Souvenez-vous. Dans les années 80, le dessin animé "Olive et Tom" ("Captain Tsubasa" en VO) triomphait sur la 5 avant de faire un passage au Club Dorothée en 1991. "Olive et Tom" c'était du foot version extra-terrestre: un terrain de foot de 18 km de long, une vitesse de course de 150 km/heure, des frappes d'une force à brûler le ballon et trouer les buts, des cascades aériennes à 8m de hauteur etc.
En 1998, Stephen Chow alors star comique à Hong-Kong eut l'idée de transposer le célèbre dessin animé nippon dans l'univers de la comédie cantonaise et de mélanger foot et kung-fu avec une bonne dose d'effets spéciaux. Il était alors bien le seul à croire que la mayonnaise allait prendre mais il fit montre d'un bel acharnement, réunissant sous sa seule casquette les fonctions de scénariste, producteur, interprète et réalisateur. Il fit également appel au meilleur studio d'effets numériques de Hong-Kong et au chorégraphe responsable des combats de la saga "Histoire de fantômes chinois" et de "Hero" avec Jet Li.
Le résultat: un énorme succès commercial et un syncrétisme réussi entre des genres et des cultures à priori très éloignés les uns des autres. Mélange de prises de vue réelles et de cinéma d'animation numérique pour les prouesses footbalistiques, de kung-fu, de sport, de comédie romantique, de comédie musicale bollywoodienne, de scènes poétiques et de gags lourdingues, Chow se permet tout! Il ose même transformer le terrain en champ de bataille et son joueur vedette en soldat sortant d'une guerre de tranchée.
Cette liberté fait plaisir à voir, à l'image de l'équipe hors-norme qui finit par se former sous nos yeux. Le formatage n'y a pas cours et on voit jouer tous les recalés des équipes normales: vieux, gros, filles etc.
Le rachat du film par la firme américaine Miramax (désormais de sinistre réputation) pour sa distribution internationale a entraîné des coupes hasardeuses dans le film. Heureusement l'édition DVD propose les deux versions (3 étoiles pour la version tronquée, 4 étoiles pour la version longue).
"Les Conquérants" s'inspire très librement de l'histoire de Wyatt Earp, personnage légendaire que le cinéma a souvent mis en scène. En effet il symbolise le moment où la loi parvenait à triompher du chaos régnant au Far West. Mais ici le récit est volontairement idéalisé pour emporter largement l'adhésion. Par conséquent les personnages sont tracés à gros traits, sans nuances. Ce manichéisme (loin de la finesse d'un John Ford par exemple) est la principale limite du film car il s'accompagne d'un discours réactionnaire sur le traitement à réserver aux criminels et aux déviants. Le tout justifié par des scènes d'assassinat brutales et révoltantes ou par des comportements inconscients mettant en danger la vie d'autrui.
Pour le reste, "Les Conquérants" est un travail de professionnel, un grand spectacle maîtrisé de bout en bout. On ne s'ennuie pas une seconde. La mise en scène est rythmée, les scènes d'action ont une amplitude qui en font de véritables morceaux de bravoure (la charge du troupeau, la destruction du saloon, le dénouement dans le train en flammes), les têtes d'affiche du casting sont charismatiques et s'équilibrent parfaitement (Errol Flynn le beau gosse aux dents étincelantes, Alan Hale le comparse clownesque, Olivia de Havilland, la femme de caractère, Bruce Cabot le méchant au sourire bien retors etc.) les dialogues sont efficaces, enfin le technicolor magnifie l'ensemble.
Splendide western dont l'atmosphère expressionniste digne d'un film noir s'accompagne d'une intrigue dépouillée à l'extrême qui tire l'histoire du côté de la fable ou du mythe.
