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Fantastic Mr. Fox

Publié le par Rosalie210

Wes Anderson (2010)

Fantastic Mr. Fox

Dans le folklore occidental, le renard personnifie la ruse et la malice ce qui en fait un personnage ambivalent à la fois héroïque et fourbe. Il s'inscrit dans longue tradition littéraire du Roman de Renart qui lui donne son nom (exit le goupil) et ses caractéristiques aux fables de La Fontaine et à Machiavel (le prince doit se faire à la fois renard et lion c'est à dire combiner la force et la ruse). Le film de Wes Anderson, cinéaste de la transmission s'inscrit parfaitement dans cette filiation. Adapté du livre de Roald Dahl, Fantastique maître Renard, il rend également hommage au pionnier de l'animation en volume, le cinéaste Ladislas Starewitch qui réalisa une adaptation du Roman de Renart avec cette technique en 1937. Comme tous les films d'Anderson, Fantastic Mr. Fox puise ses sources dans le pouvoir d'émerveillement du monde de l'enfance, la ligne claire des vignettes de BD ou des livre d'images mais les thèmes abordés sont plutôt adultes et mélancoliques et le style, empreint d'ironie et de second degré. Anderson complexifie le personnage de Mr. Fox par rapport à l'oeuvre de Dahl pour en faire un de ces pères fantasques et irresponsables dont il a le secret dans la lignée des Royal Tanenbaum et autres Steve Zissou. Trahissant la promesse faite à sa femme, Fox qui est mal à l'aise dans sa peau d'adulte trop grande pour lui reprend sa vie ado de rapines et met en danger sa famille et sa communauté. D'autre part il n'hésite pas à marginaliser son fils, lui préférant le neveu de sa femme plus charismatique et plus doué. Fox est courageux mais il est aussi vaniteux, prenant la pose en sifflant et claquant sa langue de façon ridicule. Anderson s'offre au passage une belle satire du monde contemporain en multipliant les allusions ironiques (achat d'un logement, méditation transcendantale, comparaison du prestige des cartes de crédit, aliments de grande distribution transformés ou reconstitués par l'industrie agro-alimentaire, publicités, jeux vidéos, TV etc.) Il multiplie également les passages parodiant d'autres genres de cinéma: cinéma d'animation en volume de Nick Park (Chicken Run surtout mais aussi une touche de Wallace et Gromit), films de casse type Ocean's 11,12,13... (avec la voix de Clooney en prime qui double Mr. Fox en VO), films d'art martiaux avec le rat, western dans la scène de l'embuscade, film de guerre (la salle d'opérations des animaux) etc.

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Les avatars de Charlot (Triple Trouble)

Publié le par Rosalie210

Charles Chaplin et Léo White (1918)

Les avatars de Charlot (Triple Trouble)

Ce court-métrage sorti trois ans après que Chaplin ait quitté les studios Essanay n'est pas à proprement parler un film qu'il a réalisé. Il s'agit d'un remontage (parfois avec des images dont le sens est inversé!) par cette société de séquences tirées de deux films dont elle avait les droits: Charlot apprenti (Work) et Charlot cambrioleur (Police) mélangées à des chutes de ces mêmes films et des fragments de ce qui aurait pu être le premier long-métrage de Chaplin, Life qui ne vit finalement jamais le jour. Quelques scènes nouvelles sont tournées par Leo White autour d'un savant et d'une formule secrète convoitée puis plaquées sur l'ensemble. Le résultat se laisse regarder sans déplaisir mais est peu homogène et fait penser aux épisodes "best-of" d'anciennes séries animées japonaises qui amalgament des images issues des épisodes précédents pour "rallonger la sauce". Le seul moment qui se détache vraiment dans ce patchwork est une scène de vol dans un asile de nuit probablement issue d'une chute de Charlot cambrioleur. La scène se termine par une bagarre remarquablement bien chorégraphiée.

Chaplin laissera faire Essanay, un procès antérieur lui avait donné tort et il ne désirait pas renouveler l'expérience. Il veillera désormais à obtenir le contrôle intégral de son travail dans ses futurs contrats.

