Le premier volet ancré dans la crise des seventies imaginait l'effondrement d'une civilisation confrontée à la montée de la violence en même temps que le basculement de l'un de ses membres dans la barbarie après le massacre de sa famille. Le deuxième réalisé deux ans plus tard au début des années 80 radicalise encore plus les effets du second choc pétrolier en faisant de l'essence le nerf d'une guerre sans merci entre factions rivales dans un monde post-apocalyptique désormais livré à l'anarchie. Quand à Max (Mel GIBSON), il a perdu son apparence proprette de père de famille sans histoire pour revêtir l'allure hirsute et dépenaillée d'un survivor de la route. La jambe estropiée et le regard vide, il s'est transformé en bad boy aussi taciturne, solitaire et taiseux que "l'homme sans nom" auquel il fait désormais penser. Il s'est tellement deshumanisé qu'il en arrive même à manger de la nourriture pour chien. C'est donc en mercenaire (au Japon, on le qualifie d'ailleurs de rônin) qu'il vient proposer ses services à une petite communauté retranchée dans une ancienne raffinerie assaillie par des apaches punks au look SM. Le cadre est posé, place à l'action.
Plus que jamais dans ce film au budget multiplié par 10 par rapport au précédent George MILLER a pu se permettre de réécrire le western à l'aune d'un genre qu'il a aidé à sortir de terre, celui du film post-apocalyptique. Les morceaux de bravoure sont dignes dans leur mise en scène du " Massacre de Fort Apache" (1948) et de la " Chevauchée fantastique" (1939) pour la grande poursuite finale, parfaitement chorégraphiée et exécutée. La sensation d'immersion est remarquable aussi bien lorsque l'on est au ras du sol que lorsqu'on plane dans les airs avec le gyro captain interprété par Bruce SPENCE). A un canevas mythologique d'inspiration universelle (un héros, une quête, des épreuves) inspiré du livre de Joseph Campbell "Le héros aux 1001 visages", George MILLER ajoute une bonne dose de nihilisme issue du premier volet et quelques effets de couleur locale: le passage d'un kangourou qui confirme la géographie australienne du film et le personnage de l'enfant sauvage (Emil MINTY) inséparable de son boomerang tranchant. On peut tout au plus reprocher au film quelques effets visuels qui ont mal vieilli notamment dans l'introduction (tout comme certains costumes trop connotés eighties pour ne pas être devenus kitsch aujourd'hui).
C'est le film qui a révélé au monde entier que les routes australiennes ressemblaient plus aux "Règlements de comptes à O.K. Corral" (1957) qu'à des moyens de déplacement bucoliques ^^. La genèse de "Mad Max" est en effet liée aux visions d'horreur d'un médecin urgentiste de l'hôpital de Sydney témoin de nombreux carambolages dans sa région natale et chargé de constater les décès ou de réparer les blessures des corps fracassés par la violence routière, les "accidents de la route" en Australie étant en réalité le plus souvent des meurtres plus ou moins déguisés. Ce médecin urgentiste n'était en effet autre que George MILLER qui a donc eu l'idée de traduire cette réalité extrême (visible dans le film au travers des plans des corps suppliciés des proches de Max qui servent de moteurs à sa vengeance) en univers de fiction futuriste post-apocalyptique.