Le scénariste a avoué s'être inspiré de "La tempête" de William Shakespeare dont on reconnaît le canevas. Prospero et sa fille Miranda sont incarnés par le vieux prospecteur et sa petite-fille surnommée "Mike" à cause de son comportement de garçon manqué. Coupés du monde, ils vivent au beau milieu du désert du Nevada, près d'une ville fantôme et en ruines, en harmonie avec les éléments naturels et les esprits (l'environnement et les indiens Apaches). Autour d'eux, une redoutable mer de sel, à priori infranchissable. Pourtant 6 "naufragés" s'échouent sur les marches du saloon, à demi-morts de soif après avoir réussi à franchir l'obstacle. Ces hommes, nous le savons depuis les premières images, sont des truands qui se sont enfuis dans le désert après avoir commis un braquage. L'épreuve terrible de la traversée-purgatoire a néanmoins permis de révéler une ligne de fracture derrière l'apparente unité du groupe. Tels Ariel et Caliban, il y a ceux qui sont dominés par des pulsions de vie, Stretch (qui donne à boire aux chevaux) et Half Pint (révolté par le meurtre gratuit d'un lézard) et ceux qui au contraire sont dominés par leurs pulsions de mort, Lengthy et Dude, vicieux et violents. Bull Run le petit jeune sentimental et Walrus nounours alcoolique et trouillard naviguent entre ces deux pôles.
Le huis clos de la ville fantôme et les attraits offerts par ses deux seuls habitants vont exacerber les tensions au sein du groupe jusqu'au point de non retour. Dude est obsédé par l'or découvert par le vieux prospecteur alors que la plupart des autres, Stretch et Lenghty en tête éprouvent un désir bestial pour Mike qui se traduit par ce qu'on pourrait qualifier aujourd'hui de harcèlement. Néanmoins, à force de se heurter lors de scènes musclées où parfois les rôles sont inversés (plan jubilatoire où l'on voit Stretch rendant les armes et arborant un drapeau blanc depuis l'intérieur du canon du fusil de Mike qui le tient en joue), on voit progressivement Stretch muer de primate à homme civilisé (comme dans "La guerre du feu", toutes proportions gardées) alors que Mike découvre sa féminité. Et Wellman d'en profiter pour fustiger la guerre (ici de Sécession) et ses ravages sur les âmes. Quant au désir de possession, il est montré dans son aspect le plus mortifère puisque ceux qui s'y accrochent sont (con)damnés alors que ceux qui y renoncent sont sauvés.
"La ville abandonnée" a eu entre autre une très forte influence sur Sergio Leone que ce soit sur le fond (la traversée du désert lui a inspiré celle du film "Le Bon, la Brute et le Truand") ou sur la forme (les visages des hors la loi captés les uns derrière les autres)
La conclusion de ce film célèbre, le premier de la "trilogie de la cavalerie" de Ford, fait penser à la fameuse citation de "L'Homme qui tua Liberty Valance": "Quand la légende dépasse la vérité alors on imprime la légende."
Mais la vérité et la légende ne se trouvent pas forcément là où on les attend. Ford s'est inspiré d'un événement historique réel transformé en mythe national: la bataille de Little Big Horn en 1876 où le général Custer fut défait par les Sioux. Tout en réaffirmant la nécessité des mythes dans la construction d'une nation, Ford rétablit un certain nombre de vérités humaines qui font la richesse de son film, par ailleurs d'une beauté et d'une majesté à couper le souffle.
Il paraît que fasciné par Dickens, Ford aurait exigé que chaque personnage possède une biographie complète. Cela se ressent tant les portraits des principaux protagonistes sont fouillés. Et celui du général Custer (alias Owen Thursday dans le film) dynamite complètement l'image du héros national forgé par la mémoire collective. Thursday se rapproche plutôt des généraux des "Sentiers de la gloire" de Kubrick. Comme eux, c'est un psychorigide autoritariste qui n'écoute personne et envoie ses hommes à la mort autant par orgueil que par mépris de classe. Quant à l'adversaire indien, il éprouve à son égard un racisme qui justifie toutes les bassesses à leur égard. Henry Fonda n'a pas attendu Sergio Leone pour endosser un rôle qui est à la fois antipathique et pathétique: son "héroïsme" est autant fait de bêtise que d'inconscience et ressemble à un suicide collectif.
