit Prince" semble assez évidente.

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L'Illusionniste (The Illusionist)

Publié le par Rosalie210

Sylvain Chomet (2010)

L'Illusionniste (The Illusionist)

Bien que basé sur un script inédit de Jacques Tati et mettant en scène un illusionniste qui lui ressemble trait pour trait et qui porte son nom d'état civil (Jacques Tatischeff), bien qu'il respecte son univers sonore et montre même un extrait de "Mon Oncle", c'est à Chaplin et plus particulièrement à "Les Feux de la Rampe" que j'ai pensé en regardant le film-hommage de Sylvain Chomet. D'une part parce que l'Illusionniste qui se déroule dans un contexte indentique (celui des années cinquante) montre un homme vieillissant et usé qui rencontre de moins en moins de succès avec ses tours de passe-passe. Le music-hall est dépassé par de nouvelles formes de spectacle (le rock and roll principalement) et le vieil homme ne parvient pas à s'adapter à ce nouveau monde. Il continue par habitude, sans illusions tout en faisant (plutôt mal) de petits boulots pour joindre les deux bouts. Le côté lunaire du bonhomme est souligné par ses multiples maladresses, son inadaptation et le fait que d'autres empochent la plupart de ses gains auxquels il ne fait pas attention. D'autre part parce que son chemin croise celui d'une jeune fille pauvre, naïve et un peu marginale, Alice qui voit en lui un authentique magicien et qu'il va aider à s'intégrer à ce nouveau monde désenchanté avant de s'effacer et de reprendre sa vie d'éternel errant solitaire.

Le film qui a volontairement une réalisation rétro en 2D est donc foncièrement nostalgique de ce monde disparu qui s'incarne dès les premières images par les grandes enseignes de théâtres parisiens (Bobino, Mogador etc.) avant que l'histoire ne se transporte à Londres puis en Ecosse, Sylvain Chomet étant un amoureux d'Edimbourg où il a basé son studio. La mélancolie domine le film car outre Tatischeff qui réussit à conserver sa dignité et une raison de vivre mais qui ne trouve plus sa place nulle part (sinon dans un village reculé d'Ecosse que cependant la civilisation finit par rattraper), le film s'attarde sur d'autres magiciens has-been qui n'ont pas sa force morale et finissent SDF, alcoolique ou au bord du suicide. L'ambiance est donc un peu plombante, trop sans doute, le seul rayon de soleil étant incarné par Alice. Et c'est un rayon tout relatif car l'histoire de la jeune femme est ultra-traditionnelle, elle passe du statut de souillon à celui de jeune femme au foyer dépendante financièrement et accroc aux produits de consommation (même si c'est en tout bien tout honneur le fait est qu'elle réclame sans cesse à son protecteur des robes, des manteaux, des chaussures) avant de finir comme il se doit dans les bras d'un jeune homme de son âge bien sous tous rapports. Une drôle de façon d'envisager les rapports humains assez typique d'une époque elle aussi (et heureusement) révolue.

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En Avant (Onward)

Publié le par Rosalie210

Dan Scanlon (2020)

En Avant (Onward)

"En Avant" est un film que j'aurais dû voir le dimanche 15 mars 2020. Evidemment c'était déjà trop tard, les cinémas ayant fermé la veille au soir. Heureusement les films qui étaient en cours d'exploitation ont été reprogrammés et j'ai donc décidé de retenter ma chance, cette fois avec succès.

Bien que je n'en attendais pas grand-chose au départ étant donné les critiques assez tièdes que j'avais pu lire, je vais voir au cinéma tous les films Pixar dès leur sortie. En effet, il s'agit d'un studio qui a accouché d'une impressionnante série de chefs d'oeuvre dans les années 2000. Les années 2010 ont été plus chaotiques avec dans la première moitié de la décennie une nette perte d'inspiration voire d'identité au point de ne plus être capable de se démarquer de leur maison-mère depuis 2006, Disney. Par exemple aucune différence entre "Planes" (Disney) et "Cars 2" (le plus mauvais film des studios Pixar), une pléthore de suites dispensables à l'exception de celles de "Toy Story", une morale conservatrice disneyienne dans "Le voyage d'Arlo" et dans "Rebelle" clonée sur les princesses Disney. Fort heureusement, les studios se sont ressaisis avec deux nouveaux chefs d'oeuvre "Vice-Versa" et "Coco" et ont promis d'abandonner les suites au profit de projets originaux ce qui est une excellente nouvelle.