Mais entre autre en raison de son tout petit budget, le genre prédominant dans ce premier volet est le western (avec le road movie). Un western dopé au carburant que l'on s'arrache à prix d'or (bien que situé dans le futur, c'est le choc pétrolier de 1973 qui a servi de cadre de référence) et à diverses autres substances (voir le moment où en arrière-plan les motards décrochent un ballon en forme d'éléphant rose ^^) mais où l'on retrouve tous les poncifs du genre: courses-poursuites entre hors la loi et shérifs, scène de la gare où les bandits viennent chercher l'un des leurs (référence notamment au "Le Train sifflera trois fois" (1952) dont s'est ensuite inspiré Sergio LEONE pour l'ouverture de "Il était une fois dans l'Ouest") (1968), scène d'arrivée de la horde de motards dans un bled paumé où ils terrorisent la population après avoir garé leurs engins à la manière des cow-boys se rendant au saloon. Et puis surtout et je dirais même avant tout, il y a cette course-poursuite filmée sous acide servant d'introduction au film montrant en montage alterné la naissance d'un héros de manière aussi puissante que le surgissement de John WAYNE dans "La Chevauchée fantastique" (1939). "Mad Max" s'avère être également de ce point de vue un film d'anticipation en présentant un petit jeune d'une vingtaine d'années alors inconnu comme une méga star rock and roll en total look cuir (la plupart des autres ont dû se contenter de combinaisons synthétiques, budget oblige) et lunettes noires: Mel GIBSON a ainsi eu droit à une entrée fracassante dans l'histoire du cinéma. Cependant il incarne un John WAYNE plus proche de "La Prisonnière du désert" (1956) que du film marquant sa première collaboration avec John FORD, c'est à dire un personnage pratiquant une justice privée aussi barbare que la violence déployée par ceux qu'il poursuit. La frontière entre justice et vengeance est d'ailleurs d'autant plus ténue que l'Etat dans "Mad Max" est en déliquescence complète (et non embryonnaire comme dans les western classiques).
De façon plus générale, le brio de la mise en scène est tel qu'il permet d'oublier les faiblesses du scénario (surtout perceptibles dans la seconde partie) et l'aspect cheap du tournage. George MILLER gère également de manière intelligente la violence inhérente à l'histoire. Celle-ci est davantage suggérée que montrée et se ressent plus par un climat de tension et d'angoisse que par une surenchère de gore à l'écran.
On sait depuis 1984 grâce à Wim WENDERS qu'il y a Paris au Texas. Mais dix ans plus tôt, le premier film de Peter WEIR nous faisait découvrir l'existence d'une bourgade prénommée Paris située au fin fond de l'Australie. Un lieu haut en couleurs mais peu recommandable, surtout pour les infortunés voyageurs ayant la mauvaise idée de quitter la route principale pour s'y rendre. Ils risquent de subir le même sort que les employés du boucher de "Delicatessen" (1990), sort orchestré par le maire de la ville avec la complicité de tous les villageois. Si je cite le film de Marc CARO et Jean-Pierre JEUNET c'est également parce que l'on y retrouve le même humour noir teinté d'étrange et d'absurde qui fait penser à celui des MONTY PYTHON. Peter WEIR partage notamment avec eux le même imaginaire médical délirant à la fois férocement drôle et cauchemardesque: médecin frappadingue, instruments de torture disposés sur la table d'opération, naufragés de la route qui lorsqu'ils ne sont pas morts se retrouvent réduits à l'état de légumes en conserve ^^ et finissent par se mélanger aux citoyens ordinaires tout aussi dégénérés dans un final complètement surréaliste. A cette influence british vient s'ajouter celle du western spaghetti, les villageois pilleurs d'épaves étant explicitement comparés à des hors-la-loi tant par leurs costumes (cache-poussières) que par des plans rappelant les duels ou une musique aux accents de "Il était une fois dans l'Ouest" (1968). Mais le film a également une identité proprement australienne. Il renvoie à sa fondation par les parias du vieux continent, l'île ayant été d'abord une colonie pénitentiaire ayant longtemps conservé son caractère sauvage et brutal. Les hordes de véhicules customisés conduits par des voyous réduits à l'état de silhouette préfigurent l'un des monuments du cinéma australien, la saga futuriste et motorisée Mad Max de George MILLER qui fait d'ailleurs de multiples clins d'oeils au film de Peter WEIR. L'acteur Bruce SPENCE qui joue l'idiot du village dans "Les voitures qui ont mangé Paris" apparaît dans "Mad Max 2 : le Défi" (1981) alors que le dernier volet à ce jour "Mad Max : Fury Road" (2014) fait apparaître la voiture customisée la plus iconique du film de Peter WEIR, la Volkswagen Type 1 hérissée de dards. "Les voitures qui ont mangé Paris" est par ailleurs parfaitement représentatif de l'œuvre à venir de Peter WEIR. On y navigue dans un microcosme vivant en vase clos selon des règles dignes d'une société secrète sous une férule totalitaire dans lequel un intrus vient se glisser. Derrière l'itinéraire bis et délirant du film, on reconnaît notamment la trame de "The Truman Show" (1998): un homme prisonnier d'une communauté accueillante en apparence mais hostile en réalité et sous l'emprise d'un père abusif (ici le maire) qui en surmontant sa phobie (ici ce n'est pas l'eau mais sa peur de conduire) parvient à s'enfuir alors que les dissensions intérieures éclatent entre l'ancienne génération (qui régule la violence pour le "bien commun") et les jeunes (pour qui la violence n'a plus de limites). A trop se compromettre avec le mal, celui-ci finit par tout détruire.
