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Slumdog Millionnaire

Publié le par Rosalie210

Danny Boyle (2008)

Slumdog Millionnaire

Ce qui rend "Slumdog Millionnaire" passionnant, au-delà de la montée en puissance permise par sa construction et son caractère de conte de fée, c'est qu'il est paradoxalement en prise directe avec la réalité contemporaine, illustrant le va et vient permanent qui existe entre l'identité indienne du film et le contexte de mondialisation dans lequel il s'inscrit. Le titre évidemment fait référence à l'aspect le plus évident de cette mondialisation, le jeu "Qui veut gagner des millions?" décliné à la sauce indienne encore que celui-ci soit également le fruit de l'héritage colonial puisqu'il est d'origine britannique (nationalité par ailleurs du réalisateur Danny Boyle). Mais dans sa deuxième partie, le film montre aussi l'émergence de l'Inde en tant que grande puissance économique mondiale avec la construction des tours de bureaux dans les villes, le centre d'appel affichant des pendules aux différentes heures du monde ou le développement du tourisme international à travers le symbole qu'est le Taj Mahal. Cette modernisation coexiste toujours cependant avec la grande pauvreté, démultipliée par le fait que l'Inde est un géant démographique. A Mumbai (anciennement Bombay), les bidonvilles poussent dans les moindres interstices urbains et ce comme on peut le voir dans le film, jusqu'au pied de l'aéroport. Le héros de l'histoire, Jamal Malik en est issu ce qui rend improbable son isolent succès aux questions du jeu. Mais lorsqu'il est forcé de raconter comment il connaît les réponses, il raconte ses expériences et démontre que la culture de la rue est tout aussi influencée par la mondialisation que celle des élites. Une mondialisation sale et sombre, celle des mafias et des trafics, celle qu'a épousé Salim, le frère de Jamal alors que ce dernier a opté pour la "shining India", celle qui séduit le spectateur. Les couleurs saturées de l'image, le rythme échevelé de l'action, l'incroyable énergie qui se dégage du film et son clip final euphorisant ("Jai Ho") proviennent directement des canons du cinéma bollywoodien. "Slumdog Millionnaire" à l'image de la mondialisation peut être qualifié de film masala (métissé) parce qu'il mélange les genres (thriller, romance, social, conte, documentaire, reconstitution et images prises sur le vif dans la rue, au milieu de la foule) ainsi que les cultures. Ce qui explique aussi son succès mondial.

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Parasite (Gisaengchung)

Publié le par Rosalie210

Bong Joon-ho (2019)

Parasite (Gisaengchung)

"Parasite" comme "Metropolis" de Fritz Lang ou "Entre le ciel et l'enfer" de Akira Kurosawa se déroule dans une ville verticale symbolisant la hiérarchie sociale. Sur les hauteurs dans de spacieuses maisons design agrémentées d'espaces verts vivent les nantis pendant que dans les profondeurs croupissent les parias dans la promiscuité, l'humidité et la vermine. Les deux sociétés semblent séparées par une barrière étanche. Le père de la famille Park ne cesse d'ailleurs de clamer à propos de sa domesticité qu'il la tolère tant qu'elle ne dépasse pas les limites. Mais ce que la famille Park ignore, c'est qu'elle abrite des parias dans sa propre maison qui se sont infiltrés sans qu'elle s'en aperçoive.

Il est en effet beaucoup question de régurgitation et d'émanations dans "Parasite", bref tout ce qui déborde les limites que voudraient tracer des riches à la mentalité hygiéniste pour se protéger des pauvres vus comme une source d'infection: eau qui déborde des égouts et des toilettes, odeurs d'humidité qui collent à la peau et suscitent des remarques humiliantes de la part des patrons dont le fils a "flairé" la supercherie en remarquant que les employés de maison sentaient tous pareil, portes inquiétantes s'ouvrant sur les ténèbres ou sur un bunker souterrain d'où peut surgir à tout moment un ogre sanguinaire, meubles dissimulant des corps suintants qui ne devraient pas se trouver là etc. Bong Joon-ho fait d'ailleurs cohabiter avec maestria le thriller et l'humour (souvent noir) lié aux fakes (les ruses de la famille de Ki-taek pour se substituer au chauffeur et à la gouvernante de la famille Park sont hilarants) et quiproquos (ou plutôt "incidents" comme le dit la maîtresse de maison) qui émaillent le film avec un sens très précis du cadrage, du timing et de la disposition des corps dans l'espace. Ce dispositif rigoureux qui nous réserve son lot de scènes virtuoses et jouissives n'occulte pas l'essentiel, à savoir la guerre des classes qui se joue dans le film, doublée d'une concurrence féroce des prolos entre eux pour accaparer les emplois de maison. La loi de la jungle du capitalisme mondialisé dans le contexte d'un huis-clos en somme. Les personnages, qu'ils soient de la haute ou des bas-fonds ont tous leurs parts d'ombre et de lumière. Aucun n'est un monstre mais ils sont pris au piège d'un engrenage infernal qui les dépasse et qui aboutit à une explosion de violence. On pense beaucoup à "La Cérémonie" de Claude Chabrol, référence avouée de Bong Joon-ho autant pour les petites humiliations du quotidien que pour la spectaculaire résolution finale.