Sans atteindre le niveau de "Vice-Versa" ou de "Coco", "En Avant" s'avère être au final une très belle surprise. L'univers de fantasy dans lequel se déroule l'histoire sert à nous parler de façon quelque peu décalée et amusante de notre monde actuel marquée par le désenchantement et l'absence de repères. L'histoire de ces deux frères qui partent en quête de retrouvailles avec leur père défunt et de réenchantement du monde se situe dans la lignée des films précédents. Belles idées de faire revivre ce père absent à travers les traces qu'il a laissé (photos, enregistrement audio, vêtement, lettre, baguette magique) puis sous forme d'un drôle de fantôme doté de jambes mais sans tête ni buste. Les photos qui isolent le père du reste de la famille sont là pour démontrer que Ian et Barley se sont construits sans lui. Un vide matérialisé par le demi-être qu'ils traînent derrière eux et à qui ils ont donné l'apparence d'un pantin désarticulé burlesque (ou d'un doudou géant). Ils rejettent en effet le modèle proposé par leur beau-père (surnommé de manière très significative "le petit copain de maman") qui en tant que policier incarne l'autorité répressive alors que les deux garçons sont anti-conformistes (au passage combien d'anime sortent du schéma papa-maman-enfants pour proposer d'autres modèles de famille?) Ian qui manque de confiance en lui et se cherche un mentor découvre au fil de son périple bien mieux qu'à conduire ou maîtriser la magie. Il découvre que son point de repère, c'est son grand frère, Barney ("tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas déjà trouvé") et c'est d'autant plus émouvant qu'il l'a jusque là toujours considéré comme un loser avec son look geek et ses goûts idoines pour l'héroïc fantasy et les jeux de rôles. Mais le passage de relai de la fin est clair, le père à l'ancienne a vécu.

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Kié la petite peste (Jarinko Chie)

Publié le par Rosalie210

Isao Takahata (1981)

Kié la petite peste (Jarinko Chie)

Film pré-Ghibli réalisé par Isao Takahata, "Kié la petite peste" préfigure "Mes voisins les Yamada". En effet il s'agit de l'adaptation dans les deux cas d'un manga à sketches ayant pour thème principal la famille. L'époque de publication des mangas et de réalisation des animés (années 70-80 pour le premier, 90 pour le second) diffère ainsi que le style graphique mais dans les deux cas, ils sont très fidèles à l'œuvre d'origine qui est minimaliste.

"Kié la petite peste" est une chronique familiale haute en couleurs et qui s'apprécie encore plus si l'on fait l'effort de saisir son contexte culturel. L'histoire se déroule en effet à Osaka, surnommée la "Méditerranée du Japon" à cause de son tempérament nettement plus fou-fou qu'à Tokyo. La région se caractérise notamment par un accent gouailleur (qui nécessite de voir le film en VO), des spécificités culinaires (l'okonomiyaki, sorte d'omelette garnie), un vocabulaire fleuri et un humour de mauvais goût* que l'on retrouve dans le film au travers d'une galerie farcesque de personnages masculins (Tetsu le père de Kié, le patron de la salle de jeu auprès duquel il a contracté des dettes, son ancien prof, les yakuzas) ainsi que leurs animaux de compagnie (des chats bipèdes d'une force...surhumaine qu'ils tiennent de leurs testicules, cet attribut viril proéminent se retrouvant à l'identique chez des tanukis de "Pompoko" également réalisé par Takahata. Rien de vulgaire mais plutôt une célébration de la fertilité au travers de la mise en évidence de cet appareil reproducteur). Kié elle-même a un caractère bien trempé et il lui bien ça pour gérer une famille compliquée.

Car derrière la farce, le film raconte l'histoire d'une famille dysfonctionnelle avec une petite fille qui grandit entre un père irresponsable qui semble porter sur lui tous les défauts de la terre (elle refuse d'ailleurs de l'appeler "père", préférant l'appeler par son prénom) et une mère qui a abandonné le foyer familial. Kié est donc obligée de remplacer les adultes défaillants qui lui tiennent lieu de parents en gérant notamment le restaurant de son père ce qui perturbe ses études. Le seul être mature sur lequel elle puisse s'appuyer est son chat, Kotetsu. Mais rien de misérabiliste dans tout cela, au contraire car tous les personnages (sauf la mère de Kié, effacée dans la plus pure tradition japonaise) sont comiques et la solidarité du quartier joue à plein pour rabibocher de gré ou de force Tetsu et son épouse afin que Kié retrouve un minimum de stabilité familiale. C'est donc un mode de vie traditionnel en train de se perdre haut en couleur que fait vivre Takahata tout en jouant avec les formes et les codes (l'extrait live de Godzilla, un duel de chats testostéronés orchestré comme un western de Sergio Leone etc.)