"Cyrano de Bergerac" est un joyau cinématographique, une adaptation qui semble tellement couler de source que l'on en oublie ses origines théâtrales. Depuis près de 30 ans, on a eu le recul nécessaire pour analyser cet incroyable alignement de planètes ou plutôt de talents: la mise en scène minutieuse et enlevée de Jean-Paul RAPPENEAU, le brillant travail d'adaptation du texte en alexandrins du scénariste Jean-Claude CARRIÈRE, la musique de Jean-Claude PETIT, la photographie, les décors et costumes qui ont l'élégance et l'harmonie des toiles de maître et enfin le casting extrêmement bien dirigé avec en son sommet l'énorme performance de Gérard DEPARDIEU dans ce rôle de colosse aux pieds d'argile qui lui va comme un gant et dans lequel il se donne corps et âme. Tous rendent fluide, limpide, moderne (tout en conservant la poésie de la versification d'origine) et vivante l'œuvre d'Edmond Rostand. L'amour de Jean-Paul RAPPENEAU pour le grand cinéma hollywoodien transparaît dans un film qui est toujours en mouvement. Mouvements extérieurs liés aux scènes d'action qui rattachent "Cyrano de Bergerac" au genre d film de cape et d'épée et mouvements intérieurs liés aux tourments des personnages qu'à l'image des films de Alfred HITCHCOCK on voit penser. Contrairement au théâtre, le cinéma peut se passer de la parole si bien que de nombreuses scènes muettes s'intercalent entre les passages versifiés pour en accentuer la portée. Par exemple à la fin du dernier acte, Cyrano évoque le fait que sa mère ne l'a pas trouvé beau. Mais nous connaissons déjà la faille narcissique de Cyrano parce qu'elle est montrée bien plus tôt dans le film: on l'a vu renverser le miroir qui lui renvoyait son reflet juste avant qu'il découvre que Roxane (Anne Brochet) en aime un autre. On comprend alors pourquoi cet ogre maniant comme personne la langue et l'épée, capable d'embrocher 100 hommes et de rabattre le caquet de 100 autres ne puisse s'approcher d'une femme, ne pouvant s'épancher que par le biais de la plume sous une identité d'emprunt. Cyrano est par ailleurs un être entier et indomptable qui aime les actions d'éclat et refuse les compromissions et plus généralement tout ce qui peut entraver sa liberté de mouvement. Cette pureté d'âme est soulignée dans le film par un rôle muet qui vient ponctuer le film et qui est -comme par hasard- celui du Kid. Un enfant silencieux et admiratif qui donne encore plus de poids à la tirade finale du comte de Guiche (Jacques WEBER): "Il a vécu sans pacte, libre dans sa pensée autant que dans ses actes/Oui je sais, j'ai tout, il n'a rien, mais je lui serrerais volontiers la main/Oui parfois je l'envie, voyez-vous lorsque l'on a trop réussi sa vie, on sent […] mille petits dégoûts de soi dont le total ne fais pas un remord mais une gêne obscure."
"L'aventure intérieure", c'est l'histoire d'un corps de cinéma. Un corps qui représente tellement le cinéma qu'il est devenu par la suite le héros ou plutôt l'anti-héros de la formidable attraction Cinémagique qui fut projeté au Walt Disney Studios de Disneyland Paris jusqu'à sa marvelisation en 2017. Dans Cinémagique, le corps atteint de vis comica de Georges alias Martin SHORT se retrouvait comme celui de Buster KEATON dans "Sherlock Junior" (1923) aspiré à l'intérieur de la toile et bourlingué de film en film depuis les burlesques muets jusqu'au romantisme déchirant de "Les Parapluies de Cherbourg" (1964) en passant par le dynamitage du western, du space opera, du massacre de la Saint-Valentin, du Titanic et des épopées guerrières médiévales.