A l'opposé, le capitaine Kirby Roy, un sous-fifre de l'ombre, est montré comme un modèle d'humanisme et de pragmatisme, un homme de terrain, un homme ouvert, un homme respectueux et humble, un diplomate et un pacifiste plutôt qu'un homme d'action (ce qui lui vaut d'être traité de poltron, un grand classique de la manipulation psychologique devant le refus d'obéir aux ordres que l'on retrouve aussi dans les "Sentiers de la gloire"). Et c'est John Wayne qui endosse ce rôle de sage, un Wayne impeccable de sobriété dont l'aura ne cesse de grandir au fur et à mesure que le comportement individualiste et obtus de Thursday devient de plus en plus insupportable. Je ne cesse de clamer de film en film mon admiration pour ce grand acteur qui est à l'opposé des clichés forgés par ses (stupides) détracteurs.
Enfin les indiens sont anoblis par la caméra de Ford. Cochise et ses troupes apparaissent comme des hommes dignes dont les revendications sont légitimes et qui ne se battent que pour défendre leurs droits. Ford démontre de façon éclatante que la guerre se retourne toujours contre ceux qui l'ont provoquée alors qu'elle s'éteint d'elle-même face à ceux qui la refusent.
Loin des clichés qui ont forgé la réputation de ce cinéaste.
Comme je l'ai écrit dans mon avis sur le premier "Matrix", l'effet que le troisième opus de la trilogie a eu sur moi est celui d'une douche froide, à l'image de la pluie diluvienne qui tombe lors du dernier affrontement entre Néo et Smith. Quoique si les Wachowski avaient poussé la métaphore biblique jusqu'au bout, il aurait fallu faire monter les eaux et faire voguer Néo-Noé dessus. Mais ce n'était sans doute pas possible tant le film prenait l'eau de toutes parts. En tout cas, deux heures ont suffi pour stopper net la passion que j'avais pour cette saga.
Le troisième film a certes un sens pris dans l'ensemble de la trilogie mais pris isolément, il est imbuvable. Tout d'abord, il est sinistre. Le premier et le deuxième film avaient réussi à doser Eros et Thanatos alors que le troisième est totalement morbide. Il est également confus: l'explication du changement de "tête" de l'Oracle ne tient pas la route (il aurait mieux valu ne rien dire, ce changement étant lié à la mort de l'actrice qui l'incarnait dans les deux premiers films), la cartographie des mondes devient trop complexe pour être opérationnelle (à Zion et la Matrice se rajoute la ville des machines et la station de métro, sorte de prison pour programmes exilés hors de la Matrice). D'autre part à l'image de la scène où Néo découvre qu'il est prisonnier d'une boucle numérique, le film ne cesse de répéter les mêmes phrases qui finissent par tourner à vide "tout ce qui a commencé doit finir", "On ne voit pas au-delà des choix qu'on ne comprend pas", "connais toi toi-même", "j'ai la foi" (et ses variantes), "Il y a des choses qui changent et d'autres non". Cet aspect mécanique des dialogues est lié au fait que l'action est désormais éclatée en une multitude de scénettes portées par des personnages dont nous nous fichons éperdument pour la plupart tant ils sont superficiels. Les personnages principaux (Néo, Trinity et Morpheus) sont totalement noyés dans la masse et n'ont plus aucun relief. Enfin les scènes de combat entre les machines et Zion d'un côté et Néo et les Smith de l'autre sont interminables et indigestes.
Au final le film se réduit les 3/4 du temps à une débauche d'effets spéciaux dans lesquels s'agitent des pantins.