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Raison et Sentiments (Sense and Sensibility)

Publié le par Rosalie210

John Alexander (2008)

Raison et Sentiments (Sense and Sensibility)

Comme "Orgueil et Préjugés" de Simon Langton, "Raison et Sentiments" de John Alexander est une mini-série produite par la BBC et scénarisée par Andrew Davies.  Dans les deux cas, la longueur (ici trois épisodes de 60 minutes) permet d'être fidèle à l'œuvre. L'autre intérêt de cette adaptation est de mettre l'accent sur des points qui semblent secondaires dans le roman mais qui en réalité sont absolument cruciaux. Ainsi la première scène, volontairement transgressive, montre un prédateur sexuel en train de déshabiller une jeune fille. Son destin, nous ne l'apprenons qu'à la fin mais il menace les sœurs créées par Jane Austen aussi bien dans "Orgueil et Préjugés" que dans "Raison et Sentiments": privées de protection (paternelle notamment) et de fortune, elles se retrouvent à la merci d'hommes qui peuvent ruiner à jamais leurs perspectives d'avenir, ne serait-ce que sur la foi d'une simple rumeur. Tout comme Jane et Elizabeth, Elinor et Marianne sont deux victimes de ce système social qui broie les femmes livrées à elles-même et la richesse de l'œuvre consiste à analyser deux tempéraments opposés face à la même injustice: celle qui supporte son sort avec un stoïcisme apparent et celle qui se laisse consumer par la passion. Les hommes, au nombre de trois dans les deux romans représentent trois possibilités: l'amour réciproque et immédiat mais contrarié (Jane et Bingley, Elinor et Edward), le substitut paternel qui veille secrètement sur celle qu'il aime et dont la patience et le dévouement finissent par être récompensés (Darcy et Elizabeth, Brandon et Marianne) et enfin le séducteur, lâche, manipulateur et irresponsable spécialiste du détournement de mineures (les deux W, Wickham et Willoughby) qui s'en prennent aux filles protégées par le substitut paternel (la sœur de Darcy, la pupille de Brandon) et menacent directement ou indirectement de perdre leur grand amour. Pour parvenir à démêler le bon grain de l'ivraie, un repère est donné dans la série par cette citation: "ce qui est important, ce n'est pas ce qu'il dit ou ce qu'il ressent, c'est ce qu'il fait". Le casting n'est pas aussi flamboyant que dans le film de Ang Lee (qui reste ma version préférée du roman de Jane Austen) mais il est tout à fait satisfaisant (les fans de la série "Downton Abbey" reconnaîtront Dan Stevens dans le rôle de Edward Ferrars alors que ceux qui connaissent les films Harry Potter retrouveront Mark Williams dans le rôle de sir John Middleton). Le paysage maritime où viennent se retirer les sœurs Dashwood a même un côté un peu sauvage et primitif qui fait penser à "L'Aventure de Mme Muir" de Joseph L. Mankiewicz.

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La Femme de Jean

Publié le par Rosalie210

Yannick Bellon (1974)

La Femme de Jean

" Il y a quelque chose d'incroyable, c'est le racisme spontané des gens envers les femmes. On sonne, ils vous ouvrent et là ils vous disent avec un petit ton déçu: ah! C'est une dame. Ou bien: j'attendais un monsieur. Incroyable."