Dans "L'aventure intérieure", remake culte parodique du film de Richard FLEISCHER, "Le Voyage fantastique" (1966) ce n'est pas le corps de Martin SHORT qui voyage dans l'histoire du cinéma mais celui du lieutenant Tuck Pendleton (Dennis QUAID) qui voyage… à l'intérieur du corps de Jack Putter alias Martin SHORT! Ce film toujours aussi jouissif malgré son âge (c'est le miracle de la SF des eighties: elle était incarnée et a donc survécu à l'obsolescence programmée) ne s'amuse pas seulement avec les échelles, il parle aussi de transsubstantiation au sens mystique mais aussi charnel du terme (les baisers de Jack et Lydia permettent la migration de Tuck d'un corps à l'autre). Tuck le lieutenant de la US navy a chopé le melon? Il se retrouve réduit à l'état microscopique et totalement dépendant des agissements d'un autre, ce modeste magasinier qu'il aurait regardé de haut s'il l'avait croisé par hasard à la caisse du supermarché alors qu'il doit faire corps avec lui pour espérer survivre. Jack est un loser bourré de complexes, hypocondriaque, méprisé et exploité par les autres? Il va pouvoir à l'inverse de Tuck endosser le rôle du héros à la James Bond qui fait mordre la poussière aux méchants et tomber les filles au point qu'il ne pourra plus jamais revenir en arrière. Les transformations de son identité n'affectent pas que son comportement, elles touchent aussi son apparence quand il prend brièvement la tête du Cowboy (Robert PICARDO). Quant à Lydia (Meg RYAN) elle se retrouve définitivement liée à un homme à deux visages, sa grossesse étant quelque peu assimilée au fœtus astral de "2001, l'odyssée de l'espace" (1968).
John WOO avait sans doute l'ambition de réaliser un film d'action à la fois beau et survitaminé. Mais outre le fait qu'il a largement oublié la dimension de film d'espionnage, le résultat, prétentieux et outrancier (en plus d'être invraisemblable mais c'est le cas de tous les films de cette saga) sombre la plupart du temps dans le grotesque. Le film est d'ailleurs répertorié à juste titre sur le site de Nanarland. Je ne pense pas que John WOO souhaitait faire une parodie ni un film comique mais j'avoue avoir passé la majeure partie de temps à me gondoler. Sans doute fasciné et dépassé par les exploits kamikazes de Tom CRUISE qui a effectué plus de 90% des cascades du film au nez et à la barbe des assurances, John WOO n'a d'yeux que pour lui (exit l'esprit d'équipe) et le filme comme s'il était un dieu vivant. Il use et abuse des ralentis sur chaque geste de sa star comme ceux qui parsèment les matchs de foot lorsqu'il faut revenir sur une action décisive (une comparaison qui se justifie d'autant plus que Tom CRUISE fait des retournettes et ses adversaires se roulent par terre comme Neymar ^^). Les plans sur fond de portes enflammées et de colombes ou les zooms sur les ray-bans de Tom CRUISE dignes d'un clip ou d'une pub relèvent de l'esthétique la plus kitsch. J'emploie volontairement le nom de l'acteur et non celui de son personnage car il n'est pas beaucoup question de Ethan Hunt dans ce film, encore moins de ses relations difficiles avec les autorités. Il n'est finalement question que du sex-appeal et des exploits extraordinaires de Tom CRUISE en plein ego trip qui "boit" les obstacles comme le bibendum de Michelin et tombe les minettes avec ses longs cheveux au vent, son sourire ravageur, ses super ray-bans et ses pectoraux d'acier. La pauvre Thandie NEWTON voit son rôle de voleuse (surdouée au demeurant pour le peu que l'on nous laisse voir) s'effilocher au fil du long-métrage pour finir en ne sachant pas quoi faire d'elle-même. Quant au méchant, Sean Ambrose (Dougray SCOTT), ridicule quand il est filmé avec le regard fixe et la bouche ouverte, il est bien trop falot et mal caractérisé pour être capable de révéler le héros. Mais pas plus que d'une équipe Tom CRUISE n'a besoin d'un antagoniste tant il lévite dans des sphères inaccessibles au commun des mortels. Heureusement, les opus suivants lui rendront sa dimension humaine.