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Un, deux, trois (One, Two, Three)

Publié le par Rosalie210

Billy Wilder (1961)

Un, deux, trois (One, Two, Three)

Comédie satirique réalisée en 1961 au moment de l'édification du mur à Berlin, Un, deux, trois se caractérise par son rythme molto furioso c'est à dire complètement hystérique. Dominé par La danse du sabre de Khatchadourian et l'abattage d'un James Cagney roublard au débit de parole digne d'une mitraillette, le film renvoie dos à dos le capitalisme et le communisme dans un joyeux jeu de massacre dont nul ne sort indemne. En grand admirateur des Marx Brothers (d'où le jeu de mots "I said Karl Marx, not Groucho!"), Wilder orchestre une logique du désordre qui envoie valdinguer les oppositions binaires, le communiste se convertissant en capitaliste pendant que le capitaliste fricote avec des communistes, tous deux se révélant au final aussi opportunistes et cyniques l'un que l'autre. Les gags, très réussis, jouent à fond sur les symboles des deux idéologies (Coca-Cola utilisé pour soudoyer les gardes est-allemands à l'égal du champagne, trabant qui se désosse lors d'une course-poursuite alors que la mercedes n'a pas une égratignure, horloge à coucou oncle Sam qui sonne de plus en plus vite au fur et à mesure que progresse le relookage du communiste, frénésie d'achats jusqu'à faire ressembler le bureau à un magasin, portrait de Khrouchtchev qui en tombant révèle celui de Staline, coup de chaussure d'un commissaire politique soviétique qui rappelle justement celui de Khrouchtchev à l'ONU etc.) mais aussi sur les nomenclatures, attitudes et jeux de mots les plus révélateurs. Les différents noms de l'hôtel est-allemand (Bismarck puis Göering puis Potemkine) évoquent l'histoire de la ville tout comme les employés constamment au garde à vous devant leur chef ou l'assistant qui claque des talons à tout va et reconnaît dans un journaliste son ancien patron nazi. L'épouse de Cagney surnomme son mari autoritaire "Mein Führer" et ironise sur sa secrétaire qui "lui donne des cours de langue". Quant à l'écervelée Scarlet, la fille du patron de Cagney "She has gone with the wind" of course!

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Charlot cambrioleur (Police)

Publié le par Rosalie210

Charles Chaplin (1916)

Charlot cambrioleur (Police)

Dans ce court-métrage, le dernier de la période Essanay (sorti cependant après son premier film Mutual), Charlot se retrouve face à la question du bien et du mal. Tout juste sorti de prison, on le voit osciller d'un pôle à l'autre selon les rencontres qu'il effectue: un pasteur escroc qui s'empare de son argent ainsi que de la montre d'un poivrot qu'il convoitait, un ancien camarade de prison qui le pousse à commettre un cambriolage, des policiers benêts, un marchand de sommeil exploiteur mais aussi une jeune fille qui le protège et lui porte secours. La dernière scène, très symbolique, très "chaplinesque" le montre de dos marchant sur la route, face au soleil les bras tendus vers le ciel puis partant dans la direction opposée, poursuivi par un policier. Ce n'est cependant pas le plus drôle ni le plus enlevé de ses films.

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La maîtresse du lieutenant français (The French Lieutenant's Woman)

Publié le par Rosalie210

Karel Reisz (1981)

La maîtresse du lieutenant français (The French Lieutenant's Woman)

Beau, intense et subtil, voilà le mélange génial dont est fait La Maîtresse du lieutenant français. Le roman de John Fowles dont le film est l'adaptation mêlait déjà deux niveaux/plaisirs de lecture: une grande histoire d'amour romanesque dans le style le plus flamboyant du genre, description cruelle et tragique des entraves sociales et morales de l'époque victorienne (où plane l'ombre de Thomas Hardy modèle avoué de Fowles) et un exercice de style en forme de distanciation narrative où Fowles commente les événements et interpelle à plusieurs reprise le lecteur jusqu'à lui laisser le choix parmi trois fins différentes, de la plus romantique à la plus sombre. Harold Pinter, l'auteur du script a l'idée lumineuse de reprendre le même dispositif de mise en abyme en l'adaptant au contexte cinématographique. Deux récits s'enchâssent en miroir: celui, fidèle au livre d'une passion interdite entre un gentleman et une outcast du XIX° siècle et celui d'une liaison entre les deux acteurs jouant ces rôles pendant le tournage du film. Chaque récit possède sa vérité propre, sa coloration propre tout en renvoyant sans cesse à son alter ego.