Incroyable surtout comme les mentalités ont peu évolué en un demi siècle puisque "La femme de Jean" a été réalisé en 1974 et que j'ai eu droit pas plus tard que le mois dernier à une réflexion à peu près identique de la part d'un vendeur lorsque je ne me suis présentée à son domicile pour retirer un DVD de Frank Borzage que j'avais acheté sur internet. Mais "La femme de Jean", comme son titre l'indique traite de la difficulté pour une femme de se construire une identité propre et surtout, de la préserver dans une société qui fait tout pour qu'elle y renonce. Une question qui avait été déjà soulevée par Simone de Beauvoir dans son ouvrage, "Le Deuxième sexe" en 1949: "On ouvre aux femmes les usines, les facultés, les bureaux mais on continue à considérer que le mariage est pour elle une carrière des plus honorables qui la dispense de toute autre participation à la vie collective. (…) La femme mariée est autorisée à se faire entretenir par son mari ; elle est en outre revêtue d'une dignité sociale très supérieure à celle de la célibataire. Comment le mythe de Cendrillon ne garderait-il pas toute sa valeur ? Tout encourage encore la jeune fille à attendre du "prince charmant" fortune et bonheur plutôt qu'à en tenter seule la difficile et incertaine conquête. (…) Les parents élèvent encore leur fille en vue du mariage plutôt qu'ils ne favorisent son développement personnel ; elle y voit tant d'avantages qu'elle le souhaite elle même ; il en résulte qu'elle est souvent moins spécialisée, moins solidement formée que ses frères, elle s'engage moins totalement dans sa profession ; par là elles se voue à y rester inférieure ; et le cercle vicieux se noue : cette infériorité renforce son désir de trouver un mari (...) Tant que subsistent les tentations de la facilité (...) elle aura besoin d'un effort moral plus grand que le mâle pour choisir le chemin de l'indépendance."

Epouser un rôle social traditionnel de "femme de" ou bien devenir soi-même est le choix qui s'offre à Nadine (France Lambiotte). En fait, ce n'est pas un choix, du moins au début. Nadine est quittée par son mari, Jean (Claude Rich, alors abonné aux rôles patriarcaux) pour une autre femme. Elle est anéantie car elle n'a plus l'impression d'exister, la relation conjugale traditionnelle rendant la femme dépendante de son mari sur tous les plans. Elle n'a face à elle qu'un grand vide. Le film est l'histoire de sa reconstruction en tant que femme libre et indépendante. Une reconstruction qui passe par la quête d'un travail, la reprise des études (qui sont, et c'est très symbolique, de l'astrophysique), une relation amoureuse n'entrant pas dans les cadres institutionnels et un changement d'apparence. Le tout sous les encouragements de son fils Rémi (Hippolyte Girardot alors âgé de 19 ans) qui appartient à la génération ayant connu la révolution des mœurs de 1968. Peu à peu, Nadine relève la tête, arrête de se victimiser, fait un travail sur elle-même et assume ses désirs. Assez ironiquement, c'est Jean, le mari qui vers la fin du film revient vers elle, incapable de rompre le lien conjugal (ce qui dévoile que la dépendance était réciproque) et déboussolé face à son changement. Mais c'est trop tard, elle n'a plus besoin de lui: "quand un type se tire, ce n'est pas un drame". Cette phrase n'avait rien d'évident dans les années 70 où beaucoup de femmes délaissées comme le rappelle Benoîte Groult dans les bonus du DVD sombraient dans la dépression, se suicidaient ou cherchaient compulsivement un autre homme pour remplacer celui qui était parti.

La spécificité de Yannick Bellon est de s'intéresser comme dans "Jamais plus toujours" au poids que le temps fait peser sur les existences. Comme le dit Simone de Beauvoir, ce n'est pas la contrainte qui pousse les femmes à se conformer, mais la tentation de la facilité, celle qui pousse à se laisser porter et à abdiquer toute responsabilité plutôt qu'à persévérer dans une voie propre qu'il faut cependant s'évertuer à défricher "On se fait grignoter, dévorer par les choses, par un certain confort." Le passage du temps étant irréversible, il confère au film une atmosphère mélancolique à l'image du beau visage de France Lambiotte (qui me fait un peu penser à celui de Françoise Hardy). Mais cette mélancolie est sereine, chaque mort, chaque fin s'accompagnant d'une renaissance: "Chaque époque dépose ses sédiments et tout recommence, autrement (…) Tout rentre dans l'ordre, un autre ordre."