* Un bon aperçu de cet humour dans le film est le moment où le patron de la salle de jeu reconverti en restaurateur offre un okonomiyaki à Kié. Pendant qu'il cuisine, il repense à son chat décédé Antonio qu'il a fait empailler et se met à sangloter de manière outrancière tant et si bien qu'il finit par arroser l'omelette de larmes mais aussi de morve sous les yeux effarés de Kié qui ne sait pas comment refuser le "cadeau" empoisonné. Du moins jusqu'à ce qu'un yakuza ne confisque l'okonomiyaki (sans savoir ce qu'il y a dedans) au grand soulagement de celle-ci et pour son grand malheur à lui!

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Un été avec Coo (Kappa no coo to natsu-yasumi)

Publié le par Rosalie210

Keiichi Hara (2007)

Un été avec Coo (Kappa no coo to natsu-yasumi)

"Un été avec Coo" est un grand film d'animation japonais qui à l'image de ceux de Hayao MIYAZAKI ("Mon voisin Totoro" (1988), "Le Voyage de Chihiro") (2001) et de Isao TAKAHATA ("Pompoko") (1996) permet de réfléchir aux rapports que l'homme entretient avec ses semblables et avec la nature. Si les japonais ont tout comme les occidentaux dévasté leur environnement, ils n'ont pour autant jamais oublié les croyances animistes de leur culture d'origine. Ce sont ces croyances qui sont "ranimées" par le bestiaire fantastique des studios Ghibli (les Totoros, les Tanukis, les Dieux courroucés et putrides de "Princesse Mononoké" (1997) et de "Le Voyage de Chihiro") (2001)).

Le Kappa appartient au même folklore shintoïste. Il s'agit d'une petite créature/esprit anthropomorphe mi-tortue, mi-grenouille vivant dans les points d'eau (fleuves, lacs, étangs) avec une bouche en forme de bec et un creux au milieu de la tête appelé "assiette" dont l'humidité est essentielle à sa force vitale. S'ils sont à l'origine décrits comme des vampires, des violeurs ou des cannibales, c'est la forme moderne, mignonne et bienveillante qui est présentée dans le film, celle qui se montre d'une extrême politesse avec les humains et aime le concombre et le poisson. Comme pour les autres yokais (créatures fantastiques), le constat est sans appel. Le Japon moderne en malmenant la nature a détruit ses esprits. Coo s'avère être un fossile "ranimé" par accident qui découvre qu'il est peut-être le dernier de son espèce.

En effet le film n'a rien de folklorique et est au contraire d'une impressionnante profondeur avec une subtilité et une sensibilité assez incroyables. En ces temps troublés où les dégâts que les sociétés "modernes" infligent à la nature sont en train de se retourner contre elles, il est d'une clairvoyance totale en montrant de manière limpide que c'est à eux-mêmes que les hommes se font du mal en maltraitant ainsi le vivant. A la solitude de Coo répond celle de celui qui l'a ranimé et adopté, Kôichi qui est de ce fait mis au ban de son école et harcelé avec sa famille par les médias. L'ambivalence de cette famille vis à vis de la célébrité est d'ailleurs assez révélatrice du genre de mirage dans lesquels se vautrent les sociétés contemporaines. Pour échapper à la curiosité malsaine qu'il suscite et conserver les restes de son père que les humains se sont appropriés, Coo se retrouve dans la même situation que "King Kong" (1932), film auquel Keiichi HARA se réfère visiblement quand il fait escalader à Coo la tour de Tokyo après une cavale en forme de cauchemar urbain. Cavale durant laquelle le seul être totalement intègre vis à vis de Coo, lui aussi une ancienne victime sauvée par Kôichi trouve la mort. Une séquence bouleversante qui m'a fait penser à la nouvelle de Jiro Taniguchi "Avoir un chien" dans le recueil "Terre de rêves".

Mais malgré ses moments durs et son constat implacable sur la nature humaine, montrée dans ses aspects souvent les moins reluisants (intolérance, cruauté, bassesse, égoïsme), le film fait une large place à la complicité qui unit Kôichi et Coo et qui n'est pas sans rappeler le film de Steven SPIELBERG "E.T. L'extra-terrestre" (1982). Kôichi est un être complexe qui évolue tout au long du film en acceptant peu à peu sa nature d'enfant différent de la norme ce qui le conduit à se rapprocher de la pestiférée de sa classe, Kikuchi et à voir le monde autrement. La petite sœur de Kôichi est également admirablement croquée. Alors peut-être que le design des personnages (hors Coo) est moins "finalisé" que dans les studios Ghibli, il n'en reste pas moins que "Un été avec Coo" est une œuvre admirable.

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