Une scène sublime résume à elle seule tous les enjeux du récit du XIX° siècle, une scène qui célèbre le pouvoir romanesque du cinéma:
Une jeune femme mystérieuse et encapuchonnée se tient au bout d'une digue et brave la mer houleuse. Elle attend le retour d'un fantôme, celui du "lieutenant français" qui jadis la séduisit et l'abandonna à l'opprobre de la société. Un beau jeune homme l'aperçoit et, fasciné quitte aussitôt le bras sécurisant de sa fiancée bourgeoise pour aller lui porter secours. Nous assistons à la rencontre d'un spectre et d'un homme qui à l'image de sa collection de fossiles se prépare à une vie de mort-vivant. De cette rencontre jaillit un embrasement que les interdits ne font qu'aviver et qui donne lieu à des scènes d'amour parmi les plus fiévreuses vues au cinéma. Mais il s'agit d'une relation qui fait autant appel aux sens qu'à l'esprit. En effet elle se double d'une fine étude de moeurs. Charles éprouve une pitié dangereuse pour Sarah qu'il veut sauver de la prostitution à laquelle croit-il elle est condamnée. Fière, indépendante, séductrice et passionnée (à l'image des cheveux rouge feu qu'elle cache sous son capuchon), Sarah veut s'en sortir seule, être son propre maître. Elle s'appuie pour cela sur ses compétences (elle est couturière, dessinatrice, préceptrice, gouvernante.) Mais au XIX°, une femme qui n'est pas sous la protection-domination d'un homme ne peut être qu'une dépravée. Alors Sarah assume sa réputation de femme perdue, exclue, condamnée à la solitude et en fait une force au service de son indépendance quitte à mentir et manipuler son entourage. Pour rejoindre une telle femme, Charles devra à peu près se dépouiller de tout tel un ascète pour pouvoir renaître enfin, guidé par celle qu'il aime vers on ne sait quelle destination. Ajoutons que la composition picturale des paysages, magnifiques et symboliques, participe pleinement au pouvoir d'envoûtement de cette histoire: la mer déchaînée de la passion, la forêt luxuriante des instincts avec la mer en contrebas s'opposent à la ville et au jardin d'hiver de la nature encagée. On a souvent comparé cette atmosphère, à raison à celle des Hauts de Hurlevent.

L'histoire moderne qui enchâsse le récit du XIX° n'a en revanche rien de romanesque. L'image tout comme les paysages sont sans recherche et sans relief à l'image de la liaison des deux acteurs qui s'apparente à un adultère parfaitement trivial. L'hypocrisie, la médiocrité et l'inconstance tranchent avec le récit enchâssé qui fait appel aux comportements les plus nobles et aux sentiments les plus profonds. Le but de cette mise en abyme est d'établir comme dans le roman une distanciation critique. L'effet d'illusion est brisé par les scènes montrant les coulisses de la fabrication du film. Des informations nous sont données permettant de comprendre la condition féminine du XIX° siècle. Enfin la mise en abyme renvoie aux innombrables liaisons clandestines entre acteurs pendant le temps d'un tournage où ceux-ci se perdent dans leurs rôles. Meryl Streep et Jeremy Irons qui interprètent Anna et Mike qui interprètent Sarah et Charles crament la pellicule qu'ils se consument de passion ou soient volages et détachés.

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Embrasse-moi idiot (Kiss me, Stupid)

Publié le par Rosalie210

Billy Wilder (1964)

Embrasse-moi idiot (Kiss me, Stupid)

Les meilleures comédies de Wilder étaient fondées sur un équilibre entre l'audace de leur histoire et de certaines répliques/situations et une sensibilité humaniste qui finissait par emporter le morceau (Certains l'aiment chaud, Ariane, La Garçonnière). Rien de tel dans Embrasse-moi idiot qui est une satire féroce du rêve américain sans aucun compromis. C'est à la fois sa force et sa limite.