 

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Orgueil et Préjugés (Jane Austen's Pride and Prejudice)

Publié le par Rosalie210

Simon Langton (1995)

Orgueil et Préjugés (Jane Austen's Pride and Prejudice)

La meilleure adaptation du plus célèbre roman de Jane Austen n'est pas un long-métrage de cinéma mais une mini-série télévisée en six épisodes de 50 minutes produite par la BBC et diffusée à partir de 1995. Elle fit sensation dans tous les pays anglo-saxons où elle fut diffusée et devint une œuvre culte, couverte de récompenses. Elle fit redécouvrir Jane Austen aux jeunes générations qui multiplièrent les initiatives pour faire revivre son œuvre (sites internet, marathons de lecture, fanfictions, bals d'époque). Helen Fielding s'en inspira (très) fortement pour sa saga littéraire consacrée à Bridget Jones que les adaptations cinématographiques rendirent indissociables de la mini-série avec de nombreux clins d'œil, à commencer bien sûr par le réemploi de Colin Firth en Mark Darcy.  Son influence s'exerça jusqu'au "Discours d'un roi" qui réunit pour la première fois depuis 1995 Colin Firth et Jennifer Ehle, le splendide couple phare de la version BBC (mais toute la distribution est remarquable). Ce dernier qui devint une star internationale à la suite de la diffusion de la série déclara d'ailleurs en 2006 que les trois femmes de sa vie étaient "sa mère, sa femme et Jane Austen" ^^.

Le format de la mini-série s'avère absolument idéal pour transposer le roman de Jane Austen. Il permet de coller au plus près de l'œuvre dont il restitue toute la richesse avec une grande fidélité grâce au travail scénaristique de Andrew Davies.  De plus, il la rend incroyablement vivante et actuelle, avec une mise en scène très dynamique de Simon Langton et une musique enlevée signée Carl Davis. L'histoire a beau se passer au début du XIX° siècle dans un contexte social et juridique beaucoup plus rigide et inégalitaire que le nôtre, l'écriture de "Orgueil et Préjugés" est très moderne dans son analyse de la difficulté à communiquer, dans son féminisme et dans son regard plein d'ironie vis à vis de la société dont elle croque les travers avec un humour caustique irrésistible. Une ironie qui est l'un des traits de caractère les plus saillants de Elizabeth Bennet (qui tient cela de son père avec lequel elle partage une délicieuse complicité), l'héroïne. Un esprit libre dans un corps toujours en mouvement plongé dans un monde corseté, vénal (il faut voir avec quelle vulgarité la mère d'Elizabeth affiche sur la place publique son obsession de voir ses filles faire un beau mariage) et étriqué. Un monde que semble incarner l'austère, froid et hautain Darcy. Mais dans cette histoire où les apparences sont trompeuses, Elisabeth va l'aider sans le vouloir (consciemment en tout cas) à se libérer du carcan qui l'aliène, rendu dans la série (comme chez James Ivory, autre as du genre) par les plans où le personnage la regarde par la fenêtre comme s'il était en prison. Car Darcy n'est pas plus conventionnel qu'Elizabeth notamment par le fait qu'il est trop intelligent pour se plier à la stupidité des règles du théâtre social et tout aussi incapable de mensonge. Il se révèle également le plus mature de tous les personnages de l'histoire avec un sens des responsabilités qui le fait se substituer aux pères défaillants (le sien, celui d'Elizabeth et même celui de Bingley). Même si sa première demande en mariage est humiliante et maladroite sur la forme elle est révélatrice sur le fond: il est incapable d'aller à l'encontre de ses sentiments, même si son orgueil doit en souffrir et en dépit de toutes les pressions sociales qu'il aura à subir du fait qu'il s'agit d'une mésalliance. Tout en respectant à la perfection tous ces aspects, la mini-série ajoute une dimension sensuelle qui n'existait pas dans le roman. Entre Elizabeth et Darcy, l'essentiel ne passe pas par les mots mais par le corps et surtout le regard, doté d'une charge émotionnelle et même érotique surpuissante qui culmine avec la scène cultissime de la chemise mouillée (qui me fait penser à la "Femme au corbeau" de Frank Borzage). Le désir féminin se fait donc une vraie place dans cette série (la littérature dérivée du type Bridget Jones est d'ailleurs qualifiée de "chick lit", "littérature de fille") tout à fait comparable à celui qui se manifeste dans les shojo mangas même s'il faut pour cela qu'il s'exprime à travers la petite lucarne, jugée moins "noble" que la grande. Heureusement que les apparences sont -parfois- trompeuses.