Steven SPIELBERG et Hergé étaient prédestinés à se rencontrer même s'ils ne purent le faire en chair et en os. Ils avaient pris rendez-vous mais Georges Rémi mourut quelques jours avant. Les critiques firent en effet remarquer à Steven SPIELBERG au début des années 80 que son Indiana Jones avait le même ADN que le héros à houppette de la bd franco-belge dont il n'avait jusqu'ici pourtant jamais entendu parler. C'est le miracle de l'art de faire dialoguer des talents qui géographiquement et culturellement paraissent aux antipodes mais dont les univers se correspondent. Moebius découvrit ainsi à peu près à la même période (celle du décloisonnement permis par l'accélération de la mondialisation) un alter ego en la personne de Hayao MIYAZAKI.
Il fallut cependant 30 ans à Steven SPIELBERG pour concrétiser son adaptation de la superstar de Hergé, le temps que la technologie évolue suffisamment pour donner corps à une vision convaincante là où ni le dessin animé en 2D ("Tintin et le lac aux requins") (1972), ni le film en prise de vue réelles ("Tintin et le mystère de la Toison d'or" (1961), "Tintin et les Oranges bleues") (1964) n'avaient su s'imposer comme des alternatives crédibles à la ligne claire. Le début brillantissime du film (générique et introduction) déjoue en quelques minutes ce problème: l'univers rétro de Hergé est respecté mais il est transfiguré par la technologie dernier cri de la performance capture qui combine animation en 3D et prise de vue réelles. Les cases figées de la BD d'origine, fidèlement reproduites dans le générique se transforment comme par magie en une course-poursuite ultra-dynamique spielbergienne à la "Arrête-moi si tu peux" (2003) . Ce dernier devient le second père de Tintin avec un passage de relai de toute beauté lors de la première séquence où Hergé portraiture son Tintin en 2D avant que nous découvrions celui de Spielberg en 3D (interprété par Jamie BELL, l'acteur-danseur génial de "Billy Elliot") (2000). La question si cruciale de la représentation du personnage est ainsi résolue de la manière la plus intelligente qui soit d'autant que les multiples miroirs de la brocante dans lesquels il se reflète (miroirs qui reproduisent l'effet "cases de bd") rappellent que celui-ci n'est qu'une image. Il n'y a en effet pas plus transparent que Tintin, celui-ci étant dénué d'histoire, d'émotions, de libido et de psychologie. Il est en effet au départ un simple support facilitant la projection du spectateur dans un tourbillon d'aventures aux quatre coins du monde à une époque où celui-ci ne voyageait pas (le premier album date de 1929). En pro du cinéma d'action et d'aventure, Spielberg nous offre du grand spectacle avec quelques scènes ébouriffantes de virtuosité dont une vision dantesque de voilier surgissant du désert et une course-poursuite d'anthologie à travers une ville marocaine contenue dans un seul plan-séquence de 6 minutes. Mais à partir du "Crabe aux pinces d'or" repris partiellement dans le film (qui mélange trois albums, celui déjà cité, "Le Secret de la Licorne" et sa suite "Le Trésor de Rackham le Rouge"), Tintin devient également le pivot d'une famille en recomposition qui se sédentarise dans le château de Moulinsart. Et c'est également de cette transformation dont Steven SPIELBERG en grand cinéaste de la famille rend compte. La rencontre avec le capitaine Haddock en est l'élément central, celui-ci étant l'exact contrepoint de Tintin: bouillonnant d'émotions, rempli de faiblesses très humaines, rude et tendre à la fois et doté d'une histoire dont la remémoration lui permet de partir en quête de ses racines et de la restauration de sa dignité bafouée. D'autres personnages gravitent dans leur orbite, les inénarrables Dupondt, le majordome Nestor et Bianca Castafiore, absente des albums adaptés mais rajoutée dans le film. Il ne manque au tableau que le professeur Tournesol à moins que la suite prévue en 2021 (au plus tôt!) ne comble cette lacune.