C'est une force car le film est un jeu de massacre brillant et jubilatoire sur le thème de l'arrivisme cher à Wilder. Pour décrocher un contrat avec Dino, un chanteur à succès obsédé sexuel de passage dans leur ville, deux compositeurs locaux Orville Spooner et Barbey Milsap imaginent un stratagème pour le retenir consistant à lui offrir l'épouse d' Orville pour une nuit. Comme Orville est un jaloux pathologique, le rôle de l'épouse est confié à une prostituée, Polly pendant que Zelda, la femme d'Orville est censée retourner chez ses parents. Mais à la suite d'une série de quiproquos les faux-semblants tombent et les deux femmes échangent vraiment leurs rôles. La première se prend à rêver à la vie d'une épouse respectable alors que la seconde en chaleur et frustrée par son odieux mari fait d'une pierre deux coups: elle se venge de son époux tout en le servant auprès de Dino. Après tout n'est-ce pas le rôle d'une épouse modèle? On comprend que l'amoralité totale de cette histoire qui égratigne la sacro-sainte famille américaine ait fait scandale et entraîné l'échec commercial du film. Et ce d'autant plus que le code Hays s'étant affaibli, Wilder peut aborder la sexualité et l'adultère de façon beaucoup plus frontale qu'avec 7 ans de réflexion auquel Embrasse-moi Idiot ressemble beaucoup. Les allusions sexuelles sont permanentes avec divers objets phalliques (cactus, bouteille, chandelles), le nom des lieux (Climax traduit en VF par "Jouy", Chaude-ville et vallée du paradis), et de savoureuses répliques à double sens dans la bouche de Dino: " Je mettrai la main à la pâte." "Elle me montrera son persil." etc. Dean Martin qui interprète Dino s'amuse beaucoup avec son image de crooner prédateur sexuel à qui il faut absolument son en-cas tous les soirs sinon il se réveille le matin avec la migraine!

Malgré toutes ces qualités, Embrasse-moi idiot est un film limité. Comme 7 ans de réflexion, c'est un vaudeville plus épicé certes mais tout aussi laid et vulgaire. Une laideur et une vulgarité assumées, nécessaires mais que rien ne vient contrebalancer. Laideur morale du mari douteux, mesquin, méchant, parano, hypocrite et intéressé (ne parlons même pas de son acolyte qui vendrait père et mère pour l'argent et la gloire). Vulgarité du chanteur hédoniste bouffi, crétin, animal, visqueux et de son regard sur la prostituée réduite à ses fesses et son décolleté plongeant. Les femmes sont nettement plus fines que leurs congénères cro-magnonesques. Kim Novak est sublime plastiquement et touche avec son beau visage mélancolique et Félicia Farr (l'épouse de Jack Lemmon à la ville) est mutine à souhait. Mais on est quand même pas loin du dégoût.

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Miss Pérégrine et les enfants particuliers (Miss Peregrine's Home for Peculiar Children)

Publié le par Rosalie210

Tim Burton (2016)

Miss Pérégrine et les enfants particuliers (Miss Peregrine's Home for Peculiar Children)

Un film largement inabouti que ce soit au niveau du scénario mal ficelé et qui part dans tous les sens sans en creuser un seul, de l'univers pompé sur les oeuvres antérieures du réalisateur, Harry Potter et X-Men ou de personnages pléthoriques à peine esquissés. Cette superficialité et ce manque de cohérence expliquent le fait que ce film agréable à regarder (il y a de très belles images et quelques vrais moments de poésie avec l'épave du bateau par exemple) ne dépasse pas le stade du divertissement. Il faut dire que le seul véritable enjeu qui transparaît dans ce film est celui des états d'âme de Tim Burton ce qui n'est pas très enthousiasmant. Ex-artisan dont le talent a fini par se dissoudre dans l'insipide soupe de l'industrie hollywoodienne, il n'en finirait pas de pleurer sur son sort. Ce que certains croient discerner dans le combat des squelettes-marionnettes animées contre des créatures 100% virtuelles, les sépulcreux. J'aurais personnellement préféré qu'il s'intéresse vraiment aux enfants particuliers et à la tragédie historique qui sous-tend leur histoire. Celle de la guerre et de la Shoah qui est évoquée explicitement, l'orphelinat constituant un refuge que seules les manifestations surnaturelles (Ombrunes, boucles temporelles) protègent contre l'anéantissement.