Orgueil et Préjugés (Jane Austen's Pride and Prejudice)

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La Ballade des sans-espoir (Too Late Blues)

Publié le par Rosalie210

John Cassavetes (1961)

La Ballade des sans-espoir (Too Late Blues)

Deuxième film de John Cassavetes réalisé contrairement à "Shadows" dans le cadre des studios hollywoodiens, "La Ballade des sans-espoir" préfigure pourtant toute l'œuvre à venir, notamment "Faces" et "Husbands". Plus le film avance, plus il se fait intense, effectuant une plongée vertigineuse dans un groupe de paumés pathétiques qu'il a le secret de nous faire aimer en révélant leur humanité même au milieu de la pire des déchéance. Au travers de ce groupe de jazz sans le sou qui survit en marge du système, de cette bande de potes scotchés les uns aux autres qui errent de bar en bar, se soulant jusqu'à ce que ça tourne mal, de cette femme facile qui n'a aucune estime d'elle-même ("je ne suis rien") et oscille entre une indifférence de poupée mécanique et un profond désespoir, on reconnaît les contours des futurs personnages joués par John Cassavetes, Gena Rowlands, Peter Falk, Ben Gazzara et Seymour Cassel (ce dernier est déjà présent dans le film dans le rôle de l'un des jazzmen). "Too Late Blues" est par ailleurs une métaphore du parcours de Cassavetes qui après avoir "trahi" sa tribu d'indépendants fauchés en "vendant" son talent au système des studios dès son deuxième film finit par retourner auprès d'eux après le troisième. L'art et l'amour sont ainsi systématiquement opposés à la prostitution qui est une des compromissions exigée pour réussir. Lorsque John Ghost (Bobby Darin) veut arracher Jess (Stella Stevens d'autant plus poignante qu'elle est filmée au plus près des émotions de son visage défait, comme plus tard Gena Rowlands) à sa déprime, il l'emmène dans un bar et lui confectionne un cocktail improbable. Après avoir dans un premier temps refusé d'y goûter, elle le trouve délicieux tout comme le barman et une atmosphère magique se répand alors dans le bar. Et Ghost d'ajouter qu'il ne faut pas avoir peur d'un peu de folie car c'est la folie qui fait tourner le monde. 

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Le Petit Prince a dit

Publié le par Rosalie210

Christine Pascal (1992)

Le Petit Prince a dit

Film magnifique et d'une actualité brûlante sur la question de la fin de vie d'un enfant atteint d'un mal incurable, "Le Petit prince a dit" (prix Louis Delluc 1992) ressemble à sa réalisatrice, Christine Pascal. On y retrouve en effet son extraordinaire sensibilité et sa révolte révolte contre toutes les formes d'oppression par les lois, les règles, les codes, les normes qui briment ou avilissent l'être humain. "Le Petit prince a dit" est en effet un film engagé. Un film dans lequel Christine Pascal choisit de tourner résolument le dos aux dérives de la société techniciste et son acharnement thérapeutique qui cache un refus pathétique de l'inuctabilité de la mort. Car si le "Petit Prince a dit" est un film poignant, un film qui prend aux tripes, c'est aussi un film qui nous parle du bonheur de vivre. Et du fait que ce bonheur ne peut être pleinement vécu que si l'acceptation de la mort est elle aussi pleine et entière. L'un ne va pas sans l'autre.