En conclusion il est frappant de constater les similitudes entre la trilogie des "Matrix" et un autre grand héros de la culture populaire contemporaine: Harry Potter. Lui aussi est un élu chargé de sauver le monde (des sorciers et des moldus) d'un terrible méchant qui s'avère être son jumeau négatif (comme Smith est le jumeau négatif de Néo), le tout à la suite d'une prophétie prononcée par un Oracle (Sibylle Trelawney dans HP).
A contre-courant de la majorité ce n'est pas "Matrix" qui m'a plongé dans une passion virale pour cette saga mais sa suite "Matrix Reloaded" qui pourtant a reçu un accueil critique en France plus que mitigé à l'époque:
"Un film laid, répétitif, bouffi" (Slate)
"Matrix avec de nouvelles munitions (traduction possible de reloaded) ? Oui, des balles à blanc" (Télérama)
"On s'attendait à prendre notre mal en patience avant Revolutions. Maintenant on redoute l'automne" (L'Humanité)
"Quand on pense que certains laudateurs du cinéma américain se plaignent que le cinéma français est trop bavard..." (Positif)
"Matrix Reloaded" aurait dû effectivement s'appeler "Matrix XXL" (encore que je préfère "gonflé" à "bouffi"). Mais pour le reste je suis en total désaccord avec ces critiques.
Le film a mieux résisté au passage du temps que son prédécesseur qui paraît aujourd'hui assez poussiéreux et daté. L'image est plus belle, la résolution plus nette.
il comporte des scènes d'action d'anthologie. Les aspects numériques de celles-ci qui peuvent gêner par leur artificialité se justifient par le fait que la matrice apparaît plus que jamais comme un immense jeu vidéo (la porosité des supports est dans l'ADN de "Matrix" depuis le départ, celui-ci se déclinant aussi bien en anime qu'en jeu vidéo).
Il approfondit la notion de contrôle en remettant en cause tout le "fatras" mystico-religieux du premier volet, lequel n'apparaissant que comme une manipulation de plus (l'Elu, l'Oracle etc. ne sont que des programmes régulateurs de la matrice). La religion comme système idéologique vendant de l'illusion aux masses, voilà une analyse plutôt pertinente.
Enfin le film est beaucoup plus vivant et charnel que le premier volet car il a pour thème central le désir humain (Keanu Reeves disait d'ailleurs que le premier volet était la naissance, le deuxième la vie et le troisième la mort). L'orgie de Zion, véritable scène de transe collective célèbre la vie dans ce qu'elle a de plus organique. Les couleurs chaudes, la sueur qui dégouline sur les corps, la terre qui colle aux pieds, tout est tangible, sensuel, aux antipodes de l'univers froid et impersonnel de la matrice. Et le sexe y est central: la passion physique dévore Néo et Trinity, le Mérovingien pilote un orgasme féminin à distance avant de se faire faire une gâterie dans les toilettes, son épouse exige un baiser passionné de Néo quant à la résurrection finale de Trinity, elle ressemble à une pénétration suivie d'un orgasme.
"Matrix Reloaded" s'interroge au final sur ce qui fait notre humanité, ce qui échappe à toute possibilité de contrôle et donc à toute forme de mécanisation. La réponse est claire, c'est l'imprévisibilité du désir et des sentiments qui en découlent. Conséquence, des anomalies se développent dans la "6eme version" de la Matrice qui font dérailler la machine trop bien huilée: le choix de Néo dicté par l'amour et à l'inverse la duplication des Smith dicté par la haine. Sans l'injection de cette composante humaine, il n'y aurait pas de film (il n'y en a pas pour les versions précédentes d'ailleurs).
J'ai été une inconditionnelle de la saga "Matrix", du moins jusqu'à la sortie du troisième volet qui m'a fait l'effet d'une douche froide, j'aurai l'occasion d'en reparler. Depuis, le temps a passé et c'est avec un regard dessillé que je regarde cette saga.