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Charlot s'évade (The Adventurer)

Publié le par Rosalie210

Charles Chaplin (1917)

Charlot s'évade (The Adventurer)

En 1916, Chaplin passe chez les studios Mutual et réalise 12 courts-métrages dont le dernier est Charlot s'évade (ou l'Evadé), le plus populaire de tous. Un court-métrage de 1917 d'une inventivité constante, mené tambour-battant et particulièrement bien construit. Charlot y fait preuve d'une agilité et d'une rapidité étonnantes. Les courses-poursuites ressemblent à des chorégraphies comme celle où Charlot neutralise ses poursuivants à travers les va-et-vient de portes coulissantes. Il en est de même pour certains gags comme celui où une boule de glace glisse à travers son pantalon et tombe à l'étage en dessous dans le dos d'une rombière ce qui fait boule de neige! Il trouve des façons originales de se dissimuler (en abat-jour par exemple!) il grime son portrait dans les journaux avec une volumineuse barbe qui est celle de son rival en amour bref c'est un festival assez irrésistible.

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A bout de souffle

Publié le par Rosalie210

Jean-Luc Godard (1960)

A bout de souffle

En 1946, le public français découvre les films américains réalisés pendant la guerre (par exemple, Citizen Kane d’Orson Welles). Parmi eux, un groupe de critiques (plutôt de droite catho) se réunit régulièrement à la cinémathèque fondée en 1936 par Henri Langlois. Ces critiques (dont fait partie Godard) fondent en 1951 Les Cahiers du cinéma. Le n°31 de 1954 contient un article célèbre « Une certaine tendance du cinéma français » signé François Truffaut qui critique « le cinéma de papa » c’est-à-dire les films traditionnels de qualité des années 40 réalisés par Marcel Carné, Yves Allégret, Claude Autant-Lara avec un scénario très écrit, de bons mots, une réalisation en studio, des décors soignés, des têtes d’affiche (les français ont Gabin pendant que les USA ont James Dean) etc.

C'est autant par rejet de ces films à l'ancienne que par manque de moyens financiers que Godard va inventer une nouvelle façon de faire du cinéma. A bout de souffle est l'acte de naissance de la nouvelle vague qui va justement faire souffler un vent de liberté sur le cinéma français.

A bout de souffle repose sur un certain nombre de caractéristiques:

-Les images sont tournées sans le son puis celui-ci est post-synchronisé en studio. Cette discordance image-son explique en partie les jump-cuts (appelés à tort « faux-raccords ») c'est à dire l’image qui saute alors que le son lui ne saute pas. C’est lié autant à un désir artistique qu'à l’absence de moyens. La scène du meurtre du policier est exemplaire de ce point de vue : on ne voit pas le meurtre car Godard n’a pas les moyens de le filmer. De plus il préfère montrer les conséquences de l’action que l’action elle-même (dans le Mépris, il ne filme pas non plus l’accident mais seulement la voiture accidentée). Ce refus de la mimesis est révolutionnaire par rapport au cinéma traditionnel.

-Il ne peut s’offrir un vrai chef-opérateur mais grâce à son producteur, George de Beauregard, il rencontre un ancien photographe de guerre, Raoul Coutard qui va « inventer » l’image de la nouvelle vague et se débrouiller pour pallier l'absence de moyens. Exemple : comment faire un plan-séquence quand on a pas les moyens d’acheter des rails de travellings ? Avec un chariot. A bout de souffle fonctionne ainsi sur une alternance de jump-cuts hachés et de plans-séquences "bricolés". Il fonctionne aussi sur deux musiques, l’une au piano qui lui donne sa couleur policière et l’autre plus élégiaque avec des cordes pour son caractère de film d’amour. Godard aime bien filmer les oppositions binaires (homme-femme, amour-mort etc.)