Au début du film, Adam (Richard Berry), quadra productiviste toujours pressé s'agace d'avoir une fille aussi grosse, molle et gourde. Il ne voit pas sa souffrance, contrairement à son ex-femme (Anémone), beaucoup plus perspicace que lui. Pourtant Adam est un ancien médecin tout ce qu'il y a de plus cartésien alors que Mélanie est une actrice bohème accro au vin blanc. Mais c'est Mélanie qui a pressenti la première que leur fille était malade alors qu'il faut le diagnostic de l'hôpital pour ouvrir les yeux de Adam. C'est alors seulement qu'il tombe le masque et révèle sa personnalité profonde. En effet un instinct animal lui commande d'arracher Violette (Marie Kleiber) des griffes des médecins. L'urgence face à la mort imminente n'est pas médicale mais humanitaire. Elle ne consiste pas à laisser mourir sa fille à petit feu dans l'enfermement d'une salle d'hôpital et dans un statut de cobaye mais de l'emmener avec lui rejoindre Mélanie en Italie pour qu'ils puissent vivre le plus pleinement possible chaque instant qu'il leur reste. Et ce d'autant que Adam a beaucoup à rattraper et aussi beaucoup à se faire pardonner. Dans la scène clé du film, on découvre pourquoi il a agi à contre-courant d'une société à laquelle il semblait pourtant s'être parfaitement conformé. Parce qu'il est touché au plus profond de lui, il reprend contact avec ses idéaux de jeunesse quand il était sur la même longueur que Mélanie. Il se débarrasse des reliques de son faux moi, enlevant sa montre, troquant son costume contre une chemise à fleurs néo-hippie et plus tard se débarrassant de son encombrante maîtresse (Lucie Phan) qui se présente comme un obstacle à l'accomplissement de ce cheminement (plus compliqué que prévu puisqu'Adam, Violette et Mélanie finissent par se rejoindre dans leur maison de vacances en Provence, cette dernière ayant été guidée par son intuition). Le chemin escarpé qu'il emprunte avec Violette pour traverser la frontière est hautement symbolique puisque c'est à cet endroit même que Mélanie et lui ont aidé dans leur jeunesse un ami à eux recherché par la police à la franchir clandestinement. Cet ami s'appelait symboliquement Guido et ce n'est pas un hasard si Adam explique à sa fille juste à ce moment là l'importance des valeurs humaines (amitié, amour, solidarité, fraternité, compassion) qui priment sur la soumission à la loi. Dans l'éternel débat qui oppose la légitimité à la légalité, Christine Pascal a choisi son camp. Adam tourne le dos à une société qui nie la mort (c'est à dire la vie puisque la mort est son aboutissement), la cache, la repousse, la réifie pour épouser le mouvement de la vie et accomplir ce qui lui semble humainement juste: accompagner sa fille jusqu'au bout. Et ne pas lui voler l'expérience de sa mort. Car Violette s'y prépare et même mieux que lui puisque c'est elle qui aborde le sujet et qui dévoile à son père ce qui se passe en elle avec émotion et poésie là où lui est bloqué par l'absence de mots autres que tristement cliniques. Ce sujet tabou -encore plus lorsqu'il s'agit d'un enfant- est ainsi abordé frontalement, sans dramatisation, avec le plus grand naturel lorsque Violette vit une expérience de mort imminente dans la nature, symbolisée par un papillon qui se pose sur sa tête avant de s'envoler.  Plus tard, elle parlera à son père avec ses propres mots de sa sensation de décorporation et d'envol vers la lumière blanche. Richard Berry et la regrettée Anémone sont exceptionnels.

 

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Mission impossible 3 (Mission: Impossible III)

Publié le par Rosalie210

J.J. Abrams (2006)

Mission impossible 3 (Mission: Impossible III)

Après Brian de Palma et John Woo, c'est au tour de J. J. Abrams d'accepter la mission impossible de Tom Cruise. Un choix judicieux car ce réalisateur venu de l'univers des séries TV ("Alias" et "Lost-Les disparus") et qui n'avait alors jamais tourné pour le cinéma est une façon de renouer avec les origines de la franchise. De fait "Mission impossible 3" est un divertissement efficace et ponctué d'excellents morceaux de bravoure. On citera le pré-générique qui met immédiatement le spectateur sous tension en révélant l'acmé du film (un Ethan Hunt torturé par le grand méchant, parfaitement incarné par Philip Seymour Hoffman), les clins d'œil aux deux premiers épisodes (la descente suspendue du 1 et l'attaque sur le pont du 2) l'épisode particulièrement spectaculaire du Vatican dont les toilettes aussi grandes et luxueuses qu'une salle de bal en mettent plein la vue et celui de Shanghai dont la magnificence nocturne est parfaitement rendue en plus de prendre le spectateur à contre-pied de ses attentes. Mais l'intrigue est assez conventionnelle et les personnages secondaires sont sacrifiés pour mettre en avant la star Tom Cruise qui en fait encore des tonnes. Si l'épisode 2 abusait des ralentis, celui-ci multiplie les plans sur son "sourire Colgate" lorsqu'il est au repos. ^^ Ce piège à filles (alors qu'il est censé être amoureux, fiancé, marié, rangé des voitures, propriétaire d'un pavillon de banlieue, ce qui sonne archi-faux) provoque surtout l'hilarité. On est bien content que celui-ci ait depuis mûri et laissé tomber ses ridicules expressions censées incarner la bogossitude ^^ pour faire plus de place par exemple à Benji (Simon Pegg) qui apparaît pour la première fois dans ce troisième épisode. Sous-employé comme tous les autres, il démontre néanmoins son potentiel comique lors d'une scène très réussie où il lui indique à Ethan Hunt l'emplacement du MacGuffin. En effet comme dans "Pulp Fiction", les personnages courent après un objet mystérieux, la "patte de lapin" dont on ne connaîtra jamais la nature. Après le dézingage du méchant qui était le seul à pouvoir damner le pion à Ethan Hunt (le charisme de Philip Seymour Hoffman met bien à mal celui de Tom Cruise), on ne termine hélas pas en beauté avec le retour de la sitcom niaise et toc du début. Un film inégal donc mais qui contient néanmoins de belles promesses pour la suite de la saga.