Bien sûr on ne peut pas ôter son importance à "Matrix": le film a eu un impact considérable et on ne compte plus ceux qui ont pillé ses idées de mise en scène, ses effets spéciaux, son univers. De plus, "Matrix" est un film brillant qui brasse avec bonheur de nombreux thèmes (religieux, philosophiques, littéraires) tout en offrant un spectacle assez grandiose et novateur à l'époque. La volonté de divertir tout en faisant réfléchir étant assez rare, on ne peut que souscrire à la volonté des Wachowski de mélanger les genres, les cultures et les publics et de proposer un cinéma à la fois divertissant et de qualité.
Une des raisons majeure de sa réussite est d'avoir assimilé avec brio la culture populaire asiatique dans ce qu'elle a de meilleur.
Tout d'abord Matrix puise son inspiration et ses effets visuels dans le cinéma de Hong-Kong: kung-fu, scènes d'action filmées comme des ballets millimétrés et "personnages portemanteaux", élégants, hiératiques, marmoréens. Keanu Reeves est l'acteur parfait pour le rôle de Néo car il cumule toutes les qualités requises pour ce type de rôle et en plus il est issu d'une double culture américano-chinoise qui jette un pont entre ces deux civilisations.
Ensuite, "Matrix" tire sa substance des manga et anime japonais. Toutes les scènes qui décomposent les mouvements au ralenti ressemblent à des planches de shonen manga. Et "Ghost in the shell" de Mamoru Oshii est une référence revendiquée par les Wachowski. Les héros de "Matrix" ne sont pas en effet pleinement humains. Du fait qu'ils ont été cultivés et nourris par des machines dont ils se sont libérés, du fait qu'ils peuvent néanmoins se brancher sur elles et se projeter à leur guise dans un univers virtuel numérique ils sont comparables à des cyborgs ce qui explique leur relative "inhumanité".
Néanmoins il y a plus de "Shell" que de "Ghost" dans "Matrix". C'est d'ailleurs la grande différence avec la première saga de "Star Wars" qui en dépit de son univers SF restait à hauteur d'homme (nombreuses scènes conviviales, l'interprétation chaleureuse et pleine d'humour d'Harrison Ford etc.) L'anime de "Ghost in the shell" bénéficiait d'un thème musical sublime qui retournait les tripes et suffisait à lui seul à donner une âme à l'histoire. Ici tout est froid et aseptisé tout comme d'ailleurs le tout aussi brillant mais un peu vain "Inception" de Christopher Nolan, visiblement très inspiré par "Matrix".
"La mort aux trousses", c'est le festival du leurre. Un simple quiproquo et Roger Tornhill, un homme d'affaires paisible (du moins en apparence) se retrouve pris pour un espion du FBI. Le voilà embringué dans une histoire qui le dépasse avec de dangereux bandits et des policiers à ses trousses sans compter une somptueuse femme fatale qui le vampe d'entrée de jeu. Entre eux, on peut dire que cela "matche" tout de suite et on est frappé par la sensualité qui se dégage de leurs échanges (quoique la main de Philipp Vandamm/James Mason caressant la nuque de Eve Kendall/Eva Marie Saint soit également très suggestive). Démasquer Eve occupe une grande partie du film et donne lieu à de trépidants retournements de situation.
Mais c'est dans la scène la plus célèbre du film que Hitchcock s'amuse le plus à leurrer le spectateur. Il s'agit bien entendu du moment où Cary Grant est poursuivi par un avion en rase campagne. Hitchcock joue à déjouer toutes les attentes du spectateur. Il fait surgir une Cadillac noire comme dans les polars urbains et nocturnes, il fait entrer dans le champ un homme qui se tient face à Tornhill de part et d'autre de la route comme dans un duel au soleil et tout ça pour détourner l'attention du vrai danger qui provient de là où on ne l'attend pas c'est à dire de nulle part. Car l'avion sulfateur, engin agricole utilitaire ne suscite lui aucune réminiscence cinéphilique chez le spectateur. Du moins avant la sortie du film.