-Autre innovation : le personnage qui parle tout seul (Poiccard dans la voiture) et dont les mots sont rythmés par les jump-cuts « Pat, Pat, Pat, Patricia » (avec 4 jump-cuts de la N7) ce qui créé un style rapide, rythmé, jazzy et donc moderne. Le regard-caméra en soi n’est pas une nouveauté (il existait déjà au temps du muet) mais c’est l’ensemble qui donne un ton de manifeste dès le début du film.

-Contrairement à ce qui a été dit, Godard n’improvise pas même s'il n'a pas de scénario. Il a une histoire, écrit la nuit et distribue les dialogues tous les matins aux comédiens. Il est incapable d’anticiper et de modéliser le film qu’il va faire.

-Les « private joke » et digressions sont lègion: une fille qui vend les Cahiers du cinéma et demande à Poiccard s’il aime les jeunes, Godard lui-même en indic, des citations diverses (musiques, tableaux, poèmes…) « On peut mettre de tout dans un film. » A bout de souffle a un aspect film-collage, film fourre-tout.


D’autre part, Godard a voulu réaliser un film noir en hommage aux films américains découverts par sa bande dans l’après-guerre. A bout de souffle contient une scène du genre avec l’interrogatoire, la filature, les retrouvailles. Il contient aussi un hommage à Bogart, référence majeure de Poiccard car symbole du « privé » dès son premier film noir important, Le faucon maltais (1941). Le privé est libre, sans emploi du temps et Poiccard se prend un peu pour lui. Enfin les thèmes récurrents du genre sont présents dans le film : crime et châtiment (Le panneau lumineux « L’étau se resserre » est une allusion à Scarface de Hawks) et la trahison féminine (une obsession de Godard qui partage avec ses camarades une vision limitée et datée de la femme). L’hommage aux USA passe aussi évidemment par la visite d’Eisenhower à Paris captée en direct et par le casting avec Jean SEBERG, la dernière star avec Nathalie Wood ayant eu le temps d’émerger au temps des studios avant leur chute. Seberg était l'actrice fétiche d’Otto Preminger, un cinéaste chez qui Godard a puisé son inspiration au même titre que Fritz Lang, Joseph Losey ou Raoul Walsh. Des cinéastes mis en valeur par le groupe du cinéma Mac-Mahon, un satellite des Cahiers du cinéma. Le Mac-Mahon apparaît évidemment dans A bout de souffle. Au contraire de Resnais ou Antonioni, Godard ne voulait pas faire des films cérébraux, intellectuels (en dépit de l’image qui lui colle à la peau).

A bout de souffle épouse le mouvement de la vie ce qui en fait encore aujourd'hui un film de facture très moderne en dépit de certains aspects datés dans son contenu. Beaucoup de connexions entre le cinéma et la vie n’avaient pas été explorées à cette époque et Godard s'est engouffré dans la brèche. Les imperfections du film l'ont servi en tant que manifeste d'une liberté nouvelle au cinéma (liberté de ton, de regard, de posture, d'image, de cadre, de manière de filmer...)

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Blow Out

Publié le par Rosalie210

Brian De Palma (1981)

Blow Out

Blow Out s’inscrit comme le troisième opus d’un tryptique dont le premier volet est Blow up d’Antonioni (1967) et le deuxième, Conversation secrète de Francis Ford Coppola (1974). Dans le premier film un photographe prend des clichés d’un meurtre, dans le second, un agent espion entend les cris d’un meurtre. Dans Blow Out, De Palma réunit l’image et le son : dans une séquence du film, John Travolta synchronise les images et le son de la séquence qu’il a enregistrée pour obtenir la preuve qu’il s’agit d’un meurtre et non d’un simple accident de voiture.