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La Reine Kelly (Queen Kelly)

Publié le par Rosalie210

La Reine Kelly (Queen Kelly)

Erich von Stroheim (1929)

Tous ceux qui aiment Billy Wilder et en particulier "Boulevard du crépuscule" connaissent forcément "Queen Kelly". "Boulevard du crépuscule" fait en effet référence à cette production inachevée qui fut engloutie par l'arrivée du parlant. Gloria Swanson qui joue un rôle autobiographique, celui d'une star déchue du muet se regarde en effet jouer dans un extrait de "Queen Kelly" alors que son majordome (et ex-mari) est joué par le réalisateur du film, Erich von Stroheim. Les rôles de "Boulevard du crépuscule" respectent la relation hiérarchique entre Gloria Swanson et Erich von Stroheim. La première n'était pas seulement l'actrice principale de "Queen Kelly", elle était également à la tête de sa propre société de production, la "Gloria Swanson Pictures Corporation" en association avec son amant de l'époque, Joseph Kennedy (le père de John à qui il a visiblement transmis son goût pour les stars). Erich von Stroheim était donc son subordonné.

"Queen Kelly" fut son dernier film en tant que réalisateur. Comme la plupart des autres, c'était un "monstre" qui devait durer à l'origine cinq heures, coûter une fortune et comporter plusieurs scènes jugées scandaleuses. C'est pour toutes ces raisons que la production fut stoppée en plein tournage, Erich von Stroheim licencié et la sortie du film repoussée à 1932, assortie d'une fin bâclée tournée par un autre réalisateur (visible dans les bonus du DVD). Il existe aujourd'hui plusieurs versions dont une qui ne contient que le prologue d'une heure et onze minutes (la seule partie achevée du film) et une autre qui ajoute à ce prologue une vingtaine de minutes de bobine retrouvée dans les années 60 racontant des événements ultérieurs se déroulant en Afrique. Des photos et des intertitres relient prologue et partie africaine et résument la conclusion que souhaitait Erich von Stroheim.

En dépit de ce charcutage, les séquences qui nous restent sont tellement saisissantes qu'elles impriment la rétine et le cerveau mieux n'importe quel film insipide complètement achevé. Mélange détonnant de conte de fée, de romantisme, d'érotisme et de décadence, le film sent le souffre dès ses premières images avec sa reine dégénérée (Seena Owen) déambulant ivre et nue dans les couloirs du palais. Une dominatrice indissociable de sa cravache dont elle cingle quiconque ose lui déplaire, à commencer par son fiancé attitré, le prince Wolfram (Walter Byron) un libertin notoire qui n'est autre que son cousin (un abus de mariages consanguins est nocif pour la santé si j'en juge par la paupière tombante de la reine ^^). Arrive alors la rencontre torride entre le prince noceur et Kitty (ou Patricia selon les versions) Kelly (Gloria Swanson), pensionnaire d'un couvent qui perd (littéralement) sa culotte devant lui avant de la lui jeter à la figure, comme quoi Madonna n'avait rien inventé ^^^^. Toutes ces scènes "hot" se déroulent devant une assemblée hilare et voyeuriste histoire de rajouter au malaise. Mais entre la maîtresse SM et cette orpheline "culottée" ^^, il n'y a pas photo pour le prince et on comprend ainsi que Kelly ne va pas rester bien longtemps dans son couvent ^^. Le passage le plus dingue reste cependant celui du bordel africain. Un passage particulièrement malsain avec le mariage forcé entre Kelly et le tenancier du bordel, Jan (Tully Marshall), un boiteux syphilitique si lubrique qu'on plaint non seulement Kelly mais aussi Gloria, obligée de se laisser peloter de longues minutes par ce personnage répugnant toujours en train de se pourlécher les babines. Erich von Stroheim a un talent incroyable pour filmer en gros plan et celui du visage crispé de Kelly avec le visage de Jan à demi-enfoui dans son voile de mariée (fabriqué à partir d'un voile de lit recouvert de poussière) reste l'un des plus puissants qu'il m'ait été donné de voir. Gloria Swanson a fait couper la partie africaine et arrêter la production sans doute parce qu'elle a pris peur devant le caractère incontrôlable de Erich von Stroheim qui l'entraînait sur des chemins de plus en plus tortueux qu'elle n'était pas prête à emprunter.