Ce jeu de dupes fonctionne à plein régime tout au long du film dont le rythme ne faiblit pas un instant. Parsemé d'aventures trépidantes et de morceaux de bravoure devenus cultes, ce thriller ludique brasse tous les thèmes hitchcockiens (le faux coupable, la trahison de la femme aimée) mais avec une tonalité légère et une fin heureuse où la métaphore du train entrant dans le tunnel suggère de façon limpide les ébats des héros. On est aux antipodes d'un "Vertigo" et sa sexualité mortifère.
Coup d'essai, coup de maître. Pour sa véritable première incursion dans le genre, Hawks signe un chef d'œuvre, le meilleur des cinq westerns qu'il a réalisé dans sa carrière avec "Rio Bravo". Mais contrairement à ce dernier qui est un western de chambre débordant de camaraderie, "La rivière rouge" fait la part belle aux grands espaces, à l'âpreté et à la violence. Rude tâche en effet que celle de ces hommes convoyant 9000 têtes de bétail sur 1600 km, du sud du Texas où la demande s'est effondrée suite à la guerre de Sécession jusqu'au Kansas où c'est l'offre qui manque. Les épreuves s'accumulent, des intempéries aux attaques d'indiens en passant par l'emballement du troupeau. Mais la pire des épreuves s'avère d'être sous les ordres du tyrannique Dunson qui finit par se croire investi d'un droit divin de vie et de mort sur ses troupes et punit impitoyablement tout signe de faiblesse.
Pour jouer le rôle de Dunson, Hawks avait au départ envisagé Gary Cooper. Mais celui-ci effrayé par un personnage aussi sombre avait reculé. Désireux de prouver qu'il était un vrai acteur (il y en a qui en doutent encore aujourd'hui, les préjugés ont la vie dure), John Wayne a relevé le défi avec maestria. Son personnage d'une dureté peu commune bascule peu à peu dans une folie autodestructrice que seule la famille hawksienne vient empêcher: le vieux complice dévoué (Walter Brennan qui fait également office de narrateur), la femme forte(Joanne Dru), le fils adoptif rebelle (Montgomery Clift, débordant de charisme).
Impressionné par la prestation de son protégé sous la férule de Hawks ("Je ne savais pas que ce grand nigaud savait jouer"), Ford lui confiera des rôles plus complexes dont celui de Nathan Edwards dont les accès de violence autodestructrice ne sont pas sans rappeler ceux de Dunson.
En 1950 Peter Viertel avait collaboré au film « African Queen » de John Huston, qui voyait s’affronter Humphrey Bogart (Charlie Allnutt) et Katharine Hepburn (Rose Sayer). De cette expérience, il a tiré un livre « White Hunter, Black Heart », chronique partielle et romancée du tournage où John Huston devenait John Wilson, un cinéaste excentrique que seul intéresse la mise à mort d’un éléphant.
C’est ce roman que Clint Eastwood a porté à l’écran avec le même Peter Viertel comme coscénariste. La reconstitution est convaincante: en tant que cinéphile, on a plaisir à reconnaître les paysages africains du film ainsi que les personnages, joués par des acteurs aussi proches que possible des interprètes originaux.
Mais en réalité, le roman est plutôt un prétexte. Eastwood parle surtout de lui dans ce film. Le cinéaste qu'il interprète est exigeant, entêté, en conflit ouvert avec le système hollywoodien, ses conventions et ses préoccupations mercantiles. Eastwood intente même au-delà un procès à la civilisation occidentale présentée comme antisémite, raciste, vaniteuse et prédatrice. Tout se passe comme s'il avait des comptes à régler avec son passé d'acteur jouant des rôles un peu fascistes sur les bords. Avec les mots, avec les poings et à travers son obsession meurtrière (tuer un éléphant revient à commettre un crime contre l'Afrique et le prix à payer pour cette folie sera une culpabilité à vie), il n'en finit plus de tuer Harry, encore et encore jusqu'à se purger de lui et à renaître dans la peau d'un autre homme.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)