Blow Out est un tournant philosophique dans la carrière de Brian De Palma après l’énorme succès de Pulsions. Son rejet public et critique initial est lié à la tonalité sombre du film et à sa fin tragique. Blow Out a plusieurs sens : explosion, cri, révolte. Et le film est effectivement par bien des aspects un cri de révolte. Le son a une dimension de critique politique évidente. Il dénonce les secrets et mensonges de la démocratie américaine alors que l’on célèbre parallèlement le centenaire de la cloche de la liberté. En effet le film s’appuie sur des faits réels et notamment sur l'accident de Chappaquiddick où Ted Kennedy (le frère de John) ivre avait précipité sa voiture qui passait sur un pont dans un bras d’eau. Lui s’en était sorti sans égratignure alors que sa jeune assistante de 28 ans était morte. Pendant plusieurs jours, il avait tenté de dissimuler la mort de la jeune femme, couvert par les plus hautes autorités US. Finalement l’affaire n’avait pu être étouffée mais le scandale avait seulement empêché Ted Kennedy de se présenter aux élections présidentielles. L'engagement politique de Brian De Palma lui coûta cher : après Redacted (Censuré) qui révélait lui aussi un scandale (le viol et le meurtre d’une jeune irakienne et de toute sa famille par les G.I américains), De Palma vit sa carrière aux USA définitivement brisée et fut obligé de s’exiler en France.

Cet engagement éthique, humaniste démonte l’image qui est attachée à Brian de Palma : celui d’un simple réalisateur d’exercices de style maniéristes inspirés de son maître Hitchcock. La filiation est évidente entre les deux cinéastes mais elle ne se limite pas au style. L’obsession du remake chez l'un et l'autre est lié à la pulsion qui est répétition, et la principale pulsion des deux réalisateurs est le regard via la caméra qui est un regard-voyeur. Toute la séquence qui ouvre Blow Out place le spectateur en position de voyeur d’un mauvais slasher érotique. Le spectateur voit à travers le regard du tueur une bimbo se déshabiller (et peut ainsi se rincer l’œil) puis elle est tuée (punition du voyeurisme) dans une douche. Ce sont bien entendu les mécanismes de Psychose mais De Palma y rajoute une dimension parodique (perche qui dépasse, cri ridicule qui sonne faux) et une couche de vulgarité assumée « tout cinéma est porno. »

Autres thèmes communs aux deux cinéastes, celui du double et de l’impuissance. Blow Out s’ouvre sur un cri mais comme la scène primitive traumatique est parodique, ce cri sort mal. Il est le symbole d’une impuissance, d’un empêchement qui est celui du héros à sauver la femme qu’il aime. Le parallèle avec Vertigo est frappant. Non seulement Scottie échoue à sauver la femme qu’il aime à cause de sa phobie des hauteurs mais il en est guéri seulement lorsqu’il la tue. Dans Blow Out, la scène primitive est rejouée à l’identique dans la salle de projection à la fin du film mais remontée et remixée avec un vrai cri de terreur et de mort, celui de Sally. La scène fonctionne enfin à cause de cette greffe mais le prix à payer semble monstrueux car pour que le film gagne en puissance il faut que la jeune femme ait été tuée. L’homme est en effet impuissant à crier chez De Palma (dans Blow Out le cri de Travolta n’apparaît que sur l’affiche et reste donc muet). Par conséquent, il doit passer par le truchement de la femme. Le cri de la femme et sa dualité est une question sous jacente du cinéma de De Palma et du cinéma d’Hitchcock (pour qui acte d’amour et acte de mort se confondent, s’échangent). A la fin de Blow Out, Travolta a trouvé sa voix, sa place dans le monde, dans la vie. Certes il a trouvé l’amour mais l’a perdu, il a trouvé la vérité mais personne de l’écoute cependant ce qu’il a trouvé est vrai, humain. Le film raconte un parcours qui passe insensiblement du cinéma bis (cinéma phallocrate, pornographique) à un cinéma féminin, flottant, lunaire, enfantin un cinéma du vent, de l'invisible et de l'impalpable. Une métamorphose du réel par le féminin qui se heurte à la domination politique phallocrate mais qui sauve au moins le film de fiction au prix du sacrifice de cette femme.  

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