"L'ennemi public" sorti en 1931 fait partie des œuvres matricielles du film de gangsters. Si le genre a été éclipsé dès le début de la décennie suivante par celui du film noir, il s'est perpétué dans le cinéma américain sous forme de clins d'oeils. "Key Largo" (1948) rend hommage à "Little Caesar" (1930) au travers du personnage joué par Edward G. ROBINSON, "Certains l'aiment chaud" (1959) dans lequel joue George RAFT reprend le tic de la pièce qu'il lançait dans "Scarface" (1931), le pamplemousse pressé de "L'Ennemi public" et le surnom "Petit Bonaparte" est décalqué sur "Little Caesar" (1930). Dans les années 70-80, le genre connaît une véritable consécration avec une nouvelle génération de cinéastes qui proposent d'éblouissantes versions "opératiques" des films des années 30: la saga du "Parrain" de Francis FORD COPPOLA, le remake de "Scarface" (1983) de Brian De PALMA ou encore "Il était une fois en Amérique" (1984) de Sergio LEONE qui s'inspire beaucoup de "L'Ennemi public".
Ce qui frappe à la vision du film de William A. WELLMAN, c'est sa touche de réalisme. Lequel s'incarne dans un aspect documentaire et biographique (voire psychologique, la brutalité du père flic s'avérant déterminante dans la violence du fils et sa décision de rejoindre la pègre), le refus de l'héroïsation des personnages et l'interprétation marquante de James CAGNEY un acteur vif et teigneux qui aime aller au contact, que ce soit la pichenette par lequel il exprime son affection ou à l'inverse le jet du demi-pamplemousse sur le visage de celle qui a le malheur de l'irriter. Il aurait pu être boxeur mais en fait il était danseur, il esquisse d'ailleurs quelques pas d'une grande dextérité au cours du film. Il n'en reste pas moins que les rapports entre lui et les femmes sont brutaux et empreints de bestialité, les seules relations un tant soit peu sentimentales qu'il se permette relevant de l'amitié virile. Néanmoins, le film de William A. WELLMAN est également romanesque, ne serait-ce que par sa structure narrative qui montre l'ascension puis la chute d'un caïd au temps de la prohibition. Il ne pouvait en être autrement car bien que datant de l'ère pré-code, le réalisateur se sent obligé de prouver qu'il n'a aucune complaisance pour les gangsters. D'où des cartons moralisateurs et une image accompagnant le générique montrant un mur symbolisant la voie sans issue que représente ce choix de vie.
Peter WEIR n'a pas son pareil pour dépeindre des microcosmes sous emprise totalitaire tels que "Pique-nique à Hanging Rock" (1975), "Le Cercle des poètes disparus" (1989), "The Truman Show (1998)" ou "Mosquito Coast" réalisé en 1986.
A l'époque de la sortie de "Mosquito Coast", la guerre froide n'est pas terminée. Le monde est encore divisé entre le capitalisme et le communisme et a peur d'une attaque nucléaire venue de l'un ou de l'autre des deux blocs. Peter WEIR commence par montrer pourquoi Allie Fox (Harrison FORD, remarquable dans un rôle à contre-emploi) peut dans un premier temps représenter une alternative à ces deux idéologies. Son discours anti système à la fois altermondialiste, écologiste et anti consumériste est encore plus pertinent aujourd'hui qu'hier. D'ailleurs son employeur dit que s'il est enquiquineur et "monsieur je-sais-tout", il a "quelquefois raison". De plus, c'est un bricoleur de génie qui récupère nombre de déchets dans les décharges pour leur donner une seconde vie. Sa décision de quitter les USA pour le Honduras afin de tenter une expérience "rousseauiste" de retour à la nature s'avère donc en cohérence avec ses paroles. On est donc d'autant plus tenté de le suivre. Néanmoins, on découvre bien vite que dans le petit royaume qu'il s'est construit au Honduras, il règne en seigneur et maître sur une communauté qui lui est entièrement soumise: sa femme qui n'a même pas de prénom, tout au plus un surnom, "Mother" (Helen MIRREN), ses quatre enfants (dont l'aîné est