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Bamako

Publié le par Rosalie210

Abderrahmane Sissako (2006)

Bamako

L'introduction du film qui se situe avant le générique a valeur de déclaration d'intention. Un témoin qui n'a pas été appelé à la barre souhaite s'exprimer "La parole c'est quelque chose. Quand tu l'as sur le cœur, ça te saisit. Si tu ne la sors pas, ça ne va pas (…) Ma parole ne restera pas en moi".  Le juge lui signifie alors que ce qu'il a sur le coeur, il pourra le dire le moment venu. Ce témoin symbolise la société civile africaine à qui Abderrahmane Sissako offre une tribune sous forme d'un procès fictif l'opposant aux institutions internationales dominées par les pays du Nord (et en premier lieu les Etats-Unis) pour qu'elle puisse exprimer ses doléances.

"Bamako" est donc un film engagé contre une mondialisation qui ressemble à une néo-colonisation de l'Afrique par une association de malfaiteurs déguisés en bon samaritains de la finance qui après avoir laissés leurs débiteurs s'endetter n'ont plus qu'à les prendre à la gorge pour s'enrichir à leurs dépends. Il dénonce  en effet particulièrement les désastreux effets des politiques libérales d'ajustement structurel du FMI et de la BM qui ont mis sous tutelle la politique budgétaire des Etats africains pour en affecter jusqu'à 60% au remboursement de la dette au détriment des services publics, à commencer par la santé et l'éducation. La privatisation de ces services ainsi que l'obligation qui leur a été faite de s'ouvrir au commerce international et aux investissements des firmes transnationales a permis à ces dernières de faire main-basse sur les ressources en profitant de la faiblesse des Etats.  Il montre ainsi comment la dette prive ces pays de tout espoir de développement, les faisant même régresser jusqu'au désastre social et écologique.

L'originalité du film provient d'un jeu permanent entre la fiction et le documentaire, le vrai et le faux. De vrais professionnels de la justice (occidentaux comme africains) mènent le procès et les témoins apparaissent le plus souvent sous leur véritable identité. Mais Sissako s'amuse à brouiller les frontières. Tout d'abord en ayant lieu dans un lieu improbable (la cour de la maison d'enfance du réalisateur à Bamako habitée par plusieurs familles), le procès se déroule au beau milieu des événements de la vie quotidienne (un mariage, des travaux ménagers et artisanaux, un infirmier qui vient soigner un malade, des prières, un vendeur de lunettes contrefaites, des enfants en bas âge qui circulent au milieu de l'assemblée). Ensuite il laisse son film de procès se laisser traverser par d'autres genres qui illustrent le même problème. Tout d'abord le drame conjugal d'un couple qui se défait, celui de Mélé une chanteuse de bar (Aïssa Maïga) et de Chaka (Tiécoura Traoré), un homme brisé par le chômage et la pauvreté. Ensuite une séquence parodiant le western spaghetti, "Death in Timbuktu" où les représentants des banques internationales sont des cow-boys qui "nettoient" les villages de leurs trop-plein d'instituteurs, malades, femmes enceintes etc. Enfin le crime pour lequel les institutions internationales sont jugées n'existant pas (encore) dans le droit international, Sissako fait en quelque sorte un film d'anticipation où il prophétise une Afrique demandant des comptes aux pays du Nord dans un contexte où les effets négatifs de la mondialisation (terrorisme, catastrophes écologiques et émigration massive) se font de plus en plus sentir, leurs premières victimes étant issues des pays pauvres.

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