joué par River PHOENIX) et un groupe d'indigènes vus (évidemment) comme de grands enfants à rééduquer. Allie Fox ne peut pas avoir d'égal parce que celui-ci est forcément un rival qui ne peut que remettre en question son "monde parfait". Très vite, il se heurte à un autre pouvoir spirituel et temporel que le sien, celui du révérend Spellgood (Andre GREGORY) à qui il a enlevé sa communauté de fidèles pour les convertir à sa cause. Cette confrontation suggère que Allie Fox est lui aussi un missionnaire en croisade, impression confirmée lorsqu'il se rend dans une autre communauté indigène pour les convaincre de le rejoindre. Mais les obstacles s'accumulent: la glace qu'il a fabriqué a fondu avant qu'il atteigne son objectif et trois bandits armés investissent son royaume déserté par les indigènes qui ont rejoint le révérend en son absence. C'est alors seulement que Allie Fox révèle qui il est vraiment: un dangereux extrémiste qui n'a aucune considération pour l'avis/la vie des autres. Il détruit ce qui lui résiste, tyrannise et manipule sa femme et ses enfants qui en dépit de quelques mouvements de révolte sont sous son emprise et se montre d'une insupportable arrogance paternaliste, colonialiste et raciste vis à vis de la seule personne qui veut l'aider. Le plus ironique toutefois est dans le fait que l'explosion de sa super-machine à glace contamine la rivière: pas très écologique tout ça…
"Key Largo" est un film insulaire. Il ne se déroule que dans des lieux clos et coupés du monde. L’hôtel de l’île de Key Largo frappé par la tempête est le principal théâtre de l’action (mot qui se justifie d’autant plus que le film est l’adaptation d’une pièce de théâtre) mais il ne faut pas oublier le dernier quart d’heure sur un bateau entre Key Largo et Cuba. Ce contexte de huis-clos dans des espaces de plus en plus exigus créé une atmosphère particulière, confinée, étouffante et oppressante et donc propice aux tensions exacerbées (les émissions de téléréalité reposent sur le même principe repris as nauseam). Bien qu’une dizaine de personnages se retrouvent enfermés dans l’hôtel et une demi-douzaine sur le bateau, le film est en réalité un duel entre deux hommes qui sortent de mondes révolus ravagés par la violence mais dont les choix vont s’avérer être aux antipodes. D’un côté le commandant Frank McCloud (Humphrey BOGART), vétéran de la seconde guerre mondiale désabusé et sans attaches, de l’autre le gangster Johnny Rocco (Edward G. ROBINSON) tout droit sorti des années de Prohibition qui rêve de devenir le nouveau Al Capone. Parce que Frank a trop fait l’expérience de la violence, il refuse de s’y laisser entraîner de nouveau, quitte à passer pour un lâche. Néanmoins sa relative indifférence cède progressivement le pas à de la compassion pour les victimes du gang dont il partage le sort que ce soit James Temple, le propriétaire infirme (Lionel BARRYMORE), Gaye Dawn la compagne alcoolique de Johnny (Claire TREVOR) ou un groupe d’indiens dont deux sont recherchés par la police. La belle-fille de Temple, Nora, objet de la convoitise de Johnny Rocco, représente évidemment l’espoir d’une renaissance ce que souligne sans ambiguïté l’un des derniers plans du film (Humphrey BOGART et Lauren BACALL rejouent ainsi devant John HUSTON leur rencontre quatre ans auparavant dans le « Le Port de l'angoisse (1944) » où la deuxième réussissait à ferrer un poisson particulièrement glissant). A l’inverse, Johnny Rocco qui est fermé à tout sentiment d’humanité apparaît au final comme un faible qui ne sait pas contrôler ses nerfs que ce soit sous l’effet de l’insulte ou des coups de boutoir de la nature contre laquelle il est impuissant en dépit de son flingue.
"Etre critique, ce n'est pas donner son avis, c'est se construire comme sujet travers les films que l'on voit" (Emmanuel Burdeau)
"La cinéphilie est moins un rapport au cinéma qu'un rapport au monde à travers le cinéma" (Serge Daney)